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CHAPITRE XIII

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RUE DE CLICHY !| JULIE CANDEILLE ET LES « LETTRES D AMOUR » Il ADRESSES A LA CONVENTION || CONTRE BARÈRE ET LINDET || RAPPORT DE SAINT-JUST |i DU LUXEMBOURG A LA FORCE || HEROÏQ.UES AMITIÉS II DES JUGES!||LES GIRONDINS A LA CON- CIERGERIE : LA MÉDITATION DE VERGNIAUD.

LE soir du 2 juin, Vergniaud était rentré chez lui, sans attendre chez Meillan le résultat de la capitulation de la Convention assiégée. 11 habitait alors, depuis deux mois, rue de Clichy, avec Ducos, Fonfrède et leur famille. C'est là, et par eux sans doute, qu'il apprit son sort, après la séance, laquelle avait été levée vers onze heures du soir. L'hôtel de la rue de Clichy portant le numéro 337 était occupé par les trois amis, depuis la fin de mars 1793, d'après le bail que nous avons sous les yeux. Cet hôtel, démoli vers 1839, pour le percement de la rue Neuve-de-Clichy, aujourd'hui rue de Parme, était situé sur l'emplacement qu'occupèrent plus tard les jardins de Tivoli, vers le débouché actuel de la rue de Parme sur la rue de Clichy. Les appartements en étaient « ornés de glaces, boiseries, peintures, papiers, et garnis de meubles frais et propres ». Vergniaud et Fonfrède habitaient le premier étage, Ducos le second. Il y avait un jardin spacieux, réservé à la promenade des maîtres, et d'où les gendarmes eux-mêmes se tiendront si loin, dit miss Williams qui s'y était promenée avec les trois amis, qu'on eût pu « facilement s'évader ».

Dans la remise était une voiture à l'anglaise, peinte en rouge, qui appartenait à Fonfrède et dont le trio de députés devait user souvent pour ses allées et venues à la Convention.

Les archives de la police nous montrent que le citoyenmaire de Paris, le faux-bonhomme Pache, stimulé par le ministre de la justice Gohier, avait fait diligence. Dès le lendemain du décret d'arrestation rendu le 2 juin, entre dix heures et onze heures du soir, « le citoyen Soubry, gendarme », était placé « chez le citoyen Vergniaud, pour sa garde », après sa mise en état d'arrestation par l'exécuteur ordinaire des ordres de la police, l'officier de paix Le Jeune. A partir du 23 juin, — jour de la triple évasion de Guadct, de Pétion et de Lanjuinais, — sur l'ordre de la Convention doublant les gendarmes auprès de chaque député en arrestation, selon la proposition de Legendre, Soubry sera flanqué du « citoyen Fontaine, gendarme ». L'un et l'autre ne seront retirés du domicile de Vergniaud que le 29 juillet, cinq jours après que leur prisonnier aura été écroué au Luxembourg. Le bruit de son évasion avait d'ailleurs couru, le 24 juin, soulevant à la Convention un vif incident. Fonfrède vint y déclarer que « son ami est chez lui et attend qu'on l'emprisonne » ; mais Ducos s'y défendit mal contre Couthon d'avoir eu là-dessus la langue un peu longue, la veille, au Comité de salut public.

Le matin du 3 juin, Vergniaud écrivait au président de la Convention : « J'ai appris, cette nuit, qu'un décret me mettait en état d'arrestation chez moi : je me soumets. » Or, quel décret que celui rendu sous la menace des canons de Hanriot et sous la pression des insurgés siégeant pêlemêle parmi les députés, par une minorité qui sauta aux yeux, au vote par assis et levé, dans la masse des abstentionnistes, et dont une faible partie ne sortit quelque peu de son état stagnant que pour venir au bureau protester contre un pareil vote! Mais même un décret ainsi obtenu, pour Vergniaud c'était encore la loi. Nous l'avons vu, au cours du

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procès du Roi, proclamer à la tribune le devoir de se soumettre à la volonté de l'Assemblée, sous peine de trahison, et le suivre. Le sentiment de ce devoir était, pour le loyalisme de ce parfait parlementaire, si profond, si impérieux, répétons-le, qu'il prenait la forme d'une résignation fataliste. D'ailleurs fuir n'était-ce pas se déclarer coupable, comme il le dira à miss Williams? Il n'imitera donc pas la conduite de Lanjuinaisqui, — après avoir écrit à la Convention : «J'aurais pu fuir et me soustraire à l'oppression, mais loin de moi cette pensée ! » — finira par y céder et par se dérober à « la hache de la loi », sous laquelle on allait « appeler les traîtres », en voyant bien dans quelles mains elle est. Il ne suivra pas, dans leur tentative d'évasion, Brissot, Bailleul ou Lasource, lesquels d'ailleurs n'allèrent pas loin, — non plus que Barbaroux, Buzot, Louvet, Pétion, Salle et autres, dans leur fuite pleine de l'illusion de la vengeance. Il n'ira pas rejoindre ces hardis proscrits, dans leur triste équipée de Caen et leur longue détresse à travers la Bretagne et le Médoc, jusqu'au dénoûment de cette navrante odyssée, si tragique pour les sept de Saint-Émilion, et auquel Louvet seul survivra. Il restera « sous la hache de la loi », dans l'attente stoïque « d'un assassinat prétendu juridique », selon le mot de Gensonné, en faisant comme lui.

Il ne faut pas chercher ailleurs que dans cette conception de l'honneur et du devoir, inspirée par son loyalisme parlementaire, les raisons de son attitude. S'il restii obstinément à Paris, le charme de Mlle Candeille et de sa harpe, — non plus, sans doute, que celui de ses correspondantes dont nous avons des billets doux, — n'y fut pour rien, quoi qu'en aient dit des écrivains dont le génie imaginatif s'est laissé entraîner trop souvent à pousser jusqu'au roman poétique les droits de la résurrection historique. Quand la biographie Michaud eut fait écho, en 1817, à la légende des amours et de la collaboration dramatique de Vergniaud et de Julie Candeille, — si tenace qu'elle reparaît encore aujourd'hui dans des écrits sérieux, — celle-ci protesta contre

^ cette calomnie » entre autres, dans « tous les journaux » et dans une brochure où elle déclarait : « J'aurais peine à me rappeler les traits de M. Vergniaud : je ne lui ai jamais parlé ». Or, le fait d'avoir été l'amie de l'illustre Girondin ne pouvait pas alors être bien gênant pour la sémillante actrice de jadis, — qui en était d'ailleurs à son deuxième mari, en attendant le troisième, — au contraire! La fidélité à la mémoire de Vergniaud était alors bien portée. Elle avait été en honneur, à partir de Thermidor; et l'Empereur avait fait élever au grand orateur des Girondins une belle statue, dans ce Luxembourg même où il avait été prisonnier, — au pied de l'escalier d'honneur, dans la baie de la porte, alors murée, qui mène aujourd'hui au Petit-Luxembourg. Nous n'avons trouvé aucun motif de mettre en doute la sincérité de la protestation de Julie Candeille. Nous avons d'ailleurs vainement interrogé là-dessus les quatorze lettres ou billets de femmes, plus ou moins doux, aux cachets élégants, conservés aux Archives dans une liasse sur laquelle le policier qui en fit la saisie a écrit : « Lettres d'amour et autres pièces indifférentes », avec cette note marginale : inutiles. Elles nous apprennent seulement que Vergniaud avait conservé, dans sa proscription, des amies et de différents degrés.

De leur texte il résulte certes qu'il était l'objet d'amoureuses amitiés et qu'il les payait de retour. Mais leur banalité même montre combien on se trompe quand on insinue qu'il fut un débauché, à la manière d'Hérault de Séchelles, par exemple. Entre « les distractions politiques » dont une de ses correspondantes se félicite gentiment d'être l'objet et les frénésies voluptueuses, au sein desquelles le héros d'Illyrine s'exclame qu'il « veut vivre vite, parce qu'il ne peut vivre longtemps », il y a loin : il ne faudrait pas l'oublier.

Une au moins de ces lettres offre un intérêt d'une autre nature et plus vif. Elle n'est pas signée, mais sur le cachet on peut encore lire les initiales : A. V. S. Elle doit être d'Adèle Sauvan, la future épouse de Legouvé qui lui

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dédiera le Mérite des femmes. Ce n'éUiit plus alors une enfant, comme on l'a dit, mais une jeune fille âgée de dixhuit ans. V'ergniaud, qui était un des hôtes de son père, caressait-il le projet de l'épouser? C'est à elle, en tout cas, qu'ira sa dernière pensée, le dernier élan de son cœur atfectueux. Notre hypothèse, très vraisemblable, sur la destinataire de ce billet en fait une relique; et l'enjouement en devient singulièrement émouvant, quand on songe combien vite allait être brisé et ensanglanté le doux rêve : « Comment avez-vous pu croire un instant que je vous oublie? se récrie la correspondante de Vergniaud. Ha! si vous n'étiez pas si malheureux, je vous gronderais bien de votre injustice, mais je pardonne tout à votre position et ne pense qu'à vous assurer de mon amitié.... Le malheur rapproche les âmes sensibles, et nous partageons trop les vôtres pour que notre amitié n'augmente pas tous les jours. Adieu, conservez cette gatté que vous me dites avoir, pensez quelquefois à la pauvre tiiquine et croyez que ni oubli ni bouderie n'entreront jamais dans son cœur pour vous. Les citoyens et les citoyennes de ma famille vous embrassent et vous prient de ne pas nous oublier auprès de ces messieurs et de ces dames. »

Ainsi, tant que dura son état d'arrestation chez lui, ou du moins jusqu'à sa mise au secret, Vergniaud put faire trêve à ses soucis et même conserver sa gaîté, partageant plus intimement que jamais la vie de famille de ses deux amis, donnant à déjeuner et à dîner à des intimes des deux sexes, recevant les visites de « trois hommes» et de« quelques femmes », — des comédiennes surtout, d'après la déposition du domestique deDucos, chez qui il les recevait, — et entretenant une correspondance dictée par l'amitié ou par quelque amourette. Il pouvait même sortir avec son gardien et goûter au dehors quelques distractions plus vives, à en juger par un billet d'une certaine Louise qui l'applaudit d'être allé <r. un peu se désennuyer », — <?. s'amuser », avait même écrit d'abord cette bonne amie, en souhaitant

toutefois, avec une pointe de jalousie, que cela « n'arrivât pas souvent ».

Pourtant, en dépit des sorties autorisées par un décret du i6 juin, y compris, paraît-il, les chères soirées à l'Opéra,

— mais toujours avec son gendarme, « sa bonne », comme dira spirituellement Souques, le secrétaire de Brissot, après leur arrestation, — il y avait de quoi « s'ennuyer » de plus en plus et gravement : car les lettres écrites par le prisonnier à la Convention, trois en treize jours, pour demander le rapport sur le prétendu complot, restaient sans effet, bien qu'appuyées, en séance, avec une courageuse énergie par Fonfrède. D'ailleurs, avant la fin du mois, il était mis au secret par décret. Le 24, il protestait par une nouvelle lettre à la Convention contre cette mesure prise au mépris de toutes les formes, sans rapport, sans acte d'accusation. Cette fois, c'est Ducos qui vint commenter la lettre de son ami et s'indigner avec tout le courage de l'amitié, contre une pareille rigueur envers des hommes en simple état d'arrestation.

Robespierre saisit cette occasion de montrer, une fois de plus, dans les députés proscrits les complices « des brigands de la Vendée », et s'indigna d'entendre dans cette enceinte « les cris de ces révoltés ». Il conclut à l'adoption d'un décret proposé par Amar et on le vota. Le 25, redoublant ses coups, il faisait rapporter, comme trop hâtif, ce décret qui ordonnait pour le lendemain le rapport sur les députés détenus, — « ces misérables individus » dont on s'occupe beaucoup trop, « les Vergniaud, les Brissot », ces «misérables» qu'il faut laisser « avec les remords qui les poursuivent ».

Il y a, aux Archives nationales, le texte, imprimé à Nîmes, d'une grande lettre de Vergniaud à Barère et à Robert Lindet, datée du 28 juin. On en a contesté l'authenticité. On a voulu y voir une machine de guerre forgée par ses amis,

— préparant à Caen leur revanche et si gauchement ! — lesquels se seraient servis de son nom pour augmenter la portée de ce factum. On appuie principalement cette hypothèse sur ce fait que Lindet y est traité de membre du Comité de salut

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public, alors qu'il n'en devait faire partie que sept jours plus tard : mais, comme cette qualitication n'est que dans l'en-tête de l'imprimé, elle a pu être ajoutée par l'imprimeur. Nous n'apercevons d'ailleurs aucune bonne raison de retirer à Vergniaud l'honneur d'avoir écrit cette lettre d'une si belle énergie : au contraire, nous en voyons d'abord une excellente pour la lui maintenir, et qui est son style. On va le reconnaître à ces extraits : « Vous êtes des assassins, car n'osant les {le^ tnetnbres que vous accusez) traduire devant les tribunaux où \ous savez que leur justification serait éclatante et vous couvrirait d'infamie, vous les tenez par un silence et par des rapports également calomniateurs, sous le poids des plus odieux soupçons et sous la hache des vengeances populaires — Vous êtes des assassins; car vous ne savez les frapper que par derrière : vous ne les accusez pas devant les tribunaux où la loi leur accorderait la parole pour se défendre : vous ne savez les insulter qu'à la tribune, après les en avoir écartés par la violence, et lorsqu'ils ne peuvent plus y monter pour vous confondre.... Vous êtes des imposteurs, etc — » C'est de la meilleure encre de Vergniaud que cette lettre fut écrite par lui et sur le ton même de ses apostrophes de tribune à ^k nos petits Marius ». Au surplus, il fait évidemment allusion à cette même lettre, dans un passage du manuscrit de sa défense où, pour prouver qu'il n'a pas voulu la guerre civile, il cite, entre ses « Lettres à l'Assemblée pour presser le rapport » et le « Sacrifice de ma défense », les « Injures à Barère », ce qui achève d'en démontrer l'authenticité et de lui en laisser tout l'honneur. Le 8 juillet, était déposé par Saint-Just le rapport que Robespierre avait annoncé, à la séance du 24 juin, dans les termes suivants et en connaissance de cause : <?: Oui, le rapport sera fait, il sera énergique, complet, car il comprendra tous leurs crimes; mais il faut réunir toutes les pièces, toutes les preuves, tous les faits. Les preuves, nous n'en avons pas besoin, mais du moins elles réduiront les complices au silence. » Après avoir déclaré « traîtres à la patrie » ceux

des proscrits qui avaient pris la fuite, ce rapport — qui paraît modéré par comparaison avec celui fait par Amar, trois mois après, pour le remplacer, en le corsant, et que réfutera point par point la défense posthume de Vergniaud, — concluait : « Il y a lieu à accusation contre Gensonné, Guadet, Vergniaud, Mollevaut, Gardien, prévenus de complicité avec ceux qui ont pris la fuite et se sont mis en état de rébellion ». Il ne proposait aucune sanction contre 13 des 29 proscrits du 2 juin : mais on a vu que Vergniaud n'était pas compris parmi les bénéficiaires de cette amnistie par prétérition. Il avait d'ailleurs eu l'honneur — qu'il gardera jusqu'au bout — d'être porté sur toutes les listes de proscription.

Ce rapport fut suivi de près par des mesures de rigueur envers les députés qu'il inculpait, et qui étaient restés jusquelà prisonniers à domicile, gardés chacun par deux gendarmes. Dès le 14 juillet, les administrateurs du département de police avisaient le ministre de la Justice que « le local du Luxembourg, destiné aux députés en arrestation, était en état de les recevoir », et ils lui demandaient de les mettre à même d'y opérer leur « translation très instante ». En vertu d'un décret du 26 juillet, et conformément à un vœu exprimé le 24 aux Jacobins^ Vergniaud, Gensonné, Valazé et cinq autres députés étaient écroués le même jour au Luxembourg. Henri Fonfrèdenous apprend que ce jour-là Vergniaud était en proie à une attaque de rhumatisme et qu'on allait lui appliquer un révulsif, quand <( les sbires » se présentèrent : ce n'était pas là de quoi les faire attendre et on y eut bien du mal.

Ses geôliers eurent-ils encore la crainte, qui s'était manifestée lors de l'emprisonnement de Louis XVI, qu'il ne fût trop facile de s'évader du Luxembourg par les souterrains ou même par la porte, comme avait fait Monsieur? Le fait est que, cinq jours plus tard, le 31 juillet, Vergniaud était transféré du Luxembourg à la Force, d'où il ne sortira que pour être emprisonné à la Conciergerie, ainsi que le

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prouvent les registres d'écrou. Il ne passa donc pas par les Carmes, non plus que ses amis, contrairement à une autre légende, — laquelle a provoqué les plus pathétiques commentiiircs de Lamartine, dans son beau roman des Girondins, mais en porte-à-faux, une fois de plus.

Ce transférement de Vergniaud avait été si rapide que ses amis n'eurent pas le temps d'en être prévenus. C'est ce dont témoignent curieusement deux billets, l'un de Fonfrède, l'autre de Ducos, qui lui furent adressés, le i" août, au Luxembourg, alors qu'il était écroué à la Force, depuis la veille. Ils devaient lui être remis par un messager qui, écrit P'onfrède, «r va ce soir se promener au Luxembourg, comme j'y fus hier et comme j'irai demain //. Interceptées par la police, ces deux lettres allèrent soigneusement nourrir le dossier du prisonnier où nous les avons retrouvées, et furent signalées aux membres du Comité de sûreté générale, comme f( propres à éclairer leur opinion sur le compte de celui à qui elles étaient adressées /y. Leur lecture les éclairait par-dessus tout sur l'affection profonde, dévouée jusqu'à l'imprudence, des deux beaux-frères pour leur ami commun, et aussi sur leurs illusions relativement au sort qui leur était réservé à tous trois. Voici, en effet, en quels termes lui écrivait Fonfrède : «C'est sur du beau papier doré que j'écris à mon cher Vergniaud; j'aurais bien du plaisir à embrasser ses joues fraîchement rasées, mais il faut se borner à lui dépêcher ce billet. ... La persécution est un bonheur pour l'innocence ; elle sera pour toi, mon cher républicain, le sujet d'un triomphe bien doux, et bientôt le peuple détrompé ne verra en toi qu'un de ses plus vrais amis; les femmes se portent bien et t'embrassent. La petite biche te dit bien des choses, elle s'intéresse beaucoup à ton sort.... Adieu, mon cher patriote, je t'embrasse. » A sa lettre il joignait la copie d'un « billet doux » à Gaston qui avait demandé le décret d'accusation contre « plusieurs traîtres... qui n'ont pas rougi de se déclarer les amis de Vergniaud », à savoir Fonfrède et Ducos, outre Carra. Ce billet témoigne éloquemment de la noblesse des

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sentiments que Vergniaud savait inspirer à des hommes de cette trempe, notamment dans ce passage : « Vous avez demandé contre moi le décret d'accusation.... Mon amitié pour Vergniaud, voilà mon crime. Eh bien! je suis encore plus criminel que vous ne le pensez. Témoin de ses travaux, de ses efforts et de ses succès en faveur de la liberté, de ses vœux pour la République, dès les premiers jours de la Révolution ; épris de ses talents qui sont ses crimes ; admirateur de son courage qu'on ne lui pardonne pas davantage; pénétré de ses principes qui sont les miens, je l'aimais de la plus tendre amitié. Aujourd'hui qu'il est dans les fers, je le vénère, je le respecte. » De son côté et le même jour, Ducos avait écrit à Vergniaud : « Je suis venu pour te voir, mon ami, mais cela est de toute impossibilité; je m'en console, en t'écrivantun mot. Mais j'ai le chagrin d'apprendre que tu ne pourras pas me répondre : n'importe, nos cœurs s'entendent et s'entendront toujours. . .J'ignore quand viendra notre tour; à tout événement le sage est préparé!... Si près et si loin... Amitié tendre, amitié pour la vie. Tu auras Sénèque sans faute demain. >/

Voilà les amis qu'avait su mériter Vergniaud : c'étaient des épicuriens, a-t-on dit; oui, pour le culte de l'amitié, mais aussi et surtout, par la tenue morale, de purs, d'admirables stoïciens. Mme Roland, au témoignage de Bailleul, disait à ses compagnons de captivité à la Conciergerie, qui déploraient devant elle le sort de Ducos et de Fonfrède : « Ils ont voulu jouer longtemps les impartiaux ; ils ne se sont prononcés que quand ils ont vu Vergniaud, leur ami, dans le malheur. Je les ai souvent avertis qu'ils se repentiraient un jour de leur conduite. S'ils se fussent montrés avec fermeté, ainsi que beaucoup d'autres, dès le commencement, ils vivraient et nous ne serions pas ici, » C'est toujours chez elle la même manière d'écrire l'histoire qu'à propos de Vergniaud, en distribuant les mérites et les chances de succès d'après le degré de ferveur pour la politique rolandine. Ses reproches à l'adresse des deux

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amis n'en mesurent que mieux la beauté de leur sacrifice et la vérité de cet autre mot de Bailieul : « La proscription de Vergniaud les décida à sacrifier leur vie pour lui ».

De la prison de la Force, à la date du I2 août, Vergniaud adressa un mémoire à la Convention. Dans le texte de cette pièce qui est exposé en vitrine aux Archives, nous ne reconnaissons pas l'écriture de son auteur. Mais une copie, qu'il en fit tenir le surlendemain au Comité de salut public, est accompagnée d'un billet d'envoi qui est de sa main, et ne laisse aucun doute sur l'authenticité du mémoire. Le ton n'est plus celui de la lettre qu'il adressait à Barère et Lindet, alors que son « âme était aigrie par l'excès de la persécution » : il s'est dominé, rasséréné et se tient soigneusement sur la défensive. Il fait l'apologie de sa conduite par les faits, depuis la demande de proscription apportée, le 15 avril, par les sections. C'est évidemment un sommaire de la défense qu'il préparait déjà comme nous le savons par Champagneux. Il y dit notamment, à propos du rapport de Saint-Just : « Je pou\ais démontrer que le rapport fait contre moi ne contient que des mensonges grossiers et des absurdités ». Il s'en est abstenu cependant, pour ne pas « enflammer des haines funestes », et il poussera l'abnégation jusqu'à « supporter en silence les diffamations », s'étant « voué pour sa patrie à tous les périls que pourrait lui faire courir l'opinion publique trompée sur son compte». Mais, depuis soixante-dix jours, bien comptés, il est dans les fers et on ne le juge pas! Il demande un acte d'accusation et un tribunal, au nom de la Constitution qui vient d'être acceptée. « Je veux enfin, s'écrie-t-il, développer devant le peuple toute mon âme, toutes mes pensées, toutes mes actions. Son estime est tout pour moi. On a voulu me la ravir, peut-être y a-t-on réussi, eh bien! je veux la reconquérir, et j'ai dans ma conscience la certitude du succès.... Je dépose ma pétition et l'expression de mes sentiments, non seulement entre les mains de la Convention Nationale, mais encore dans le cœur de tous les hommes

justes, c'est-à-dire du Peuple de Paris, des fédérés et de la France entière. » A cette pathétique demande la Convention, terrorisée encore plus que terroriste, ne répondit rien et fit attendre à Vergniaud, deux mois et demi de plus, des accusateurs sans foi, desjuges sans loi, la mort avec le bâillon. Il demeura à la Force, près de deux mois encore. La dernière lettre qui nous reste de lui, et qui est sans date précise, nous indique en quel état de santé morale et physique il s'y trouvait : « Malgré les persécutions, je me porte bien. Il est glorieux de souffrir pour son pays et pour la liberté. Je ne suis inquiet que pour la chose publique; puissent mes persécuteurs la sauver ! Je leur pardonne tout le mal qu'ils me font. Je vous écris de la Force, où je suis aussi bien qu'on peut l'être en prison. Adieu, mon frère, embrassez ma sœur, les enfants et l'oncle. Je vous embrasse vous-même de tout mon cœur ». De la phrase : « Je suis aussi bien qu'on peut l'être en prison », on trouve un commentaire, dans les notes de Champagneux sur « les divertissements de la Force » — que l'appel d'un de leurs acteurs au Tribunal révolutionnaire n'interrompait que juste le temps nécessaire pour le remplacer, — et aussi sur les discussions quotidiennes de Valazé et de Vergniaud qui aurait trop opposé le sentiment de sa supériorité à l'opiniâtreté violente de son contradicteur. Il y faut joindre ce petit tableau de la vie dans la même prison par Justinus Kerner, d'après son frère Georges, — celui qui disait à un ami, en apprenant le geste de Charlotte Corday : « Elle nous a devancés! » et qui allait y visiter l'ami des Girondins, Adam Lux, l'extatique amant de la mémoire de Charlotte Corday, dont le nom suffisait à « dérider le terrible portier » — : « La matinée s'y passait à lire, pour la plupart des prisonniers. Avant le dîner, tous se réunissaient dans la cour intérieure de la prison, ornée d'allées d'arbres. Là, on s'entretenait avec beaucoup de franchise de l'histoire du temps et des faits divers du jour. » « C'est là, ajoute Georges Kerner, que plus d'une fois, — grâces en soient rendues au hasard qui

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me favorisait, — je passai des heures entières dans la société des plus nobles républicains qui, pour ainsi dire, voyaient déjà de loin la coupe de poison. >>

C'est là aussi que Vergniaud reçut un jour la visite de son neveu, Francis Alluaud, le cher Franchi. Celui-ci, qui avait conté le fait à Lamartine, devra rectifier le poète-historien, après avoir lu les Girondins. — comme fera Guadet neveu pour la narration de l'entrevue de son oncle avec Louis XVI, transposées par le même et trop inventif interprète. Là encore « la brûlante imagination » du chantre de la Gironde, par l'effet du phénomène de réfraction qui lui était propre, lui avait fourni « une interprétation qui n'est pas complètement exacte. » Le récit de l'entrevue, ainsi mis au point, est plus émouvant que sa transposition poétique : en voici le principal passage : « J'arrivai aux appartements de l'infirmerie. A ce moment, Vergniaud se faisait coiffer et, aussitôt qu'il m'aperçut, il m'embrassa et me dit : « Eh ! bien, Francis, veut-on aussi me tuer à ta pension? (C/ie^r le pet-de-loiip , jacobin écarlate. « Bourdon-le-rouge », comme l'appelait le Père Duchesne)... Quand sa toilette fut terminée, nous passâmes dans une pièce à côté, dont les murs étaient simplement blanchis à la chaux et qui servait de salle à manger et de salon aux malheureux Girondins : la conversation des huit ou dix compagnons de Vergniaud roula sur les malheurs de la France et sur leur douloureuse destinée. Un dîner frugal fut servi à deux heures et, sur la fin du repas, on apprit la condamnation du général Custine, et on disait : « Les services rendus à la patrie ne sont plus comptés ; nous « subirons le même sort... » La journée s'avançait : j'avais le cœur ulcéré de ce que j'avais vu et entendu. Mon oncle me donna congé et je l'embrassai pour la dernière fois. »

Mais le régime devint plus sévère, vers la fin de sa captivité, comme nous le voyons encore dans les Souvenirs de jeunesse de Kerner, et Vergniaud écrira : « Je te remercie, mon cher Francis, de m'apprendre que ton papa se porte bien. 11 est inutile que tu viennes encore, car tu ne pourrais

pas me voir. » Cependant, d'après l'auteur du Barreau de Bordeaux^ qui a pu recueillir le fait de la bouche même de François Alluaud, Vergniaud aurait eu encore une entrevue avec son beau-frère et son neveu, laquelle aurait donc eu lieu dans le lugubre guichet de la Conciergerie. C'est en ce suprême adieu que, prenant le fils de sa sœur sur ses genoux, il lui aurait dit, les yeux dans les yeux : « Regarde ton oncle; tu diras un jour que tu as vu l'un des fondateurs de la République en France ».

Cependant la situation des Girondins restés en prison, avait été tragiquement aggravée par la colère de Paris contre les explosions successives du mouvement fédéraliste, de Lyon à Caen et de Bordeaux à Toulon, et surtout par l'indignation populaire contre le meurtre de Marat. De là, chez les patriotes, une soif de vengeance que venaient irriter encore la recrudescence de la guerre civile, en Vendée, et les alarmes de la guerre étrangère, — portées à leur comble, après « la poussée de lièvres » qui avait chassé Custine du Palatinat, par les capitulations, à cinq jours d'intervalle, de Mayence et de Valenciennes , toutes glorieuses qu'elles fussent, et par l'invasion de cinq armées ennemies. Aussi Vergniaud, comme Brissot, — « ces forcenés conspirateurs » d'après une adresse de la société populaire de Chantilly, — étaientils désignés furieusement, dans les clubs et dans la presse, par les meneurs jacobins à la vengeance des bons patriotes, avec « la louve autrichienne », comme des victimes expiatoires que l'on tardait trop à immoler. Le 25 août, Fouquier-Tinville se défendait, dans une lettre au Comité de sûreté générale, d'être pour rien, dans le retard dont on s'émouvait dans « les journaux et tous les lieux publics », n'ayant encore reçu aucune pièce relative à « l'affaire de la ci-devant reine, de Brissot et de Vergniaud ». Le 5 septembre, des députations des Jacobins et des sections, conduites par Hébert, Pache et Chaumette, encadrées d'une foule de manifestants, envahissaient la Convention, en la sommant de faire juger, au plus vite, « les fauteurs de fédéralisme »,

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les Brissot, les Vergniaud et tous « les scélérats » de même acabit, avec cette conclusion : « Placez la terreur à l'ordre du jour! » Barère, au nom du Comité de Salut public, répondit : <5' Plaçons la terreur à l'ordre du jour... Les royalistes veulent du sang, eh bien! ils auront celui des conspirateurs, des Brissot, de Marie-Antoinette. »

Le 9 septembre, Julien (de Toulouse) se plaignait aux Jacobins de « l'insouciance criminelle avec laquelle on laissait Brissot, Vergniaud se reposer et jouir presque du fruit de leurs crimes, tandis que le peuple demandait leur tête à grands cris ». « Lebrun s'est sauvé déjà, s'écria le futur complice du vénal Chabot, attend-on que Vergniaud, Marie- Antoinette, se soient sauvés aussi pour qu'on se souvienne qu'ils sont au monde ?» La meute voulait sa proie, Vergniaud et Brissot surtout. On se décida à la traquer. Le 6 octobre, Vergniaud était transféré à la Conciergerie, la maison de justice. Il y retrouva Ducos et Fonfrède. Ses deux amis avaient été arrêtés trois jours auparavant, au cours d'une séance de la Convention, après avoir été décrétés d'arrestation, le matin même, sur le rapport d'Amar qui tenait la promesse faite par Barère, le 5 septembre, à l'émeute hébertiste. C'était le prix des intrépides interventions de tribune que leur avait dictées leur héroïque amitié.

En quittant la Force, le 6 octobre, vers quatre heures et demie, avec Valazé, Vergniaud, dit à ceux qui avaient été, pendant plus de deux mois, ses « co-chambristes » : « Si on notis permet de parler^ nous nous reverrons : sinon, adieu pour toujours » : mais on ne leur permettra pas de parler, en manœuvrant, comme nous verrons, pour que l'heure redoutée de la défense ne vînt pas.

Dix-sept jours s'écoulèrent avant que s'ouvrît le procès des Vingt et un. La vue des lieux, si émouvante pour qui se souvient, et certains passages du projet de défense de Vergniaud, dont le précieux manuscrit se lit aux Archives, invitent à se représenter sa vie et celle de ses compagnons à la Conciergerie, dans cet interv-alle. On y est aidé par

quelques documents du temps qui sont suggestifs, malgré leur manque de précision sur certains détails.

La chapelle qui servait de prison pour la plupart des Girondins est sombre. Elle n'a que deux petites fenêtres pratiquées dans le mur méridional, à plus de douze pieds de hauteur, cintrées, juxtaposées et prenant jour sur le préau des femmes. Par ces deux ouvertures, avares de lumière, filtrait le jour pâle d'octobre. Vers neuf heures, les geôliers escortés de leurs molosses, faisaient rouler les verrous, aux portes des cellules, et bruire les lourdes clés, tout le long du grand corridor sombre qui va de l'ouest à l'est vers le greffe, et se termine aujourd'hui à une porte murée contre laquelle, par une suprême profanation, est exactement adossée la pompe à bière de la buvette des avocats. Cependant, le préau des femmes, contigu à la prison des Girondins, s'animait du bruit de leurs pas et de leurs propos, surtout de celui qu'elles faisaient en lavant et battant leur linge à la fontaine qui était leur précieux privilège. Vergniaud s'attardait volontiers sur son « misérable grabat », songeant à sa destinée et à sa défense, lisant et méditant son Sénèque, cher livre de chevet que nous l'avons vu demander à Ducos, dès le début de son incarcération. Il ne se levait guère que sur le coup d'onze heures. La toilette n'aurait pas été longue, sans la frisure à donner à l'abondante chevelure, — ancienne et suprême coquetterie qui protestait encore contre les cheveux plats des Maratistes. C'est « le fidèle Cotton », comme l'appelle François Alluaud, avec trop d'indulgence, l'ancien garçon perruquier, son domestique depuis sept mois, qui procédait à cette opération, — étant venu pour cela du quartier des pailleux, en descendant de quelque haut cachot où il nichait, au creux d'une ogive, parmi les piliers gothiques qui portent la salle des Pas-Perdus.

Puis, entre Ducos et Fonfrède, Vergniaud allait et venait, dans le corridor central, qui était le lieu de promenade favori des détenus, au sortir de leur cellule, et dont la lon-

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gueur n'était pas interrompue par le mur de refend qui la cloisonne aujourd'hui, — comme si les architectes avaient pris à tâche, là et ailleurs dans la Conciergerie, de dépister les pèlerinages émus. Le long de ce vaste corridor, les trois amis devisaient, baissant la voix, sans doute, lorsqu'ils passaient devant la cellule qu'ils savaient être celle de Marie- Antoinette et qui devait être bientôt déserte. Avec les autres prisonniers, après l'ouverture de la grille médiane, ils se trouvaient sur le coup de midi, devant celle qui les séparait du préau des femmes, dans la courette triangulaire du « Côté des Douze ». Les barreaux en étaient assez largement espacés pour leur permettre de vérifier la justesse de la comparaison galante de leur compagnon de captivité, leur courtois adversaire de la veille, le comte Bcugnot : « un parterre émaillé de fleurs, mais encadré dans du fer ». Au reste, à cette heure surtout, ces dames et demoiselles étaient sous les armes. Ne trouvaient-elles pas le moyen, avec les quelques hardes emportées dans la brusquerie de l'arrestation, de faire la grande toilette de midi, sîins préjudice des coquets négligés du matin et des très galants déshabillés du soir. Même là, dans l'ignoble promiscuité avec l'ordinaire et vilain gibier de la maison de justice, ces survivants et ces survivantes — et pour combien de temps ! — d'un monde qui fut si élégant en sa frivolité, s'appliquaient à en maintenir la tradition, comme une bravade envers leurs geôliers et bourreaux sans-culottes. On y échangeait force propos légers et galants, modérément indignés, où le regret de ceux que venait d'emmener la charrette quotidienne, — et dont on avait entendu le départ salué par les clameurs hostiles des mégères, « les lécheuses de guillotine », massées sur le grand escalier de la cour du mai, — tenait moins de place que la curiosité qui allait au-devant des nouvelles recrues. Entre ces hautes murailles, au fond de cette sorte de puits, contre ces barreaux de fer, dans le frôlement des prostituées et autres détenues de tout acabit, c'était le dernier salon où l'on causait et où l'on flirtait.

Vers deux heures, les Girondins regagnaient la chapelle, pour y prendre le repas en commun. On imagine avec quel entrain devaient alors converser et pérorer tous ces orateurs, *: Carra parlant continuellement de diplomatie, Brissot parlant toujours de ses systèmes, le violent Duperré maudissant la ville de Paris >>, cependant que « Gensonné gardait le silence >>, du moins à en croire un soi-disant témoin, l'auteur du Diurnal de la révolution. Leurs voisins de cellule, Bailleul, Riouffe et les sept autres députés — dont Fauchet — qui étaient dans la même chambre que Beugnot et Lamourette, se joignaient bientôt au groupe principal. Ils venaient «jouir des derniers accents de l'éloquence sublime » de Vergniaud, « tantôt grave et tantôt moins sérieuse ». Ils voulaient l'entendre aussi dire de sa belle voix et avec art les petits vers galants dont il avait orné sa mémoire, — et dont on devait retrouver là-bas, rue du Hâ, toute une anthologie écrite de sa main.

Puis les chants prenaient leur vol. On faisait applaudir, à qui mieux mieux, les dernières des « chansons de guillotine » par lesquelles il était de bon ton de dire adieu à la compagnie, en narguant « le rasoir national », et dont la gaîté macabre fleurira Y Ahnanach des prisons :

Quand ils m'auront guillotiné, Je n'aurai plus besoin de né.

Ici la palme restait à Ducos — que continuera bientôt dignement son compatriote, le jeune Ducourneau, dans des couplets qui devaient « étonner et attendrir tout Paris ». Avec sa jolie mine éveillée, il régalait inépuisablement ses compagnons de couplets de sa façon, — notamment du fameux pot-pourri qui fera son tour de France, où il chansonnait l'ami Bailleul, un des soixante-quinze « réclamants » du 6 juin contre l'arrestation des Girondins, dont la poudre d'escampette avait fait long feu à Provins :

Je prenais le long du chemin Un àne pour un jacobin...

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Ah! je suis inviolable, Repris-je avec dignité, Si j'ai l'air d'un pauvre diable C'est que je suis député....

C'était, on le voit, sous la sombre voûte de la Conciergerie, la même verve que dans le brillant salon de M. Lemesle, sur les tréteaux de société, naguère : € Ce séjour ne troubla point sa gaîté, écrit un de ses compagnons : il plaisantait sur tout après avoir jugé tout très sérieusement. Il fumait sa pipe et dansait comme Didelot. >/

Le repas se terminait invariablement par des chants patriotiques, brochant sur le tout. Cependant on restait attablé, mais pour se mettre alors chacun à sa besogne : Vergniaud, Gensonné, Ducos, Valazé, Carra, à leur défense, Brissot à ses répliques au rapport de Saint-Just et même à celui d'Amar dont il avait pu déjà se procurer un exemplaire, avant la publication par les journaux. Il avait d'ailleurs envoyé, dès le 22 mai, cette fière invective à ses persécuteurs : << Anarchistes, brigands, vous pouvez frapper maintenant, j'ai fait mon devoir; j'ai dit des vérités qui me survivront />. Avaiton trouvé, au cours de la rédaction, quelque trait vengeur, bien acéré, contre les tyrans hypocrites, <r faux comme Barère », surtout contre celui que, dans V Histoire socialiste, un éloquent orateur appellera «?: le grand calomniateur si calomnié >/, en faisant observer d'ailleurs que la Gironde étiiit € servie par l'énormité maladroite de la calomnie de Robespierre >/, on en faisait part aussitôt aux amis, pour l'aiguiser et s'en applaudir ensemble, '?: en trépignant comme des enfants ».

Cependant le jour baissait vite : avec lui tombait peu à peu cette gaîté qu'on avait par courage et par jeunesse, et aussi par un reste de foi dans le pouvoir de la parole qui, s'il n'avait pu triompher de l'émeute, réussirait peut-être à émouvoir le public et même les jurés « feu de file », du tribunal de sang, chers à Fouquier-Tinville.

Mais, au fond, on ne se faisait pas trop d'illusion sur le

jugement qui approchait : des larmes coulaient parfois dans l'ombre discrète. Ainsi, un jour, — sans doute derrière un des deux gros piliers carrés du fond de la chapelle, où la lumière se fait grise, sépulcrale, — Fonfrède parlait à Riouffe de sa femme, de ses enfants et se prenait à pleurer. Ducos l'a vu : « Qu'as-tu donc? » et l'autre, tarissant ses larmes : « Ce n'est rien, c'est lui qui me parle! » et de s'étreindre virilement. Nobles âmes, bien dignes de l'âme sœur qui, tout près d'elles deux, forte et aimante, méditait sur la fatalité de leur commune destinée !

Le soir venu, les guichetiers ayant poussé les verrous, parmi les hurlements des chiens de garde répondant lugubrement à chaque sonnerie de l'horloge qui compUiit les heures, les dernières heures, et la nuit s'étant faite, Vergniaud s'abandonnait à la méditation dont certains traits de son projet de défense nous révèlent le caractère et nous font presque la confidence. Sa pensée s'assombrissait dans ce sépulcre. Au Luxembourg, — comme il disait à Lasource qui en venait tous les jours, durant leur procès, — devant les frémissantes ramures du jardin, au spectacle de l'éternelle vie de la nature, il avait éprouvé un mélange de regrets et d'espoir, mais là, « demeurant dans une boucherie d'hommes », il se laissait envahir par l'idée fixe de la mort qui l'habitait.

Mourir! Ces deux amis, époux chéris, pères choyés, dans la fleur de l'âge et du talent, mourir par lui, ^< pour le crime de l'avoir aimé », n'était-ce pas atroce « dans la consolation »? Lui, soit! Il avait assez vécu pour la gloire; et puis, au bout du compte, ses jours de bonheur avaient été d'une rareté désespérante. La maigre pauvreté avait été, même au cœur de ses triomphes, sa compagne maussade et inséparable. Sous la gaîté de tempérament ou de façade, quelle longue gêne et quelles humiliations intimes! « Élevé dans l'infortune, ma mort ne fera pas un malheureux. » Cette vie vaut-elle de si grands regrets ? L'œuvre est faite : on a parlé haut et ferme pour la patrie, pour la plus grande France, pour la République, pour la fraternité, pour l'idéal. Mais on

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a voté une mort, celle du roi. En avait-on le droit? Avant de s'en faire un devoir, avant de condamner ce roi, par obéissance, on avait du moins tenté de le sauver à force d'éloquence. Elle était là, toute proche, la sombre veuve, dont la cellule n'éUiit séparée de la sienne que par une autre, si étroite, — celle où la tradition des geôliers, en son symbolisme instinctif, veut que Robespierre sanglant et muet ait souffert ses dernières heures. Elle savait, la reine, que les régicides étaient ses voisins. Peut-être, se disait-il, une consolation lui venait, '< quand elle entendait les verrous de mon cachot combler sa vengeance ». « On demande ma tête. Vous la devez aux émigrés, aux prêtres perturbateurs,... aux rois, j'ai signé comme président l'arrêt de mort de Louis, aux mânes d'Antoi..., j'ai proposé le décret de suspension contre son mari. » Oui, sa destinée le hélait, la fatalité tirait sur la chaîne de victimes à laquelle il se senUiit lié indissolublement, et il était prêt à répondre à l'appel du bourreau. Mais un moment encore! Un moment pour les dernières paroles! 'T. Sauvez-moi de la tache de la Vendée! » Laissez-moi parler « devant le Peuple », lui dire « toute mon âme, toutes mes pensées, toutes mes actions ! Son estime est tout pour moi .... » Laissez-moi la disputer à mes calomniateurs, laissez-moi les cribler, ceux-là, des flèches vengeresses que sont prêtes à darder pour la dernière fois ces lèvres qui ne se sont jamais ouvertes pour le mensonge. Quoi ! Mourir sans vider mon carquois ? Hélas ! et parmi les dernières notes pour sa défense, le lettré idéaliste se tournant vers cette antiquité, où il aimait à puiser sa force morale comme son éloquence, la prenait à témoin de son martyre, dans cet appel jailli à la fois de la tête et du cœur : « Grands hommes de l'antiquité, victimes ! »

Il avait le droit d'apostropher ainsi l'histoire, dans laquelle il allait entrer, et d'en appeler aux héros de son Plutarque qui avaient subi l'ostracisme ou bu la ciguë : par son idéal éloquemment servi, par sa probité incorruptible et par sa mort stoïque, il fut bien de leur famille.

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