LA TERREUR A L ORDRE DU JOUR
FACE A <f l'anarchie 2> || POUR LES DOUZE ET CONTRE LA COM- MUNE Il TIRADE D'ISNARD ET RIPOSTE PAR L'ACTION DIRECTE || PAROLES ET TACTIQ.UE DE VERGNIAUD, AU 3I MAI ET AU I" JUIN II SON DERNIER DISCOURS |i SA CONDUITE AU 2 JUIN || LE SAUVE-Q.UI-PEUT DES GIRONDINS.
LE nouvel appel à l'apaisement que contenait le discours sur la Constitution et qu'inspiraient des vues si élevées, des sentiments si nobles, n'aboutit même pas à un armistice entre les deux partis qui se dispuUiient aveuglément le pouvoir, au risque de perdre la République. La lutte sans merci continua et le drame des Girondins se précipita vers sa crise suprême. Vergniaud reprit donc son poste de combat, au premier rang. Il y restera jusqu'au bout, autant et plus pour la défense de ses amis que pour la sienne.
Le 17 mai, Couthon ayant provoqué les Girondins à donner avec lui leur démission pour en appeler à leurs commettants respectifs, il riposte que c'est là un moyen infaillible, suggéré par l'aristocratie, pour dissoudre l'Assemblée dont chaque membre est « enchaîné à son poste /> par son serment, ses devoirs, sa fidélité à ses commettants et par les dangers de la patrie. Il renouvelle le serment de redoubler d'efforts pour prévenir « cet incendie des passions -y qui fait tant de mal. Mais, en finissant, il
sort de garde pour risquer cette menace, qui fut d'ailleurs applaudie d'un grand nombre de ses collègues : « Je déclare aussi, et il est bon que tous les Parisiens m'entendent, je déclare que si, à force de persécutions, d'outrages, de violences, on nous forçait, en effet, à nous retirer; si l'on provoquait ainsi une scission fatale, le département de la Gironde n'aurait plus rien de commun avec une ville qui aurait violé la représentation nationale, et rompu l'unité de la République. » Le 20, il est amené à protester contre « les interrupteurs qui perdent la chose publique par leurs vociférations. » La tournure que prend aussitôt l'incident montre que, dans les deux camps, les colères sont à leur paroxysme. Vergniaud ayant qualifié « d'assassins des citoyens qui se dévouent à la défense de la patrie, ceux qui entravent ainsi notre marche », Duhem lui crie : « C'est un complice de Dumouriez comme toi qui poignarde les patriotes. C'est toi qui es un assassin! >>
Cependant la Commission extraordinaire des Douze avait été nommée le 20 pour faire échec au Comité de sûreté générale et concentrer la résistance à l'oppressionjacobine. Elle vient, dès le 24, proposer des mesures pour la sauvegarde par les bons citoyens 'K de la fortune publique, de la représentation nationale et de la ville de Paris». Vergniaud appuie ces propositions d'un discours où il bat le rappel des énergies suprêmes : « Citoyens, montrez-vous dignes enfin de votre mission. Osez attaquer de front vos assassins; vous les verrez rentrer dans la poussière.... Frappez les coupables, vous n'entendrez plus parler de conjuration, la patrie est sauvée. N'en avez-vous point le courage? Abdiquez vos fonctions, et demandez à la France des successeurs plus dignes de sa confiance. » Le lendemain, les Douze passaient à l'action contre la nouvelle Commune — à laquelle avait dû céder la place, le i" décembre, celle qui, depuis le 10 août, siégeait sur les pavés de l'émeute, et avait été vaincue en somme par le ministre Roland, après trois mois de luttes. Ses membres étaient d'ailleurs animés
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du même esprit que leurs devanciers. Ceux-ci étaient entrés en guerre contre la Gironde, parce que leurs défiances et leurs jalousies, soigneusement entretenues par les Jacobins, avaient été excitées par son attitude équivoque après le 20 juin, — lors des temporisations sur la déchéance et des négociations avec le Roi, — et aussi par le profit qu'elle avait ensuite tiré de la journée du lo août, en ramenant Roland au ministère. Subissant les mêmes influences, leurs successeurs continuaient à estimer que c'était à eux de sauver la République du péril que les Girondins lui faisaient courir, sous la Convention, comme sous la Législative. La Commission extraordinaire employa donc contre ces adversaires implacables la manière forte. C'était la seule qui eût quelque chance de succès : mais il aurait fallu en soutenir l'emploi par la force réelle. Or on ne l'avait pas sous la main. La garde départementale n'ayant pu être constituée, pour protéger la majorité de la Convention, celle-ci se trouvait à la merci de l'émeute que la Commune avait le pouvoir de déchaîner à son gré, avec la connivence assurée du pouvoir sectionnaire. Dès lors, à quoi servait d'être les maîtres dans l'Assemblée, si on ne l'était pas dans la rue? On n'avait, avec la majorité des députés, que la force de la légalité, et on agissait, comme si on avait disposé de la force des armes. C'était vraiment naïf, en face des continuateurs avérés de la Commune insurrectionnelle.
Ainsi provoqués, ceux-ci allaient montrer aux représentants de la France terrorisée comment on sort de la légalité parlementaire pour rentrer dans le droit par l'émeute. Pour la première fois et qui ne serait pas la dernière, on verrait comment un coup d'État fabriqué à Paris, avec <?: un quatrevingt-troisième d'influence», pouvait être finalement imposé au reste des départements, — à l'aide des filiales de cette Société des Jacobins, que Klopstock, dans une ode sur elle, compare à un monstrueux reptile « dont la tête fait rage à Paris et dont le corps rampe à travers la France entière qu'il enlace ». La révolution devenait un article de
Paris, facile à expédier tout fait à la province et qu'on lui imposerait de force, s'il n'était pas de son goût. Il en devait être ainsi d'ailleurs, pendant près d'un siècle, — jusqu'au jour où, après l'écrasement de la dernière Commune insurrectionnelle, un homme d'État, Waldeck-Rousseau, pourra riposter à certaines menaces surannées des héritiers de la tradition révolutionnaire : « Pour ça, le câble est coupé entre Paris et la province ! » Or, l'erreur des Girondins, plus ou moins fédéralistes, — comme de Vergniaud lui-même, qui ne l'était pas du tout, — fut de ne pas voir assez combien ce câble était alors solide, électrisé, la France entière ayant été inunicipalisée et jacobinisée, à l'instar de Paris, et se trouvant ainsi toute prête à se laisser remorquer par lui. On le leur fit bien voir, vite et cruellement.
Leur Commission des Douze, après avoir sommé Hébert de comparaître, avait procédé à son arrestation, — en pleine séance de la Commune où il exerçait la fonction de substitut du procureur, — ainsi qu'à celle du grand meneur Dobsent, président de la section de la Cité. Mais, dès le lendemain de ce coup double, les délégués de l'Assemblée municipale venaient réclamer à la Convention la mise en liberté d'Hébert, « ce magistrat du peuple ». Celle-ci, décrétée le 27, par surprise, était suivie, au retour du PèreDuchesne à l'Hôtel de Ville, d'un pendant à la triomphale rentrée de rami dîc peuple à la Convention, après son acquittement. Le même jour, et par un même vote de surprise, en l'absence de la majorité, la Commission des Douze avait été cassée par moins de 100 votants. Le décret de cassation sera, il est vrai, rapporté le lendemain par 279 voix, mais il importe de remarquer au passage que, même dans une circonstance si critique pour elle, la Gironde n'émit pas un vote unanime : Condorcet, par exemple, vota pour le maintien du décret.
C'est sur la demande de la mise en liberté d'Hébert que le président Isnard avait proféré cette fameuse rodomontade dont il attendait un effet terrifiant et qui en aura de si contraires à son attente : « Si, par une insurrection toujours
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renaissante, il arrivait qu'on portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare, au nom de la France entière. Paris serait anéanti : bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé. » Une des conséquences de cette tirade inexpiable, — paraphrase odieuse de la menace de '< subversion totale » formulée par le manifeste de Brunswick, et qui fut hachée par les interruptions furieuses des Montagriards, notamment de Marat, — sera, dans la suite, de rendre impossible à Danton et à ses amis tout effort capable de sauver les Girondins.
A cette bravade folle, — dont Isnard disait plus tard, pour son excuse, qu'il avait vu alors « son tombeau creusé sous le fauteuil //, et qu'il avait voulu arrêter les fratricides, « en les glaçant d'effroi », — Danton répliqua, séance tenante, par une semonce adroite, et la Commune par le 31 mai et le 2 juin.
La Gironde avait, dans la Convention, une position qui était inexpugnable, légalement. Elle y disposait de la majorité, comme l'avaient d'ailleurs prouvé les scrutins pour la présidence, — au fauteuil de laquelle venaient de se succéder Lasource, Fonfrède, Isnard, — et surtout la constitution de l'énergique Commission des Douze, où ses candidats avaient été élus, Fonfrède en tête, par un nombre de voix double du chiffre atteint par ceux de la Montagne. Si l'on dresse la statistique des partis dans la Convention, vers cette date, d'après les votes de principe et surtout d'après les proscriptions réciproques qui suivirent, plus significatives encore que les scrutins, on trouve d'abord que les Girondins avaient nettement la supériorité du nombre sur les Montagnards, — étant de 165 à 191 contre 140 au plus. On constate ensuite, et c'est ce qui nous importe, qu'ils aimantaient la majorité des 400 députés de « la Plaine ». Il est vrai que ceux-ci formaient une masse instable dont les oscillations devaient produire ces brusques péripéties de la Terreur, où la guillotine semblera altérée du sang des bourreaux, dès qu'elle aura bu celui des victimes. Aussi
cette majorité était-elle, dès lors, à la merci de « la peur », ainsi que l'avait énergiquement indiqué Brissot dans cette Lettre à mes comvtettants , du 22 mai, où on a voulu voir depuis l'attaque qui aurait provoqué, en guise de riposte, la journée du 31 mai, — comme si les auteurs de celle-ci avaient attendu celle-là pour agir !
Il y avait au moins trois mois que les Montagnards, d'accord avec les meneurs de la Commune et des sections, préparaient leur coup. On en avait guetté l'occasion, depuis le mois de mars. Les « journées » obscures des 9 et 10 de ce mois pourraient bien avoir été une sorte de répétition générale du drame du 2 juin, à peu près comme le 20 juin en avait été une pour celui du 10 août. Il semble bien aussi, d'après les témoignages concordants de Meillan, Louvet et autres, que, dans l'intervalle, vers le 20 mai, un complot mélodramatique ait été tramé pour septembriser les vingtdeux. Il aurait été d'une scélératesse à n'y pas croire. On les devait attirer dans une maison isolée du faubourg Montmartre, pour les y faire « égorger par des femmes », ainsi que l'affirme Vergniaud dans une note de son plan de défense. Puis leurs cadavres ayant été anéantis, on aurait publié et envoyé aux départements une fausse correspondance d'eux avec Pitt et Cobourg, en les faisant « passer pour émigrés », comme le dit encore la note que Vergniaud se proposait de développer devant le Tribunal révolutionnaire. Quoi qu'il en soit, devant l'impossibilité de changer / légalement la majorité fidèle aux Girondins, les Monta- I gnards résolurent d'employer les grands moyens. Celui qui était nécessaire, mais suffisant, pour asservir la Convention, consistait à y faire mettre « la terreur à l'ordre du jour », — selon la formule que lancera, le 30 août, aux Jacobins, le citoyen Royer, que reprendra Hébert dans une adresse comminatoire, et que Barère adoptera à la tribune le 5 septembre, en remerciant la Commune de « ce grand mot ». On y parviendrait par l'action directe, en exerçant sur l'assemblée la pression de l'insurrection.
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Pour faire ce que Dulaure appelle <?. la cuisine de l'émeute », on connaissait la recette. On avait d'ailleurs eu affaire à plus forte partie. Dans le palais où on avait fait tùre la fusillade des Suisses, on saurait bien imposer silence à la parole de Vergniaud et des autres. On avait leur liste, bien et dûment dressée, le 15 avril, par les sections. Il n'y avait qu'à répéter la manoeuvre du 10 août pour mobiliser l'armée sectionnaire. On feraitainsi, àblanc, une « insurrection morale », appuyée par une solide manifestation matérielle. Comme il n'y avait pas, cette fois, de coups de fusil à recevoir, Robespierre se montrerait. On aurait Marat luimême qui sortirait de sa cave, et deux fois plutôt qu'une. Celui-ci devait en effet pousser l'héroïsme, fruit de ses économies en l'espèce, jusqu'à sonner le tocsin, le soir du I" juin, de sa propre main, au beffroi de cet Hôtel de Ville où le maratisme régnait en maître, depuis qu'il y avait présidé à l'organisation des massacres de septembre, et où l'on demandera, au lendemain du 31 mai, d'accord avec Robespierre, « un supplément >/ au coup de force de la veille. Pour mettre « le peuple /> debout, dans sa colère qui grondait contre les Girondins, et établir la dictature de Paris, on avait le motif et qui était irrésistible : Paris n'avait-il pas été insulté maintes fois à la tribune, menacé formellement, par « le sacrilège politique d'Isnard dans le temple même des lois », non seulement d'être réduit « à son quatrevingt-troisième d'influence », — d'être « décapitalisé» pour employer ici le mot qui armera les insurgés de 1871, — mais d'être <?: anéanti » pour « la vengeance de la France » ? Il devait être procédé à l'exécution de cette menace par les factieux, les fédéralistes, complices de Dumouriez et des Vendéens, qui fomentaient dans les départements l'insurrection contre la capitale et se mettaient à la tête de la contre-révolution .
Outre le motif, on avait les moyens d'action et on savait en jouer. Les meneurs de l'échauffourée du 10 mars, — désavoués de Marat et de la Commune, — mais déclarés
introuvables et restés impunis, n'étaient pas loin et les fédérés du Finistère n'étaient plus là, depuis la mi-mars, non plus que « le sabre et l'œil » de VAjax français. D'ailleurs, cette fois, on opérerait en grand et avec discipline, sur le plan modèle du lo août, avec fermeture des barrières, branle-bas de tocsin, générale précipitée et canon d'alarme. Le peuple, incarné dans les commissaires vaguement élus par les sections, ferait mine de retirer ses pouvoirs à la Commune, pour les lui rendre aussitôt, en la « réintégrant révolutionnairement », comme il sera dit dans son procèsverbal : car on ne pouvait trouver mieux qu'elle. Dobsent, qui avait à venger l'arrestation théâtrale où on l'avait vu faire la paire avec Hébert, — sans compter, en tiers, Venragé Varlet qui l'accusera de manquer de vigueur, — serait, jusqu'à la fin de l'opération, le trait d'union entre la Commune et le « Comité central révolutionnaire » nommé, à l'Archevêché, par les commissaires de 33 sections, et que devait présider l'imprimeur Atarquet, l'associé et l'acolyte d'Hébert. On promettrait quarante sous pour le 31 mai, puis six francs pour le i" juin et les jours suivants, à qui s'armerait. Les colonnes de pétitionnaires, avec les quatre à cinq mille sectionnaires fidèles, initiés à la manœuvre d'encerclement, seraient mises sous les ordres du « général Hanriot », tout frais promu, pour cette besogne, au commandement de la force militaire de Paris, en remplacement de Santerre parti pour son équipée de Vendée. Ce capitaine Fracasse de l'émeute — qu'il ne faut pas tout de même confondre, comme l'ont fait Taine et d'autres, avec son homonyme le septembriseur Henriot, — dirigerait ses acolytes, avec sa crânerie plus ou moins avinée, mais imperturbable, à coup sûr, sa « gueule terrible, à faire taire toute une place », comme dit Michelet, fût-ce celle du Carrousel, et face à la Convention entière, eût-elle le majestueux Hérault de Séchelles en tête. Le programme s'exécuta point par point, sauf qu'il fallut s'y prendre à deux fois pour extirper de l'Assemblée, tant elle y tenait, au fond, « l'infâme^Commission des Douze ^ et
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les vingt-deux députés. Ces vingt- deux étaient du reste interchangeables avec le tas des autres suspects, pourvu que restât sur la liste le nombre intangible, fixé par les sections pour l'épuration.
A la date ainsi préméditée, 31 mai, Vergniaud tint tête bravement aux émissaires de l'émeute du dehors et à ses complices au dedans. Au bruit du tocsin, qui sonnait à Xotre-Dame, depuis cinq heures et demie du matin, — apprenant aux citoyens, selon le mot de Dulaure, ^ qu'ils étaient en insurrection », — il était accouru à l'Assemblée et s'y tenait depuis six heures du matin. Vers une heure, au son du canon d'alarme qui vient de retentir, — <-< un grand signal de Paris pour vous apporter ses représentations », dira Danton, rien de plus, — il monte à la tribune ets'écrie : ^ Sil y a un combat, il sera, quel qu'en soit le succès, la perte de la République. Je demande que le commandant général soit mandé à la barre, et que nous jurions tous de mourir à notre poste. » Le compte rendu ajoute qu'à ces paroles la Convention s'était levée d'un mouvement spontané, jurant de « mourir à son poste, plutôt que de trahir les droits du peuple ». Mais Danton vient déclarer que « ce , qu'il y a de plus pressé », c'est de supprimer « l'impolitique » Commission des Douze qui <r a mérité l'indignation popu- / laire ». Il fulmine contre « ce lâche modérantisme qui/ ramène la tyrannie » et que « tous les départements exècrent ». j Intimidée, la Convention conclura en effet les débats par' la suppression des Douze. Celle-ci sera même votée par. Rabaut Saint-Étienne, qui motivera son opinion par la\ nécessité d'avoir ^< un centre unique », le Comité de salut j public. Il se fera même applaudir cette fois de la Montagne ' et des tribunes et verra Robespierre de son avis, — ce qui ne l'empêchera pas d'être porté sur la liste finale de proscription, et deux fois au lieu d'une — : il avait été jadis plus courageux.
Cependant des députés du Conseil général provisoire de la Commune sont à la barre. Guadet conteste leurs pouvoirs,
avec son énergie et sa véhémence ordinaires. Puis il attaque le Comité révolutionnaire, en faisant cette remarque, — laquelle ne dut guère fortifier l'effet de sa menace sur les Frey, Gusman, Proly, Péreira et autres aventuriers cosmopolites qui en étaient les meneurs — : Phocion n'aurait pas bu la ciguë, non plus que Socrate, « s'ils avaient voulu embrasser Anitus », c'est-à-dire en l'espèce Danton. Il ne réussit qu'à se faire traiter « d'impudent calomniateur » et d'ennemi de Paris, sous les huées des tribunes. En vain Vergniaud demande, à plusieurs reprises, que celles-ci soient évacuées. Couthon pare le coup, en les disant infestées « de vils stipendiés >> d'accord avec « la faction scélérate », et engage les autres citoyens qui s'y trouvent à en faire justice. En réponse à Guadet, il fait l'apologie de la Commune, soutient qu'elle n'a fait qu'user de son droit, que « la faction infernale » insulte le peuple de Paris, en le disant en insurrection, qu'il n'est, lui, « ni de Marat, ni de Brissot », qu'il est « à sa conviction », et il feint de prêcher l'apaisement, en s'écriant : « Que tous ceux qui veulent sauver la République se rallient ! »
Vergniaud riposte à cette feinte par une autre, de même acabit : « Citoyens, on vient de vous dire que tous les bons citoyens devaient se rallier : certes, lorsque j'ai proposé aux membres de la Convention de jurer qu'ils mourraient tous à leur poste, mon intention était certainement d'inviter tous ses membres à se réunir pour sauver la République. Je suis loin d'accuser la majorité ni la minorité des habitants de Paris : ce jour suffira pour faire voir combien Paris aime la liberté. Il suffît de parcourir les rues, de voir l'ordre qui y règne, les nombreuses patrouilles qui y circulent pour décréter que Paris a bien mérité de la patrie. » De fait, la rue s'habituait à voir l'émeute. Celle-ci devenait un spectacle familier dont l'ordre, dans le désordre, suivait un programme connu d'avance. « La journée, dit la Chronique de Paris, dans son numéro du 2 juin, était superbe et comme, vers midi, il n'y avait eu aucun événement sinistre, chacun se
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promenait, riait librement; toutes les femmes étaient assises tranquillement sur leurs portes pour voir passer Vinstirrection ; aueun désordre n'a été eommis ; il n'y a eu qu'un c.. de fouetté dans les tribunes de la Convention ». 11 y a d'ailleurs lieu de remarquer que la Convention avait déjà reçu la députation de quatre sections, toutes hostiles à l'émeute, et qu'aucune motion n'avait encore été apportée contre les Vingt-deux, Le décret que proposait Vergniaud et que vota la Convention, félicitait bien les sections de leur zèle pour rétiblir l'ordre, etc. ; mais le nom de la Commune y brillait par son absence. Celle-ci n'en prendra pas moins acte du décret, en faisant coucher ceci sur son procèsverbal officiel : « La Convention, sur la proposition de Vergniaud, a arrêté que Paris a bien mérité de la patrie. » Vergniaud ne poussait donc pas là un cri qui, « à l'oreille charmée de la Montagne », ne dût « résonner que comme le cri de la peur », ainsi que l'avance Louis Blanc : il manœuvrait pour diviser l'adversaire, en opposant à la Commune le pouvoir sectionnaire — dont l'autonomie était réelle et ombrageuse, — et payer Couthon de la même monnaie.
Mais le flot des pétitionnaires montait toujours, avec des avis enthousiastes à « la Montagne célèbre » d'avoir à continuer, et des protestations comminatoires contre ses adversaires. Une députation des 48 sections vient demander un décret d'accusation contre les Vingt-deux et les Douze, offrant des citoyens de Paris en otages, '< pour en répondre à tous les départements ». Vergniaud propose alors l'envoi de l'adresse de cette députation aux départements pour qu'ils « jugent de l'esprit de contradiction qui existe entre les sections et leurs comités révolutionnaires ».
Cependant la salle des séances est totalement envahie par les pétitionnaires, auxquels la Montagne a cédé ses places, en passant à droite, sur cette invitation du président à bon entendeur : « Votre place sera bien gardée par les pétitionnaires ». Ce n'est pas l'avis de Vergniaud. Il se préoccupe
aussi de ceux qui « gardent ?> la Convention au dehors, et réclame que « le commandant de la force armée qui est sur la place, soit mandé à la barre de la Convention, pour y recevoir des ordres ». Sur l'opposition que fait Robespierre à cette réclamation, il se récrie : « La Convention nationale ne peut pas délibérer dans l'état où elle est. Je demande qu'elle aille se joindre à la force armée qui est sur la place, et se mettre sous sa protection. »
Cette proposition a été fort critiquée. Mais la manœuvre pouvait réussir, en desserrant la pression de l'émeute autour delà Convention qui aurait requis la force armée. Il n'y avait pas là en etîet que des fidèles de la Commune, de ces salariés de l'émeute, que, le surlendemain, Hanriot, mis sur ses gardes, — peut-être par la proposition même de Vergniaud, — y massera, et renforcés des Allemands de la légion de Rosenthal, en rangs serrés, infranchissables, prêts à tout. N'y pouvait-on pas trouver aussi des bataillons sectionnaires disposés à faire diversion, sous l'appel direct de ces représentants du peuple dont un s'écriera, le 2 juin, qu'il y a dans Paris <■< soixante mille hommes qui ont pris les armes pour défendre leur liberté z/?!! semble bien résulter, comme le remarque Meillan, des chiffres obtenus ultérieurement par Hanriot pour sa nomination définitive au grade de commandant général, que ses fidèles n'étaient pas le dixième de la masse des figurants de la manifestation qui seront mobilisés le 2 juin, sans savoir pour quelle besogne et qui viendront faire nombre, en créant un trompe-l'œil désastreux, — témoin l'illustre Lavoisier qui se glorifiera plus tard, pour les besoins de sa défense, d'avoir aidé, en armes, à 1' <' insurrection morale », prônée par Robespierre. En tout cas, c'était si bien là une manœuvre possible que Barère la fera tenter, le surlendemain. Mais ce sera déjà trop tard : elle avait été tout de suite éventée et Hanriot avait eu le temps de machiner son plan.
De ce dernier la Commune avait même eu les prémices, comme nous le voyons dans ce passage significatif de son
LA CRISE DU DRAME procès-verbal du i" juin, — dont le contexte montre d'ailleurs que le propos dut être tenu pendant la séance de nuit de la Convention, après le décret proposé par Barère pour remettre à trois jours les mesures de salut public — : « Le Commandant général annonce qu'il a pris les plus grandes mesures pour que tous les postes soient garnis ». Aussi, quand le président choisi pour la circonstance comme le plus décoratif, Hérault de Séchelles, viendra, en tête de la représentation nationale demander le retrait de la force armée, celui qui la commande pourra-t-il, après avoir assuré son chapeau empanaché dune main, ainsi que les gardes françaises avant la charge, et tiré son sabre de l'autre, hurler pour suprême réponse, de cette belle voix de rogomme, qui triomphait naguère à la foire d'Empoigne, et sûr d'être obéi jusqu'au bout : '^ Canonniers, à vos pièces! ^j. Enfin, n'est-ce pas une manœuvre analogue à celle que proposait Vergniaud qui réussira, le soir du 9 thermidor, quand les commissiiires de la Convention iront haranguer en son nom le peuple de Paris aux carrefours?
Il était donc sorti de la salle des séances, pour donner 1 exemple. Mais quelques amis seulement, — « plusieurs membres ^, dit le procès- verbal, — avaient senti l'opportunité de la manœuvre et l'avaient suivi. C'est sans doute à ce moment critique qu'ayant rejoint Mme Roland, — qui l'avait fait demander et l'attendait depuis <r un fort long temps ;. pour lui apprendre l'ordre d'arrestation de son mari, — il lui dit : ^< Dans l'état où est T Assemblée, je ne puis vous flatter et \'ous ne devez guère espérer d'être entendue; si vous êtes admise à la barre, vous pourrez, comme femme, obtenir un peu plus de faveur; mais la Convention ne peut plus rien de bien. ^
En effet, quand il rentre, il est accueilli par des rumeurs, et Robespierre qui est à la tribune laisse tomber cette phrase : <- Je n'occuperai point l'Assemblée de la fuite ou du retour de ceux qui ont déserté ses séances ». Il demanda aussitôt la parole, et comme Robespierre poursuivait son
réquisitoire, discutant sans fin les mesures proposées, il s'écrie violemment : « Concluez donc ! » Cette impatiente et imprudente apostrophe dont il a cinglé son redoutable adversaire tourne mal pour lui. L'autre, ainsi fouetté, quitte son allure compassée et ramasse brusquement ses arguments en un bloc qu'il lance à la tête de la Gironde, en employant cette figure même de la répétition dont il a pu apprendre la force, à l'école de son rival : « Oui, je vais conclure, et contre vous; contre vous qui, après la révolution du 10 août, avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite; contre vous qui n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris ; contre vous qui avez voulu sauver le tyran; contre vous qui avez conspiré avec Dumouriez; contre vous qui avez poursuivi avec acharnement les mêmes patriotes dont Dumouriez demandait la tête ; contre vous dont les vengeances criminelles ont provoqué ces mêmes cris d'indignation dont vous voulez faire un crime à ceux qui sont vos victimes. Eh bien! ma conclusion, c'est le décret d'accusation contre tous les complices de Dumouriez et contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires. »
Il était dix heures du soir. L'Assemblée, qui siégeait depuis six heures du matin, était excédée de fatigue, énervée par ces dramatiques péripéties. Elle avait même paru supporter impatiemment le discours de Robespierre. Vergniaud s'en était bien aperçu, mais, après avoir demandé « la parole pour répondre à Robespierre », devant le grand nombre de cris : « Fermez la discussion! » il s'était tu. Certes, ce n'était pas qu'il fût resté « comme foudroyé », ainsi que se l'imagine l'hagiographe de Robespierre, ni même qu'il eût été embarrassé pour la riposte. Son adversaire avait fait bloc de ses accusations du lo avril : il lui était bien facile d'y opposer le bloc de ses propres réfutations du même jour et qui avaient paru triomphantes à la majorité.
Mais celle-ci s'empressa de voter le décret proposé, au nom du Comité de Salut public, par Barère, — s'évertuant,
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dès lors, à devenir, comme dira le narquois Camille, « un passe-Robespierre» — et dont l'article 3 supprimait la Commission des Douze. Au sortir de cette séance, sans doute, Vergniaud aurait écrit à Bordeaux la lettre suivante, — dont le texte n'est d'ailleurs connu que par le Bulletin du Tribunal révolutionnaire — : « Nous avions compté sur la Commission des Douze et sur la force départementale que vous prépariez; mais la Commission vient d'être dissoute et nos concitoyens ont mis trop de lenteur à se décider. L'anarchie vient de remporter une victoire complète; cette victoire va relever l'audace des fauteurs. »
Le i"juin fut, à la Convention, une sorte d'cntr'acte dans la tragi-comédie qui devait s'y dénouer le lendemain. Les Girondins aifectaient même de croire que la journée de la veille avait tourné à leur profit. Ducos commençait ainsi son compte rendu de la séance du 31 mai, dans la Chronique de Paris du i" juin : « Ce jour qui sera mémorable dans les fastes de la République, pouvait exposer le sort de la liberté; il servira sans doute à le consolider ».
Il y avait pourtant de quoi en douter; et on le vit bien, dès la séance du i" juin. Lasource y avait opposé un contreprojet à la proclamation de Barère sur les faits de la veille, où celui-ci, au nom du Comité de salut public, donnait le beau rôle à l'émeute. Chabot, en vertu des principes de « la sainte Montagne » venait de combattre la proposition de Lasource, en observant cauteleusement que le récit de la séance ne pouvait appartenir à cette partie de l'Assemblée qui, la veille, s'était levée, « abandonnant lâchement son poste, après avoir fait serment d'y mourir ». Là-dessus Vergniaud apparaît encore à la tribune : « On parle sans cesse, dit-il, d'étouffer les haines et sans cesse on les rallume. On nous reproche aujourd'hui d'être des modérés, mais je m'honore d'un modérantisme qui peut sauver la patrie, quand nous la perdons par nos divisions. » Il affirme que le mouvement de la veille est l'œuvre de « quelques intrigants », de « quelques factieux », qui ont voulu « faire s'entr'égorger
les sections ». Il en donne pour preuve la fraternelle embrassade qui avait terminé le tragique malentendu entre les volontaires de la Butte-des-Moulins et la colonne du faubourg Saint-Antoine, dès qu'ils avaient pu s'expliquer entre eux sur les propos par lesquels des « scélérats » avaient tenté de les mettre aux prises. « Je ne présume pas, dit-il en terminant, que personne dans cette Assemblée veuille prendre la défense de quelques scélérats ; il ne peut y avoir personne d'intéressé. Je pourrais vous rapporter d'autres faits, mais je m'abstiens de citer pour ne pas allumer les passions; je crois que celui que j'ai exposé suffit pour montrer que les sentiments du peuple sont bons et que ce sont des agitateurs qui le font parler. Je demande la priorité pour l'adresse de Lasource. » Sur quoi Barère vient observer : « Ne faisons jamais le procès aux révolutions; mais cherchons à en recueillir les fruits! » C'était pour le lendemain.
Cette énergique protestation de Vergniaud contre une perfidie qui avait failli amener une tuerie, et ce suprême appel à la conciliation, furent son adieu à la tribune qu'il avait tant illustrée. Dès le lendemain, 2 juin, avec son silence allait commencer son martyre.
Nous savons par lui-même comment il se comporta, au cours de cette journée, et quels sentiments l'agitèrent quand il en apprit la fatale issue. Il adressait en effet le lendemain à la Convention la noble lettre que voici et qu'il y a lieu de citer en son entier, — ce que ne fait pas le compte rendu, parce qu'on était passé à l'ordre du jour, après sa lecture — : '< Citoyen Président. Je sortis hier de l'Assemblée entre une et deux heures. Il n'y avait alors aucune apparence de trouble autour de la Convention. Bientôt on vint me dire, dans une maison où j'étais avec quelques collègues, que les citoyens des tribunes s'étaient emparés des passages qui conduisent à la salle de nos séances, et que là ils arrêtaient les représentants du peuple, dont les noms se trouvent sur la liste de proscription dressée par la Commune
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de Paris. Toujours prêt à obéir à la loi, je ne crus point devoir m'exposer à des violences qu'il n'est plus en son pouvoir de réprimer. J'ai appris cette nuit qu'un décret me mettiit en état d'arrestation chez moi : je me soumets. On a proposé, comme moyen de rétablir le calme, que les députés proscrits donnassent leur dém.ission. Je n'imagine pas qu'on puisse me soupçonner de trouver de grandes jouissances dans les persécutions que j'éprouve depuis le mois de septembre, mais je suis tellement assuré de l'estime et de la bienveillance de tout mes commettants, que je craindrais de voir ma démission devenir dans mon département la source de troubles beaucoup plus funestes que ceux que l'on veut apaiser et qu'il était si facile de ne pas exciter. Dans quelque temps, Paris sera bien étonné qu'on l'ait tenu trois jours sous les armes pour assiéger quelques individus dont tous les moyens de défense contre leurs ennemis consistent dans la pureté de leurs consciences. Puisse, au reste, la violence qui m'est faite, n'être fatale qu'à moi-même! Puisse le peuple, dont on parle si souvent et qu'on sert si mal, le peuple qu'on m'accuse de ne pas aimer, lorsqu'il n'est aucune de mes opinions qui ne renferme un hommage à sa souveraineté et un vœu pour son bonheur, puisse, dis-je, le peuple n'avoir pas à soutfrir d'un mouvement auquel viennent de le livrer mes persécuteurs! Puissent-ils eux-mêmes sauver la patrie! Je leur pardonnerai de grand cœur et le mal qu'ils m'ont fait, et le malj plus grand peut-être, qu'ils ont voulu me faire. »
Vergniaud dit qu'il sortit de la Convention entre une heure et deux : ce dut être vers le moment où la majorité avait repris quelque courage, après une éloquente intervention de Lanjuinais. Elle avait décidé alors le renvoi pur et simple au Comité de salut public d'une pétition où l'arrestation des « factieux de la Convention » était demandée par des députés de la Commune. Ces derniers avaient quitté la salle des séances, en poussant le cri de : Sauvons la République! auquel avait répondu des tribunes celui de : Aux
armes! Gorsas et Meillan avaient profité de cette sortie de la députation pour opérer la leur et se rendre chez ce dernier, logé dans « un hôtel vaste et presque inhabité », à deux pas des Tuileries, dans la rue des Moulins — dont un tronçon existe encore, — et où les attendaient leurs amis. Vergniaud dut faire comme eux. Il dit qu'il n'y avait alors « aucune apparence de trouble autour de la Convention » ; mais il y avait, dans le jardin et dans la cour des Tuileries, les patriotes à six francs par tête, que Hanriot, — aidé de Maillard, le grand juge des septenibrisés, avec sa bande de tape-dur, — avait postés là, en première ligne, pour l'encerclement de la Convention, en leur adjoignant les housards de Rosenthal, soudards allemands amenés de Courbevoie par leurs officiers qu'on avait achetés pour cette besogne nationale. Toute cette manoeuvre s'était exécutée de bonne heure, à la muette, c'est-à-dire sans l'accompagnement de l'orchestre ordinaire du tocsin et de la générale qui ne s'étaient fait entendre que vers onze heures du matin, comme en témoigne Dulaure : d'où l'absence de trouble, — du moins en apparence, — constatée par Vergniaud. Il y avait aussi, dans les tribunes et dans les couloirs, les habitués et acteurs des grandes journées, à savoir force gaillards armés de bâtons et de piques, avec leurs acolytes femelles, « les bacchantes » comme les appelle le classique Brissot, les futures « lécheuscs de guillotine ». Cette tourbe, ayant mission de bloquer les députés dans la salle, prenait au collet et brutalisait ceux qui tentaient de sortir, même pour aller au retrait, — comme Boissy d'Anglas qui montra à la tribune sa cravate et son jabot en loques.
C'est ce qu'on viendra apprendre aux Girondins, réunis chez Meillan. Ils se trouvaient là une vingtaine dont étaient Vergniaud, — lequel n'habitait plus place Vendôme, depuis deux mois, — Brissot, Buzot, Gensonné, Guadet, Louvet, Pétion. Dès la veille et jusqu'à une heure avancée de la nuit, ils y avaient délibéré sur la conduite à tenir, tandis qu'à la Convention, où était réunie une centaine à
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peine de leurs collègues, Barère faisait voter contre eux la procédure prescrite par le Comité de salut public. Louvet, après avoir fait observer à ses amis qu'ils étaient réduits au silence dans l'Assemblée, avait ouvert l'avis de soustraire à l'ennemi sa proie en quittant Paris où il n'y avait plus rien à faire, de chercher dans l'insurrection des départements le salut commun, et de se disperser immédiatement pour se retrouver à Bordeaux ou à Caen. La fuite, la guerre civile et la complicité forcée avec les royalistes, c'est-àdire un aveu de culpabilité, un crime de lèse-patrie et de lèse-république ! Il y avait de quoi partager les esprits, déjà si peu unis, des chefs Girondins, si peu obéis. On avait donc décidé d'attendre encore les événements, en envoyant aux nouvelles les moins compromis, ceux sur lesquels « la liste de proscription dressée par la Commune /> était muette.
Nous avons vu que Vergniaud s'était rendu néanmoins à la Convention, dont la séance avait été ouverte à dix heures, et qu'il en était revenu pour informer ses amis des faits dont il avait été le témoin, — notamment de la courageuse intervention de Lanjuinais qu'on avait voulu arracher de la tribune et qui, sous le poing levé du boucher Legendre, avait trouvé cette saillie : <c Legendre, fais d'abord décréter que je suis un bœuf; tu m'assommeras après />.
Les Girondins, groupés chez Meillan, avaient été tenus au courant des événements qui avaient suivi, se précipitant, dramatiques, inéluctables : les députés bloqués dans la salle par des trognes armées qui en gardent les portes, et ne pouvant pas même se mettre aux fenêtres où ils étaient aussitôt sous la menace des fusils braqués sur elles ; — Richou de l'Eure, un plainier, donnant le signal du lâche abandon; — Barère présentant, au nom du Comité de salut public, une invitation par décret aux députés dénoncés par la Commune d'avoir à s'exécuter, en offrant leur propre suspension; — Isnard, Lanthenas, Fauchet et le vieux Dusaulx, obéissant à cette invitation, sous le prétexte, invoqué par Lanthenas, de combler << l'abîme profond » creusé par « les passions
et les ambitions », ce qui leur vaudra, ce jour-là, d'être rayés de la liste d'arrestation, par la clémence déshonorante de Marat; — les courageux refus de suivre leur exemple, opposés par Barbaroux et Lanjuinais ; — la sortie en masse de la Convention allant passer sur le front des gardes nationaux, comme Louis XVI au matin du lo août, et n'y trouvant pas plus que lui l'appui qu'elle y cherche, puisqu'il n'y a plus là que les fidèles de la Commune, puis reculant, d'un côté, devant les baïonnettes pointées et les gueules braquées des six canons d'Hanriot, et de l'autre, devant les invectives de Marat, suivi de sa bande de vauriens et d'énergumènes, « vrai peuple de Bicêtre », au dire d'un témoin oculaire.
C'est chez lui, nous l'avons vu par sa lettre, que Vergniaud apprit le reste : la Convention s'inclinant docilement devant ce <' droit du canon » qu'avaient un jour proclamé les canonniers de la section du Mail parodiant, sans le savoir, cette clause du Contrat social : « un pistolet aussi est une puissance »; — la rédaction de la liste des députés et anciens ministres décrétés d'arrestation, et non pas d'accusation, « quant à présent », selon la distinction proposée par Couthon ; — les ratures et additions faites par Marat ricanant sur les listes qu'il fusionnait; — le vote du décret par assis et levé rendu par une soixantaine de députés, la majorité étant restée immobile, quelques-uns de ses membres ayant protesté timidement, et les insurgés installés sur les bancs de la Montagne s'étant levés en masse ; — enfin la déclaration par le président que le décret est rendu.
Après les additions et retranchements proposés par Marat, Couthon, Legendre et autres, et consentis aussitôt par l'Assemblée où la terreur était bien, dès lors, à l'ordre du jour, ce décret se trouva ainsi libellé, — faisant coup double sur le pauvre Rabaut, ce qui indique combien la rédaction en fut hâtive et confuse, dans l'affaissement général des députés terrorisés à point — : « La Convention nationale décrète que les députés, ses membres, dont les noms suivent, seront mis
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en état d'arrestation chez eux, et qu'ils seront sous la sauvegarde du peuple français et de la Convention nationale, ainsi que de la loyauté des citoyens de Paris. Les noms desdits députés mis en arrestation sont : Gensonné, Guadet, Brissot, Gorsas, Pétion, Vergniaud, Salle, Barbaroux, Chambon, Buzot, Birotteau, Lidon, Rabaut Saint-Étienne, Lasource , Lanjuinais , Grangeneuve , Lehardi, Lesage (d'Eure-et-Loir), Louvet (du Loiret), Valazé, Clavière, ministre des Contributions publiques, et Lebrun, ministre des Affaires étrangères. Auxquels noms il faut joindre ceux des membres de la Commission des Douze, à l'exception de ceux d'entre eux qui ont été dans cette Commission d'un avis contraire aux mandats d'arrêt lancés par elle. Les noms des premiers sont : Kervélégan, Gardien, Rabaut Saint-Etienne {déjà itominé/), Boilleau, Bertrand, Viger, Mollevaut, Henry Larivière, Gomaire, Bergoeing; les deux autres exceptés sont : Fonfrède et Saint-Martin. »
C'était bien là cette « purgation du colonel Pridc />, selon la formule de Cromwell, qu'avait prédite Brissot, dans sa mordante Lettre à mes commettants. <'< L'acte épuratoire // cher à Marat s'accomplissait. L'Assemblée de la Nation, purgée, faisait ses soumissions à la Commune de Paris intacte et intangible. L'ineffable Hanriot — qui aurait riposté à l'huissier porteur d'un décret lui enjoignant de s'éloigner du lieu des séances : « Dis à ton f.... président que je me f... de lui et de son Assemblée, et que si, dans une heure, elle ne me livre pas les Vingt-deux, je la ferai foudroyer >/, — était obéi. Il pouvait remiser ses canons chargés à mitraille, et entrer dans l'histoire, décoré par Marat du titre de Sauveur de la patrie^ en attendant la fausse manœuvre, l'impasse et le couperet de Thermidor.
Au cours de ces nouvelles désespérantes, le groupe des Girondins réunis chez Meillan a\'ait d'abord résolu de se rendre en bloc à l'Assemblée, pour y faire une protestation suprême. Mais Gorsas, puis Meillan, sur ses talons, vinrent les en dissuader, leur représentant la difficulté presque
insurmontable de gagner la salle des séances, les passages d'accès étant gardés par « les citoyens des tribunes » de la façon que dit Vergniaud, dans sa lettre. Chacun alors comprit qu'il était temps de pourvoir à sa propre sûreté et d'abord de quitter la place. « Nous nous embrassâmes, dit leur hôte ; ils se dispersèrent et je retournai à mon poste. » Mais ce ne fut pas un sauve-qui-peut général. Les uns coururent, en fuyant, aux tristes aventures que l'on sait, au bout desquelles il y aura la vie souterraine dans les grottes de Saint-Émilion, avec ses angoisses et ses alertes, et aussi les écrits pour la vengeance posthume, y compris une pâle tragédie de Charlotte Corday, en attendant celle qu'il leur restait à jouer par le suicide ou par l'échafaud. Les autres, — comme Gensonné que Meillan accompagna jusqu'à son domicile, hôtel Necker, rue de Richelieu, — iront chez eux « attendre leur sort », sans vouloir essayer de le changer par une fuite qui leur paraissait un aveu de culpabilité et qui pouvait, réflexion faite, les entraîner à des actes contraires à leur sentiment du devoir et de l'honneur.
De ces derniers fut tout de suite et restera jusqu'au bout Vergniaud. Il allait montrer, de la prison à l'échafaud, un stoïcisme digne de son éloquence, en achevant de prouver qu'il n'était pas seulement habile à parler, mais qu'il était aussi un brave homme et très brave, méritant pleinement que son collègue et compagnon de captivité, Bailleul, dît de lui : « Vergniaud, l'un des orateurs les plus éloquents qui aient jamais parlé aux hommes, avait une âme encore bien au-dessus de son talent ».