‹ Vergniaud, le drame des GirondinsChapitre 19 sur 41 · BÂILLON · texte numérisé non relu

BÂILLON

IL était onze heures et un quart du soir, quand le tribunal, — que Billaud-Varennes avait fait qualifier officiellement de Révolutionnaire^ la veille, pour « être rendu à toute la sévérité de ses fonctions », — leva sa séance, ayant prononcé contre les vingt et un Girondins la sentence cynique, après le jugement monstrueux. Pour gagner l'escalier qui débouchait sur la chapelle, où ils allaient attendre la mort, ils ne suivirent peut-être pas le trajet ordinaire, par l'étroit et sinueux couloir s'ouvrant derrière le tribunal, et par « le corridor des prisonniers », aujourd'hui la galerie Saint-Louis, jusqu'au palier dit la Traverse : on peut se les représenter gagnant ce même escalier jusqu'au même palier, par la large galerie des prisonniers, après avoir fait cette traversée de la salle des Pas-Perdus dont la célèbre estampe de Duplessis-Bertaux évoque la vision, — et qui dut être d'un aspect plus tragique encore que son évocation, ayant eu lieu en fait à la lueur des torches. Durant ce court trajet, ils annoncèrent leur sort à leurs compagnons de prison, en chantant en chœur

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LE DENOUMENT DU DRAME

les quatre premiers vers de la Marseillaise, selon le signal convenu, avec cette variante de circonstance :

Contre nous de la tyrannie Le couteau sangla?it est levé.

Riouffe écrit, dans ses Mémoires d'un détenu, — dont la lecture théâtrale fera frissonner les hôtes de Talma, sauvé de la guillotine thermidorienne par le souvenir de l'amitié de Vergniaud et de Gensonné — : « Toute cette nuit affreuse retentit de leurs chants et, s'ils les interrompaient, c'était pour s'entretenir de leur patrie et quelquefois aussi pour une saillie de Ducos. » De sa cellule, l'auteur — quelque peu sujet à caution — des Mémoires d'un détenu dut bien entendre leurs chants, emplissant le grand corridor sombre. Mais il n'a pu parler de leurs entretiens et saillies que d'après ces geôliers dont il invoque l'autorité à l'appui de ses récits visiblement dramatisés par son imagination; car, à partir de leur condamnation et jusqu'à leur exécution, qui devait avoir lieu dans les vingt-quatre heures, selon la loi, les condamnés étaient séparés du reste des détenus. Ainsi, vers les sept heures et demie du matin, Fauchet enverra chercher son bréviaire, — sans pouvoir y aller lui-même, — dans la cellule qu'il avait partagée avec Beugnot et autres. Mais il est certain qu'après avoir été ramenés du tribunal à la chapelle, les Girondins, qui avaient dû dîner, entre deux et cinq heures, pendant la longue suspension d'audience, prirent, vers minuit, un repas, au cours duquel ils chantèrent et devisèrent. Le fait est mis hors de doute par la qualité des témoignages. On lit, dans le Diurnal de la Révolution, — dont l'auteur, qui est probablement l'historien Beaulieu, dit avoir connu dans sa prison plusieurs Girondins — : « Ils passèrent le reste de la nuit qui précéda leur supplice à boire du punch et à faire retentir la Conciergerie de leurs chants ». D'autre part, Buzot écrit, dans ses Mémoires : '< Mes amis firent ensemble leur dernier repas : il fut aimable; la gaîté même

n'y manqua point. Un domestique de Duprat, qui les servait, pleurait : son maître le consola.... » Au fond de sa cachette de Saint-Émilion, d'où il continuait à correspondre avec d'autres amis restés à Paris, — comme nous le voyons par le compte rendu même du procès, — Buzot dut apprendre d'eux ces détails qu'ils tenaient sans doute du fidèle domestique de Duprat. Mais c'est là tout ce que nous savons de certain sur le fameux « banquet /> des Girondins.

Sur l'obscurité bruyante de cette nuit historique et presque sur le menu de ce souper, pris en commun à l'ordinaire, deux écrivains ont jeté le voile brillant de leurs fictions. Est-ce le cas de répéter que la poésie est plus vraie que l'histoire? Certes la légende du banquet des Girondins, même brodée par la fantaisie de Nodier et le lyrisme de Lamartine, ne vaut pas le Phédon dialogué par Platon : mais elle lui fait pendant, et pour longtemps, dans la mémoire de tous ceux qui estiment qu'en une pareille tragédie la pitié pouvait parler, malgré le silence des documents, dût son éloquence être la dupe du cœur d'où elle venait.

Vers sept heures et demie, quand l'évêque Fauchet « devenu dévot », d'après le Diurnal, envoya chercher son bréviaire, afin de le relire à la lueur crépusculaire d'un matin pluvieux, les Girondins s'étaient isolés les uns des autres pour se préparer à l'échafaud. Vergniaud ne fut pas des onze qui se confessèrent. 11 était en droit de se dire, comme Renan : « La noblesse morale ne dépend pas des opinions métaphysiques ». Il se livra sans doute à un de ces examens de conscience que recommandaient déjà les Vers doi'és du sage antique, à une de ces méditations philosophiques où il aimait à se plonger, en prenant texte de son Sénèque.

Dans la grisaille de cette aube suprême, sous les voûtes de ce cachot sépulcral, — n'ayant même plus la ressource de la mort qu'il avait préméditée, celle de la sortie stoïcienne, à son heure, par la porte ouverte^ puisqu'il avait jeté

LE DÉNOUAIENT DU DÉAME

son poison ou l'avait remis à l'officier de garde, — il plaça avec courage et loyauté sa vie en face de sa conscience : il dut sentir que celle-ci lui donnait l'absolution. De cette vie qu'il allait quitter, dans la force de l'âge et dans tout l'éclat du t;Uent, le regret prit pour lui la forme d'une femme, d'une pure jeune fille et qui était sa fiancée peut-être. Avec la pointe d'une épingle, il traça les initiales, aujourd'hui effacées, d'Adèle Sauvan et les siennes, sur le boîtier d'or de sa montre, émaillé de bleu foncé, — ayant pris ses mesures pour que cette relique lui parvînt. Puis il demanda et obtint qu'on lui amenât ce domestique Cotton que, depuis quelques jours, ses larmes faisaient tenir pour suspect. Peut-être le voulut-il charger encore de la mission coutumière, en le priant de donner à sa tête la suprême toilette, pour abréger d'autant la besogne du bourreau et éviter son brutal contact.

Vers midi, les vingt Girondins survivants montaient dans trois charrettes : une quatrième suivait, plus petite, portant le cadavre de Valazé que la vindicte du Tribunal révolutionnaire rivait à eux jusque sur l'échafaud et que, d'après le témoignage même du greffier Fabricius, on eût décapité à blanc, si on avait écouté Fouquier-Tinville. Vergniaud et ses amis, les mains liées derrière le dos et leurs vestes jetées sur leurs épaules, frissonnant sous la pluie, se raidissaient face à face sur les bancs du « vis-à-vis de maître Sanson », comme l'appelait Hébert avant d'y monter, — tels qu'on les entrevoit, avec pitié, dans une estampe de Duplessi- Bertaux, terriblement réaliste. La foule était immense, malgré les averses, — « un temps du diable », dit le Père Duchesne, — si nombreuse qu'on n'avait pas vu la pareille, de mémoire de journaliste, depuis les exécutions de Lally-Tollendal, en 1766, et de Derues l'empoisonneur, en 1777. Elle remplissait les ponts et les quais, les places et les rues, regorgeait aux fenêtres, louées aux curieux, où le Tout-Paris des grands jours de Sanson s'était installé pour voir passer ceux qui allaient mourir, immolés au

salut de la République, et qui protestaient par leurs chants républicains contre cette équivoque fratricide. Devant un pareil encombrement, les quatre charrettes durent prendre, pour gagner la rue (Saint) Honoré, par la voie la plus large, c'est-à-dire par la rue de la Barillerie, aujourd'hui boulevard du Palais, le Pont-au-Change, le quai de la Mégisserie et la rue de la Monnaie, au lieu de tourner, après la rue delà Barillerie, par l'étroit quai du Nord (de l'Horloge) et le Pont-Neuf. Tout le long du trajet, des milliers de voix criaient : Vive la République! A bas les traîtres! D'après la feuille de Clément, — laquelle constate pourtant que, sauf Brissot et Fauchet dont l'air « était morne et pensif», comme celui de Carra qui, selon Rétif, « paraissait frappé de stupeur », — « aucun d'eux ne marquait d'inquiétude ». Il y en eut même, ajoute-t-elle, qui « firent plusieurs fois chorus^ le long de la route, avec les spectateurs ». Rétif en compte neuf chantant, dans la première voiture, « notamment Minvielle et Duprat », les deux Avignonnais. De fait, un enfant de onze ans et demi, Charles Maurice, placé à la rue Saint-Roch, se rappellera jusqu'au bout de sa longue existence, avoir vu Duprat et Minvielle, « se soulever » de leurs banquettes, et entonner la Marseillaise qu'ils chantaient encore, quand il cessa de les voir. Aux hurleurs qui criaient à contresens : Vive la République! quelques-uns des condamnés répondaient : « Vive la République! mais vous ne l'aurez pas. » Aux insulteurs Duchastel aurait riposté avec mépris : « Pauvres Parisiens ! Nous vous laissons entre les mains de gens qui vous feront payer cher votre plaisir d'aujourd'hui. »

Il était environ une heure, lorsque les charrettes débouchèrent de la rue (Saint) Florentin sur la place de la Révolution, — ayant donc marché un peu plus vite qu'à l'ordinaire. Elles se rangèrent entre le Pont-Tournant, qui était à la grande entrée actuelle du jardin des Tuileries, et le piédestal, — dont l'obélisque occupe aujourd'hui la place,

LE DÉNOÛMENT DU DRAME

— sur lequel à la statue de Louis XV renversée, avait succédé celle de la Liberté, colossale et d'ailleurs provisoire, étant en plâtre et si effritée qu'on l'appelait « la galeuse ». L'échafaud était dressé, à peu près dans le prolongement de l'axe du jardin des Tuileries, et était tourné de manière que les têtes des Girondins devaient tomber devant la fragile statue de la Liberté, au nom de laquelle ce crime était commis.

Le plus âgé des condamnés, Brûlart de Genlis, ci-devant marquis de Sillery, y monta le premier. Un nouvelliste du temps écrira sans pitié qu'il avait « fait le don Quichotte » la veille, en jetant sa béquille au milieu du parquet et disant : « La mort prononcée contre moi me rend toutes mes forces». Il le prouva bien, alors. L'époux de Mme de Genlis, en galant homme qui sentait tout l'honneur du pas-devant, dans la circonstance, salua la compagnie d'un air grave, à droite, puis à gauche, avant d'en prendre congé et de se plaquer contre la planche à bascule dont il avait l'étrenne. Le dernier des guillotinés, d'après le Bulletin du Tribunal révolutionnaire, aurait été Viger, le député de Mayenne-et- Loire. Or, il n'était pas le plus jeune, ayant trente-six ans. On n'aurait donc suivi ni l'ordre de l'âge, ni celui de la liste d'accusation, ni celui de la prétendue culpabilité lequel, étant à rebours des charges, aurait fait exécuter Brissot le dernier. Au moment de descendre de la troisième charrette, où ils étaient montés ensemble, Ducos et Fonfrède s'embrassèrent et cette étreinte suprême fut imitée par leurs amis, déjà massés au pied de l'échafaud. Puis Ducos, avec son ironie coutumière, dit : « Il n'y a plus qu'un moyen pour nous sauver». « Lequel? » fit Fonfrède. « C'est, repartit Ducos de son air narquois, de demander à la Convention le décret de l'unité et de l'indivisibilité des têtes. » Au fur et à mesure qu'il arrivait sur la plate-forme de l'échafaud, chacun des vingt adressait au peuple « des phrases entrecoupées que l'on ne pouvait saisir ». Lehardi cria : Vive la République! d'une voix si forte qu'on l'entendit. Cependant,

ceux qui restaient, chantaient toujours, au pied de l'échafaud, en attendant leur tour, leur Marseillaise de la mort alternant avec le refrain de Veillons an salut de l'Empire. Au bout de trente-huit minutes, — moins de deux par tête, — les chants avaient cessé. C'était une belle « messe rouge /> et Amar devait être content. Vingt fois, pour ce « hachis d'hommes », comme dit Riouffe, et de quels hommes! avait retenti le triple bruit, cher aux dévots de « la sainte guillotine », que produisaient les chutes précipitées de la planche à bascule, de la lunette et du couperet. Vingt fois « le couteau sanglant » était tombé, tranchant ces gorges éloquentes, faisant rouler ces têtes pensantes, rythmant de ses coups sourds les voix du chœur héroïque qui se taisaient, une à une, jusqu'à celle qui, étant la dernière, chantait encore le refrain :

Plutôt la mort que l'esclavage I C'est la devise des Français.

« Les misérables ! » se récrie le rédacteur des Révolutions de Paris. Ce fut du reste une des plus « grandes joies » du Père Duchesne, qui n'avait pas manqué de venir voir défiler « la procession des Brissotins, des Girondins et des Rolandins, pour aller jouer à la main chaude, à la place de la Révolution », — et qui ne manquera pas non plus d'y venir faire sa partie, lui aussi, bientôt et sans être aussi beau joueur, tant s'en faut. On se hâtera d'ailleurs d'associer à la joie de cette délivrance les frères et amis, jusqu'au fond des provinces : « Nos tyrans n'existent plus, écrira par exemple Socrate Damours à la société populaire de Nevers. La sainte guillotine nous en a débarrassés : elle s'est appesantie vingt fois de suite sur ces têtes fratricides.... La Révolution marche à grands pas » : oui, à la faillite et au suicide.

Quand ce fut fini, la foule, à en croire le Bulletin des bourreaux, agita les chapeaux en l'air, et fit entendre,

LE DÉNOÙMENT DU DRAME

€ pendant plus de dix minutes, les cris mille fois répétés de Vive la Republique f » Les misérables! Ils venaient de la décapiter. Certes, par cet assassinat juridique étiiit bien inaugurée publiquement cette Terreur qui, dès le 2 juin, avait été mise en fait « à l'ordre du jour » de la Convention. En le constatant, le versatile Prudhomme, surenchérissant sur les Jacobins, — pour rattraper le temps perdu naguère, en compagnie des Girondins, — se récriera même, dans son journal : <?. La Terreur est à l'ordre du jour : on s'y est mis trop tard. ^

Mais, à peine ce régime, plus ou moins systématique, où d'aucuns ont voulu voir le salut de la Révolution, aura-t-il eu un peu plus de la durée moyenne dun ministère actuel, que la réaction thermidorienne éclatera, violente, irrésistible, se précipitant vers ce i8 brumaire qui se fera aux cris de : A bas 9^! Louis Blanc lui-même obser\^era que la Terreur « éreinta la Révolution y>, qu'elle « est ce qui a fait perdre en partie au monde le sens de la Révolution ».

Voilà comment moururent ses premières victimes, celles dont la Convention dira solennellement, avant deux ans : « Après avoir coopéré à établir la Liberté et à fonder la République, ils l'ont scellée de leur sang, et sont morts victimes de leur dévoûraent à la patrie et de leur respect pour les droits de la Nation ». C'est ainsi que, le 10 brumaire de l'an IP de la République une et indivisible, celle-ci perdit son printemps en ceux que Vergniaud avait appelés un jour, chez Lebrun, « les amants de la liberté »; et que la tribune française devint veuve du grand orateur qui emportait le deuil de la République première, comme Mirabeau avait emporté celui de la monarchie.

Quand était venu son tour? Monta-t-il le dernier sur l'échafaud, comme le veulent certains récits, contrairement à celui du Bulletin du Tribunal révolutionnaire} On ne sait; mais nous aimons à penser que, pendant l'attente tragique au pied de la guillotine, ses derniers regards s'arrêtèrent sur la Renommée ailée qui, du haut de son piédestal,

à cette entrée des Tuileries qu'elle décore toujours, planait sur les bourreaux comme sur les victimes. En lui-même, il dut en appeler à elle. Il ne mourrait pas tout entier. Elle était là, symbolique, pour lui rappeler qu'elle emportait, dans son vol éternel vers la justice et l'admiration de la postérité, sa gloire, épurée par le martyre.

Avec cette vitesse mystérieuse de l'esprit qui, devant la mort, ramasse la vie et en projette sur l'écran de la mémoire, par de rapides éclairs, les faits culminants, si peu nombreux au bout du compte, — comme ces clous dont parle Bossuet, qui, « attachés à une longue muraille, dans quelque distance », paraissent occuper bien de la place, alors « qu'il n'y en a pas pour emplir la main », — Vergniaud dut entendre et revivre ce que dirait, en style d'épitaphe, la symbolique consolatrice : les heures troubles et douloureuses d'une jeunesse pauvre; — le cercle de famille où l'on dépensait son cœur et le cercle des relations banales où. on le prodiguait, en attendant la compagne rêvée, trop tard rencontrée, dont la silhouette venait du moins de passer dans l'aube du dernier matin, pour attirer le suprême élan de son âme aimante; — la gaîté et l'esprit fusant en saillies et en petits vers, malgré l'horrible peine de se faire jour; — celle-ci courageusement subie, dès que la conscience du talent a montré la voie ; — la médiocrité matérielle de la vie rehaussée par une honnêteté inaltérable et une indépendance ombrageuse, embellie par deux amitiés fidèles jusqu'au sacrifice, illuminée enfin par le génie qui éclate, ennoblie par l'idéal qu'il sert, par le rêve stoïcien de la fraternité universelle ; — la maîtrise de la parole qui fait la loi, en persuadant le vrai, pour le bien et par le beau; — les triomphes enivrants à la tribune de Mirabeau, parmi les applaudissements qui couvrent les murmures de l'adversaire, mais qui aiguisent les haines du parti assassin et enveniment les jalousies des rivaux obscurcis, de ce Barère, par exemple, qui était allé, le lendemain du 31 mai, verser des larmes hypocrites chez leur commune amie, Héléna

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