VERGNIAUD ET L'AGONIE DE LA ROYAUTÉ L'APPEL AU PEUPLE
FATALITÉ DE SA PLACE EN FACE DU ROI || SON RÔLE AU 20 JUIN, AU lO AOUT, AU PROCÈS || DISCOURS POUR l'aPPEL AU PEUPLE || UN PARTI NON UNIFIÉ : LES VOTES DE LA GIRONDE || LE RÉGI- CIDE PAR OBÉISSANCE II LA NÉMÉSIS.
A chaque crise de l'agonie de la royauté, Vergniaud a été mis par une sorte de fatalité au premier plan, en face du Roi. Au 20 juin, il est à la salle de l'Œil-de- Bœuf devant l'embrasure de la fenêtre où est bloqué le Roi, lui faisant, avec quelques-uns de ses collègues, un rempart de son corps comme de sa parole. Au matin du 10 août, c'est lui qui, au nom de la Convention qu'il préside, accueille dans la salle des séances le Roi fugitif et prononce le décret de suspension. A la fin du procès du Roi, c'est encore lui qui est désigné par le sort pour voter, un des premiers, sur la peine et qui est obligé par sa fonction de président de prononcer l'arrêt de mort. Nous allons l'écouter et le regarder, à chaque station du calvaire royal, au bout duquel il y avait le sien, celui des Girondins.
A première vue, plusieurs de ses paroles et de ses actes y apparaissent contradictoires. A partir du 20 juin, il avait eu sur le Roi et la royauté des mots et des gestes qui, haineusement notés et dénaturés, deviendront devant le Tribunal
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révolutionnaire autant de motifs de sa condamnation. A la tribune, il avait flagellé la duplicité de Louis XVI, mais il venait de le protéger contre l'émeute. Après lui avoir adressé des semonces publiques, il lui avait écrit des conseils secrets, et il avait fait sur sa tête, sous la menace de l'insurrection qui le chassait des Tuileries, un geste tutélaire, comme président des élus donnant asile au monarque fugitif, déchu du trône héréditaire. L'abandonnant ensuite au 'K vœu de la majorité », il avait émis le vote qui l'envoyait à la mort, mais il avait tenté contre Robespierre l'unique moyen de l'y soustraire, en proposant, et de tout l'effort de son talent, d'en appeler au peuple.
Cette mêlée de sentiments lui a valu, à la fois, les ironies sanglantes de ses bourreaux jacobins et les rancunes hyperboliques des écrivains ultra-royalistes. Mais, entre les uns et les autres, il y a place pour la vérité : elle ne l'accable pas. Ceux-là même qui relèvent sévèrement, au long de ce tragique semestre, le plus de griefs contre sa conduite, n'y en trouvent pas assez pour refuser leur admiration au discours de l'appel au peuple, « admirable d'ailleurs, dit l'ardent auteur de la Légende des Girondins^ et l'un des plus éloquents qui aient jamais retenti à la tribune française ». Interrogeons donc la crise suprême du drame royal, de manière à l'y voir de près jouer son rôle et à y peser exactement ses responsabilités.
Celle de l'initiative du 20 juin reste indivise entre les habitués de la brasserie de Santerre et les hôtes du salon de Mme Roland ; ce fut, pour une bonne moitié, une journée girondine. Les émissaires de l'une et ceux de l'autre eurent part à l'exécution de la journée. D'un côté parada, comme on sait, le général en chef de l'émeute, Santerre, flanqué de son second, l'ex-marquis de Saint-Huruge et de ses actifs lieutenants, les professionnels de l'insurrection, vrais chefs des tape-dur, le Polonais Lazowski, qui sera pleuré de Robespierre, l'Auvergnat Fournier, dit V Américain, etc., D'un autre côté, agirent les « moteurs », comme les qualifie
l'administrateur de police Sergent, à savoir Roland, Brissot, Gensonné, Guadet, Clavière — qui opérait lui-même sur la place du Carrousel, en excitant les manifestants à ne pas oublier de demander, avec le retrait du double veto, « le rappel des bons ministres », c'est-à-dire de Roland, de Servan et de lui-même. Mais Vergniaud ne fut sûrement pas de la partie. On sait d'ailleurs que Mme Roland ne le trouvait pas homme d'action. De fait, il était avant tout ami de l'ordre, et il ne s'aveuglait pas par ambition au point de croire qu'on en pouvait faire avec du désordre. Le jour où la Gironde commit la lourde faute de fomenter contre le pouvoir l'émeute parisienne dont la suite devait l'écraser elle-même, Vergniaud alla de l'autre côté de la barricade.
Lorsque les manifestants, pétitionnaires et citoyens en armes, furent arrivés à la salle du Manège, demandant à « présenter à l'Assemblée leurs hommages », comme l'écrivait Santerre, et que Rœderer, syndic du Directoire du département, eut mis les députés en garde contre les dangers à venir de pareils « mouvements civiques », Vergniaud prit la parole. Il ouvrit l'avis de ne pas refuser, vu les précédents, « le défilement » des huit mille soi-disant pétitionnaires qui s'étouffaient aux portes, — car ordonner au département et à la municipalité de ftiire exécuter la loi à la rigueur contre les rassemblements armés ou non, c'était exiger d'eux « qu'ils renouvelassent la scène sanglante du Champ-de-Mars ». Il observa d'ailleurs, à l'adresse du faubourg Saint-Antoine, que « le peuple a été justement inquiet ». Quant au danger que ces pétitionnaires pourraient faire courir au Roi, en se présentant chez lui, il fallait, à supposer qu'il y en eût un, « le partager » et nommer 60 commissaires pour se rendre auprès de lui, « jusqu'à ce que le rassemblement fût dissipé ». Certes, il y en avait du danger et Vergniaud Fallait voir de près.
En sortant de la séance qui avait été levée à trois heures et demie, après le « défilement » des manifestants tambours en tête, avec les épisodes ignobles que l'on sait, il avait été
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averti qu' « on avait tait monter le canon dans les appartements ». Il se précipita vers les Tuileries avec une douzaine de ses collègues, dont Isnard et d'autres moins populaires. Comment purent-ils y pénétrer? En montrant leurs cartes de députés et « rece\ant des marques de respect », comme le dit leur collègue Dalloz, ou bien avec quelques « désagréments », comme s'en plaindra leur autre collègue Taillefer, un des commissaires envoyés par l'Assemblée? Le fait est qu'ils réussirent à gagner la salle de l'Œil-de-Bœuf. Là, ils avaient trouvé le Roi, avec un faible cordon de protecteurs, — Acloque et trois ou quatre grenadiers, — assis sur un siège un peu élevé, dans l'embrasure d'une large fenêtre, en face de laquelle, selon le récit de Chaumette, on avait planté «: les tables de la Déclaration des droits de l'homme ». Ils étaient entrés vers le moment où, ayant coiffe le bonnet rouge, » buvant à même une bouteille » que lui avait tendue un garde national, pendant qu'on criait : Le Roi boit! Louis XVI avait dit, « dans le tintamarre » : « Peuple de Paris, je bois à ta santé et à celle de la nation française ! » Vergniaud avait pu voir la menace du pistolet braqué dans la direction de l'embrasure par le sinistre coryphée de l'émeute, — celui-là même qui passait pour avoir promené dans Paris les têtes de Foulon et de Berthier, — et aussi celle de la lame d'épée rouillée dont s'était armé un forcené qui fonçait sur le Roi. Il avait dû entendre le refrain : « A bas le Fe^o.' Sanctionnez les décrets! » et l'apostrophe du <'< grand jeune homme blond » qui vint le soir, aux Jacobins, se vanter d'avoir crié, à bout portant, au Roi ouvrant la bouche et le regardant « avec ses grands yeux » : « La sanction des décrets ! leur exécution ! ou vous périrez ! » Cependant sa forte voix s'était fait entendre, tandis qu'il était sans doute, comme le sera Isnard, « élevé par quelques citoyens » : « Vergniaud a fait un discours au peuple, propre à le calmer », vint dire à l'Assemblée ce dernier qui en avait fait autant. Leur collègue Turgan ajoutait que le peuple, « lorsqu'il a entendu la voix de MM. Isnard et
Vergniaud, les a écoutés avec un grand plaisir ». Il est probable, — car nous ne le voyons pas revenir à TAssemblée, de toute la soirée, — que Vergniaud resta au palais jusqu'au bout. Était-il là encore, après que, selon les termes de la circulaire des Jacobins aux sociétés affiliées, « le Roi eut été averti et le peuple se retira », tandis que « plusieurs messieurs, avec des petites baguettes d'ivoire, couvertes des fleurs de lis, disaient poliment : Respect à la loi »? Était-il entré dans les appartements « avec une grande partie » des députés, commissaires de l'Assemblée, quand, vers huit heures et demie, le Roi et la reine, s'étant enfin rejoints, s'embrassèrent « en versant des torrents de larmes »? En versa-t-il aussi, comme son collègue, le fougueux Merlin de Thionville qui s'essuyait les yeux, tandis qu'il répondait à la reine, — laquelle ne pouvait s'expliquer une pareille frénésie, au dire de Mme Campan — : « Il est vrai. Madame, je pleure sur les malheurs d'une femme belle, sensible et mère de famille; mais ne vous y méprenez point, il n'y a pas une de mes larmes pour le Roi ni pour la reine ; je hais les rois et les reines, c'est le seul sentiment qu'ils m'inspirent, telle est ma religion »?
Quelle fut sur lui l'impression de toutes les scènes tragicomiques de cette « visite au Roi », comme l'appela le lendemain le journal de son ami Brissot? Il dut trouver cet euphémisme d'un goût douteux et se demander qui paierait, au bout du compte, « les vitres cassées » dont plaisantait la Chronique de Paris. Un mois plus tard, au jacobin Baumier qui était venu le « sonder » sur son état d'âme, à propos du cas de La Fayette et du reste de « la cause », — et qui en fera un aigre rapport, le soir même, 1 8 juillet, au club, — il adressera cette réponse, entre autres : « La journée du 20 juin a fait beaucoup de tort à cette cause, non pas dans mon esprit, mais dans celui de beaucoup de députés patriotes sur lesquels il ne faut plus compter.... Les mouvements du peuple nous font grand tort. » Le questionneur jacobin se disait <r. indigné de ces réflexions hypocrites » : elles étaient
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sincères et achèvent curieusement do nous déceler l'état d'âme de Vergniaud entre le 20 juin et le 10 août.
En tout cas, ses deux interventions de tribune pour faire dévier l'émeute, en évitant de l'exaspérer, son élan pour se porter au secours de la personne du Roi, quand il apprend qu'elle est en danger, et pour ^t calmer le peuple », en faisiint face aux furieux, suffiraient à prouver combien il était innocent de la manœuvre hypocrite et machiavélique que Chabot, devant le Tribunal révolutionnaire, prêtera à « la faction». L'ex-capucinn'ira-t-il pas jusqu'à dire qu'après avoir fait armer le peuple, elle « eut soin cependant d'aller entourer le trône constitutionnel, et d'empêcher que le peuple ne se fît justice de ses mains »! Vergniaud était bien trop loyal et aussi trop circonspect pour recourir aussi astucieusement à l'arme à double tranchant des « journées » sur commande. Mais on ne pourrait pas en dire autant des familiers du salon Roland. Dans ses Souvenirs^ l'amie de Mme Roland, Sophie Grandchamps, écrit : « Quoique la journée du 20 juin n'eût pas tout le succès qu'en attendaient ceux qui l'avaient provoquée, Mme Roland la conseilla pourtant, comme devant accélérer la rentrée de son mari au ministère, et le 10 août justifia ses conjectures. »
Pour cette journée-là non plus et qui fut davantage encore faite sur commande, Mme Roland ne s'en tint pas aux conjectures et fit aider à l'événement, — tout comme Robespierre, qui en était, au fond, l'inspirateur, au moins autant que Danton, et veilla, lui aussi, de près à l'exécution. Il semble bien en effet hors de doute que ses amis, — du moins ceux qui étaient en dehors de l'Assemblée, Lanthenas, le futur Conventionnel, en tête, — y aient pris une part directe et active, malgré le ton philosophique et détaché qu'elle affecte à ce sujet, dans ses Mémoires. Mais, cette fois non plus, Vergniaud ne fut pas de la préparation du drame, dont le 20 juin avait été le prologue. Le rôle qu'il était dans sa destinée d'y jouer, n'en mérite pas moins toute notre attention.
Le 10 août fut un duel, à jour et à heure fixe, entre le châ-
teau et la Commune. L'Assemblée législative en fut le témoin, sans réussir à en être l'arbitre, et c'est, en fin de compte, l'assemblée insurrectionnelle qui réglera le sort des vaincus.
Vers minuit, en entendant battre précipitamment le rappel et sonner le tocsin, — qui, d'abord, « ne rendait pas », au gré des meneurs et dont le signal avait été donné, à onze heures trois quarts, par la grosse cloche des Cordeliers, sur l'ordre de Danton, revenu la \eille d'Arcis-sur-Aube pour être « le point de ralliement >/, — plusieurs députés s'étaient réunis au Manège. Se trouvant là une quarantaine et sans président, dit Chabot, ils envoyèrent prendre Vergniaud qui demeurait à deux pas, place Vendôme, et qui vint. Mais, avant qu'il montât au fauteuil, la présidence fut exercée successivement, suivant le règlement qui la donnait aux anciens présidents, en cas d'absence du président ou du vice-président, par Pastoret, Merlet, le président en exercice, et Tardiveau. Cependant Vergniaud allait et venait de la salle au jardin des Tuileries, car nous le voyons, à un certain moment, rassurer ses collègues inquiets sur le sort de Pétion, en disant qu'il l'a aperçu, « il y a quatre minutes, sur la terrasse des Feuillants ».
Il était cinq heures et demie, quand il prit la présidence. Du fauteuil, — grâce aux rapports des officiers municipaux qui se succédaient d'heure en heure à la barre de l'Assemblée, et à ceux de divers émissaires, — il suivit, pendant trois heures, les premières et émouvantes phases de l'émeute : l'ordre de Mandat pour « prendre en tête et en queue et ne pas la ménager » une « phalange » en marche sur les Tuileries; — le prétendu danger couru au château par « le magistrat chéri », celui dont, d'après Chaumette, des inscriptions à la craie sur les chapeaux disaient : « Vive Pétion/ Pétion ou la mort! » — la demande par le ministre de l'Intérieur, Champion, d'une députation de l'Assemblée aux Tuileries, comme au 20 juin; — les canons braqués du Carrousel sur la porte du château par le bataillon Saint-Marcel; — la nouvelle que « l'anarchie est arrivée »,
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que Mandat est arrêté, que les commissaires des sections ont évincé la Commune légale; — l'arrestation aux Champs- Elysées d'une fausse patrouille armée d'espingoles, et son incarcération au corps de garde des Feuillants, autour duquel hurle la foule qui finira par s'en saisir, comme le prouve ce spectacle vu, au passage, par le député Goupilleau : une tête portée par un homme sur une pique jusque dans la cour du Manège, au milieu d' « un groupe d'enfants criant : Vive la nation! » — enfin la nouvelle que le Roi a quitté les Tuileries, qu'il arrive, qu'il est arrivé.
Vers huit heures, l'armée insurrectionnelle au complet emplissait l'étroite place. Douze canons étaient braqués sur le château. L'émeute heurtait de plus en plus fort à la porte de la cour royale qui allait être rompue, et des insurgés étiiient déjà à cheval sur la crête du mur. Alors Rœdcrer avait fini par persuader au Roi que l'heure était venue de quitter le palais de ses ancêtres pour se réfugier dans la salle où siégeait l'Assemblée des élus de la Nation, — « la seule chose que dans ce moment le peuple respecte />, venait de dire l'officier municipal Leroux. Le peuple entrait, le Roi sortit.
Vers la salle du Manège, prochain et suprême refuge, où présidait Vergniaud, le cortège royal s'était mis en marche. Entre deux détachements de gardes nationaux et de gardes suisses, celui-ci à gauche, celui-là à droite, tous les courtisans ayant été écartés, précédé de Rœderer et d'autres membres de l'Assemblée départementale, s'avançait Louis XVI — vêtu de violet, le deuil des rois, et qui avait pris, en traversant l'Œil-de-Bœuf, le chapeau à cocarde tricolore du garde national placé à sa droite, en le coiffant du sien à plumet blanc que l'autre, s'étonnant, avait ôté de sa tête et portait sous le bras contre son fusil. Le Roi avait à côté de lui Bigot de Sainte-Croix, ministre des Affaires étrangères. La reine suivait, au bras du ministre de la Marine, Dubouchage, ayant pris une main du dauphin qui donnait l'autre à sa gouvernante, Mme de Tourzel. Puis venaient Mme Royale et Mme Elisabeth avec le ministre
de la Justice Dejoly, l'inséparable princesse de Lamballe, au bras d'Abancourt, ministre de la Guerre, et enfin, fermant la marche, le ministre de l'Intérieur, Champion, avec l'officier municipal Leroux qui avait le premier et instamment conseillé le départ. On avait pris, à droite du bassin, en longeant la terrasse. L'allée était jonchée de tas de feuilles qu'avait desséchées déjà cet été torride, et dont s'amusait l'enfant royal, en les poussant dans les jambes de ceux qui marchaient devant lui, tandis que le père disait : « Voilà bien des feuilles ! Elles tombent de bonne heure cette année ! » On avait dû faire halte devant l'escalier de la terrasse des Feuillants que couvrait une foule hostile et qu'il fallait gravir sans les Suisses de l'escorte, cette terrasse faisant depuis quelques jours partie du domaine de l'Assemblée. Une députation de celle-ci qu'on était allé quérir pour recevoir le Roi, conformément au règlement, arrivait enfin. Alors, non sans manifester violemment son hostilité et après avoir été haranguée par Rœderer, la foule avait livré le passage. Il était temps. Encore un moment et le Roi eût vu se dresser devant lui d'autres symboles que celui des feuilles mortes, — « trois têtes au bout de piques », celles d'aristocrates de la fausse patrouille, « sur la terrasse, du côté du Manège », où le sous-lieutenant Noël les apercevra, « un instant après ». L'escorte qui suivait le Roi présente les baïonnettes pour forcer l'entrée de la salle des séances. Mais, devant un flot de députés qui protestent énergiquement, elle recule. Parmi ces braves qui veulent faire respecter « le temple de la loi », en « se précipitant devant les baïonnettes », il y a Ducos qui ira de là, avec la première députation, près des canons « s'exposer aux premiers coups ». Cependant, derrière le Roi était entrée une demi-douzaine de gardes nationaux en armes, dont l'un, parmi les applaudissements, déposait le prince royal sur le bureau des secrétaires, au pied de l'estrade présidentielle. La reine, — qui avait eu un évanouissement pendant la terrible traversée de la terrasse des Feuillants, et s'était trouvée séparée du Roi, dans les
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couloirs encombrés, — arrivait ensuite et allait se placer avec Madame et Mme Elisabeth , au banc des ministres.
Selon le règlement, le Roi prit place alors sur le fauteuil qui lui était réservé à droite de celui du président. Reculant devant la force armée de la Commune insurrectionnelle et usurpatrice, la royauté aux abois venait s'abriter sous la force morale de l'Assemblée élue et constitutionnelle. Ainsi ces deux majestés étaient face à face, l'une déjà déchue, l'autre chancelante. Le Roi dit : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime, et je me croirai toujours en sûreté avec ma famille, au milieu des représentants de la nation. » Celui qui devait répondre, au nom de la seconde majesté, avait déjà attaqué la première, en ce même lieu, quelques semaines auparavant, l'ébranlant d'abord des assauts de sa véhémente éloquence, impuissant ensuite à la raffermir de ses conseils dédaignés : mais, à cette heure solennelle, son loyalisme parla plus haut que tout. Vergniaud dit : « L'Assemblée nationale connaît tous ses devoirs. Elle regarde comme un des plus chers le maintien de toutes les autorités constituées. Elle demeurera ferme à son poste. Nous saurons tous y mourir. » L'Assemblée, dont le côté droit était désert, d'après un témoin oculaire, applaudit la déclaration du Roi et celle de son président. Puis le premier, en présence de qui on ne pouvait délibérer, s'étant rendu avec sa famille dans l'étroite loge du Logotachy graphe, derrière le président, — d'où ils assisteront, dix-sept heures durant, aux autres actes du drame, — la séance continua,
Vergniaud présidait toujours. Rœderer venait narrer les faits à sa connaissance, notamment celui de la Commune légale <<. à peu près déconstituée ». Aux hurlements de la foule sur la terrasse — qu'allaient déblayer le son du canon et le vent des boulets, — faisaient écho les clameurs des tribunes, en dépit des harangues de quelques députés au dehors ou des interpellations du président au dedans. Mais ce dernier est appelé à la Commission des Douze où on l'attend pour rédiger le décret de circonstance — qui ne fut d'ail-
leurs rien moins qu'improvisé. Au moment où il vient de céder le fauteuil à son ami Guadet, qui fit montre, lui aussi, d'après un témoin, « d'une grande intrépidité et d'une présence d'esprit étonnante, dans un instant aussi alarmant », — vers neuf heures et demie, — « le salpêtre parle », comme dira Isnard. Puis, durant plus de deux heures, le canon tonne, à coups précipités, dans les intervalles desquels s'entend le feu roulant des mousquets, tandis que des boulets passent en sifflant par-dessus le toit de la salle, que des balles crépitent « jusque dans les croisées », que les cloches d'alentour hurlent toujours le tocsin, qu'un officier de la garde nationale vient crier : « En place, législateurs, nous sommes forcés ! » et que représentants et spectateurs s'émeuvent ou s'apaisent, selon les nouvelles contradictoires des péripéties de la bataille où se joue leur sort avec celui de la liberté.
Cependant Vergniaud a mis au point la rédaction du décret. 11 vient la lire : « Le peuple français est invité à former une Convention nationale : la Commission extraordinaire présentera demain un projet pour indiquer le mode et l'époque de cette Convention. Le chef du pouvoir exécutif est provisoirement suspendu de ses fonctions, jusqu'à ce que la Convention nationale ait prononcé sur les mesures qu'elle croira devoir adopter pour assurer la souveraineté du peuple et le règne de la liberté et de l'égalité.... La commission extraordinaire présentera dans le jour un mode d'organiser un nouveau ministère.... La Commission extraordinaire présentera également dans le jour un projet de décret sur la nomination du gouverneur du prince royal. » L'Assemblée adopte.
Mais Vergniaud a encore à intervenir, et il y réussit infatigablement, avec une parfaite présence d'esprit. Il combat d'abord certaines propositions allant à l'encontre des siennes ou en altérant la nature. Puis, une députation de citoyens étant venue demander la déchéance, au lieu de la suspension provisoire, il fait observer que la mesure excéderait le mandat de l'Assemblée, la future Convention devant seule avoir à cet effet les pouvoirs nécessaires,
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dont l'investira le peuple; qu'au reste on vient d'envoyer par des courriers aux 8;^ départements la notification de la loi de suspension, et que Paris, en somme, « n'est qu'une section de lEmpire ». Enfin, à des représentiints de la Commune demandant l'arrestation de Louis XVI et de sa famille, pour les détenir comme « otages », en un <■< lieu de sûreté », il oppose la décision de l'Assemblée qui s'est engagée à les garder dans son enceinte, « tant qu'il y aura des troubles dans Paris, » — ce qui '< remplit parfaitement les intentions » de la députation, ajoute-t-il, non sans quelque ironie à l'adresse de la Commune insurrectionnelle.
En présentiint le décret de suspension, il avait montré, parmi les considérants, — comme dans la lettre pour le Roi signée avec Gensonné et Guadet, comme dans sa propre lettre à Boze, — « que ces maux dérivaient principalement des défiances qu'a inspirées la conduite du chef du pouvoir exécutif ». Il avait qualifié ce décret de « mesure rigoureuse », mais « nécessaire », qu'il présentait cependant ^< sans réflexion », s'en rapportant à « la douleur » dont l'Assemblée devait être pénétrée, d'après les événements qui le motivaient.
Il était d'ailleurs dans sa destinée de se trouver associé, jusqu'au bout et directement, aux autres « mesures rigoureuses » des représentants du peuple contre la royauté. C'est de sa bouche éloquente, — faite pour pousser le cri d'alarme de la patrie en danger, pour lancer de pathétiques appels à la fraternité ou à la clémence, pour faire planer l'idéal sur la mêlée des passions politiques, — que devait sortir, après la formule de la suspension, celle de la mort.
Devant la Convention, le procès du Roi avait été entamé, les 6 et 7 novembre, par les rapports de Valazé etdeMailhe. Il s'était d'abord poursuivi lentement, à travers le méandre des opinions, — ce que l'impatience de Marat appelait des '< chicanes de palais ». De tumultueux incidents avaient ensuite surgi, au cours de séances que Robespierre qualifiera, le 28, de « tristes et orageuses », et dont le président
Barère dira : « Le temple des lois se transforme en arène de gladiateurs ». Ces tumultes s'étaient produits surtout à la suite de l'interrogatoire du Roi, le ii, puis le 26, après l'éloquente plaidoirie de son défenseur Desèze et après ses dernières explications. On approchait du dénoûment quand, le 31 décembre, Vergniaud monta à la tribune.
Trois jours auparavant, Robespierre — qui avait déjà dit, le 3 décembre : « Les peuples ne condamnent pas les rois, ils les replongent dans le néant », — avait lu un discours apprêté et violent. Il y pressait l'Assemblée, <?. la procédure étant arrivée à son dernier terme », de « franchir l'obstacle fatal » par lequel elle était arrêtée, depuis si longtemps, « à l'entrée de sa carrière », en déclarant « Louis coupable et digne de mort ». Pour arriver à cette conclusion et montrer que les pouvoirs de la Convention étaient, en l'espèce, illimités, de par la nation, il avait combattu avec véhémence certaines propositions, notamment celle de l'appel au peuple. Il avait déclaré que cette mesure était le moyen le plus ingénieux de « rendre incurable la maladie honteuse du royalisme », et qu'au fond « elle tendait à la guerre civile ». A ce propos, il avait pris à partie violemment Salle qui avait fait la veille « avec tant de véhémence » la proposition qu'il blâmait. Or, c'est cette même proposition que Vergniaud venait soutenir, mais en la restreignant à l'application de la peine. En droit, la thèse de l'appel au peuple avait un point faible que Robespierre avait indiqué nettement : « Pourquoi porter à la sanction du peuple une décision sur la personne de Louis XVI, lorsqu'on ne lui soumet pas des actes de législation générale qui, suivant les vrais principes de la liberté, ont une importance beaucoup plus grande encore ? » Cette objection, même après que Vergniaud y aura répondu, fournira au cauteleux et jaloux Barère l'occasion de lui porter deux coups droits. Bailleul donne d'ailleurs comme certain que celui-ci avait préparé d'abord un discours en faveur de l'appel au peuple, mais qu'ayant entendu celui de Vergniaud, il avait adopté l'avis opposé, pour être
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distingué et faire son effet de tribune. Quoi qu'il en soit, quand il vint, le 4 janvier, combattre une opinion « soutenue avec tiint d'éloquence », il posa ces questions insidieuses : « Avez-vous fait ratifier par la nation la loi terrible, mais juste, qui, sur un simple procès- verbal et sans la procédure établie pour tous les citoyens, fait périr les émigrés? L'Assemblée législative, après qu'un des pouvoirs de la Constitution fut suspendu, consulta-t-elle la nation pour l'acte de salut public qui déporte des milliers de prêtres conspirateurs sans aucune forme de procès? Ne sommes-nous devenus si respectueux pour le peuple que quand il s'agit du tyran ? »
Vergniaud qui avait pesé toute la force logique de l'objection de Robespierre, en attendant les allusions directes de Barère, s'emploie d'abord à la réfuter. Après avoir déclaré qu'il importe « de ne pas prendre des passions pour des principes, ou les mouvements de son âme pour des mesures de sûreté générale », il présente « quelques idées sur la souveraineté du peuple ». Il y fait une distinction entre les actes législatifs, accomplis en vertu d'une ratification tacite du peuple qu'implique le mandat reçu, et ceux qui comportent la « ratification formelle » du « corps social », car les pouvoirs du législateur « finissent où le despotisme commence ». Or, sans vouloir « dégrader sa raison », en se rendant « l'apologiste du dogme absurde de l'inviolabilité 2>, il est bien obligé de reconnaître que l'application de la peine, dans le jugement du Roi, a tous les caractères de l'acte législatif où la ratification du peuple est nécessaire. Il y a eu, en effet, entre le Roi et le peuple, — « tous les citoyens a3'ant prêté le serment individuel de maintenir la Constitution», — un contrat dont l'inviolabilité royale fut une clause. Il en résulte qu'en exprimant un vœu contraire à celui qui fut manifesté par la volonté générale, sans le consentement de cette dernière, « vous usurpez la souveraineté, vous vous rendez coupable d'un des crimes dont vous voulez punir Louis ».
L'orateur expose ensuite comment il est possible, quoi qu'on ait dit là contre, de faire délibérer les assemblées primaires « sans formalité de barreau », sans « subtilité de chicane ». C'est ici une réponse directe aux passages acerbes du discours de Robespierre contre l'influence malfaisante des « avocats bavards et astucieux » et des « reptiles de la chicane ». Ne suffira-t-il pas de donner aux six mille assemblées primaires, pour unique objet de leur délibération, cette question : « le choix de la peine à infliger à Louis»? Les enfermer dans ce cercle tracé par l'Assemblée, ce n'est pas restreindre l'exercice de la souveraineté, c'est le déterminer en vertu de la même « puissance irrésistible » par laquelle sont formulées les règles qui ont présidé à l'élection des députés ou qui présideront à la ratification de la nouvelle Constitution.
Ayant ainsi posé et débattu la thèse de droit, l'orateur passe aux arguments de fait. Ceux-ci font l'objet de sa seconde partie, celle où toute son éloquence allait se donner carrière.
Il y prend corps à corps l'ennemi commun, c'est-à-dire derrière Marat, celui que, deux mois auparavant, la Robespierride de Louvet avait dénoncé si bruyamment, en pleine Convention, avec ses téméraires f accuse. « On a parlé de discordes, d'intrigues, de guerre civile! » s'écrie-t-il, et la réfutation suit. Elle est admirable d'indignation et de force « pour dissiper tous ces fantômes », en rétorquant les calomnies qui, retombant ainsi sur leurs auteurs, deviennent des vérités vengeresses, écrasantes.
Elle débute par un double et brillant assaut qu'il mène à la pointe de son épée de chevet, c'est-à-dire à coup de répétitions, pour repousser et traquer les calomniateurs : « On nous accuse! Certes je n'en suis pas étonné : il est des hommes dont, par leur essence, chaque souffle est une imposture, comme il est de la nature du serpent de n'exister que par la distillation du venin. On nous accuse! Ah! si nous avions l'insolent orgueil ou l'hypocrite ambition de nos accusateurs.... Ne vous semble-t-il pas, en effet, très
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difficile, citoyens, de prédire l'incendie d'une maison, alors qu'on porte soi-même la torche qui doit l'embraser? » Puis, s'étant reposé de ce premier élan, dans cette ironie acérée, il repart de plus belle. Il lance cette tirade qui va chercher hardiment les adversaires jusque sur « la crête » oîi siègent les jacobins écarlates, les démasque violemment, les fouaille de railleries cuisantes, en engageant définitivement le duel à mort avec Robespierre, directement visé par ses sarcasmes ironiques : « Oui, ils veulent la guerre civile, les hommes qui font un précepte de l'assassinat des amis de la t3'-rannie, et qui, en même temps, désignent comme amis de la tyrannie les victimes que leur haine veut immoler; ils veulent la guerre civile, les hommes qui appellent les poignards contre les représentants de la nation et l'insurrection contre les lois ; ils veulent la guerre civile, les hommes qui demandent la dissolution du gouvernement, l'anéantissement de la Convention.... La guerre civile, pour avoir proposé de rendre un hommage à la souveraineté du peuple! A votre avis, la souveraineté du peuple est donc une calamité pour le genre humain? Je vous entends; vous voulez régner. Votre ambi-\ tion était plus modeste, dans la journée du Champ-de- Mars. Vous rédigiez alors, vous faisiez signer une pétition qui avait pour objet de consulter le peuple sur le sort de Louis revenant de Varennes. Votre cœur n'était point tourmenté par la crainte des discordes ; il ne lui en coûtait rien pour reconnaître la souveraineté du peuple; serait-ce qu'elle favorisait vos vues secrètes, qu'aujourd'hui elle les contrarie? N'existe-t-il, en effet, pour vous d'autre souveraineté que celle de vos passions? Avez-vous pu vous flatter que la France a brisé le sceptre des rois pour courber la tête sous un joug aussi avilissant? »
Le compte rendu dit qu'ici l'orateur s'étant un moment arrêté, il y eut dans l'Assemblée un » mouvement d'admiration silencieuse ». Puis il reprit sa thèse : « On a parlé de courage!... En faut-il tant pour envoyer au supplice Louis vaincu et désarmé? Un soldat Cimbre entre dans la
prison de Marius pour l'égorger; effrayé de l'aspect de sa victime, il s'enfuit sans oser la frapper. Si ce soldat eût été membre d'un Sénat, doutez-vous qu'il eût hésité à voter pour la mort du tyran ? Quel courage trouvez- vous à faire un acte dont un lâche serait capable ? » On veut la mort du Roi pour avoir la paix, « on ne cesse de crier que son existence sera le germe d'une fermentation continuelle. Pourquoi ne pas examiner si sa mort ne causera pas de plus grands désordres! »
Vergniaud aborde alors la question de la guerre avec l'Angleterre et avec l'Espagne dont la mort de Louis serait « le prétexte 7?, à coup sûr. Après les précautions oratoires que commande un pareil sujet, il arrive vite au fond des choses, et avec quelle clairvoyance! « J'aime trop la gloire de mon pays pour proposer à la Convention de se laisser influencer dans une occasion aussi solennelle par la considération de ce que feront ou ne feront pas les puissances étrangères.... Vous vaincrez ces nouveaux ennemis, je le crois. Le courage de nos soldats et la justice de notre cause m'en sont garants. Cependant, résistons un peu à l'ivresse de nos premiers succès!» Oui, on est au lendemain de Jemmapes, mais à la veille de Neerwinden.
Ayant ainsi prouvé, combattu, ému, sinon convaincu, Vergniaud revient droit à l'adversaire, pour une dernière étreinte. En traits incisifs, — décochés surtout à Marat, — il fait le portrait de ces émules de Cromwell, qui veulent avilir la Convention, en déclarant qu'il faut une nouvelle révolution, une autre journée du lo août, un « chef », un « défenseur » de la République, un sauveur. Dans une péroraison enflammée, il met le remède en regard du mal et en tire un suprême argument : « Qui me garantira qu'à ces cris séditieux de la turbulence anarchique, ne viendront pas se rallier l'aristocratie avide de vengeance, la misère avide de changement et jusqu'à la pitié que des préjugés invétérés auront excitée sur le sort de Louis?... Je me résume. Tout acte émané des représentants du peuple est
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un attentat à sa souveraineté, s'il n'est pas soumis à sa ratification formelle ou tacite. Le peuple, qui a promis rinviohbilité à Louis, peut seul déclarer qu'il veut user du droit de punir auquel il avait renoncé. Des considérations puissantes vous prescrivent de vous conformer aux principes : si vous y êtes fidèles, vous n'encourrez aucun reproche, et si le peuple veut la mort de Louis, il l'ordonnera : si, au contraire, vous les violez, vous encourrez au moins les reproches de vous être écartés de votre devoir : et quelle effrayante responsabilité cette déviation ne ferat-elle pas peser sur vos têtes!... Je n'ai plus rien à dire. »
Il n'avait jamais mieux dit. Deux heures durant, il avait réduit au silence l'extrême gauche, Marat comme « le coin» robespierriste, et tenu le reste de l'Assemblée sous le charme de sa noble parole, forte de logique et de loyauté, de noblesse et de clémence.
Dix jours après, il était élu président de l'Assemblée par 251 voix sur 356 votants. Cette fois encore, cet honneur était le prix de son éloquence. A la Convention, devant son talent à l'apogée, comme à la Législative, pour ses débuts, l'admiration avait emporté les suffrages : mais ils se refusèrent à sa politique.
Le 15 janvier, en qualité de président, il lisait la question suivante : « Louis Capet est-il coupable de conspiration contre la liberté publique et d'attentat contre la sûreté générale de l'État, oui ou non? » Avec 673 députés — dont étaient la douzaine d'orateurs et les autres membres les plus en vue de la Gironde, — sur 749, Vergniaud répondit simplement oui. S'appuyant sur les documents mis au jour depuis lors, l'impartial et éloquent auteur de l'Europe et la Révolution fj'ançaise a clairement démontré que le Roi, — en vertu d'une conception de la souveraineté ro3^ale qui n'avait avec la doctrine d'État de ses accusateurs aucune commune mesure, — avait commis des actes qui avaient eu, « dans le fait, plus de gravité et d'étendue que la haine des pires ennemis de la couronne n'avait pu encore le soupçonner ».
Vint ensuite la question de l'appel au peuple pour lequel Vergniaud avait si éloquemment parlé : « Le jugement de la Convention contre Louis Capet sera-t-il soumis à la ratification du peuple, oui ou non? » Comme président, il eut à proclamer que 281 députés avaient voté : 07«', et 423 : non. Il avait été suivi seulement par quatre de ses collègues du département de la Gironde : Bergoeing, Guadet, Gensonné, Grangeneuve. Les sept autres, Deleyre, Duplantier, Garrand, Jay, Lacaze, — avec ses deux intimes amis euxmêmes, Ducos et Fonfrèdc, — avaient voté contre, ainsi que Carra, Condorcet et Isnard. Brissot et Gensonné du moins restèrent fidèles dans leur vote à l'opinion qu'ils avaient soutenue à la tribune avec Vergniaud, ainsi que Barbaroux, Buzot, Fauchet, Gorsas, Kersaint, Salle. On n'était pas unifié, dans le parti de la Gironde. Aussi Ducos sera-t-il fondé à écrire, dans son projet de défense : « Il faut voir notre vote dans toutes les questions, pour voir si nous avons été coalisés ». C'est justement ce que nous avons fait, quand les appels nominaux nous en fournissaient le moyen.
Devant ce vote, où une si forte majorité s'était affirmée contre les appelants, Vergniaud estima que rien ne devait plus l'empêcher de tenir l'engagement solennel qu'il avait pris en ces termes, dans la péroraison de son discours pour l'appel au peuple : « En tout cas, je déclare que, quel que puisse être le décret qui sera rendu par la Convention, je regarderais comme traître à la patrie celui qui ne s'y soumettrait pas. Les opinions sont libres jusqu'à la manifestation du vœu de la majorité; elles le sont même après, mais alors du moins, V obéissance est un devoir. » En conséquence, à la troisième question qui fut posée, le lendemain : « Quelle peine sera infligée à Louis? » il crut devoir répondre, en conscience, au milieu d' « un profond silence » qui s'établit dès qu'il apparut à la tribune, — d'après le témoin oculaire et qui lui est d'ailleurs hostile, Edmond-Charles Genêt, notre représentant aux États- Unis, — « calme, les lèvres comprimées par le courage, les
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yeux baissés vers le sol, lentement et solennellement» : «J'ai voté pour que le décret ou jugement qui serait rendu par la Convention nationale fût soumis à la sanction du peuple. Dans mon opinion, les principes et les considérations politiques de l'intérêt le plus majeur en faisaient un devoir à la Convention. La Cofivention nationale en a décidé autrement. J'obéis : ma conscience est acquittée. Il s'agit maintenant de statuer sur la peine à infliger à Louis. J'ai déclaré hier que je le reconnaissais coupable de conspiration contre la liberté et la sûreté nationale. Il ne m'est pas permis aujourd'hui d'hésiter sur la peine. La loi parle, c'est la mort; mais en prononçant ce mot terrible, inquiet sur le sort de ma patrie, sur les dangers qui menacent même la liberté, sur tout le sang qui peut être versé, j'exprime le même vœu que Mailhe et je demande qu'il soit soumis à une délibération de l'Assemblée. » Jean Mailhe, de la Haute-Garonne, appelé à voter le premier, en vertu du roulement établi entre les départements pour les appels nominaux, avait dit en motivant son vote : « Si la mort a la majorité, je pense qu'il serait digne de la Convention nationale d'examiner s'il ne serait pas politique et utile de presser ou de retarder le moment de l'exécution. » Vergniaud avait été le vingt-deuxième votant et le quinzième se prononçant pour la mort. Cette fois, Ducos et Fonfrède avaient voté comme leur ami. Le premier dit, avec des réserves sur la procédure suivie : « Citoyens, condamner un homme à la mort, voilà de tous les sacrifices que j'ai faits à ma patrie, le seul qui mérite d'être compté ». Fonfrède déclara avoir examiné, « avec le calme de la plus froide impartialité », accusations et défenses, avoir même dépouillé « la haine vertueuse de tout républicain contre la royauté », se sentir « le cœur froissé de douleur », mais « avec une conscience tranquille » voter pour la mort. Pour la mort sans condition s'étaient prononcés Barbaroux, Carra, Gensonné, Isnard, Lasource; la mort avec l'amendement Mailhe, avaient répété Buzot, Guadet, Pétion; la mort avec
sursis jusqu'à diverses dates, avaient spécifié Brissot, Dufriche-Valazé, Louvet. Condorcet avait voté pour « les fers»; et Fauchet, Gorsas, Grangeneuve, Kersaint, Rabaut Saint-Étienne, Salle, pour diverses autres peines. Une fois de plus, la Gironde montrait par la variété de ses votes, jusque sur la question capitale, que son état-major avait presque autant d'opinions que de têtes.
A la quatrième question, posée le 19 : « Y aura-t-il un sursis à l'exécution du jugement de Louis Capet, oui ou non? » Vergniaud, poussant jusqu'au bout la logique de « l'obéissance » qu'il avait déclaré être un devoir, répondit : non. L'état-major de la Gironde avait continué à panacher ses votes, en se partageant en deux parties égales. Avaient voté contre le sursis : Barbaroux, Carra, Ducos, Fonfrède, Gensonné, Gorsas, Isnard, Lasource, Avaient voté pour : Brissot, Buzot, Fauchet, Guadet, Louvet, Pétion, Rabaut Saint-Étienne, Salle, Valazé. Condorcet, Grangeneuve et Kersaint s'étaient abstenus.
Sur la foi des Anecdotes d'Harmand de la Meuse, certains historiens — et Lamartine — ont accusé Vergniaud d'avoir montré, dans ses votes sur le sort de Louis XVI, une versatilité qui ne serait guère à son honneur. L'ex-Conventionnel conte que, le jour de l'appel nominal sur la peine à prononcer, il aurait entendu Vergniaud déclarer au cours d'un « dîner » : « Je resterais seul de mon opinion que je ne voterais pas la mort ». Puis il trace un tableau de la scène du vote, dont les détails sont en contradiction avec les faits, notamment avec celui-ci : « Les dames voulurent y venir, cela nous retarda un peu; l'appel nominal était commencé et, selon l'ordre alphabétique, mon tour était passé.... Quelques minutes après, Vergniaud fut appelé. » Or, le procès-verbal du 16 janvier montre Vergniaud présidant la séance, dès l'ouverture, à dix heures et demie, puis passant la présidence à Barère, comme étant « appelé l'un des premiers à formuler son vote », ce qu'il fit, le vingt-deuxième. Quant au tour d'Harmand de la Meuse, il ne pouvait être passé, lorsque
Vergsiauu
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Vergniaud vota. Il était même encore loin de venir, puisque le département de la Haute-Garonne avait été appelé par le roulement à voter le premier. L'invention d'un récit aussi controuvé ne s'expliquerait-elle pas par ce fait que l'ex- Conventionnel qui avait voté contre l'appel au peuple et pour le bannissement immédiat, cherchait à se faire pardonner ces votes gênants, étant, — au moment où il accommodait ses .4«^crfo^^, vers 1820, — fonctionnaire en titre du gouvernement de la Restauration? Il n'était sans doute pas fâché alors de donner à entendre qu'il avait mieux résisté que l'éloquent et honnête Vergniaud à ces tyrannies qu'exercent les partis sur l'indépendance des députés, — surtout au cours des grands débats, dans ces effervescences tumultuaires où, par un phénomène bien connu, l'individu, devenant presque inconscient, accomplit des actes qui lui répugnaient, avant d'être absorbé, suggestionné par la collectivité passionnée qui l'enserre. Au reste, l'anecdote nous paraît avoir été calquée trait pour trait, en vue des besoins de la cause, parHarmand sur celle dont Barèreest le héros dans VAImanach des bizarreries humaines de Bailleul, paru vingtquatre ans plus tôt. Vraisemblable pour celui qui avait fait naître le proverbe : faux comme Barère, ce reproche de versatilité, — même si on n'avait pas la preuve matérielle de sa fausseté, — cesserait tout à fait de l'être pour Vergniaud. Ce dernier avait trop cultivé sa volonté, était trop jaloux de son indépendance pour se laisser tourner ainsi.
S'il vota la mort de Louis XVI, c'est parce qu'il avait, quinze jours auparavant, déclaré solennellement à la tribune, en soutenant l'appel au peuple, que ne pas se soumettre au décret qui serait voté, quel qu'il fût, ce serait être « traître à la patrie />, et que, le vœu de la majorité une fois exprimé, « l'obéissance est un devoir ». Il obéissait donc, avec cette sorte de fatalisme raisonné, qui fera sa résignation stoïque, de la prison à l'échafaud, et l'explique. Cette résignation sera telle, en effet, qu'elle apparaîtrait parfois inintelligible, si l'on ne se rappelait combien le sentiment de la soumission à
la chose votée, très fréquent chez les législateurs, était dominant chez le loyal Girondin. Il y avait loin de lui à un Isnard qui s'écriait, le 9 août, à la tribune : « Je ne parlerai jamais contre un décret rendu. Si ce décret me condamnait à la mort et qu'il n'y eût personne pour m'y conduire, j'irais moi-même », et qui, après le décret du 2 juin, ira si prestement se cacher, sans même attendre pour cela les rapports de Saint-Just et d'Amar,
Mais le loyalisme intransigeant du parlementaire n'excluait pas, chez Vergniaud, la sensibilité de l'homme. Le soir du 17 janvier, à la fin du dramatique défilé des votants qui avait duré une nuit et un jour, ayant à proclamer le résultat du scrutin, il dit d'abord : « Citoyens, je vais proclamer le résultat du scrutin. Vous allez exercer un grand acte de justice. J'espère que l'humanité vous engagera à garder le plus profond silence. Quand la justice a parlé, l'humanité doit avoir son tour. » Puis, ayant fait le décompte des voix, dans un silence qui formait un tragique contraste avec l'agitation antérieure, il dit, avec cet « accentde la douleur» qu'il avait eu aussi, le 10 août, en lisant le décret de déchéance, et qui lui sera tant reproché par ses bourreaux : « Je déclare, au nom de la Convention nationale, que la peine qu'elle prononce contre Louis Capet est la mort ». Le 19, il se faisait excuser par Barère de ne pouvoir venir présider la séance, à l'heure dite : il était malade de fatigue et d'émotion.
Sans doute il était en proie à cette inquiétude, qu'il avait avouée à la tribune et qui avait pour objets le sort de la patrie, les dangers menaçant la liberté, le sang qui allait couler. Que de sang en effet, et quel sang! La grande '< faute initiale », celle qui armait la Némésis, dans le théâtre antique, était commise. La tragédie allait se dérouler, avec sa file de victimes se frappant l'une l'autre, lui d'abord, puis Hébert, puis Danton, puis Robespierre, ceux qu'il allait avoir à combattre sans trêve, tous rivés à la même chaîne, traînés à l'échafaud par la fatalité du régicide, l'abîme appelant l'abîme.