DE VERGNIAUD
LE MINISTÈRE ^r BRISSOTIN » ET SA GUERRE || MANIFESTE DÉCLAMATOIRE ET DISCOURS ÉLOQ.UENT : CONTRE L'INVASION AVEC « LA JUSTICE ÉTERNELLE » || LES GIRONDINS ET LA GUERRE II LES « APPELS AU CAMP » ET LEUR ACTUALITÉ || VERGNIAUD VOIX DE LA PATRIE AVEC DANTON || LIMITE ET GLOIRE DE SA RESPONSABILITÉ.
C'EST sur l'attitude du gouvernement en face des puissances, c'est-à-dire au fond sur la question de paix ou de guerre, que le ministre de Lessart avait été mis en accusation et remplacé par Dumouriez. La liste des autres ministres, avec Roland en tête, — suggérée par Brissot, d'accord avec le petit comité de la place Vendôme, — avait été ensuite acceptée intégralement de Dumouriez puis du roi. Il s'agissait maintenant, selon les lettres de la ministresse de l'Intérieur, Mme Roland, — après s'être débarrassé des « sous-ordres détestables » et avoir nettoyé « des écuries comparables à celles d'Augias », — de veiller à la chose publique et de « la faire prospérer ou périr ». Parmi les moyens de la faire prospérer, le principal était, aux yeux du ministère Roland, de ses promoteurs et de ses conseillers : la guerre. C'est ce qu'on voit très bien, par exemple, dans une lettre de Mme Roland, du lo mai, à Servan nommé de l'avant- veille, en remplacement de
de Grave. Elle y trace virilement au nouveau ministre de la Guerre le programme militaire à remplir, dans la quinzaine, maintenant « qu'ils sont tous plébéiens, ou à peu près, et vrais révolutionnaires ». Il 3^ avait alors trois semaines que la guerre si résolument voulue, et plus ou moins préparée, était déclarée.
Vergniaud avait poussé à cette déclaration, de toute son éloquence et dès son discours sur l'émigration. Il avait même forcé son talent, témoin le ton où il se guinda, le 27 décembre, dans un projet d'adresse au peuple français. Il paraît y avoir subi la contagion d'une sorte de frénésie verbale qui s'était emparée des orateurs partisans de la guerre. On le vit notamment lutter de lyrisme à la Tyrtée avec le boute-feu Isnard dont il imita même certains serments et transports d'un goût douteux. Son langage « digne de Romains », au jugement de Brissot, avait paru à un autre membre de l'Assemblée, — et qui le dit tout haut, parmi des compliments sur « d'excellentes choses », — « purement déclamatoire » et ne parlant pas assez « à la nation le langage des faits ». Vergniaud s'en aperçut bien, à tête reposée et son bon goût aidant, malgré les applaudissements de séance et le vote de l'impression. C'est ce qui ressort curieusement des coupures, des raccourcis de développement et des retouches pour éteindre le style, quand on compare le texte de son adresse, dans le Logographe^ à celui qu'il livra à l'impression. L'Assemblée, après le grand discours prononcé par Brissot, le 29 décembre, — toujours sur « le bilan de la situation » extérieure de la France, — préféra finalement à l'adresse de Vergniaud celle que proposait Condorcet et fit bien. Mais si le philosophe l'avait emporté sur l'orateur, la plume à la main, celui-ci allait briller par-dessus tous à la tribune, une fois de plus, dans la séance du 18 janvier.
Depuis un mois, se précipitaient des événements qu'il faut avoir présents à l'esprit pour bien saisir le sens et la portée de son intervention. Le 31 décembre, avaient été communi-
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qués à l'Assemblée l'office de l'Empereur, en réponse à la sommation faite, le 14, à TÉlccteur de Trêves dont il se déclarait le protecteur, les armes à la main, ainsi que la réplique du roi, sur le même ton, avec pareille menace de la force des armes, au terme du délai fixé. Dès le lendemain, avaient été décrétés d'accusation pour crime de haute trahison, les doux princes frères du roi, ainsi que Condé, Galonné, Riquetti cadet, etc. Le 5 janvier, s'étiiit ouverte par un discours pathétique d'Isnard une discussion qui devait aboutir, le 25 du même mois, à un décret constituant une véritable déclaration de guerre. Le 1 1 , Narbonne avait rendu compte à l'Assemblée de son voyage d'inspection aux frontières, en étalant un optimisme que devaient cruellement démentir les faits. Le 14, Gensonné avait fait un rapport sur l'office de l'Empereur, au nom du Gomité diplomatique, dénonçant la violation du traité, d'ailleurs si onéreux, de 1756, et proposant de féliciter le roi de la fermeté de son attitude par un message où il serait dit '< que la guerre est utile, qu'elle est nécessaire, que l'opinion publique la provoque et que le salut du peuple en impose la loi ». On y sommerait l'empereur Léopold d'avoir à donner des explications claires et précises, avant le 10 février, avec une réponse satisfaisante dont le défaut serait considéré comme un acte d'hostilité. Le même jour, on avait assisté à un transport d'éloquence de Guadet, descendu du fauteuil présidentiel exprès pour s'y livrer et déclarer, au milieu d'applaudissements enthousiastes, en défiant tous les princes de renverser la Gonstitution : « En un mot, marquons à l'avance une place aux traîtres, et que cette place soit l'échafaud! » Enfin, le 17, jour fixé pour la discussion du rapport de Gensonné, Brissot, très applaudi, avait prononcé un nouveau discours, — disert, comme toujours, mais moins diffus, malgré son ampleur, et plus pressant qu'à l'ordinaire, — où avait éclaté cette conclusion pour demander la renonciation formelle de l'Empereur à la ligue contre la France : -x Je veux la guerre au 10 février, si cette rcnon-
ciation n'est pas parvenue x>. Ce je veux avait été couvert d'applaudissements répétés : c'était bien sa guerre.
Le lendemain, Vergniaud montait à la tribune. Il succédait donc encore une fois à Brissot et il semble bien que ce fût là une tactique concertée en petit comité. Lorsque Brissot avait parlé sur les faits, en s'adressant aux esprits, on chargeait Vergniaud de faire parler ces faits de manière à toucher les cœurs et à séduire les imaginations : après que l'un avait disserté pour ébranler, l'autre devait pérorer pour entraîner. Une fois de plus, le grand orateur des Girondins remplit leur attente.
Pour montrer d'abord l'orage menaçant, il débuta par une de ces phrases bien balancées et d'ampleur cicéronienne, où il excellait : « Messieurs, tandis que la France était agitée au dedans par les efforts convulsifs du despotisme terrassé et du fanatisme expirant, la clémence nationale, par une amnistie imprudente, une astucieuse diplomatie, par des principes contre-révolutionnaires, laissaient grossir au dehors un orage qui enfin a menacé d'embraser notre horizon. » Ayant ainsi pris l'essor, il dit comment cet orage s'est formé et pourquoi il ne faut pas se fier à certains tableaux optimistes du peu de danger à craindre du côté des puissances. Il rappelle leur tolérance pour les armements des émigrés, leurs négociations jusque dans « les repaires de Coblentz ». C'est à la Constitution qu'on en veut, c'est elle que l'on combat déjà avec trois armées d'avant-garde : celle des calomniateurs à gages, celle des prêtres séditieux suivis des fanatiques qui sont leur dupe, et celle des « financiers agioteurs ». Cette dernière est la plus redoutable présentement, car ces professionnels de l'agio savent que des millions s'écoulent en préparatifs de défense et ils veulent « tenir longtemps ouverte cette fatale écluse », complices de ceux qui, connaissant l'impatience du caractère français, « espèrent lasser notre courage, en le tantalisant, si je puis m'exprimer ainsi, je veux dire en l'irritant sans cesse, sans lui fournir d'aliments ».
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Quels que soient les maux de la guerre et même des défaites, ils sont moins désastreux que « cet état d'incertitude et d'alarme, que ces présages cruels ». Il faut sortir au plus tôt de cette « guerre de préparatifs » qui est un « véritable état de destruction /^. La victoire est possible et par elle une paix solide et durable.
Alors éclate, logique, entraînant, l'appel aux armes. Il rappelle curieusement par son allure le chant de guerre des Grecs de Salamine, dans Eschyle : « Allez, enfants des Hellènes, libérez la patrie! )i» en devançant d'ailleurs le refrain de la Marseillaise et presque dans les mêmes termes : « Aux armes Jonc, aux armes ! c'est le salut de la patrie et l'honneur qui le commandent : aux armes donc, aux armes!... y* et les couplets de bravoure et de haine aux tyrans suivent, ailés comme des strophes. Après cet élan d'éloquence, cette Marseillaise parlée et r3'thmée, — dont on retrouve l'écho direct, trois mois après, dans le manifeste des Jacobins de Strasbourg qui inspirera Rouget de Lisle, — l'orateur fait un rapide examen de la question des alliances, donnant à entendre que le dernier mot sera dit là-dessus par Condorcet. On voit que les rôles avaient été distribués, cette fois, entre les orateurs de la Gironde, avec plus de discipline qu'à l'ordinaire. Puis il se lance, après Brissot, dans une critique passionnée du traité de 1756. Mais aux raisons froides et ironiques de l'orateur de la veille succède la véhémence oratoire et qui, cette fois encore, — la répétition coutumière aidant, — balaie tout, y compris les dissertations assez applaudies de Mathieu-Dumas : « Si l'on parcourt la chaîne des événements depuis ce déplorable traité de 1756, — s'écrie-t-il, aux applaudissements de l'Assemblée et des tribunes, — on voit que nous avons sacrifié nos possessions d'Amérique, notre or, nos soldats, notre sang et même notre gloire à la Maison d'Autriche;... on voit enfin que la rupture de ce traité est une révolution aussi nécessaire, dans l'ordre politique, soit pour l'Europe, soit pour la France, que la destruction de la Bastille l'a été
pour notre régénération intérieure. » A3'ant donc pénétré les desseins de l'Empereur qui ne retarde l'agression que parce qu'il n'est pas prêt, on doit le prévenir. Assez de duperies et d'affronts, assez longtemps la liberté et le bonheur de la France ont dépendu des fantaisies et des intérêts d'une maison qui « aspirait à la monarchie universelle />, comme avait dit Brissot. On est maître de l'heure ; il la faut saisir, à la face du monde attentif, devant l'histoire qui jugera : « Messieurs, l'Europe a, dans ce moment, les yeux fixés sur nous. Apprenons-lui enfin ce qu'est l'Assemblée Nationale de France.... Si vous négligez l'occasion que la Providence semble vous offrir pour rompre des liens avilissants, si lorsque la nation a secoué le joug de ses despotes intérieurs, vous consentez, vous, ses représentants, à la retenir dans rasser\nssement d'un despote étranger, j'oserai vous le dire, redoutez la haine de lu France et de l'Europe, 1^ mépris de votre siècle et de la postérité. »
Par cette éloquente tirade, par cet appel à l'audace, avantcourrier de celui de Danton, et qu'accueillent les bravos et les applaudissements, l'orateur a conquis visiblement la majorité. Un membre de l'Assemblée s'est écrié, dans un de ces élans d'admiration parlée dont les députés de ce temps-là — ou du moins les comptes rendus — étaient avares : « Voilà la véritable éloquence! // Oui, et la victoire de l'orateur est dès lors assurée.
Pour en profiter, reprenant les conclusions mêmes de Brissot, il insiste sur les explications dont il faut sommer l'Empereur et qui doivent n'être ni ambiguës, ni diplomatiques : « Si l'on veut employer les équivoques, les évasions, ne délibérez plus, attaquez. » C'est la leçon même du grand Frédéric; s'il eût temporisé en face de la ligue de ses adversaires, « peut-être que le roi de Prusse ne serait aujourd'hui que le marquis de Brandebourg ». Après avoir ainsi emporté les convictions de haute lutte, à force de secousses oratoires, Vergniaud fixe les volontés, en faisant honte aux hésitants, dans une tirade où, invoquant l'auteur
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des Philippiqiies, il on reproduit avec bonheur Tironic attique : « Moi aussi, je vous dirais : Publie-t-on des lettres, des offices, dans lesquels on vous insulte? Alors votre indignation s'excite et vous voulez combattre. Vous adoucit-on par des paroles flatteuses, vous berce-t-on par de fausses espérances, alors votre courroux, docile aux insinuations, se calme : vous songez à la paix. Ainsi, Messieurs, ce sont les émigrés et Léopold qui sont vos chefs. Ce sont eux qui commandent vos armées. Ce sont eux qui en règlent tous les mouvements. Ce sont eux qui disposent de vos armées et de vos trésors ; ils sont les arbitres de votre repos, ceux de votre destinée. //
Mais l'orateur se garde bien de conclure sur le mode ironique, en un sujet si grave. Évoquant, dans une péroraison pathétique, les raisons suprêmes de son appel aux armes, il s'élève sur les sommets d'où on aperçoit tout le devoir envers le passé à venger et envers l'avenir à libérer : « Messieurs, une grande pensée s'échappe en ce moment de mon cœur, et c'est par elle que je finirai. Il me semble que les mânes des générations qui dorment dans le tombeau se pressent dans ce temple; qu'ils vous adjurent par les maux que leur fit souffrir l'esclavage, d'en préserver par votre énergie les générations futures; exaucez ce vœu de l'humanité si longtemps opprimée. Soyez pour l'avenir une providence généreuse. Osez vous associer à la justice éternelle; sauvez la liberté des efforts des tyrans : vous serez tout à la fois les bienfaiteurs de votre patrie et ceux du genre humain. » Voilà des exhortations dont les événements ne laisseront vieillir ni le sens ni la beauté, au pays de France : quelles tragiques sommations ils devaient y apporter, un jour, d' « oser s'associer à la justice étemelle » et d'y associer les nations sœurs pour en hâter l'heure!
Qu'importent maintenant les alarmes énergiques et les prudences motivées des Mathieu-Dumas, des Ramond, des Beugnot, des Bacquet? L'éloquence a passé par là. Elle a fait son œuvre, à laquelle n'ajouteront rien ni les réserves
humanitaires et enluminées de ce bon mystique de Fauchet qui s'écriera, — défiant les forces esclaves des tyrans en un style rival de celui d'Isnard — : « Que produiront des torrents de grêle versés dans l'embouchure d'un volcan! » — ni les leçons d'histoire romaine du tonitruant Isnard luimême, avec ses avis terribles aux tyrans d'avoir à trembler et aux ministres aussi, pour lesquels un code nouveau sur la responsabilité va « bien aiguiser le glaive des lois ».
Ix 25 janvier, était voté un décret, rédigé par Hérault de Séchclles et amendé par Brissot, dont l'article 3 était ainsi conçu : « Le Roi sera invité à déclarer à l'Empereur, qu'à défaut par lui de donner à la nation, avant le i" mars prochain, pleine et entière satisfaction sur tous les points ci-dessus rapportés, son silence, ainsi que toute réponse évasive ou dilatoire, seront regardés comme une déclaration de guerre. » De fait, ce texte même en était une ; et le roi de Prusse tiendra pour telle la teneur de ce « sauvage décret ». Le 7 février, il faisait alliance avec l'Empereur, tandis que son ministre déclarait au nôtre, « avec une vivacité singulière », que son maître n'en voulait pas à notre Constitution, mais qu'il fallait bien « se préserver de la gangrène ».
Quant à l'Empereur, après s'être récrié d'abord : « Les Français veulent la guerre : ils l'auront, mais ils paieront les frais », il avait calculé, s'était calmé, à son ordinaire, et revenait aux négociations, quand il mourut, le i" mars. Aussitôt les événements précipitent leur cours. A Léopold a succédé François II, jeune homme de vingt-quatre ans, d'humeur belliqueuse, grand contempteur de la politique temporisante de son père. Dumouriez qui avait envoyé, le 27 mars, un ultimatum à l'Empereur et en avait essuyé un refus, se décide, le 19 avril, à communiquer celui-ci à l'Assemblée. A la séance du lendemain, la guerre était décidée, au milieu des surenchères patriotiques des partis, — fouettés par l'enthousiasme des tribunes et aussi de la rue, — après cette exclamation de Merlin explosant parmi les cris :
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€ Aux voix! 2> qui lui coupaient la parole : « Ce que je voulais dire, c'est qu'il faut déclarer la guerre aux rois et la paix aux nations! » Le décret qui déclare la guerre, dû à la plume, cette fois énergique, de Condorcet est voté à Funanimité moins 7 voix.
La guerre ainsi déchaînée allait durer vingt-trois ans, coûter cinq à six millions de vies humaines, en heurtant tragiquement toutes les races de la vieille Europe pour donner le baptême de leur sang à des nations nouvelles et y établir un équilibre qui devait durer tout juste un siècle, et à travers quelles vacillations!
Les écri\ains qui, depuis quelque temps, se sont fait un devoir de diminuer l'indulgence traditionnelle de l'histoire pour les Girondins, reprochent amèrement à leurs orateurs, surtout à V'ergniaud, d'avoir rendu cette guerre inévitable et ils les en accusent comme de « la plus énorme des fautes ». Il y a là d'abord une erreur de fait et puis un déni de justice.
Aussitôt que l'Europe royaliste et féodale avait commencé à prendre conscience de sa solidarité politique, des droits et des devoirs de sa personne morale, en face de celle de la Révolution française, — et cet état d'esprit commence à être visible chez elle, en juillet 1791, dès la circulaire de Padoue, — le conflit entre ces deux puissances était devenu inévitable. Il devait se produire par-dessus ces rivalités de potentats qui longtemps n'avaient laissé place qu'à des déclarations dont le vague émoussait la menace, et à des pactes éventuels, comme cette « comédie auguste » de Pillnitz dont les clauses résolutoires faisaient sauter aux yeux la fragilité. Contre l'évidente nécessité de ce conflit ne pouvaient prévaloir ni les méfiances séculaires de ces potentats, ni leurs appétits autour de la Pologne. N'était-ce pas d'ailleurs, à leurs yeux, une autre Pologne que la France en proie à Vanarchie^ comme le disait trop souvent son propre roi? Il n'y avait qu'à se mettre d'accord pour la curée. En attendant, on gardait en réserve les conditions inacceptables : la compensation en terres, comme le voulait
la Diète, non en indemnités, pour les princes possessionnés en Alsace; la restitution au pape d'Avignon et du comtat Venaissin qui, depuis quatre siècles, servaient à la royauté d'instrument de négociation — et, au besoin, d'intimidation
— avec le Vatican; la protection matérielle des émigrés, avec le droit de regard sur les affaires intérieures de la France et sur sa Constitution. Ce seraient là autant de cas de guerre, quand on le voudrait.
L'esprit public sentait d'ailleurs parfaitement combien était irréductible cet antagonisme immanent entre l'intérêt de l'Europe monarchique et celui de la Révolution, même constitutionnelle, et que le choc était fatal, en dépit des palliatifs de la diplomatie et du labyrinthe des arrièrepensées des cours rivales. En poussant à cette solution par une guerre préventive, et en traçant autour de Léopold « le cercle que Popilius traça autour d'Antiochus Epiphane »,
— comme avait dit Robespierre lui-même, aux Jacobins, le 28 novembre, — la Gironde ne faisait que traduire fidèlement le vœu de l'opinion publique.
D'ailleurs ce vœu n'était pas sorti seulement du spectacle de l'émigration et du sentiment de « la patrie en danger »,
— selon la formule dont on fait honneur à Lasource. La volonté à peu près générale de trancher par la guerre le nœud des destinées de la nation, venait des plus lointains instincts de la race. Celle-ci, dès les premières chansons de geste, ne révélait-elle pas cette double et essentielle caractéristique de son tempérament national, l'aspiration à l'unité et à l'expansion? « Dieu, ne laissez honnir France! » clame, en ce sens, le preux Roland à l'agonie. Des croisés à Jeanne d'Arc, et des soldats de Louis XIV à ceux de Napoléon, en passant par les volontaires de la Révolution, — depuis « les sublimes élans de 1791 », comme disait l'ancien tambour devenu le maréchal Victor, — apparaissent et le même esprit et la même volonté de faire de la nation, par les armes, un missionnaire d'idéal religieux ou politique.
Voilà pourquoi deviendra si vite caduc cet article de la
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Constitution de 91, rappelé en vain, dans le décret du 20 avril 1792 : « La nation française renonce à entreprendre aucune guerre, dans la vue de faire des conquêtes, et n'emploiera jamais sa force contre la liberté d'aucun peuple. » Cette déclaration, — refrain de tribune chez Vergniaud et chez les autres orateurs girondins, — se trouvera infirmée, dans leur bouche même, par leurs appels réitérés à « la fraternité des nations » et à l'insurrection des peuples esclaves contre la ligue des « têtes couronnées ». Ne faut-il pas ouvrir le sein de la nation qui exporte cette fraternité à ceux qui s'y jettent, en l'invoquant, Avignonnais ou Belges? Puis, comment ne pas glisser de la guerre défensive à la guerre de propagande et d'expansion, et de celle-ci à la guerre de conquête? Comment ne pas garder ce qu'on a conquis, quand ce sont des morceaux de la terre nationale, — comme le prouve la géographie naturelle et comme en témoignent les textes, de César à Grégoire de Tours, sur le Rhin gaulois, — et qu'on vient de lui rendre par une revanche de la force du droit sur celle des invasions? Quel principe de révolution pouvait prévaloir alors contre la puissance de ces revendications séculaires, surexcitée par le succès et par les impulsions de la combativité gauloise, contre cette évolution idéaliste de l'impérialisme ancestral? En un mot comment trahir l'histoire de France?
La guerre que Vergniaud et les autres orateurs girondins ont l'air d'avoir déchaînée, tout en obéissant eux-mêmes à une poussée générale, avait ces causes grandes et profondes. Ce sont elles qui secondaient, en les dominant, tous les calculs de leur parti pour maîtriser le roi et la cour et mettre le pouvoir au service de leur idéal, en faisant déclarer la guerre coûte que coûte, — fût-ce au risque de trahisons, d'ailleurs surveillées, et de défaites que la foi en la victoire finale faisait regarder comme négligeables et passagères.
Comment voir là, avec Taine, à leur charge, une faute énorme, inexcusable, en oubliant que le résultat tourna en effet à leur honneur? Sans doute, on n'était pas prêt. Les
forteresses malgré « le génie de Vauban />, — invoqué par Vergniaud, — « qui veillait sur la frontière », n'étaient pas dans l'état si satisfaisant qu'avait dit le ministre Narbonne, en revenant de les inspecter. On n'aura guère d'abord que 82 000 hommes à opposer aux Prussiens et aux Autrichiens, au lieu des 130000 qu'il avait annoncés. On subira, avec l'indiscipline, les paniques du corps de Dillon et des hussards de Biron, honteuses et qui nous valaient ces invectives de Biirger, — auxquelles répliquera directement, dans l'histoire, l'admiration de Goethe poétisant, pour la vérité, ses souvenirs du bivouac de Valmy — : « Celui qui ne peut mourir pour la liberté, mérite que le prêtre et le noble le chassent à coups de fouet de ses propres foyers. » Mais on allait avoir l'enthousiasme formidable de ce Valmy, l'héroïsme heureux de Jemmapes, avec
La Marseillaise ailée et volant dans les balles.
On eut la trahison de Dumouriez, mais on eut la fermeté de Jourdan, ce Villars de la Révolution, le pur héroïsme de Marceau et de Hoche, la vaillance et les talents militaires de vingt autres, sortis des rangs, promus au généralat par la victoire, les 750000 hommes des quatorze armées de Carnot; et, le civisme ayant fait la discipline pour la patrie en danger, la victoire fut organisée et elle vola de Wattignies à Fleurus et elle imposa la paix à la Prusse.
Au reste, la responsabilité de Vergniaud est, en cette matière, plus limitée. Son action oratoire dans la politique de la guerre s'arrête à peu près à la date de la déclaration du 20 avril. Il ne sera pas de ceux qui, après l'exécution de Louis XVI, monteront à la tribune pour provoquer la coalition de l'Europe entière, d'ailleurs fatale. Son ami Brissot lui-même manquera aussi d'enthousiasme pour la guerre contre l'Angleterre et l'Espagne, — laissant à Barère, à propos de cette dernière, la responsabilité de cette gasconnade de tribune : «. Un ennemi de plus pour la France n'est qu'un triomphe de plus pour la liberté! », se
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défendant toujours d'y avoir poussé, affirmant n'avoir fait que traduire la pensée du Comité diplomatique dont il était le rapporteur, — sans convaincre d'ailleurs ni ses juges ni l'histoire. Mais la prudence de Vergniaud ne l'empêchera pas de collaborer de toute son éloquence, dès lors comme avant, à l'œuvre de la défense nationale.
C'est ainsi qu'il fera proclamer la patrie en danger, dans son admirable discours du 3 juillet. Puis il donnera encore deux grands coups de clairon, avec ses deux appels au camp formé sous Paris. Dans l'un, celui du 2 septembre, très bref, il devancera l'appel à l'audace de Danton, — qui allait retentir dans la même séance, — en flétrissant « la peste » de ces trembleurs qui f^ prennent la poussière qui vole devant une compagnie de hulans pour des bataillons armés, et désespèrent toujours du salut de la patrie ». Il s'y écriera, dans une réponse improvisée à une députation de la Commune de Paris : « Il n'est plus temps de discourir, il faut piocher la fosse de nos ennemis, ou chaque pas qu'ils font en avant pioche la nôtre », mettant l'Assemblée tout entière debout, dans un transport de patriotisme et d'admiration. Le 16, il se livrera à une nouvelle et non moins évidente improvisation, encore plus éloquente, avec un surcroît d'indignation contre les alarmistes et les fauteurs de haines et de divisions, dont il dit : « Il est des hommes qui ne se montrent que dans les calamités publiques, comme il est des insectes malfaisants que la terre ne produit que dans les orages •/. Le Journal des Débats estime que c'était là f< le plus beau morceau d'éloquence qu'on eût improvisé dans l'Assemblée actuelle», et celle-ci vota l'envoi de l'appel aux 48 sections de Paris. En voici un passage dont les péripéties de notre histoire viennent de rajeunir l'éloquence toute démosthénique : « J'entends dire chaque jour : nous pouvons éprouver une défaite. Que feront alors les Prussiens? Viendront-ils à Paris? Non, si Paris est dans un état de défense respectable; si vous préparez des postes d'où vous puissiez opposer une forte résistance ; car alors l'ennemi
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craindrait d'être poursuivi et enveloppé par les débris mêmes des armées qu'il aurait vaincues, et d'en être écrasé, comme Samson, sous les ruines du temple qu'il renversa. Mais si une terreur panique ou une fausse sécurité engourdissent notre courage et nos bras; si nous livrons sans défense les postes d'où l'on pourra bombarder cette cité, il serait bien insensé de ne pas avancer vers une ville qui, par son inaction, aurait paru l'appeler elle-même; qui n'aurait pas su s'emparer des positions où elle aurait pu la vaincre. Au camp donc, citoyens, au camp! Eh quoi! tandis que vos frères, que vos concitoyens, par un dévoûment héroïque, abandonnent ce que la nature doit leur faire chérir le plus, leurs femmes, leurs enfants, demeurerez-vous plongés dans une molle oisiveté? N'avez-vous pas d'autre manière de prouver votre zèle qu'en demandant sans cesse, comme les Athéniens : qu'y a-t-il aujourd'hui de nouveau? Au camp, cit03'^cns! au camp! Tandis que nos frères, pour notre défense, arrosent peut-être de leur sang les plaines de la Champagne, ne craignons pas d'arroser de quelques sueurs les plaines de Saint-Denis, pour protéger leur retraite. »
Après Valm)', il laissera la parole au canon et à Danton. Mais sa voix et celle du héraut de la victoire par l'audace, s'étaient unies mémorablement, le 2 septembre, dans la séance même où il avait été un improvisateur si éloquent. Au moment où il la présidait, « la voix stentorienne » était venue clamer, après la sienne, le danger de la patrie et la levée en masse. Elle disait : « Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, Messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace et la France est sauvée! » Dès lors c'est par cette voix encore plus forte, sinon plus éloquente que la sienne, par cette voix de tocsin que la patrie en danger allait appeler ses enfants.
Mais c'est Vergniaud qui leur avait, le premier, crié le garde à vous, qui les avait mis debout pour la guerre sacrée et qui, parlant d'avance à la tribune, les strophes
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mêmes de la Marseillaise, avait fait entendre à nos soldats ce « cantique sacré de la liberté » qu'invoquait à ses côtés son ami Brissot. Il n'est que juste de l'associer à l'honneur des victoires qu'il fera fêter par un décret, le 9 novembre 92. N'y avait-il pas quelque écho de son éloquence dans les cris de : « Vive la Nation! » sur le tertre héroïque de Valmy, comme dans la Marseillaise qu'entonnait Dumouriez chargeant à la tête des chasseurs et des hussards de Jemmapes, ce « Rocroi de la République »? S'il fut imprudent, avec Brissot et autres, en hâtant l'inévitable guerre, bien légère en vérité est la responsabilité d'une initiative qui, au prix de l'héroïque effusion do sang que leur reprochera l'hypocrisie des terroristes, aboutira d'abord aux traités de Bâle, — c'est-à-dire à la reprise de l'idéale limite du Rhin,« frontière de Gaule />, comme il est dit dans les Commentaires de César, à la réalisation du rêve national, en vain poursuivi par Henri IV, autour duquel on chantiiit :
Quand Paris boira le Rhin, Toute la France aura sa fin.
puis par Richelieu et par Louis XIV, pour rétablir « les droits anciens et légitimes de la France />, pour régler la question, toujours pendante, de l'héritage de Bourgogne, « berceau de toutes nos guerres » selon le mot de Louis XV devant le tombeau de la fille du Téméraire, et pour boucher la brèche béante à la frontière, depuis neuf siècles. Est-ce la faute de Vergniaud et de ses amis, si la mégalomanie de Napoléon a fait perdre ce que l'élan des armées de la République avait repris aux Prussiens?
Pour susciter, accélérer, fêter enfin cet élan, la voix de la patrie n'avait pas seulement parlé par la bouche de Danton : ses accents, partant sans relâche de la tribune nationale, étaient allés aussi et d'abord au cœur des combattants, dès les Marseillaises de Vergniaud, et ceux-ci les reconnaîtront jusque dans les Carmagnoles taillées par Barère.