VERGNIAUD INTIME
LA FAMILLE LIMOUSINE || L'ÉDUCATION H LA PROTECTION DE TURGOT il AU SÉMINAIRE ET DANS LE MONDE || « ANNÉES PERDUES » ET CRISE || VOCATION ORATOIRE H TRAITS DU POR- TRAIT d'après NATURE.
VERGNIAUD sortit de cette bourgeoisie moyenne qui évoluait vers la démocratie, à travers la France entière, depuis le cœur de Paris, où elle inspirera la verve égalitaire de Figaro, jusqu'au fond des provinces, où elle applaudira et élira l'avocat limousin dont l'éloquence devait servir sa politique et illustrer son rôle, dans la crise finale de l'Ancien Régime.
Il naquit à Limoges, le 31 mai 1753, de l'union de Pierre Vergniaud, ''< bourgeois et marchand de la présente ville />, avec « demoiselle Catherine Baubiat, fille du sieur Pierre Baubiat, bourgeois de la présente ville ». Il reçut les prénoms de son parrain, « Monsieur Pierre Victitrnien Dassier, ancien greffier au bureau des finances de Limoges ». Sa maison natale se voit encore rue du Clocher, au coin de la rue Gaignollc, sur laquelle prend jour la chambre où il vint au monde. Son éducation fut commencée, dans la maison paternelle, par un prêtre, l'abbé Roby, un lettré, qui était à la fois émule de Scarron et précurseur des félibres dans une Enéide en vers burlesques et limousins. Elle se continua au collège
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des jésuites de Limoges, où l'abbé patoisant avait d'ailleurs été professeur. Vergniaud y fit ses classes de lettres avec un succès sur lequel s'accordent les témoignages locaux. Il paraît bien qu'il brillait aussi dans les cours de mathématiques, alliant ainsi à son esprit de finesse cette discipline géométrique dont témoignera sa composition oratoire.
Un revers de fortune l'amena à faire sa philosophie à Paris et le tourna d'abord vers la carrière ecclésiastique. Dans l'hiver de 1 770-1 771, les grains ayant renchéri au delà de toute prévision, à la suite d'une disette, son père, qui avait entrepris la fourniture des vivres pour le régiment de cavalerie en garnison à Limoges, se trouva ruiné ou à peu près. Tous les biens propres de Pierre Vergniaud. qui lui avaient constitué une honnête aisance, y passèrent. Il lui resta bien quatre maisons, <k dans le triangle formé par les trois rues du Clocher, du Mûrier et GaignoUe », mais elles représentaient l'apport dotal de sa femme. Il n'avait plus pour vivre que la modeste ressource de les louer en garni, ce qu'il fit, en se qualifiant de « propriétaire-foncier ».
Son fils dut à la générosité de Turgot, — qui était alors intendant du Limousin, — de pouvoir continuer ses études. Une fable en vers de sa composition qu'il avait rimée étant en troisième et qu'il eut l'occasion de débiter devant ce personnage, lui en avait valu la précieuse bienveillance. Celleci s'exerça à ce moment critique. Grâce à elle, il fut admis, en qualité de boursier, dans ce fameux collège du Plessis- Sorbonne qui devait devenir, sous la Terreur, une prison des suspects, mais qui était « plein encore du souvenir de M. Turgot ». Il put y respirer, comme led'Arcy de VAbbesse de Joaavre, « le parfum de sagesse que répandait autour d'elle cette grande âme ». Il y fit sa philosophie, ainsi que l'y avait faite son protecteur, au sortir de Louis-le-Grand.
De ce collège il passa dans un séminaire. François Alluaud, dans une précieuse, mais trop succincte notice qu'il a consacrée à son oncle, dit : h. Comme son protecteur, Vergniaud, en sortant de ce collège, entra au séminaire de la Sorbonne
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et consacra plusieurs années à l'étude de la philosophie et de la théologie. 2> Il entra probablement au séminaire de Saint-Sulpice dont les élèves pouvaient suivre aussi les cours de théologie et de droit canonique de la Sorbonne. Quant au séminaire, — dit « l'hospitalité de Sorbonne », — il n'était ouvert qu'à une douzaine de bacheliers en théologie, préparant leur licence. C'est donc à Saint-Sulpice que Vergniaud aurait fait ses études de théologie et subi un noviciat ecclésiastique.
Il se détourna de cette carrière, faute de vocation, et il ne l'eût suivie que faute d'argent. Nous avons là-dessus de lui-même un aveu dépouillé d'artifice : « Si je cro)^ais, écrit-il à son beau-frère, le i" janvier 1780, que l'état ecclésiastique pût me procurer une existence que je ne puis pas obtenir par un autre état, je le reprendrais, et ne croyez pas que ce soit par inconstance; je l'ai pris, la première fois, sans savoir ce que je faisais, je l'ai quitté parce que je ne l'aimais pas, et je ne le reprendrai que par nécessité. »
Entre la sortie du collège du Plessis et cette lettre, il y a un intervalle de six à sept ans qui reste la partie la plus obscure de la vie de "Vergniaud. Une moitié de ce temps environ dut se passer surtout au séminaire, car la durée normale des cours de théologie, du moins à Saint-Sulpice, était de trois années. Durant l'autre moitié, le noviciat mondain succéda au noviciat ecclésiastiquCj — la mondanité au nwniagey comme disaient nos vieux biographes, — grâce aux salons où il semble bien que le jeune séminariste ait été introduit et suivi par la protection de Turgot.
Ce dernier ne pouvait en effet en vouloir à son protégé de renoncer à l'état ecclésiastique par défaut de vocation^ puisqu'il avait écrit lui-même à ses parents, en une crise de conscience pareille : « Il m'est impossible de me dévouer à porter toute ma vie un masque sur le visage •>. Ce dut être lui qui le fit admettre dans le salon académique du fameux Thomas dont Grimm dit qu'il était << l'ami particulier de tous les amis de M. Turgot », Un salon ouvert en ouvre beau-
coup d'autres pour un jeune homme qui a de l'entregent, et Vergniaud ne devait pas en manquer, avec son amabilité naturelle, sa sensibilité enjouée, sa parole et ses rimes faciles. C'est ainsi qu'il devient un des familiers de la comtesse de Maleyssie, chez laquelle nous le voyons séjourner, dix jours, au château de Maugarny, près de Montmorency, pendant le carnaval de 1779, '"'' parce qu'il n'avait pas un sol ». Cependant il est à l'affût d'une position sociale. C'est la chose difficile, mais notre échappé de séminaire compte bien l'obtenir en se poussant dans le monde par des vers à deux fins, selon la recette classique, celle de l'abbé de Mathurin Régnier qui,
Méditant un sonnet, médite une évèché.
Son calcul ne réussit pas du premier coup, comme naguère auprès de Turgot, mais il lui vaudra des connaissances à utiliser plus tard. Il fait notamment celle de Dupaty, dans le salon de ce même Thomas dont le spirituel président disait, tout en rendant hommage à l'amabilité de l'hôte : « M. Thomas s'occupe trop de la gloire : il travaille depuis deux ans, nuit et jour, à sa statue. » Il devait le retrouver à Bordeaux et fort à propos pour son avenir. Pour le présent, la rencontre la plus utile avait été celle de M. d'Ailly, directeur de l'administration de l'impôt dit des Vingtièmes. Il en obtint d'abord une place de surnuméraire, en attendant « un contrôle des Vingtièmes », pour lequel il disait, à la date du l*"" novembre 1778, avoir la parole formelle du tout-puissant directeur. D'après son billet de bonne année, du 3 janvier 1779, il espérait « commencer une carrière moins triste que celle parcourue jusqu'à présent ». Mais, à la date du 7 mars, il écrira à sa sœur qu'il en est « toujours à l'espérance » et il marquera son impatience, en trouvant que c'est « furieusement long ». Il déchante même si fort que cette exclamation désolée lui échappe : « L'on voit bien que je ne suis pas heureux! » Cependant, d'après
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son neveu, « l'espérance » se serait réalisée, au cours de cette même année 1779, mais sans le contenter. Il paraît que, devenu titulaire d'un bureau des Vingtièmes, il n'aurait pu vaincre « l'antipathie qu'il ressentit bientôt pour ce genre d'occupation ». Il dut même la ressentir tout de suite, car, avant la fin de l'année, il chargeait son beau-frère de l'excuser près de son père, pour la lui avoir déguisée « par un mensonge ». Il protestait d'ailleurs que ce n'étaient « certainement pas les plaisirs qui l'avaient détourné de son devoir ». Mais il n'y avait pas d'excuse qui tînt. Le fait était là, avoué, accablant : il avait perdu sa place ''< par sa faute ;•.
C'était la deuxième carrière dont il se détournait ou qu'il ratait. Il avait vingt-six ans et il restait -'< un fardeau » pour son père. « C'est assez d'en être un pour moimême, ajoutait-il. Je suis accablé par ma mélancolie qui m'ôte l'usage de mes facultés. J'ai beau faire mes efforts pour la cacher aux yeux de ceux que je vois, elle reste toujours. Je ris par convulsion, et mon cœur partage rarement la fausse joie qui se peint sur ma figure. » La confidence est curieuse, parce qu'elle est écrite sous le coup d'une tristesse qui contraste avec la gaîté foncière de Vergniaud. Elle est importante, parce qu'elle est en accord avec le ton de certains accents profonds qui lui échapperont parfois. Elle donne même à penser qu'aux heures de crise il se serait contraint, ainsi que nous le voyons faire ici, à garder stoïquement sa gaîté coutumière comme un masque.
Quoi qu'il en soit, l'horrible peine de se faire jour, dont parle La Bruyère, l'avait alors rebuté et son oncle, dom François Vergniaud, prieur de l'abbaj-e cistercienne de Saint- Léonard de la Chaume, près de la Rochelle, écrivait rudement au beau-frère Alluaud : « Sa conduite est inconcevable, après ce qu'il a fait à Paris. Faites-lui sentir combien il a tort, ayant mangé l'argent des uns et des autres de n'avoir pas encore pris un état à l'âge où il est. » L'indolence de son caractère, du moins à cette époque, nous est apparue d'ailleurs dans la lettre du i" janvier 1780, où il semblait se rési-
gner à reprendre l'état ecclésiastique comme un pis-aller.
L'amitié des siens trouva mieux. Il était revenu, chez son père, en février 1780, quittant Paris — où il laissait des créanciers qui se rappelleront à lui, quand il sera député, — et ses mirages, y compris celui de l'état ecclésiastique. Son oncle, dom François Vergniaud, avait prononcé le mot décisif dans cette consultation de famille. Il trouvait certes « fort beau, fort honorable, » cet état ecclésiastique qu'il avait pris luimême, après avoir été soldat et combattant des trois batailles rangées de Fontenay, Rocoux et Lawfcld >, mais il estimait que « c'était assez d'un prêtre dans la même famille ». Il conseillait donc à son neveu de <?, suivre une autre carrière » ; mais laquelle? En attendant, celui-ci se morfondait au logis paternel où il était rentré bredouille et désorienté, en passe de devenir un déclassé, dans cet état de marasme dont il se montrait déjà accablé, vers la fin de son séjour à Paris.
Mais il y gardait une certaine activité intellectuelle et qui 'prit une forme singulière : « Son beau-frère, nous dit son neveu, le surprit un matin improvisant un discours » et fut « étonné de la facilité de son élocution ». Ainsi Vergniaud désœuvré et désemparé s'avisait de discourir tout haut et en improvisant, dans la solitude de sa chambre. Avait-il pris l'habitude de cet exercice de parole, le goût du tour de force de l'improvisation, dans les leçons spéciales du séminaire de Saint-Sulpice, par lesquelles on y préparait les futurs orateurs de la chaire, sur le modèle de Fénelon? Quelle était la matière de ce discours improvisé? On ne sait, mais cette précieuse anecdote nous montre Vergniaud obéissant alors à la poussée intérieure d'une faculté maîtresse que son heureux désœuvrement dégageait et mettait en jeu. Au fait, l'instinct inquiet de cette faculté n'aurait-il pas été précédemment la cause secrète de son inconstance apparente, dans le choix d'une carrière? Ce n'était sans doute pas la première fois que se mettait à parler le démon oratoire qui était en lui et que cachait sa modestie innée; mais cette fois il avait parlé à bon entendeur.
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Le premier et sagace témoin de l'éveil du génie de Vergniaud était le mari de sa sœur, — son aînée d'un an ou deux. Il s'appelait François AUuaud, était ingénieur géographe du roi et entrepreneur des ponts et chaussées. Avant de devenir directeur de la Monnaie, il le sera, à partir de 1 788, de la manufacture royale de porcelaines de Limoges, après en avoir inst;illé une autre, pour son compte, à Bordeiiux, où elle occupera fort Vergniaud, chargé d'en surveiller la gestion. Avec son coup d'œil d'ingénieur, il dut mesurer l'énergie verbale qui était en puissance chez son beau-frère, et il lui désigna l'application pratique qu'il en devait faire. « Que ne prends-tu donc l'état d'avocat? > s'étiiit-il écrié. « Je ne demande pas mieux, avait riposté l'orateur en herbe, mais comment subvenir à ma dépense jusqu'à ce que je sois en état de plaider? // — -r Je t'aiderai », répondit le beau-frère, au témoignage de son fils qui ajoute, en parlant de son oncle : « Cette réponse décida de son avenir».
L'Église n'y perdait rien et le barreau allait y gagner beaucoup : un mauvais prêtre de moins, un bon avocat de plus et qui deviendrait un grand orateur, c'étiiit tout profit pour la société de l'Ancien Régime, en attendant le Nouveau.
Les épaves de la correspondance de Vergniaud, — brûlée en grande partie par sa sœur, après son arrestiition, — ne nous ont guère servi jusqu'ici qu'à dater des faits de sa vie. Elles nous y serviront encore précieusement : mais elles nous invitent dès maintenant à en tirer davantage. Rapprochées surtout de la courte notice de son neveu et de quelques billets inédits de la femme de son ami Ducos, elles vont nous permettre de pénétrer assez avant dans son intimité pour démêler quelques traits essentiels de sa personne morale et physique, à défaut du portrait complet et en pleine lumière que rendent impossible la sécheresse et la rareté des documents. Nous devrons en effet laisser dans la demi-teinte une partie de sa physionomie, si nous ne voulons pas abuser des conjectures ou des anecdotes suspectes. Nous l'y laisserons donc, car il faut savoir ignorer.
Il paraît avoir été foncièrement gai. Mme Ducos, — dans une lettre à son mari, datée du 24 septembre 1791, — s'explique en ces termes sur le fait de n'avoir pas reçu Vergniaud, à l'heure du départ des deux amis pour Paris, après leur élection : « Tu lui diras aussi que je ne demandai pas à le voir, parce que j'avais trop de chagrin pour voir un être qui ne sait pas ce que c'est, mais que je l'aime la même chose. » Sa correspondance confirme ce témoignage. Le ton dominant en est l'enjouement. Il en apportait aussi beaucoup dans ses relations. De ce fait nous trouvons encore, dans la précieuse correspondance de Mme Ducos, une preuve significative. Elle confie à son mari, — à propos de l'élection de leur ami à la vice-présidence de la Législative et après avoir constaté qu'il « s'avance bien joliment » — : qu'elle est « toute confuse de lui avoir écrit », en ajoutant avec une espièglerie de camarade : « Je ne peux m'empêcher de respecter un vice-président. Mais c'est parce que je ne le vois pas; car, si j'étais près de lui, l'idée ne me viendrait pas de le trouver respectable. » Mais, comme on l'aime, dans la maison, ce vice-président qui endort les enfants, avec « sa jolie chanson Nanète-Nanon » et qui « se délassera » en jouant avec eux, dans le jardin de la rue de Clichy, comme s'en souviendra Henri Fonfrède, — et ce sera au lendemain de la conspiration de mars, au fort de la lutte suprême, déjà « sous le couteau»!
Une déception amère, un redoublement de gêne, provoqueront bien chez lui quelques accès de mélancolie; et nous en avons déjà signalé de tels : mais, dit son neveu, « il était accoutumé à de longues privations et à soumettre ses volontés à la position de sa fortune ». Nous avons eu en effet une occasion de noter qu'il s'appliquait à dissimuler ses chagrins intimes sous le masque de sa gaîté coutumière. Il semble bien qu'il les dominait vite, que sa philosophie reprenait le dessus, et en somme avec l'activité voulue, quoi qu'on en ait dit.
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Certes celle-ci n'était pas dévorante. Vergniaud aura même une réputation établie de paresseux. Mais était-elle bien fondée? On conte partout, à l'appui de cette opinion, qu'un client venant lui proposer une affaire, il aurait, avant de répondre, consulté d'un œil le volume du dossier et de l'autre celui de s;ï bourse et que, constatant l'état satisfaisant de celle-ci, il aurait refusé de se charger de celui-là. Une autre fois, étant en villégiature chez les Desèze, comme il faisait ses préparatifs de départ, la dame du logis, — celle-là même qui, dans un accès de dépit politique, déchirera ses pauvres Adieux, — lui fit remarquer qu'il n'avait pas encore -r, délié les paperasses » qu'il avait apportées. Sur quoi, tirant deux écus de sa poche, il se serait récrié : « J'ai encore six livres, me croyez-vous assez sot pour travailler ? » Sur ce renom de paresse chacun croira devoir renchérir et Champagneux, un de ses camarades de prison, notera pour la postérité qu'il s'y attardait au lit. Or, que pouvait-il faire, en pareil lieu, à moins qu'il ne méditât sa défense ou ne relût son Sénèque, deux occupations pour lesquelles nul besoin n'était qu'il se levât, au premier aboiement des molosses de la Force ou de la Conciergerie?
Pour être tenace, cette réputation de paresse faite à Vergniaud, ne nous paraît pas moins exagérée, à y regarder de près. De fait, nous le voyons, par sa correspondance, « accrocher » ardemment et 'K travailler » consciencieusement toutes les causes plus ou moins ''•' vilaines» qui passent à sa portée, bien loin de les repousser ou de les négliger. Où aurait-il d'ailleurs trouvé le temps de paresser autant que voudraient le faire croire les anecdotes traditionnelles? Il ne devait pas avoir alors beaucoup de loisir, entre le Palais sur lequel il fondait une partie de sa cuisine et le secrétariat chez Dupaty qui procurait l'autre et qui n'était pas une sinécure, au cœur des vifs démêlés de son patron avec le Parlement. Dans la saillie chez les Desèze, — qui paraît la plus authentique, — il n'}' avait peut-être qu'un supplément à des vers qu'il venait de composer là et au « plaisir
délectable » qu'il y prenait à « voir couler l'eau », Qu'il fût contemplatif, c'est certain et nous aurons à relever ce trait de caractère dans de plus graves circonstances. Mais comment concilier la légende de sa paresse avec sa diligence d'avocat et surtout avec l'activité oratoire qui lui fera prendre la parole, plus d'une dizaine de fois par mois, en moyenne, au cours de ses deux mandats, sans compter le travail courant des commissions et comités ?
Au fond, ces boutades, plus ou moins authentiques, de Vergniaud sur sa paresse, ne nous semblent être que des élégances de jeune homme pauvre qui va dans le monde et croit devoir y affecter, à l'occasion, le dédain de ses petites misères. Fit-il pas mieux que de se plaindre? C'était là une partie de la tenue mondaine, comme ces décences de toilette dont il rend à sa famille un compte plus grave, notamment celui des dettes chez le cordonnier et chez le perruquier.
Ce dernier article était celui de luxe, dans son budget, à cause des soins qu'au témoignage de son neveu, « il était obligé de faire donner à sa coiffure, poudrée, crépue et relevée comme l'était celle de Mirabeau », — en ailes de pigeon, comme on disait, telle que nous la voyons sur le seul portrait authentique que nous ayons de lui, le petit buste que nous avons retrouvé chez un de ses arrière-neveux. Aussi un des refrains de sa correspondance est-il son dû au perruquier, « entre les mains duquel » il écrit, le 25 août 1781, et où le trouvera aussi son neveu, jusque dans la prison de la Force. Son dernier domestique, Jean-Baptiste Cotton, sera encore un « perruquier », ou du moins se qualifiera tel devant le Tribunal révolutionnaire. Le soin de sa coiffure sera d'ailleurs sa seule coquetterie, quoi qu'en dise Mme Roland, dans la lettre à Brissot analysée par Sainte- Beuve, où «elle le trouve par trop vain de sa toilette». Sans aller jusqu'à accepter la légende de son unique habit bleu à grand col et à larges basques, légué par lui à Cotton, on est fondé à croire que, selon le témoignage de François Alluaud, sa mise se bornait à être « propre et décente ».
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Si» piîté ordinîiire et son humeur contemplative ne paraissent pas s'être exercées jamais aux dépens de sa délicatesse et de sa sensibilité. Les lettres qui nous restent de lui en témoignent suffisamment. Certes, avec le beau-frère la situation est parfois délicate, car les demandes d'avances sont fréquentes, souvent imprévues, et elles s'adressent à un homme qui parait plus pourvu d'enfants que de revenus, malgré ses multiples entreprises. Mais il ménage et sauve toujours cette situation, tant il est inépuisable en gracieux rcmercîments pour les services rendus, en excuses souples de son importunité, en regrets confus d'être encore à charge, en assurances de la reconnaissance et de l'amitié dont il est pénétré pour le cher frère. A l'expression variée de ces sentiments, il joint une précision scrupuleuse pour « ne pas embrouiller les comptes >y et les tenir bons. Non seulement il sait que ceux-ci font les bons amis, même en famille, mais il est si heureux, visiblement, quand une soulte à son avantage lui permet de faire cadeau de quelques louis au ^ papa ;;> ou à la « tantante », ou d'acquérir et de partager du Saint-Émilion, dont il gardera une moitié pour fêter les amis de Bordeaux et dont l'autre, après avoir pris « un peu la cave », à Limoges, sera bue en famille avec la rôtie de châtaignes limousines : « Vivent nos châtaignes et le vin de Bordeaux ! » Ce dernier paraît bien lui être un moyen efficace de détremper, sinon de no3'er, les gros chagrins. Est-on menacé de perdre un grand procès, comme celui de la Religieuse, le remède est tout prêt : « Nous nous consolerons en buvant du Saint-Émilion. » A la saisie après décès, on trouvera 320 bouteilles vides dans son grenier, rue du Hâ :
Aimons le vin et les joyeux propos!
disait un de ses couplets.
Sa sensibilité est manifestement vive. Répétons qu'elle devait s'épancher encore davantage dans certaines de ses lettres perdues, notamment dans celles à son père auquel il adresse aussi ses mémoires d'avocat, dont il prend l'avis