‹ Vergniaud, le drame des GirondinsChapitre 15 sur 41 · SACRÉE · texte numérisé non relu

SACRÉE

LE mauvais destin des Girondins voulut que, le lendemain même de la victoire remportée, le 13 mars, sur leurs communs adversaires, par leur grand orateur, parvînt à l'Assemblée la fameuse lettre datée du 12 mars, où leur ami Dumouriez lui faisait la leçon, à l'exemple de '' Motier », c'est-à-dire de La Fayette, et qui décidera Danton lui-même à<'< le décrocher». Puis, le i" avril, après l'échec de Neerwinden, l'heureux vainqueur de Valmy et de Jemmapes viendra se déshonorer par une trahison où il cessait de suivre des exemples, pour en donner aux risque-tout militaires dont la guerre de conquête allait susciter l'ambition, de Moreau à Bonaparte, lesquels avaient été prévus par Robespierre et souhaités par Marat. Sus à la stratocratie ! comme dira Billaud-Varennes. Les Girondins jouaient de malheur.

Cette trahison de Dumouriez donnait barres sur eux à Robespierre. Dès qu'elle éclata, il s'élança. Le 3 avril, sur-

lendemain du jour où les commissaires de la Convention avaient été arrêtés et livrés à l'ennemi par le général rebelle, il montait à la tribune pour dénoncer Brissot, comme « lié au système de contre-révolution » et comme ayant tenu «: les fils moteurs de l'intrigue ». 11 concluait sa dénonciation contre « Brissot et tous ses amis », en proposant de décréter d'accusation -r. ceux qui sont prévenus de complicité avec Dumouriez et notamment Brissot ». Dans sa réplique, celui-ci rejeta l'initiative du choix du « scélérat Dumouriez » sur la reine et sur ses conseillers, et la gruerre avec l'Angleterre sur les ^< injures » dont elle nous avait abreuvés. 11 réfuta pathétiquement par le témoignage de son passé l'accusation de royalisme. La Convention passa à l'ordre du jour. Mais Robespierre avait, comme on le lui cria, « appelé les poignards ». Il va les aiguiser, le soir même, aux Jacobins. Il y pousse à demander que « le sang des scélérats coule », et il en appelle aux bons citoyens des sections pour venir, « à la barre de la Convention, nous forcer de mettre en état d'arrestation les députés infidèles ». L'appel fut entendu des sections dont Marat, de son côté, excitait contre les Girondins l'ombrageux patriotisme alarmé par les événements. Leurs meneurs étaient tout prêts à reprendre la partie remise, trois semaines auparavant, après la répression du mouvement insurrectionnel du lo mars et la dissolution par la Convention de « l'Assemblée centrale de salut public », réunie à l'Archevêché. On devait d'ailleurs y retrouver cette dernière en mai, doublée du « Comité central révolutionnaire ». Le 8 avril, une députation de la section de Mauconseil, — arborant, pour la circonstance, son nouveau nom de Bon-Conseil, — se présentait à la barre, tandis que celle de la Halle-aux-Blés s'employait à faire des recrues dans les autres sections, pour une manifestation prochaine. L'orateur de la députation du Bon- Conseil demanda qu'on fît ^t l'examen le plus sévère et le plus approfondi de la conspiration de Dumouriez ». Il osa désigner nommément « avec la voix publique », comme

(( LA BATAILLE DES ORATEURS

complices du traître : <' les Brissot, les Gensonné, les Vergniaud, les Barbaroux. les Buzot, les Louvet, les Guadet, et cœtera ». Une partie de l'Assemblée avait interrompu violemment les pétitionnaires et voulait qu'on les chassât de la barre. La Montagne et les tribunes les soutenaient par des salves d'applaudissements. Mallarmé ouvre l'avis de les entendre jusqu'au bout, mais de les obliger à signer individuellement leur dénonciation, sur laquelle il sera fait un rapport dès le lendemain. Cette motion, accueillie par de vifs applaudissements, est décrétée. Là-dessus, le président ayant d'abord proposé, à l'ordinaire, puis sur l'insistance de Marat, d'accorder à la députation les honneurs de la séance, il en est ainsi décidé, non sans de véhémentes protestations. Sur une interpellation de Charles Delacroix sommant les pétitionnaires de <?. dire à l'instant quels sont ceux qu'ils entendent comprendre dans Vet cœtera » de leur liste, leur orateur répond : <? Nous connaissons les crimes et non les auteurs. Voilà ce que nous avons voulu désigner. » Après quoi, comme le 3 avril, la Convention avait passé à l'ordre du jour.

Mais la Gironde n'entendait pas rester sous le coup de cette plainte contre inconnu, par voie à'et cœtera. Le surlendemain, 10 avril, elle courait sus aux délateurs. Ce fut le jour de la grande bataille où on allait voir enfin Robespierre et Vergniaud directement aux prises, dans un duel sans merci.

Pétion était venu d'abord révéler, à la tribune, un projet d'adresse que la section de la Halle-aux-Blés faisait circuler dans les 47 autres, pour y être signé et présenté à l'Assemblée comme « le vœu de toute la France ». On y dénonçait « les infidèles mandataires » que la nation était lasse de voir siéger dans la Convention, les complices de « la cabale infernale », une '< majorité corrompue », formant la ligue de « nos plus grands ennemis ». La conclusion était qu'il fallait 'i frapper un grand coup », eifrayer « par le supplice des coupables » les mandataires qui seraient tentés de

renouveler leurs crimes. A cet effet, on demandait, entre autres mesures, — notamment celle de l'arrestation de Roland qui, plus que personne, avait <•' mérité lechafaud », — de décréter d'accusation « tous les membres de la Convention qui, par leurs opinions ou par leurs écrits, avaient trahi les intentions de leurs commettants ». Tel était le vœu de la France, au dire de la section qui prétendait faire entendre ainsi à la Convention la voix du « peuple souverain ».

Une discussion violente suivit aussitôt cette lecture. Pétion, qualifiant de « scélérats » les auteurs d'une « pétition aussi incendiaire », propose que le président et les secrétaires de la section soient mandés à la barre, ne doutant pas que, de là, « la Convention ne les envoie au Tribunal révolutionnaire ». Danton, faisant une diversion vigoureuse et habile, plaide les circonstances atténuantes pour ces prétendus « calomniateurs » et, en général, pour les auteurs de ces « pétitions extigérées » qu'il convenait de <?: juger par le fond », en observant que « le peuple menacé dépasse, pour ainsi dire, le but parla force de projection politique..., par l'impulsion de la force qu'il sent pouvoir se donner ». Il fait remarquer aux députés qu'on ne leur doit pas encore des éloges, mais des critiques, car ils ne sont pas à la fin de leur mission. Enfin, pour couper court à ces débats stériles, il propose de s'occuper de la défense nationale en écoutant, « avant toute discussion », le rapport du Comité de salut public sur la marine. C'est ce qu'on fait d'abord : mais la discussion sur la proposition de Pétion reprend ensuite de plus belle. Fonfrède demande énergiquement « l'improbation » de l'adresse et le passage à l'ordre du jour. Guadet proteste avec véhémence contre <'' cette opinion factice, dont on environne les députés », pour leur déguiser la vraie. Il la compare à ces « coassements de crapauds » où certains sauvages cherchent « l'expression de la volonté de leurs dieux », ce qui lui vaut le nom d'oiseau, de la part de Marat : — « Vil oiseau, tais-toi ! » — Renchérissant sur la motion de Pétion, il fait celle de sévir contre ^^ des scélérats que l'on

(( LA BATAILLE DES ORATEURS î

investit du nom sacré de peuple ». Il propose donc d'envo3'^er des commissaires dans la section, avec pouvoir de faire traduire devant le Tribunal révolutionnaire tous ceux qui auraient pris part à sa délibération, « en supposant qu'elle ait eu lieu », et de faire comparaître à la barre l'accusateur public pour rendre compte des motifs qui l'avaient empêché de rechercher « les fils qui relient » la conspiration des 9 et 10 mars à celle « tramée par Dumouriez ».

Robespierre ayant demandé alors la parole, Vergniaud émet l'avis de statuer d'abord sur les mesures contre les pétitionnaires; puis, se ravisant, il propose lui-même que Robespierre parle, sans ajournement, en disant « point d'ajournement pour une dénonciation ! » mais à condition qu'on puisse répondre « immédiatement après lui », « Quoique nous n'ayons pas de discours artificieusement préparé, s'écrie-t-il, nous saurons répondre et confondre les scélérats. » Robespierre a la parole. Pendant qu'il gravit les marches de la tribune, on voit Vergniaud s'asseoir, en face de lui, à la table des secrétaires, pour prendre des notes, en vue de riposter, séance tenante, au discours « artificieusement préparé » de ce cauteleux adversaire. Évidemment, on va assister à un beau duel de tribune. Après tant d'escarmouches, le jour est venu de « la bataille des orateurs », — comme les Athéniens appelèrent longtemps celui qui avait vu aux prises Eschine et Démosthène. Ce fut donc Eschine qui, ce jour-là aussi, parla le premier.

Irrité depuis longtemps contre les Girondins par les discussions qu'il avait eues avec eux, aux Jacobins, notamment avec Brissot et Guadet, à propos de la guerre ou de la Providence, et dont deux réconciliations normandes n'avaient fait qu'aigrir le ressentiment; dégoûté même un moment par les mesquineries de cette petite guerre; puis surexcité par les polémiques de tribune et de presse qui avaient suivi, presque sans trêve, — éteignant en lui les velléités de conciliation dont témoignaient certains passages de ses Lettres à ses Commettants, — et qui étaient arrivées à leur paroxysme,

au cours du procès du roi; ulcéré par les diatribes de plus en plus injurieuses, souvent calomnieuses, dont les journalistes, à la dévotion ou aux gages de la Gironde, harcelaient et ridiculisaient en lui, depuis plus d'un an, « l'idole du peuple », Robespierre avait amassé goutte à goutte le fiel qu'il allait distiller ce jour-là et qui le faisait appeler par Fauchet « la vipère d'Arras ». Quelle occasion lui était offerte de déposséder ses pétulants et acharnés adversaires de leur majorité dans la Convention et de hâter l'avènement de son Rousseauisme politique et surtout religieux! Mais il lui fallait vaincre Vergniaud de haute lutte.

Pour y mieux réussir, il chercha à paralyser d'avance les effets de l'inévitable riposte par la virulence de l'attaque. Or, il calcula mal son élan : en voulant rendre corrosif son style, d'ordinaire compassé et académisé, il outra le ton et par les inductions effrénées qu'il tira de faits incontestables, il '< dépassa le but », de l'aveu même de ses plus intrépides apologistes.

En demandant la parole, il avait déclaré, au milieu de vives interruptions, qu'il voulait '< dénoncer les vrais coupables ». L'ayant obtenue, il annonce qu'il va '< lever une partie du voile » sur l'ensemble de la conspiration et offrir à l'Assemblée « le fruit de quelques réflexions, ou pour mieux dire encore le tableau de notre Révolution ».

Le premier fruit de ces réflexions est qu'il existe « une faction puissante » qui conspire avec les ennemis du dehors et du dedans, pour « nous donner un roi, avec une constitution aristocratique et une représentation illusoire, composée de deux chambres ».

Passe encore pour le reproche relatif à ce bicamérisme . cher à Lally-Tollendall, — une conséquence de « l'inoculation américaine », comme disait Mallet du Pan, — et même pour l'assimilation entre les partisans d'une « république aristocratique » et « les Feuillants ou modérés »; mais accuser les Girondins de royalisme et de connivence avec Pitt, de complicité avec les Vendéens comme avec Dumou-

(( LA BATAILLE DES ORATEURS

riez, et d'être à la fois les fauteurs de la guerre étrangère et de la guerre civile, c'était rédiger trop tôt les réquisitoires de Saint-Just, Amar et Fouquier-Tinville, pousser évidemment les choses à l'absurde et discréditer le reste.

Ce reste fut d'abord une longue diatribe contre « les meneurs, les intrigants». C'étaient autant d'ennemis secrets de la République — à la proclamation de laquelle ils n'avaient pas osé s'opposer, — que ces gaspilleurs de fonds secrets pour dépraver l'esprit public et apitoyer sur le sort du dernier roi; que ces grands assembleurs de fédérés, lesquels heureusement avaient trouvé des patriotes pour leur apprendre à fraterniser comme il fallait; que ces inventeurs de l'appel au peuple pour allumer la guerre civile, mauvais marchands à la cour de '^ leur fausse popularité »; que ces promoteurs sans trêve de la guerre étrangère, soutiens des généraux qui s'efforçaient de « royaliser » l'armée ; que ces grands prôneurs de Dumouriez qui éconduisit si galamment le roi de Prusse, tandis que ses soldats <?: mordaient leurs sabres, en frémissant de voir que leur proie leur échappait /</.

Arrivé ainsi au point le plus faible, le plus vulnérable de l'adversaire, Robespierre redouble ses coups. Il se livre à une longue et facile critique des actes du général félon, pour en rendre, immédiatement après, les Girondins solidairement responsables. Ils étaient si évidemment « liés d'intelligence;/ avec le traître que, dans le Comité de sûreté générale, il a entendu lui-même : ^< Vergniaud prétendre que l'opinion politique de Dumouriez était indifférente,... qu'il était nécessaire à la cause de la République >/. « Je vous donne un démenti formel! » s'exclame l'orateur girondin ainsi mis en cause, tandis qu'un député se récrie : « Et Danton ! Que nous a donc dit Danton ? // Robespierre insiste et affirme que Vergniaud ayant ajouté : ^(. Dumouriez serait pendu, si la liberté succombait », il lui riposta qu'il 3' avait certaines manières de faire une contre-révolution, en vertu desquelles « ce ne serait pas Dumouriez qui serait pendu, mais les vrais amis de la liberté ».

f'. Mais passons aux autres », s'écrie-t-il, après ce trait aigu, obliquement décoché à Vergniaud. Ces autres sont : Gensonné, le prôneur et correspondant en titre de Dumouriez; Pétion, le défenseur chaleureux de l'exotique Miranda et autres généraux complices du traître; Brissot surtout, « le chef de la faction >>, acoquiné au même traître et dont discours et harangue sont autant de « manifestes de Brunswick ». <?: Ah ! s'exclame-t-il insidieusement, je sais bien que c'est en vain que je dénonce des traîtres, puisque je les dénonce à eux-mêmes. » Sur quoi, l'impétueux Guadet ayant laissé échapper cette interruption : « Ah ! je te dénoncerai, moi, traître! » l'autre, revenant d'un bond de félin sur la proie qu'il avait feint de lâcher, lui assène cette phrase, où luit déjà le couperet : « La liberté triomphera, quand tous les vils scélérats que je dénonce seront dans la tombe ». Puis, avec une joie féroce, comme s'il tenait déjà cette proie pantelante sous sa griffe, le chat-tigre, comme l'appelait Rœderer, s'exclame : «Je cherche les amis de Dumouriez; je les trouve, je les saisis ». Pas encore!

11 avait conclu, en demandant le renvoi de l'affaire de la conspiration de Dumouriez au « tribunal extraordinaire », — celui qui s'appellera officiellement Tribunal révolutionnaire^ en vertu du décret rendu la veille même de l'exécution des Girondins, pour les bâillonner. Il avait fini par ce trait où grimaçait une ironie qui parut glaciale : « Je n'ose pas dire que vous devez frapper du même décret des patriotes aussi distingués que Messieurs Vergniaud, Brissot et autres... ».

« Il faut entendre Vergniaud ! » crient plusieurs députés, tandis qu' « une grande partie de l'Assemblée et des tribunes », d'après le Moniteur^ applaudit cette péroraison, à l'éloquence sanglante et d'ailleurs sincère, au fond, en sa mordante hyperbole. Le Journal des Débats écrit plus modestement : « Plusieurs membres de l'Assemblée et les citoyens ont souvent interrompu ce discours par leurs applaudissements »; et, le soir même, aux Jacobins, Bentabole dira que « les murmures ont souvent étouffé la voix »

(( LA BATAILLE DES ORATEURS

de l'auteur de ce « grand discours contre Vergniaud », comme il l'appelle, traduisant ainsi l'impression publique.

L'orateur en chef de la Gironde, — faisant la partie belle à l'adversaire et montrant un dédain hardi de ses attaques longuement préméditées, — entreprend de lui répondre aussitôt, sans autre préparation que la suggestion des sentiments soulevés en lui, au cours de cette diatribe. Il commence par féliciter de leur impartialité les applaudisseurs de l'accusateur et les prie de lui en continuer les témoignages, pour leur honneur et pour le sien. Fouettée par cette cinglante ironie, la Montagne éclate en protestations, sur cette phrase : « J'oserai répondre à Monsieur Robespierre... ». Vergniaud n'y faisait pourtant que le prendre sur le ton même de la péroraison de l'adversaire, à l'adresse de « Messieurs Vergniaud, Brissot et autres ». Les tribunes protestent en chœur avec la Montagne, car la salle est faite et bien faite et jusqu'au fauteuil de la présidence — lequel est occupé, avec une partialité évidente, par Thuriot. Après un vif colloque avec celui-ci, Vergniaud ayant répété par trois fois, dans le tumulte, son Monsieur Robespierre^ somme le président qui ergote, de le « laisser parler », parle et s'impose.

11 prévient aussitôt qu'il joue franc jeu, car il oppose une défense improvisée à un réquisitoire haineusement limé. Cette déclaration était de nature à lui concilier l'attention et la faveur de l'auditoire, en l'intéressant d'abord au surcroît de péril qu'allait lui faire courir une pareille hardiesse ; aussi insiste-t-il : '< J'oserai répondre à Monsieur Robespierre qui, par un roman perfide, artificieusement écrit dans le silence du cabinet, et par de froides ironies, vient provoquer de nouvelles discordes dans le sein de la Convention. J'oserai lui répondre sans méditation ; je n'ai pas, comme lui, besoin d'art : il suffit de mon âme. » Il parlera, non pour lui certes, car s'il n'écoutait que <(. son intérêt personnel », il attendrait que se fût déposée cette « lie des nations » qui, dans les révolutions, monte à- la surface, —

et qui avait fait dire déjà à Rivarol : « Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation! » Mais il parlera pour la patrie, « pour éclairer la France qu'on égare /» : « Ma voix, s'écrie-t-il, qui, de cette tribune a porté plus d'une fois la terreur dans ce palais d'où elle a concouru à précipiter le tyran, la portera aussi dans l'âme des scélérats qui voudraient substituer leur tyrannie à celle de la royauté. » Il examinera d'abord les ''< ridicules accusations de Monsieur Robespierre », puis la pétition dénoncée par Pétion, enfin la question de savoir où sont « les véritables complices de Dumouriez ;/. Il ne veut d'ailleurs pas ^x ravir à ses collègues l'avantage de se défendre eux-mêmes », et il déclare soigneusement : « Dans les accusations tout étant personnel, je réponds pour moi seul ». Il le fera, en se préservant des passions qui pourraient amortir « celle qui doit nous animer tous, l'amour de la République. » Il ne se laissera pas aigrir, ne voulant pas faire le jeu des traîtres infâmes qui « s'efforcent de nous faire entr'égorger comme les soldats de Cadmus ».

Tel est son exorde, où l'improvisation n'empêche pas l'orateur de songer à la parure obligée des images classiques, et excuse la répétition de celle des soldats de Cadmus qui lui avait déjà servi le 24 septembre. La clarté et la pondération de cet exorde avaient dû bien vite rassurer ceux des auditeurs que risquait d'inquiéter trop l'aventure d'une riposte sans préparation à une attaque si préparée. Puis il entre tout droit dans son sujet.

Avec une précision qui peut nous paraître affectée, mais qui ne laissait pas de former déjà, par contraste, une critique du réquisitoire touffu et même diffus de l'adversaire, il en ramène toute la diatribe à dix-huit imputations. Notons-les avec lui en les résumant, car nous les verrons reparaître toutes dans d'autres manifestes dont elles formeront la trame, depuis les pétitions du pouvoir sectionnaire jusqu'au réquisitoire de Saint-Just et de ses émules : opposition à la déchéance de Capet; — projet d'un gouverneur pour le prince royal; — apologie de Lafayette et

(( LA BATAILLE DES ORATEURS

de Narbonne; — déclaration de guerre à l'Autriche; — six millions de dépenses secrètes votés à Dumouriez; — dénûment des armées; — calomnies adressées à la Commune du 10 août; — calomnies adressées à Paris; — projet de faire fuir la Législative en province; — corruption de l'esprit des départements ; — division de la Convention ; — pressions sur les députés belges pour les détourner de la réunion de leur pa3'^s à la France; — appel au peuple sur la peine à infliger au Roi; — relations avec Dumouriez, qu'il aurait soutenu dans le Comité de défense générale ; — absence de mesures convenables aux circonstances et que devait prendre le Comité de défense générale; — menées, — intrigues; — modérantisme. Le compte y est.

A chacune de ces dix-huit imputations qu'il énonce, chaque fois, avec son chiffre, comme pour numéroter les coups qu'il porte en riposte, Vergniaud administre sa réfutation. Il la soutient par des arguments tour à tour concis ou développés, dédaigneux ou pathétiques, toujours précis et faisant bonne justice de ce tissu de '(. méchancetés » dont plusieurs sont vraiment « si niaises ! », — comme le reproche d'avoir soupe avec Dumouriez, alors que le vainqueur de Valmy était tenu par tous pour le sauveur de la patrie.

Arrivé à la dix-huitième et dernière imputation, « celle d'être devenus tout à coup des modérés, des feuillants », Vergniaud s'y campe pour y terrasser et piétiner l'accusateur; car c'est dans ce dessein qu'il va terminer par où l'accusation a commencé. Ici l'indignation fait l'éloquence. Celle-ci s'arme d'une ironie dont elle aiguise et multiplie les traits, en y emplo3'ant la formidable figure de la répétition. Voici bien un des plus triomphants effets que Vergniaud ait tirés de son procédé favori : « Nous, modérés! Je ne l'étais pas, le lo août, Robespierre, quand tu étais caché dans ta cave. Des modérés! Non, je ne le suis pas, dans ce sens que je veuille éteindre l'énergie nationale. Je sais que la liberté est toujours active comme la flamme, qu'elle est inconciliable avec ce calme parfait qui ne con-

vient qu'à des esclaves.... Nous sommes des modérés! Mais au profit de qui avons-nous montré cette grande modération? Au profit des émigrés? Nous avons adopté contre eux toutes les mesures de rigueur que commandaient également et la justice et l'intérêt national. Au profit des conspirateurs du dedans ? Nous n'avons cessé d'appeler sur leurs têtes le glaive de la loi : mais j'ai repoussé la loi qui menaçait de proscrire l 'innocent comme le coupable. . . . Nous des modérés ! Ah ! qu'on nous rende grâce de cette modération dont on nous fait un crime.... Si, lorsque dans cette tribune on est venu secouer les torches de la discorde et outrager avec la plus insolente audace la majorité des représentants du peuple, si, lorsqu'on s'est écrié avec autant de fureur que d'imprudence : phis de tréve^ plus de paix entre nousl nous eussions cédé aux mouvements de la plus juste indignation, si nous avions accepté le cartel contre-révolutionnaire que l'on nous présentait,... on aurait vu accourir de tous les départements, pour combattre les hommes du 2 septembre, des hommes également redoutables à l'anarchie et aux tyrans. Nos accusateurs et nous, nous serions peutêtre déjà consumés par le feu de la guerre civile. Notre modération a sauvé la République de ce fléau terrible, et par notre silence nous avons bien mérité de la patrie. »

Accentuant la conclusion de Pétion, Vergniaud proposa le renvoi devant le Tribunal révolutionnaire des signataires de la pétition, mais après vérification à la barre de leurs signatures et dépôt des registres sur le bureau. Ses propositions furent adoptées et il descendit de la tribune, « au milieu des applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée », dit le Moniteur.

Ce n'est pas assez dire. Le Patriote français doit avoir mieux rendu la physionomie de la séance, dans ce passage de son compte rendu, tout tendancieux qu'il fût : « Robespierre a lu un long discours récriminatoire contre Vergniaud, Brissot, Guadet et Gensonné. Ce discours a fait beaucoup moins d'impression, même sur les tribunes^ que la réponse

(( LA BATAILLE DES ORATEURS n

éloquemment improvisée de Vergniaud. » Quoi qu'il en soit, l'improvisation d'un pareil discours, en un corps à corps si redoutable, était un tel tour de force, que son spectacle frappa vivement ceux qui en furent les témoins et resta longtemps présent à leur mémoire. Le 3 octobre 1795" ^ l'occasion de « la fête funèbre célébrée en l'honneur des députés victimes de la tyrannie », le président de la Convention, Baudin des Ardennes, dans le beau discours où il fera l'éloge des Girondins, devant « les revenants » et les témoins mêmes de leurs triomphes de tribune, évoquera solennellement le souvenir de cette « célèbre réplique ;> à Robespierre, comme la preuve la plus caractéristique et la plus mémorable de l'éloquence de Vergniaud, où son « talent parut au plus haut degré ».

La réplique à Robespierre dut paraître victorieuse aux Girondins, car nous voyons quils s'empressèrent de la publier à leurs frais. Nous en possédons un exemplaire sorti de l'imprimerie de Gorsas. Le texte en est conforme à celui du Moniteur, avec cette différence que les applaudissements y ont été modestement supprimés, — tant Vergniaud ressemblait peu à ces orateurs qui assiégeaient la loge du Logographe, pour faire mettre du vent dans les voiles, c'està-dire des marques d'approbation postiches, en marge du compte rendu. Cette publicité, assez exceptionnelle, donnée au discours de leur grand orateur par les Girondins, est un indice, parmi tant d'autres, de la foi démesurée qu'ils avaient dans la puissance, alors toute neuve, de la parole, — et aussi, hélas! de la facilité avec laquelle ils croyaient avoir pris la parade suffisante contre les attaques de l'adversaire, quand ils avaient triomphé de lui à la tribune.

Au reste, la bataille — dont le grand jour avait été le 10 avril, — duraencore trois séances, au cours desquelles il se produisit des scènes d'une violence jusque-là inouïe. On y eut le spectacle d'une charge de la droite et du centre contre la Montagne, avec ce brave homme de Lauze-Deperret emballé, brandissant la lame dégainée de sa canne à épée. On

y entendit les formidables rugissements de Danton agacé et provoqué par Guadet, et la véhémente dénonciation par celui-ci d'un appel aux armes de Marat. Enfin on s'y livra à un vote par appel nominal, — lequel dura neuf heures, sous les huées des tribunes, — sur la mise en accusation de VAmi du peuple, pour servir de sanction au débat.

Cette mesure fut décidée, le 13 avril, par 226 voix contre 93, sur 756 membres, dont 379 étaient en mission, en congé ou absents. L'analyse du scrutin montre une fois de plus, parles votes discordants des principaux Girondins, comment on pratiquait la discipline dans la prétendue « faction ». Vergniaud fut porté absent, de même que Carra et Condorcet. Buzot, Lasourcc, Pétion et Salle s'abstinrent. Gensonné, Guadet et Louvet se récusèrent. Fonfrède dit : oui, — ainsi que Fauchet, Gorsas, Grangeneuve, Rabaut Saint-Étienne et Valazé, — pendant que son beau-frère déclarait qu'il ne votait pas, ce qui lui vaudra, le 2 juin, l'indulgence passagère de Marat, sans qu'il l'eût demandée bien entendu. Isnard et Lanthenas dirent : non. Brissot enfin, considérant qu'on avait « violé toutes les formes dans cette affaire » sur laquelle il demandait un supplément d'instruction, déclara : « Je dis, quant à présent : non. » On lui fera voir, au 2 juin, si on en met des formes et si on en demande des suppléments d'instruction. Ce jour-là, on ne procédera même pas à l'appel nominal ; de sorte que la Convention se trouve avoir pris plus de précautions pour donner à Marat l'occasion de se faire absoudre triomphalement par le Tribunal révolutionnaire, que pour envoyer à la guillotine, sans phrases, la fournée des Girondins, puis celle des Dantonistes.

Le i""" avril, Marat, de concert avec le versatile Birotteau, avait fait voter la mesure suivante : « Sans avoir égard à l'inviolabilité des représentants de la nation française », la Convention pourra décréter d'accusation ceux de ses membres contre lesquels il y aurait de « fortes présomptions de complicité avec les ennemis de la liberté, de l'égalité et

« LA BATAILLE DES ORATEURS y>

du gouvernement républicain ». Pour voir tout le terrible sens de cette mesure, il faut se rappeler que l'institution du Tribunal révolutionnaire avait été complétée par celle du Comité de Salut public, décrétée le i8 mars, sur la proposition de Barère, et qui sera définitivement organisée, le 6 avril, sur le rapport dlsnard, toujours au premier rang pour les fausses manœuvres de la Gironde, Ceci d'ailleurs devait alimenter cela; et si Danton allait régner, dans ce premier comité, ce n'était que pour céder bientôt la place à Robespierre, dans le second doù il sera exclu. Ainsi Marat était le premier à pâtir de la loi qu'il avait faite lui-même.

Ce n'en était pas moins une lourde faute que de la lui appliquer, dans de pareilles circonstances. Comme l'avait exactement prédit en séance Dubois-Crancé, il devait revenir du Tribunal révolutionnaire absous et porté en triomphe jusque dans le sein même de la Convention, tenant modestement à la main les couronnes dont on avait surchargé sa tête. La Gironde se trouvera ainsi avoir donné elle-même le mauvais exemple, en montrant à ses persécuteurs comment on pouvait faire passer les représentants de la nation des bancs de l'Assemblée sur ceux du tribunal de sang, « sans avoir égardà l'inviolabilité». Par là elle méritera le reproche d'avoir été la première à toucher, du moins en fait, au « talisman de l'inviolabilité », comme dira Paganel qui ajoute judicieusement, à propos du décret d'accusation contre Marat : « De là toutes les colères, toutes les vengeances, tous les crimes, tous les malheurs ».

D'ailleurs l'aspect de la salle des séances était alors un commentaire vivant de la violence de pareils décrets. La passion politique y était à son paroxysme. Les paroles ne suffisaient plus, même quand on les employait à s'y menacer de l'échafaud : on 3^ passait à l'action directe. Danton s'était écrié, lui aussi, à la séance du 10 avril, que la tribune était <r presque une arène de gladiateurs ». Il pouvait en dire autant de la salle, comme naguère avait fait Barère, et sans parler au figuré. On s'armait de porte-respect pour

la séance, selon un témoignage formel de Meillan, dans ses Mémoires, et comme le confirme l'avis circulaire de Valazé lancé, vers la fin de mai, qui sera produit au procès des Girondins et était ainsi conçu : ''< En armes demain à l'Assemblée; couard qui ne s'y trouve pas ! » On s'y trouvait, la canne à épée en main et le pistolet en poche, prêt à en découdre comme Lauze-Deperret, — à nous « élancer, dit Meillan, au premier mouvement, contre la Montagne, et à en égorger, en périssant, le plus grand nombre possible », en attendant qu'on se battît à coups de guillotine.

La riposte des sectionnaires à la mise en accusation de Marat ne se fit pas attendre. Le lendemain même, 15 avril, les commissaires de 35 sections de la capitale et d'une commune du département de la Seine, — avec le maire de Paris, Pachc, à leur tête, au nom du Conseil général de la Commune, — venaient demander à l'Assemblée de décréter « l'éloignement de son enceinte » pour 22 députés ^r qui ont, aux 3'eux de l'Assemblée générale des sections, selon son opinion la plus réfléchie, ouvertement violé la foi de leurs commettants ». Sur la liste d'exclusion, préface de celle d'accusation, étaient portés les noms suivants : Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Grangeneuve, Buzot, Barbaroux, Salle, Birotteau, Pontécoulant, Pétion, Lanjuinais, Valazé. Hardy, Lehardi, J.-B. Louvet, Gorsas, Fauchet. Lanthenas, Lasource, Valady, Chambon. Les tribunes applaudissent la lecture de cette liste, en la scandant de leurs bravos. Fonfrède prend aussitôt la parole pour déclarer que s'il n'était pas modeste, par devoir d'homme public, il s'offenserait de ne pas voir son nom sur cette « liste honorable ». f< Et nous aussi! Tous! Tous! » crient un grand nombre de députés. Fonfrède, convertissant la pétition en motion, en propose, avec une ironie acérée, le renvoi — non aux départements, comme le demandent les pétitionnaires, qui se trompent ainsi d'adresse, — mais au souverain, ce qui veut dire, de toute évidence, aux assemblées primaires.

« sous LE COUTEAU n

La discushion engagée ainsi sur la pétition et sur l'éternelle question, subsidiairemcnt soulevée, des subsistances de Paris, continua jusqu'au 20. Ce jour-là, Vergniaud vint mettre au point la proposition ironique de son ami Fonfrède, en réponse à celle de l'appel au peuple — qui avait été formulée par les pétitionnaires, comme pour faire pendant à celle qu'il avait faite lui-même, dans le procès du roi. Il constata que la pétition présentée par « les sections de Paris À, ou plutôt par « quelques citoyens résidant dans trente-cinq sections de Paris :*, ne faisait que « repasser les faits contenus dans la dénonciation de Robespierre » dont il avait été fait justice par Guadet et par lui-même. Il dénonça ^{. l'infamie » des promoteurs de ce « scrutin épuratoire », lesquels avaient aposté dans la rue « des hommes armés de piques, pour forcer les passants à signer ». Il s'écria : « Citoyens, la convocation des assemblées primaires est une mesure désastreuse. Elle peut perdre la Convention, la République et la liberté; et s'il faut ou décréter cette convocation ou nous livrer aux vengeances de nos ennemis; si vous êtes réduits à cette alternative, citoyens, n'hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique, jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie ! »

Le décret suivant fut voté, — en conformité avec les conclusions de Vergniaud dont l'adjuration finale, renouvelée d'Aristide, avait été vivement applaudie — : <<. La Convention improuve comme calomnieuse la pétition qui lui a été présentée le 15 de ce mois, au nom de trente-cinq sections, adoptée par le Conseil général de la Commune de Paris, tendant à poursuivre vingt-deux de ses membres. Le présent décret sera envoyé aux départements. »

Mais, en dépit de ce décret de l'Assemblée, Vergniaud sent bien qu'en face de la Commune et des faubourgs de Paris, elle n'est pas la plus forte, que le danger est à son comble, que les vingt-deux sont vraiment « sous les couteaux //, comme avait dit Salle, dès janvier; et alors, dans l'amertume de l'abandon où il croit que la tiédeur des Bor-

délais laisse sa députation, il pousse, pour ses collègues et pour lui, le grand cri d'alarme : ^< Paris, 4 mai 1793 (soits le couteau) Vous avez été instruits de l'horrible persécution faite contre nous et vous nous avez abandonnés.... Nous ne craignons pas la mort, mais il est cruel, alors que l'on se sacrifie, de ne pas emporter au tombeau la certitude qu'on laisse au moins quelques regrets à ceux pour lesquels on s'immole. » Or, on ne les oublie pas, là-bas, mais la lettre de détresse de Vergniaud, — qui sera lue à la Société des amis de la liberté et de l'égalité, le 9 mai , — s'était croisée avec celle où on le lui prouve. 11 ressaisit alors sa plume, tout frémissant d'une joie et d'un courage dont il se hâte de communiquer aux militants bordelais la ficre secousse : « Paris, 5 mai 1793. Je vous écrivis hier, le cœur flétri non par des dangers que je brave, mais par votre silence; quelques heures après le départ de ma lettre, je reçus la vôtre; des larmes de joie ont coulé de mes yeux. J'attends mes ennemis, et je suis sûr encore de les faire pâlir.... Hommes de la Gironde, levez-vous! II n'y a pas un moment à perdre. Si vous développez une grande énergie, vous forcez à la paix les hommes qui provoquent la guerre civile ; votre exemple généreux sera suivi, et enfin la vertu triomphe. Si vous demeurez dans l'apathie, tendez vos bras, les fers sont préparés et le crime règne. Je vous salue fraternellement. » Hélas! Une adresse des sections de Bordeaux sera bien présentée à la Convention, le 14 mai, et couverte d'applaudissements par la majorité; mais elle avait beau respirer la plus mâle énergie, proférer les plus fières menaces, contre « les tigres altérés de sang, les cannibales, les brigands, les assassins », que pouvait-elle dès lors et de là-bas contre leurs repaires parisiens, et bientôt contre les canons d'Hanriot? Bordeaux était trop loin, et aussi Caen, et même Rouen — dont des mandataires viendront pourtant, la veille du 31 mai, promettre d'accourir, au premier appel, pour la défense de la liberté et de la loi.

Cependant Vergniaud luttait toujours; il est sur la brèche

« sous LE COUTEAU »

pour soutenir, le 5 mai, contre Marat, des pétitionnaires de la section du Bon-Conseil venant déclarer à la barre que, « fatigués de l'anarchie />, ils ont fait le serment de protéger la liberté d'opinion des députés, envers et contre tous, y compris *: le despotisme populaire ». Mais, le lendemain, les pétitionnaires étaient en prison, — pour crime de « lèsemunicipalité », sans doute, dira Vergniaud, en les défendant contre Robespierre pour qui ce ne sont que des « séditieux ».

Le 8 mai, au milieu même de ces manifestations haineuses et formidables et de ces contre-manifestations, d'une faiblesse si inquiétante, Vergniaud, surmontant les appréhensions dont témoignent pathétiquement ses deux lettres aux amis de Bordeaux, inter\'enait, avec une sérénité admirable, dans les débats sur la Constitution et y prononçait un de ses plus beaux discours.

Ces débats, commencés le 17 avril, traînaient en longueur. Ils étiiient ralentis par les manœuvres des Montagnards qui ne voulaient pas laisser aux Girondins le bénéfice d'une pareille œuvre. Aussi Robespierre, pour les besoins de la cause, avait-il poussé la surenchère, dans sa fameuse déclaration du 24 avril, jusqu'au socialisme le plus avéré. Vergniaud était, au contraire, de ceux qui pensaient que le vote d'une Constitution plus stable que celle de 1791, plus sincèrement imprégnée de l'esprit de la Déclaration des Droits de V homme ^ était de nature à apaiser les discordes dans le sein de la Convention, en «anéantissant les factions », et à donner enfin satisfaction au vœu public.

Une Constitution! N'était-ce pas déjà le cri de tous, dans les Cahiers de 89, — de la Noblesse comme du Tiers, quoi que Taine en ait dit, — et si net, si pressant ? Or, à l'heure où parlait Vergniaud, l'essai plus ou moins loyal de la Constitution de 1791 avait déçu tout le monde : elle régnait dans la loi, mais elle ne gouvernait guère en fait. La commission chargée, depuis plus de six mois, d'en élaborer une autre, s'était tellement encombrée de projets et de mémoires qu'on

en a compté plus de 300 sur les deux seules questions de la division du territoire et de l'exercice du droit de suffrage. Assidue consultante des docteurs en la matière, — y compris ceux d'Outre-Manche, terre classique des Constitutions, comme ce David Williams qui avait eu Brissot pour traducteur, — elle n'avait abouti qu'au projet rédigé par Condorcet. On reconnaissait bien que ce projet était républicain et démocratique, mais il paraissait trop compliqué pour rallier une majorité. Il fallait pourtant se hâter et en finir : « La nation, déclara Vergniaud, jusqu'à ce jour indulgente pour nos fautes, s'apprête à nous juger avec rigueur : elle veut une Constitution; sa malédiction attend celui d'entre nous qui chercherait à retarder l'exécution de sa volonté suprême. » Il venait donc dégager du projet et des divers contre-projets « non un plan », mais « quelques idées ». II les formula dans une série de questions, pour les faire servir de base à la discussion; et cette manière de procéder sera d'ailleurs celle-là même que l'Assemblée adoptera, le 13.

Il s'agissait de mettre, à « la place que leur assigne la liberté, les éléments du corps politique bouleversés par la Révolution. » C'est là un « sublime ministère ». En l'exerçant, la Convention fera cesser « l'interrègne des lois ». Elle affranchira de « cette théologie politique qui érige ses décisions en autant de dogmes, qui menace tous les incrédules de ses auto-da-fé ». Elle rassurera contre certaines surenchères démagogiques, où l'on oublie, par exemple, que « chaque déclamation contre les propriétés voue quelque terre à la stérilité et quelque famille à la misère ». La Constitution, voilà le seul port de salut : « Nous qui n'avons ni le pigeon de Mahomet, ni la nymphe de Numa, ni même le démon familier de Socrate, nous ne pouvons interposer entre le peuple et nous que la raison, c'est-àdire une discussion solennelle qui l'instruise et nous éclaire. »

Mais il y a une question qui devrait avoir la priorité et qu'on a laissée à l'écart : «Nous voulons tous la République.

(( sous LE COUTEAU »

Quelle sera la nature du gouvernement que nous donnerons à cette République? » Suit un examen critique des diverses formes de gouvernement, dont le but est de choisir celle qui convient au « génie actif de la France ». II faut d'ailleurs se bien garder d'oublier, en cherchant l'idéal, qu'il est nécessaire de vivre avant de philosopher, et qu'on est « environné de nations presque toujours en guerre, et gouvernées par des tyrans qui ne connaissent d'autres droits que celui de la force ».

Après avoir dit ce que le gouvernement de la France ne doit pas être, Vergniaud passe à ce qu'il doit être. Ainsi amené à proposer une formule de celui qui conviendrait au peuple français, il en indique les éléments, dans cette éloquente vision de la France future : « Je pense que vous voulez profiter de sa sensibilité pour la porter aux vertus qui font la force des républiques; de son activité industrieuse pour multiplier les sources de sa prospérité; de sa position géographique, pour agrandir son commerce; de son amour de l'égalité, pour en faire l'amie de tous les peuples; de sa force et de son courage, pour lui donner une attitude qui contienne tous les tyrans ; de l'énergie de son caractère, trempé dans les orages de la Révolution, pour l'exciter aux actions héroïques; de son génie enfin, pour lui faire enfanter ces chefs-d'œuvre des arts, ces inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le bonheur et la gloire de l'espèce humaine. »

Ce discours a eu le privilège d'exciter l'admiration des censeurs les plus sévères de la politique de Vergniaud. L'un de ceux-ci, et le plus éloquent, a écrit, dans VHistoire socialiste^ — sans doute après avoir lu le dernier passage que nous venons de citer — : ''^ Je n'oublie pas les magnifiques rayons de richesse et d'art que Vergniaud, dans son discours sur la Constitution, a projetés sur l'avenir de la République française. »

En plusieurs passages de ce discours, son génie aimant et idéaliste s'était complu à planer, une fois encore et la

dernière, au-dessus de l'atroce mêlée, pour tenter de l'apaiser, en faisant briller sur elle « ces sublimes éclairs de fraternité » dont parle Michelet. Il avait même cité Saint- Just, sans trace d'amertume. C'était, au fond, une nouvelle, une suprême invitation à la salutaire entente entre républicains, un rappel de « l'emblème consolant de deux frères qui s'embrassent ». Nous allons voir comment cette invitation généreuse fut comprise par « les tigres qui se déchiraient 2>.

Page 1