‹ Vergniaud, le drame des GirondinsChapitre 14 sur 41 · VERGNIAUD. I I · texte numérisé non relu

VERGNIAUD. I I

systématiquement, après chaque revers militaire, — de faire décréter des mesures exceptionnelles, dont chacune deviendra un instrument de leur domination. Acceptée, en effet, — ou plutôt subie comme l'est l'état de siège en temps de guerre, — la Terreur vivra de la patrie en danger et mourra de la victoire. C'est cette dernière, plus que laTallien, qui méritait d'être appelée par le peuple Notre-Dame de Thermidor. Ce sont les victoires de messidor, comme le remarque l'auteur de V Histoire politique de la Révolution, qui, en faisant éclater aux3'eux de tous l'anachronisme de la Terreur, achèveront de la rendre intolérable : d'où le mot tragique de Barère : « elles s'acharnaient après Robespierre comme les furies ». Ce sont Tourcoing et Fleurus — autant que les massacres juridiques par la loi de prairial, dont il restait d'ailleurs responsable, — qui le tueront. En attendant, il s'écriait à la tribune : « Il suffira de tenir le glaive de la loi levé sur la tête des conspirateurs puissants, des généraux perfides,... de balayer tous les traîtres ». Une nouvelle <(. journée » s'imposait donc et contre les Girondins. Elle est tentée dès le lendemain, 9 mars : mais elle échoue, n'aboutissant qu'au pillage de deux imprimeries de leurs journaux. Cet échec était dû au peu de forces mobilisées pour l'émeute, — qui paraît bien avoir été d'ailleurs, en dernière analyse, l'effet d'une sorte d'anarchie spontanée, — à l'énergique intervention du ministre de la Guerre, Beurnonville, « l'Ajax français », qui patrouilla, sabre au clair, à la tête des fédérés du Finistère, accourus du faubourg Saint-Marceaux, à l'appel de Kervélégan; enfin à une pluie aussi opportune que le sera celle de la nuit de Thermidor. Cependant, à la séance de ce même jour, l'Assemblée, sur une motion de Carrier, interprète du vœu de certaines sections, avait décrété ^c en principe » l'établissement d'un tribunal révolutionnaire. Vergniaud, plus clairvo3^ant qu'Tsnard et Rabaut Saint-Étienne, protesta dans la discussion contre « une inquisition mille fois plus redoutable que celle de Venise ». Il s'était d'ailleurs opposé, dès la première

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heure, à la création de tout tribunal d'exception. Dans le panég3''rique ofticiel des Girondins, que Baudin des Ardennes prononça devant la Convention, en octobre 1795. il rapporte que Robespierre, étant venu à la Commission des Vingt et un pour proposer avec menaces l'institution d'un tribunal extraordinaire. Vergniaud lui répliqua : « Quand vous aurez obtenu le tribunal que vous demandez, je n'en tiendrai pas moins pour assassinés ceux dont il aura fait tomber la tête ». Baudin ajoute : « Homme juste et sensible, cette parole ne fut jamais pardonnée ! C'est elle qui te coûta la vie. » A la séance du 11 mars, où fut organisé le « Tribunal criminel extraordinaire », Vergniaud déclara : « Nous mourrons tous, plutôt que d'y consentir »; et, au cours de la discussion d'une proposition aggravante de Duhem sur les attributions du futur tribunal de sang, il avait appuyé la demande d'appel nominal en ces termes : -!: Oui. il faut faire connaître ceux qui se servent continuellement du mot de liberté pour l'anéantir ».

C'en était trop pour « les grands motionneurs » de l'oligarchie sectionnaire : aussi, le 12 mars, la section Poissonnière envoyait-elle à l'Assemblée une députation chargée de demander d'abord un décret d'accusation contre Dumouriez, puis « les têtes de Gensonné. de Vergniaud, de Guadet ». Ce dernier article de la pétition qui n'avait pas encore pu être lu, dans le tumulte soulevé par le premier, fut dénoncé par Marat lui-même, avec une apparente indignation, — en souvenir sans doute du décret proposé contre lui, le 24 septembre, et en prévision peut-être de celui qui allait l'envoyer, et si imprudemment, triompher au nouveau tribunal.

Le lendemain, 13 mars. Vergniaud reparaissait à la tribune. Il venait y remplir la haute mission dont il avait été chargé, au témoignage de Louvet, par une vingtaine de Girondins, réunis chez Valazé. Pendant quïl demandait la parole, Marat ayant crié : '< Vous voulez nous faire perdre notre temps! », il débuta en lui assénant cette phrase : «îc Lorsque la conspiration des poudres eût été découverte à

Londres, il ne put convenir qu'aux auteurs mêmes de la conspiration de prétendre que c'était perdre le temps que de l'employer à en développer la trame ». Depuis deux mois, c'est-à-dire depuis ses interventions dans « l'affaire de Louis », il avait gardé le silence, comme il tient à le faire remarquer d'abord. 'K Sans cesse abreuvé de calomnies », il s'est abstenu de la tribune pour « ne pas y exciter des passions », mais il y est ramené par l'espérance d'être utile à son pays, par le sentiment d'un danger commun qui « met la Convention nationale entière » sur « les bords d'un abîme où la plus légère impulsion peut la précipiter à jamais avec la liberté ». En présence d'un tel danger, « le silence deviendrait une véritable trahison ». Il va donc dire ce qu'il sait, ce qu'il croit vrai, en évitant des personnalités indignes de lui et qui jetteraient dans l'Assemblée le désordre qu'il a tant de fois réprouvé : « Je le dirai, sans crainte des assassins : car les assassins sont lâches, et je sais défendre ma vie contre eux ». L'événement allait montrer bientôt que le pathétique de cet exorde n'avait rien d'outré. Suit un tableau de la situation si sombre où la Convention a sa part de responsabilité, à cause de certaines mesures qui ont encouragé les coupables, en leur assurant l'impunité. Grâce à cette perversion de la raison et de la morale, les calomnies des agents de l'aristocratie ont eu beau jeu contre les défenseurs du peuple, contre ceux qui, pour coopérer au bonheur de la patrie, ont sacrifié « à cette seule ambition de leurs âmes, état, fortune, travail, famille même ; en un mot, tout ce qu'ils avaient de plus cher ». Il en est résulté un « étrange système de liberté ». « On vous dit : vous êtes libres; mais pensez comme nous sur telle ou telle question d'économie politique, ou nous vous dénoncerons aux vengeances du peuple. Vous êtes libres; mais associez-vous à nous pour persécuter les hommes dont nous redoutons la probité et les lumières, ou nous vous désignerons par des dénominations ridicules, et nous vous dénoncerons à la vengeance du peuple. » Il conclut cette

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timdc, — dont la mordante ironie et le mouvement même rappellent celle de Figaro sur la liberté sous la censure, — par l'image fameuse qui allait apparaître dans la suite, depuis le supplice des Girondins jusqu'à celui des Derniers Montagnards, une inoubliable prophétie : « Alors, citoyens, il a été permis de craindre que la Révolution, comme Saturne dévorant successivement tous ses enfants, n'engendrât enfin le despotisme avec les calamités qui l'accompagnent. />

S et;int ainsi élevé à cette hauteur d'où il aime à planer sur le cours des choses, au-dessus des agitations des personnes, et d'où il voit si clair, l'orateur fait un tableau singulièrement précis, et non moins prophétique, en sa fin, de la situation politique au sein de l'Assemblée. Avec une lucidité et une force admirables, il analyse les événements et la manière de les interpréter qui ont coupé la Convention en deux parties, et il montre les effets inévitables de ces divisions, si on les laisse irriter encore par l'ennemi commun, habile à pratiquer la politique du pire. Il entre ensuite dans le détail des faits récents, si propres à rendre cette crise irrémédiable : les revers de la guerre; la genèse secrète et odieuse du tribunal révolutionnaire; les dessous de l'organisation du pouvoir sectionnaire, avec sa poignée de meneurs en chaque section, experts à enlever un vote, en l'absence de la majorité des vrais patriotes que ^c la longue permanence » de ces sections « a depuis longtemps fatigués » ; toute la trame de la conjuration des 9 et 10 mars; les desseins des assassins chargés de « purger la terre du conseil exécutif des généraux, des Brissotins, des Girondins, des Rolandins )/ et avides de '< boire leur sang » ; l'avortement du coup, le soir du 10, et ses causes, notamment la vigilance du ministre de la Guerre Beurnonville qui, une partie de la nuit, a suivi « de l'œil et du sabre les manœuvres des conjurés /> et a mis sur pied les fédérés de Brest.

Après ce modèle de narration oratoire, où les éclairs de son éloquence ont montré aux « citoyens » qui l'écoutent « la profondeur de l'abîme qu'on avait creusé sous leurs

pas », il les apostrophe, dans une péroraison pressante, au milieu des interruptions violentes de la Montagne : « Le bandeau est-il enfin tombé? Aurez-vous appris à connaître les usurpateurs du titre à! amis du peuple?... Et toi, peuple infortuné... aujourd'hui les contre-révolutionnaires te trompent sous les noms d'égalité et de liberté. Un tyran de l'antiquité avait un lit de fer sur lequel il faisait étendre ses victimes, mutilant celles qui étaient plus grandes que le lit, disloquant douloureusement celles qui l'étaient moins, pour leur faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait l'égalité, et voilà celle des scélérats qui te déchirent par leurs fureurs. /> Enfin, parmi les horreurs du présent et les affres de ses suites prochaines, imminentes, — au risque de faire écrire par Brissot dans sa Lettre à ses commettants : « le discours éloquent, mais trop adouci de Vergniaud, » — il fait rayonner une fois de plus son idéal, ce rêve d'avenir dont il aime à évoquer la consolante et poétique image dans ses péroraisons, en guise d'apaisement final, comme dans la tragédie antique. Jamais il ne para cet idéal de plus vives couleurs, de plus séduisantes suggestions, jamais son génie ne fit mieux parler son cœur : « Peuple infortuné, on te présente l'égalité souvent sous l'emblème de deux tigres qui se déchirent. Vois-la sous l'emblème plus consolant de deux frères qui s'embrassent. Celle qu'on veut te faire adopter, fille de la haine et de la jalousie, est toujours armée de poignards. La vraie égalité, celle de la nature, au lieu de les diviser, unit les hommes par les liens d'une fraternité universelle.... Si nos principes se propagent avec tant de lenteur chez les nations étrangères, c'est que leur éclat est obscurci par des sophismes anarchiques, des mouvements tumultueux et surtout par un crêpe ensanglanté. Lorsque les peuples se prosternèrent pour la première fois devant le soleil pour l'appeler père de la nature, pensez-vous qu'il fût voilé par les nuages destructeurs qui portent les tempêtes? Non, sans doute brillant de gloire, il s'avançait alors dans l'immensité de l'espace et répandant sur l'univers la fécondité et la lumière.»

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Marat riposta : « Je ne me présente point avec des discoiub deuris, avec des phrases parasites, pour mendier des applaudissements; je me présente avec des idées lumineuses, faites pour dissiper tout le vain batelage que vous venez d'entendre. »

Comme on avait déjà voté l'impression du discours de Vergniaud, on crut devoir faire preuve d'impartialité, en votant aussi celle de la réponse de Marat. Mais Vergniaud ne voulait pas d'une estime ainsi prostituée. Thuriot ayant demande qu'il ne fût rien changé à son discours et qu'il fût « tenu à l'instant de le déposer sur le bureau, de le signer et de le parapher », il répondit : « S'il fallait donner la copie littérale de ce que j'ai prononcé, j'avouerai que cela ne me serait pas possible; ainsi, à ce sujet, je demande moi-même le rapport du décret qui en a ordonné l'impression. Je reviens à des faits plus essentiels.... » C'est qu'en ctîet, comme le tirent remarquer plusieurs députés, <■•'. ce discours n'était point écrit u. Ainsi 'Vergniaud avait prononcé, sans notes sous les yeux, toute cette harangue qui est peut-être le dernier efifort de son génie oratoire.

Mais l'Assemblée lui prouva que tant d'éloquence n'avait pas été dépensée en vain. Après une véhémente intervention de Fonfrède qui déclara n'être d'aucun parti, ne vouloir appartenir à personne, n'être qu'à sa conscience et à son pays, et acquitter une dette sacrée, en venant réveiller au fond des cœurs « l'énergie républicaine », elle décrétii l'arrestation des « membres du comité dit d'insurrection ». Il restait à les découvrir. Le ministre Garât n'aura garde de les trouver, après les avoir cherchés, dira-t-il, dans tout Paris. Il faut croire qu'il avait bien mal perquisitionné du côté de l'Archevêché et des Cordeliers, — là où était, selon le mot de Meillan, « l'élixir des Jacobins ».

Le discours de Vergniaud avait donné à la Convention une énergie passagère : celle-ci apporta, au moins pour quelque temps, aux Girondins un renfort dont ils avaient bon besoin et dont ils paraissent avoir voulu

profiter pour faire des recrues contre l'ennemi commun. C'est en effet vers la date du grand discours de Vergniaud sur la conspiration du lo mars, qu'aurait eu lieu la suprême tentative de réconciliation entre Danton et eux. Si elle eût abouti, ils auraient peut-être pu, en s'unissant aux Dantonistes, faire échec aux Montagnards et à la Commune, sauver au moins leur liberté et changer par là les destinées de la Révolution. Elle avait bien des chances de réussir. Danton partageait avec les principaux Girondins la responsabilité, dès lors si lourde, de l'amitié de Dumouriez. Il était en outre inquiet de voir tout le terrain gagné par Robespierre, avec l'appui évident de Marat. Sa politique opportuniste avait beaucoup d'affinités avec la leur, depuis le lo août. Enfin un sentiment plus haut que ces calculs et très sincère le prédisposait à faire cause commune avec eux, celui de la patrie toujours en danger : Vergniaud n'en avait-il pas été avant lui, puis à côté de lui, le plus vibrant héraut? Le trait d'union était là.

Quoi qu'il en soit, une entrevue pour une réconciliation semble bien avoir eu lieu alors, mais les détails qui nous en sont fournis surtout par Paganel, et qui ont pris place dans toutes les histoires, sont sujets à une caution qui nous manque. En lisant le récit circonstancié qu'il en a fait, longtemps après, on a l'impression que l'importance de l'événement — qui aurait été en effet une des principales péripéties du drame des Girondins, — l'a poussé à une mise en scène dramatique. D'après l'émouvant dialogue qu'il rapporte, les récriminations et l'intransigeance de Guadct auraient fait échouer la tentative. L'entretien se serait terminé par ces mots de Danton, saisissant la main de l'intraitable Girondin et le regardant, les yeux dans les 3^eux : « Tu veux la guerre, tu auras la mort. » L'entrevue aurait eu lieu, le 15 mars, d'après Marat, — lequel prête à Guadet une attitude de flagorneur contre laquelle protesta aussitôt le journal de Brissot. Les témoignages de Bailleul et celui de Garât, écho de Danton, s'accordent d'ailleurs avec celui

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de Paganel pour faire retomber sur l'attitude de Guadet Téchee déplorable de cette entrevue.

Ce qui est probable, — si de pareilles négociations ont eu lieu, — c'est que Vergniaud dut être parmi les conciliateurs. Il n'avait pris en effet aucune part à la petite guerre inconsidérée de ses amis contre Danton, auquel le pétulant Louvet, notamment, criait, le i6 janvier : « Tu n'es pas encore roi, Danton! » Il y a même lieu de remarquer que, le 19 avril 1793. au cours de la discussion sur le projet de Constitution, Danton, qui avait d'ailleurs fait partie de la commission d'élaboration de ce projet avec Vergniaud, le louera chaleureusement d'avoir dit « de bien grandes et d'étemelles vérités ». Il est certain, en tout cas, qu'ils étaient encore en relations cordiales, à la date du 18 février.

En voici la preuve intéressante que nous trouvons parmi les quelques papiers de Vergniaud conservés par sa famille : « Ce lundi 18 février. Nos collègues du ci-devant Comité de Constitution m'ont chargé de vous témoigner toute leur sensibilité sur l'événement malheureux qui vous a ramené de la Belgique. Ils m'ont également chargé de vous prévenir qu'ils s'assembleront, ce soir, pour la correction des épreuves du projet de Constitution qu'ils ont présenté. Si vous voulez vous réunir à eux, ils seront chez moi, à sept heures, place Vendôme, n" 5. Je vous salue fraternellement, Vergniaud. » La teneur de ce billet, à y bien regarder, supplée à l'absence de suscription et de millésime. Le destinataire en est Danton, l'année est 1793, et le Comité de Constitution est qualifié de « ci-devant », parce qu'il avait vu ses pouvoirs expirer depuis deux jours, à la suite de la lecture à la Convention de son projet, rédigé par Condorcet, et du décret d'impression rendu le 16. Ce Comité comptait, outre Vergniaud et Danton, quatre Girondins avérés : Barbaroux qui y avait remplacé Brissot; Condorcet; Gensonné; Pétion, rallié ouvertement à eux, surtout depuis que son ex-ami Robespierre" l'avait éclipsé

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à Paris, lors des élections à la Convention; puis Sieyès qui sera toujours avec eux, dans la coulisse; Barère qui louvoie encore entre eux et les Montagnards; et l'illuminé Thomas Payne qui devait y siéger au plafond. Enfin l'événement malheureux, pour lequel Vergniaud avait été chargé par ses collègues de témoigner « toute leur sensibilité )y à Danton, c'était la mort de sa première femme, survenue dans la nuit du dimanche au lundi de la semaine précédente, tandis qu'il était en mission en Belgique.

Si les relations avaient été tendues alors entre Danton et Vergniaud, celui-ci n'aurait pas convoqué son collègue chez lui : on se serait réuni, en lieu neutre, par exemple dans l'hôtel contigu à celui qu'il habitait et où était le siège officiel du Comité de Constitution. L'absence d'en-tête et la formule même de salut fraternel^ — qui est celle du député girondin à l'adresse de ses plus fidèles amis politiques de Bordeaux, — indiquent d'ailleurs qu'on n'était pas sur le pied diplomatique. Il est vrai que Vergniaud paraît avoir hésité sur la force de l'épithète à donner au malheur qui frappait Danton, — ce qui prouve d'autre part qu'il n'était pas dans la confidence de sa tragique douleur, laquelle ira jusqu'à lui faire exhumer la morte pour en revoir les traits. On peut observer en effet sur le manuscrit que Vergniaud semble avoir commencé à écrire : « \e fâcheux événement ». 11 se ravisa et fit bien.

Mais Robespierre avait fait mieux. Un billet de lui, fort curieux, en date du 15 février, conservé dans certain recueil d'autographes, nous le montre qui s'offre au veuf inconsolable en « ami tendre et dévoué ». Cette amitié est même lyrique : « Dès ce moment, je suis toi-même ». A celui qu'il devait livrer au bourreau, un an après, il adresse cette protestation qui, à la réflexion, donne le frisson : « Je t'aime plus que jamais et jusqu'à la mort » : en effet! Pour que Robespierre fût si expansif, il fallait un motif plus puissant que le genre d'amitié dont il était capable, du moins pour Danton. On voit poindre ce motif, à la fin du

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billet : « Pleurons ensemble nos amis, et faisons bientôt ressentir les effets de notre douleur profonde aux tyrans\ qui sont les auteurs de nos malheurs. >/ Voilà le joint : ill aimait Danton eontre les Girondins, et c'est pour ki guerre! à ces « tyrans >> qu'il aiguisait la douleur formidable de'' son ami «jusqu'à la mort /*, exclusivement. Le compère Collot d'Herbois n'y mettra pas tiint de circonlocutions, quand il les accusera théâtralement, au club des Jacobins, d'avoir porté « le coup de la mort à la cito3'enne Danton, en imprimant, dans leurs journaux, qu'il avait désigné les victimes aux massacreurs de septembre ».

Par ce mo3"en et par d'autres, les Jacobins, ayant réussi à ressaisir Danton, feront pis que de le neutraliser, — les imprudences et les pétulances de la Gironde aidant. Ils; l'emploieront à atteindre leur but qui est, dès lors, selon le mot de Carrier, qu' « il faut que les Girondins tâtent de la guillotine ». A toutes les tentatives de rapatriage fixités par des tiers, Danton opposera désormais son refus et cette mélancolique exclamation qu'il fera entendre, par deux fois, à Meillan : « Ils n'ont pas de confiance! w Enfin, exaspéré par les manœuvres sournoises de quelques-uns d'entre eux, il leur dira, en face, du haut de la tribune, le i*""" avril : « Tout en semblant me caresser, vous me couvrez de calomnies », et il poussera le cri de mort : « Eh! bien, je crois qu'il n'est plus de trêve entre la Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran, et les lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés dans la France, Plus de composition avec eux ! » Ainsi fut fait, en dépit de son cri du 4 avril : a Rapprochons-nous fraternellement! » qui n'était qu'un effet de tribune dirigé contre « la conjuration des rois », mais qui ne partait pas, à l'adresse des Girondins, de son cœur déjà ulcéré.

Sous le coup de la trahison de Dumouriez, — dont ils essaieront en vain de faire retomber le poids sur Danton, — en butte à la frénésie sanguinaire de Marat et à la haine savante de Robespierre, ceux-ci étaient perdus. La lutte

suprême devait durer encore deux mois; et ce n'est pas le moindre miracle de la parole de Vergniaud que d'avoir puissamment contribué à retarder si longtemps une défaite qui apparaissait dès lors inévitable. Il joindra d'ailleurs à son éloquence un courage que Louis Blanc lui-même estime avoir été poussé « jusqu'au vertige ».

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