‹ Vergniaud, le drame des GirondinsChapitre 13 sur 41 · LA GUERRE DE TRIBUNE JUSQU'A LA RUPTURE AVEC DANTON · texte numérisé non relu

LA GUERRE DE TRIBUNE JUSQU'A LA RUPTURE AVEC DANTON

LES ESCARMOUCHES CONTRE LES MONTAGNARDS, LA COMMUNE, LES «SEPTEMBRISEURS />, MARAT ET « LE TRIBUNAL D'ASSASSINS », DEPUIS LES DERNIERS MOIS DE LA LÉGISLATIVE || SUR <"< LA GRANDE CONSPIRATION DU 10 MARS » i| NÉGOCIATIONS AVEC DANTON il A PROPOS D'UN BILLET INÉDIT || LA RUPTURE FATALE.

DÈS le mois de mai 1792, Vergniaud avait écrit à son beau-frère : « La Cour est un foyer d'intrigues continuelles, et ce qu'il y a de particulier est qu'on rejette tout sur la dépuUition de la Gironde; c'est elle qui fait et défait à son gré les ministres, qui gouverne despotiquement l'Empire. Depuis les décrets d'accusation contre M. de Lessart, tous les jours on l'attaque dans quelque libelle et dans quelque journal. Heureusement qu'avec un profond mépris pour toutes ces petites calomnies, on va son train, en faisant de son mieux sa besogne et tâchant de sauver le vaisseau de l'État, au milieu de la tempête. ;> En butte d'un côté aux ressentiments de la Cour, et de l'autre aux jalousies croissantes des Montagnards, les Girondins s'étaient trouvés, dès lors, pris entre deux feux.

Le rôle de Vergniaud avait grandi avec le péril de l'orage qui grondait sur eux — et de loin, comme le montre le fait suivant, peu connu. Le 8 août, neuf mois avant la grande dénonciation des sections, il était désigné à la Convention, avec Brissot et ses amis, parmi « ces membres que l'opi-

nion publique a déjà proscrits » et qu'il « faut livrer aux tribunaux >>. Il avait fait éclater son mépris pour « les plates calomnies » d'où qu'elles vinssent, et son dessein bien arrêté de travailler à l'apaisement, en n'obéissant qu'aux suggestions de son patriotisme pur, de son libéralisme relatif et de son loyalisme constitutionnel. On en a vu maintes preuves dans sa conduite et dans son langage, à propos de la guerre, des prêtres réfractaires et de la suspension du Roi. Les orateurs de la Montagne — ou même voisins de ce parti — avaient toujours trouvé en lui qui leur répondît, quand ils risquaient des propositions outrancières. C'est ainsi qu'il combattit comme contraire à « une guerre loyale », celle faite, le 26 août, par Jean Debry, pour organiser « un corps de tyrannicides, composé de i 200 volontaires », qui se dévoueraient, comme autant de Scévolas, pour '< s'attacher directement et corps à corps aux chefs des armées ennemies et aux rois ligués contre la France »; ou bien encore celles de prendre des juges parmi tous les citoyens, sans garantie de capacité et de recruter par l'élection jusqu'au directeur des postes. A la veille même des massacres de septembre, il s'était uni aux autres membres de la Commission extraordinaire pour élaborer le décret de dissolution de la Commune du 10 août, que ses amis Grangeneuve et Guadet feront bien voter, le 31 août, mais qui restera lettre morte. Il avait soustrait du moins à celle-ci une victime, le lendemain, pour « venger la liberté de la presse» qu'il avait brillamment défendue, le II mai : il avait réussi en effet à faire annuler le mandat d'arrêt lancé par elle contre Girey-Dupré, ce rédacteur du Patriote français dont la mort stoïque arrachera, un an et demi plus tard, à Camille Desmoulins cette exclamation tragi-comique : « On ne meurt pas comme cela, sans être républicain; mais malheureusement il ne l'était pas comme nous. » Aussi paraît-il bien avoir été, le 3 septembre, avec Brissot, Gensonné, Guadet, Roland et autres, l'objet d'une dénonciation au Comité de surveillance de la Commune, où les mandats

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d'iimeucr auraient été préparés contre eux, sous l'inspiration de Robespierre. Le fait reste probable et Vergniaud le croyait assez établi, dès lors, pour dire eu face à ce dernier, le 10 avril, qu' ^< entouré d assassins » il le dénonçait, avec ses amis, « le 2 septembre, comme les agents de Brunswick ».

Mais ces menaces de mort ne l'avaient pas intimidé. Le 17 septembre, le lendemain même de son second et si admirable appel au camp, il en avait appelé aussi au courage de l'Assemblée contre les ennemis du dedans. Il l'avait dressée frémissante, pour un geste de flétrissure, contre cette Commune dont les meneurs étaient tout souillés des tueries et des horreurs sadiques de la semaine sanglante, et qui continuait d'abandonner à ses aflidés, pour le service de leurs vengeances, les mandats d'arrêt, ces lettres de cachet pour « la boucherie de chair humaine ». A une dizaine de jours des massacres, et quand erraient encore dans la rue les assassins à gages, à peine en retrait d'emploi, cette tirade, proférée les pieds dans le sang, était aussi brave que belle : une indignation sincère — et qui n'a paru tardive qu'à certains historiens à qui l'impartialité est ici trop diflicile, — en fait l'éloquence. Par Taccueil qu'elle reçut, on voit à quels sentiments le puissant orateur prêtait sa voix vengeresse : « Il est temps que ceux qui ont fait trembler les hommes de bien tremblent à leur tour. Je n'ignore pas qu'ils ont des poignards à leurs ordres. Eh ! dans la nuit du 2 septembre, dans cette nuit de proscriptions, n'a-t-on pas voulu les diriger contre plusieurs députés, et contre moi!... Eh! que m'importent des poignards et des sicaires ! Qu'importe la vie aux représentants du peuple, quand il s'agit de son salut! Lorsque Guillaume Tell ajustait la flèche qui devait abattre la pomme fatale qu'un monstre avait placée sur la tête de son fils, il s'écriait : Périssent mon nom et ma mémoire, pourvu que la Suisse soit libre ! Et nous aussi nous dirons : Périssent l'Assemblée nationale et sa mémoire, pourvoi que la France soit libre ! »

Ce discours avait été le dernier, à la tribune de la Légis-

lative, de celui qui l'avait tant honorée. En la quittant, sur ce superbe défi aux massacreurs et aussi à certains de ceux qui, en action ou par inaction, s'étaient faits leurs complices, et dont un au moins, — Marat, sinon Danton, — allait devenir son collègue, étant déjà désigné par les électeurs de Paris, il l'empêchait d'être éclaboussée par le sang de septembre.

Trois jours plus tard, 371 députés déjà élus et présents à Paris, avaient ouvert l'ère de la Convention. Vergniaud en était. Retenu à la Commission des Vingt et un, il ne s'était pas rendu à Bordeaux et, malgré son absence, il y avait été nommé le premier par 480 suffrages sur 671 votants. Ce succès qui témoignait si purement des sentiments des électeurs bordelais pour ses opinions et son caractère et proclamait combien ils étaient fiers de son rôle et de son talent, ne l'enthousiasma pas. Le 16 septembre, il écrivait à son beaufrère : «Quant à ma nomination, je vous avoue que l'épuisement de mes forces morales me la rend aussi pénible que flatteuse; et si les temps eussent été calmes, si l'horizon de Paris ne paraissait pas encore chargé d'orages, s'il n'y avait eu aucun danger à courir en restant, si je n'avais pas cru que je pourrais être utile pour lutter contre quelques scélérats dont je connais ou soupçonne les projets, je n'aurais pas hésité à refuser. Mais, dans les circonstances actuelles, c'eût été une lâcheté et un crime, et je reste. » Nous voyons, dans les notes écrites par Ducos pour sa défense, qu'il était dans le même état de dépression physique et morale que son ami. Il est à remarquer qu'un pareil sentiment de dégoût, sinon de découragement, avait gagné jusqu'à l'ardent Guadet qui le portera même à la tribune, le 6 octobre.

La lutte pour laquelle étaient restés Vergniaud, Ducos et leurs amis, par devoir, mais sans l'enthousiasme d'antan, avait repris aussitôt. Dès le 24 septembre, Vergniaud soutenait et faisait triompher, avec Buzot, une motion de Kersaint pour réprimer plus énergiquement l'anarchie et l'assassinat : « Ajourner ce projet de loi, s'écria-t-il, c'est proclamer hautement qu'il est permis d'assassiner; c'est

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proclamer hautement que les émissaires prussiens peuvent travailler dans l'intérieur, armer le père contre les enfants. Ces hommes répandent partout la haine et la métiance, et les vengeances; ils voudraient voir les citoyens, comme les soldats de Cadmus, s'entr'égorger mutuellement, au lieu de combattre contre les ennemis de la patrie. >/

Voilà sur quel ton avait repris la polémique : mais c'est qu'on avait affaire à Marat et à ses placards. Dans ces derniers, « l'ami du peuple » excitait les Français à faire justice des hommes qui étaient « l'écume de l'Assemblée Constituante et de l'Assemblée Législative », à les livrer « au glaive de la justice populaire, dès l'instant qu'ils viendraient à manquer à leurs devoirs ». Le lendemain, 25 septembre, on voyait se succéder à la tribune, — pour faire revenir l'Assemblée sur le décret de la veille, selon l'injonction des Jacobins, — les hommes du « triumvirat », frais élus de Paris.

Danton parle le premier des trois. Adroitement, il proteste contre les accusations de triumvirat et de dictature, fait son apologie personnelle et renie toute solidarité avec cet outrancier de Marat, — témoin sa vive querelle avec lui, à la mairie, quelques jours en ça. Il ajoute d'ailleurs qu'il faut lui pardonner, parce qu'il a beaucoup souffert. Par ce discours, il se plaçait à mi-côte de la Montagne, avec Pétion pour faire le pont, au besoin, entre lui et la Gironde. Robespierre, qui lui succède, se livre aussi à un vaste panégyrique dont il est lui-même l'objet, mais en restant sur « la crête ». Marat vient enfin faire une troisième apologie personnelle qu'il étend jusqu'à celle des septembriseurs. Il y déclare, se posant en victime, qu'il « a prêché la vérité, la tête sur le billot ».

Vergniaud monte à la tribune, dès que Marat en descend. Parmi les murmures et les interruptions de la Montagne, il donne cours aussitôt à son indignation contre le cynisme et les bravades de l'Ami du peuple : « S'il est un malheur pour un représentant du peuple, c'est d'être obligé de

remplacer un homme contre lequel il a été rendu un décret d'accusation et qui a élevé sa tête audacieuse au-dessus des lois ; un homme enfin tout dégouttant de calomnie, de fiel et de sang. Je n'ai jamais calomnié personne, quoique j'aie accusé quelquefois, »I1 déploie alors l'horrible circulaire du 3 septembre qui invite, au nom de la Commune, les frères de province à septembriser, à l'instar de Paris, ne doutant pas que « la nation entière s'empressera d'adopter ce mo3'en si nécessaire de salut public », 11 la lit et en prend texte pour faire remonter la responsabilité de la hideuse tuerie — non au peuple qui, « lassé d'une longue suite de trahisons », s'est levé, pour se livrer à une vengeance, où il ne voyait, au début, que la résistance à l'oppression, «une insurrection légitime », en son principe, — mais aux « hommes revêtus d'un pouvoir public » qui, au lieu « de parler au peuple le langage de la loi, . . . prêchent le meurtre », aux signataires de la sanglante circulaire dont est « Marat, l'ami du peuple ». Se voyant ainsi traqué, menacé d'un décret d'accusation, en guise de sanction du discours de Vcrgniaud, par Boilleau qui a lu un autre papier écrit par « ce léopard avec ses grifi"es teintes de sang », Marat joue le grand jeu. Il tire de sa poche un pistolet dont il se serait « brûlé la cervelle, au pied de cette tribune », dit-il, si le décret d'accusation avait été lancé contre lui, l'appuie sur son front, avec des exclamations forcenées, déclarant qu'il « ne craint rien sous le soleil », puis le fait disparaître prestement, en concluant : « Eh! bien, je resterai parmi vous, pour braver vos fureurs ».

C'est un mois et demi après cette séance à grand spectacle, dès le début du procès du Roi, comme nous l'avons vu, que la lutte entre la Montagne et ceux que Marat venait d'appeler « la faction Brissot », était devenue sans merci. Vergniaud n'avait pris part aux premières discussions que deux fois : le i6 décembre, à propos de l'expulsion de Philippe-Égalité demandée par Buzot et combattue par Saint- Just, où il s'était écrié qu'il était impossible de « rester

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plus longtemps sous la tyrnmiie d'utio minorité séditiouso^; et le 27 du même mois, dans la scandaleuse séance oi!i on avait failli en venir aux mains et où Bentabole ayant provoqué les tribunes au désordre, il réclama contre lui la peine de l'emprisonnement à rAbba3'^e, selon le règlement. Cependant, il ne reculait pas devant l'âpreté croissante de la lutte, témoin le discours du 31 décembre, où, après avoir exposé la question de droit, à propos de l'appel au peuple, il en était venu à celle de fait pour se heurter directement à l'adversaire en chef, à Robespierre. Celui-ci, qui avait riposté si hardiment, deux mois plus tôt, à une imprudente philippique de Louvet, s'était tu devant cette superbe invective, et Marat fit de même. C'est pour répondre à l'éloquence de l'orateur Girondin que, le 3 janvier, la Montagne avait fait susciter par le compère Gasparin, locataire de Boze, l'affaire des lettres pour le Roi, croyant ainsi lui jeter chat en jambes. Mais, après les explications de Brissot, de Gensonné et de Vergniaud, l'Assemblée avait donné pour sanction à l'incident l'élection de ce dernier à la présidence.

Cependant les échecs de Dumouriez, en attendant sa trahison, allaient ramener, deux mois plus tard, Vergniaud à la tribune, pour la défense de ses amis. Ces événements permirent en effet aux Montagnards, refoulés par sa parole, le 31 décembre, de revenir à la charge contre les Girondins, amis déclarés du traître, et avec quel formidable argument!

Les mauvaises nouvelles de la guerre, qui avaient commencé à circuler à la séance du 5 mars, furent confirmées, le 8, à la tribune, officiellement par Beurnonville, et pathétiquement par Delacroix et Danton : c'étaient, coup sur coup, la défaite d'A]denho\en et l'évacuation d'Aix-la- Chapelle, la levée du siège de Maëstricht, par Miranda abandonnant Liège et reculant sur Louvain, enfin le danger où se trouvait Dumouriez d'être enveloppé en Hollande, où il s'obstinait et qu'il fallait forcer de se rendre à l'armée de Belgique, pour sauver Brllesuxe. Elles fournirent aussitôt aux Montagnards l'occasion, — qu'ils saisiront d'ailleurs

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