II
pour aller en vacances, et qu'il tient au courant des affaires publiques, comme de ses affaires privées, car le cher « papa » ne « sait jamais aucune nouvelle ». « C'est avec U7t grand attendrissement^ lui écrit-il en janvier 1781, que j'ai vu la satisfaction que vous me témoignez de voir mon sort un peu adouci par les bontés de M. Dupaty. Si j'aspire au bonheur, c'est pour le partager avec vous et pour vous rendre en partie, autant que je le pourrai, ce que vous avez fait pour moi.... Bien des assurances de respect à la maman. » Celleci étant décédée dans la maison natale, rue du Clocher, le 6 mars 1786, — précédant de quatre ans dans la tombe son mari, moins âgé qu'elle d'une quinzaine d'années et qui mourra le 25 octobre 1790, — Vergniaud en marquera son chagrin, avec une simplicité émouvante, dans une lettre écrite cinq jours après cette perte : « C'est inutilement, mon cher frère, que l'on s'attend à des pertes aussi chères, elles n'en sont pas moins sensibles. Je ne peux m'accoutumer à cette idée que je ne la verrai plus. »
Pour sa sœur qui lui témoigne, aux heures de crise, « un tendre intérêt », il a visiblement et comme il le dit « les sentiments d'un bon frère,... la plus tendre amitié ». Elle lui sert de « truchement », à l'occasion, près du beau-frère en voyage, de « la mama », de toute la famille et des amis. Elle a charge expresse de faire pour lui ses compliments circulaires : « Tire-toi de là, comme tu pourras : mais il faut que tout le monde soit content de moi. »
En somme, elle apparaît très unie toute cette famille Vergniaud- Alluaud, avec des sentiments solides et affectueux, bourgeois et pratiques. A cet accord parfait il y a bien une exception intermittente, l'oncle bernardin, l'ancien guerrier, qui est sermonneur et chiche, et dont l'humeur quinteuse s'irritera, dans les discussions politiques, jusqu'à des ruptures passagères avec Alluaud. Ce sera alors le tolérant Vergniaud qui tentera délicatement le rapatriage, pour que celui-là aussi soit content , dans la famille. On voit que s'il choj^ait son quadrille de nièces et de
ORTGÎNES ET FORMATION
neveux, il n'était pas lui-même moins bon neveu envers son oncle, lequel ne paraît pas l'avoir jamais payé de retour.
Sa correspondance avec les siens ne contient pas seulement l'expression des sentiments affectueux et délicats que nous venons de noter et qui achèvent de rendre sa physionomie sympathique. Elle nous le montre aussi dans l'emploi de nouvelliste à la main pour le cercle de famille qui est « avide de nouvelles ». Il se pique donc de l'en approvisionner, en lui envoyant « son bulletin ». Il les veut neuves, en dehors de celles des journaux : mais ce sera de plus en plus « la chose impossible », car « depuis la liberté indéfinie dont jouit la presse, les papiers publics enlèvent aux amateurs le plaisir d'être les premiers à instruire leurs correspondants ».
Cette rédaction de son « bulletin /y nous vaut quelques pages caractéristiques de ses goûts, et où il se montre observateur exact, narrateur agréable. Après les traits partis du cœur, on en rencontre là qui peignent les mœurs du temps et même les caractères des hommes.
C'est, par exemple, avec une curiosité très avisée qu'il suit et note les démêlés de Dupaty et du Parlement de Guienne et les grèves d'avocats. Entre temps, il conte, avec une verve tout à fait descriptive : les tours prestigieux de l'escamoteur Pinetti; les tumultueux essais de « voitures à la Montgolfier », lesquels se terminent en 't une vessie de cochon qui s'élève à la hauteur de huit à dix pieds et qui retombe sur le champ » ; ainsi que Témeute sanglante qui s'ensuit, en attendant la semaine suivante où « la physique de Bordeaux a réparé son honneur ».
Ses gentillesses de nouvelliste de famille sont émaillées d'assez vives saillies, celle-ci par exemple : « La rade de Bordeaux est magnifique. Jamais on n'y a vu tant de bâtiments et jamais il ne s'est fait tant de banqueroutes »; ou cette autre, à propos des ravages que le chanteur Lainez, de l'Opéra de Paris, vient de faire dans les cœurs des dames de Bordeaux : « Lainez joue et fait foule. Les femmes
honnêtes, qui le trouvent beau, se mettent pour le voir partout où elles peuvent trouver de la place, même dans les loges des filles; des méchantes disent qu'elles sont là très déplacées ; d'autres méchantes disent qu'elles y sont à merveille. Vous en penserez ce qu'il vous plaira. :» On reconnaît là ce même genre d'esprit espiègle — mais toujours un peu précieux — que nous retrouverons chez le rimeur. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de noter l'intérêt plus relevé qu'offrira sa chronique parlementaire, rédigée aussi pour la famille, au cours d'un vo^^age à Paris.
Ainsi Vergniaud nous apparaît d'abord un écolier d'élite qui montre la rectitude de son esprit et la souplesse de son intelligence, par ses succès en sciences comme en lettres, tourne déjà les petits vers avec une aisance précoce et se recommande à l'attention des personnages avec lesquels sa famille est en rapport, par ce talent naissant et par la gentillesse de son caractère, prémices de qualités plus sérieuses. Le peu que nous savons de sa vie de séminariste et d'étudiant en théologie, nous le fait voir hésitant longuement sur le choix d'une position sociale, la cherchant mollement, l'attendant de ses relations mondaines et de ses rimes faciles, mais au fond décidé à n'en prendre qu'une qui convienne à ses goûts, étant possédé et inquiété, à son insu, par son génie oratoire. Cependant s'écoule, sans qu'il la trouve, une période assez longue qu'il appellera, dans ses actes de contrition en famille, ses « années perdues ». A quoi furent-elles perdues ? Ces vers de ses Adieux :
Allons au bal, hantons la comédie, Vivons gaiement près d'une douce amie,
étaient-ils une confidence détournée, une devise d'inconduite, sur le mode d'Horace? On ne sait. Mais, au fait, ces six ou sept années où le grand livre du monde s'ouvrait devant lui, furent-elles si complètement perdues pour la formation de son expérience et même de son esprit? Ne s'étaicnt-elles pas trouvées mieux employées qu'il ne croit,
ORIGINES ET FORMATION
— sans médire de ses études de philosophie et de théologie, — l'ayant été à
Apprendre dans le monde, el lire dans la vie D'autres secrets plus fins que de philosophie,
comme disait un de ses modèles en épicurisme rimé? Nous le croirions volontiers à voir quels sentiments il inspire à des juges difficiles — tels que Dupaty et autres magistrats — par la maturité presque soudaine de son esprit, dès qu'il a trouvé sa voie. En dépit d'un labeur réel, sinon soutenu, qu'il dissimule sous un air bien porté d'insouciance budgétaire et de dilettantisme littéraire, il a été de bonne heure et est resté à cette école de la pauvreté, dont la meurtrissure secrète lui arrachera bien, à la veille de son supplice, une exclamation pathétique, à peine une plainte, mais qui trempe si bien les caractères, quand elle ne les déprave pas. Or le sien avait une honnêteté native qui était inaltérable et qui demeurera telle jusqu'au bout, étant de plus en plus fortifiée par une philosophie que nous verrons aller, à l'occasion, jusqu'au stoïcisme.
Au reste, il est loin d'être un puritain et sait goûter, sans rien de trop, en épicurien mitigé, dans la pratique ainsi qu'en poésie, les plaisirs d'une compagnie choisie et de la bonne chère, châtaignes du Limousin et vin de Saint- Émilion compris. Mais il savoure surtout les joies de famille. Nous avons entrevu, dans certaines de ses lettres, la tendresse délicate et scrupuleuse de ses sentiments pour tous les siens, sans oublier les nièces et neveux pour lesquels, à la manière des oncles célibataires, il dépense le fruit de ses économies en sentiments affectifs.
Ce brave homme veut rester gai, et il l'est foncièrement, résolument, malgré toute la peine de se faire jour, quitte à se réfugier, dès lors, en cas de chagrin intime, dans cette sorte d'ironie supérieure qui sera, à l'heure des grandes crises, le courage de sa gaîté.
Il y était aidé par sa santé qui ne paraît avoir été inquiétée
que par quelques rhumatismes volants, et sur le tard. 11 était de stature moyenne, mais taillé en force. De l'orateur il avait l'encolure, avec sa poitrine vaste et bombée, ses épaules puissantes sur le large socle desquelles sa tête s'érigeait énergique, et avec ce léger renversement en arrière qui est une des caractéristiques physiques des parleurs de profession. Sous ses cheveux châtains, abondants, roulés en bas, soigneusement relevés du haut et tirés sur les tempes, le front s'épanouissait, large, bien modelé, pensif : il était, pour ainsi dire, souligné par des sourcils épais, ayant cette forte saillie qui, à la tribune, sous la lumière tombant de haut, fait l'accent principal de la physionomie, le signe le plus visible de son jeu et le met en valeur. Un peu enfoncés sous l'arcade sourcilière, ses yeux étaient noirs et vifs, d'après son neveu. Ainsi se trouve, — remarquons-le au passage, — formellement contredit le témoignage de Mme Roland confiant à Brissot qu'il y a lieu de se méfier de « son regard voilé », — ce qui donne à supposer tout simplement que les propos de la partiale Égérie de la Gironde animaient moins le regard du « philosophe » Vcrgniaud que celui de l'ardent Buzot ou de Barbaroux-Antinoiis. Son nez, d'un dessin tourmenté, était gros, avec des narines très ouvertes, sensuelles, comme ses lèvres. Celles-ci étaient fortes, presque lippues, bien ourlées, propres à marteler et à proférer énergiquement les mots. L'air de fermeté que cette bouche donnait à la physionomie, d'ailleurs ouverte, était encore accentué par la proéminence des pommettes, la rondeur du menton, la carrure de la mâchoire et la vigueur des méplats du front et des joues. Le teint était peu coloré et le visage se trouvait « criblé de marques de petite vérole ».
Au repos, Vergniaud n'était pas beau, mais il le devenait en parlant. Là-dessus les témoignages des contemporains sont curieux et unanimes. Nous les verrons, quand nous nous donnerons le spectacle de son éloquence et des effets qu'elle faisait sur l'auditoire.