DIVERTISSEMENTS LITTÉRAIRES || RUE DU HÂ, DANS SES MEUBLES
Il LE LETTRÉ, D'aPRÈS SES « BOUQ.UINS ».
DEUX mois après son retour de Paris, le 21 avril 1780, Vergniaud arrivait à Bordeaux, pour « se mettre dans la pratique jusqu'au col ». A cet effet, il cherche à se placer dans quelque étude de procureur, en attendant de pouvoir, selon le vœu exprès de sa famille, en acquérir une. Mais on lui donne sur place le conseil de préférer un cabinet d'avocat. Il s'en prévaut aussitôt pour expliquer aux siens que, le profit en étant moindre, l'acquisition en sera plus aisée. C'est qu'il a hâte de se trouver à la barre : devant elle l'instinct de sa \'Ocation le fait frémir d'impatience et se récrier que lui aussi est orateur! « Je ne vous cache paSj écrit-il, le 13 juillet 1780, que l'habitude d'entendre plaider tous les jours me donne une envie démesurée de me mettre en mesure d'entrer le plus tôt possible en lice. »
Cependant il a acheté des livres de droit. Il se plonge dans leur lecture, pendant tout le temps que lui laissent les menues besognes de rencontre et la fréquentation de l'étude de M. Chaigne, procureur au Parlement. Il a l'espérance d'obtenir un cabinet d'avocat, dès la rentrée. Aussi se hâtet-il de conquérir sa licence, en prenant les raccourcis ouverts
à Bordeaux comme ailleurs, à qui payait pour être dispensé du délai de trois ans, prescrit par l'éditde 1679, Il passe coup sur coup « sa bachelière >>, le 14 mai 1781, son examen de licence, le 10 août de la même année, soutient, le 17, sa première thèse, enfin sa seconde, le lundi suivant, 20 août, et prête serment le 25. Le voilà bel et bien sur l'almanach de Guienne, au « tableau des avocats-maîtres », et on peut dès lors lui écrire, comme il Tannonce à la famille, avec une satisfaction enjouée : « A M. Vergniaud avocat en Parlement ».
Mais il n'était pas au bout de ses peines et de ses demandes d'avances au beau-frère. Un an après avoir ouvert son « petit cabinet », en garni, dans la rue Sainte-Catherine, il se dira encore, « à très peu de chose près, un avocat sans sac ».
Heureusement il avait, depuis six mois, trouvé un bienfaiteur et un maître dans un haut magistrat, doublé d'un fin lettré, et qui n'était autre que le président Dupaty, Nous avOns vu que Vergniaud, avant de le retrou\er à Bordeaux, l'avait rencontré dans le salon de Thomas. L'avocat sans sac ne manque pas de se souvenir de cette rencontre et, en 1780, lors de la réception en séance, par ordre du roi, du nouveau président à mortier, triomphant enfin des résistances ingrates du Parlement de Guienne, il songea à mettre l'occasion à profit. Il s'y prit encore de la manière qui ne lui avait que médiocrement réussi jusque-là : il lui décocha une petite pièce de vers de circonstance. Il a conté aux siens, dans une lettre, avec sa franchise coutumière, cette tactique et son succès. L'effet de la pièce de vers avait été une réception cordiale où l'auteur fut « reconnu et comblé d'honnêtetés ». Il en avait profité pour confier au président qu'il voulait réparer tout le temps perdu à Paris, afin de n'être plus à charge à sa famille ; et il en avait reçu sur-lechamp « toutes les offres possibles ».
Le premier résultat de ces offres fut l'emploi de secrétaire, aux appointements de 400 livres par an. Des lettres de Vergniaud à sa famille, fort explicites sur la question d'argent
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et pour cause, il semble bien résulter que, tout compte fait, la somme annoncée fut payée et au delà, avec l'avance de quelques louis, au besoin. Elle le fut même avec plus de régularité qu'il n'était et n'est encore d'usage, pour ces sortes d'emplois, où le plus clair des bénéfices consiste d'ordinaire dans les conseils intermittents du patron et dans lamenuaille des causes qu'il procure.
Les conseils vinrent d'abord. Nous voyons Dupaty suivre de près les études de droit de son secrétaire et les tourner vers les lois criminelles, pour en « conférer tous les soirs ensemble ». Il lui procure en outre la connaissance d'un « des plus fameux avocats », qui le conseillera. Cependant, il le reçoit à sa tiible, ^r les trois quarts du temps », lui laisse ses matinées ''< pour aller au droit et au palais », l'emmène dans ses voyages à la Rochelle, sa ville natale, ou à Blanquefort, dans la banlieue de Bordeaux, — en son luxueux château de Déhez qu'il devait embellir encore de marbres rapportés d'Itiilie. Notre secrétaire s'y délasse de ses occupations à la ville, s'y voit combler de bontés et d'attentions et se sent pénétré de toute la reconnaissance due : «Je suis ici comme un coq en pâte, écrit-il, le 6 décembre 1781, n'ayant absolument rien à faire qui puisse me distraire de mes études. » Il s'attend d'ailleurs à plaider après Pâques.
Mais, pour plaider, il faut une robe, et on est aussi embarrassé de la payer que feu Pathelin. Les précédentes avances du beau-frère commencent à chiffrer. D'autre part, la famille s'inquiète de ne pas voir le licencié frais émoulu se mettre à la pratique dans quelque cabinet d'avocat. Il y a des tiraillements : pour en venir à bout, Vergniaud fait donner le patron. A la date du 29 décembre 1781, Dupaty écrit à Alluaud une lettre qui fait honneur à son secrétaire, en témoignant de l'intérêt grand que celui-ci lui inspire. Il se porte même garant de son avenir, en ces termes : « Un jour il fera honneur à sa famille, n'en doutez pas.... So3'cz tranquille. Monsieur, sur la pente que suit M. Vergniaud,
et daignez m'en croire, daignez croire l'intérêt que je prends à ses infortunes et à ses talents. »
De l'oncle rudânier, « Le Prieur », auquel on s'était adressé aussi, on n'obtient à l'ordinaire qu'un sermon, tandis que du beau-frère on reçoit la robe. C'est un mois après, dès le 28 janvier, qu'on devait l'étrenner, mais le mauvais temps fit ajourner prudemment cette prise de toge. Pauvre et chère robe! Elle sera adjugée deux francs, « avec un vieux chapeau à mettre sous le bras », dans la vente publique du 19 thermidor an II, qui suivit la condamnation à mort du grand orateur, — pour lequel elle avait été l'uniforme des premières victoires de parole.
Cependant, après la broutille des causes courantes largement espacées et petitement rétribuées, — y compris « les deux grands procès qu'il accroche // en 1783, ceux de Marie Bérigaud, accusée d'infanticide, et du curé Labeyrie accusé de paternité illicite, dont il fait triompher la double innocence, — s'il n'est plus un avocat sans sac, il en est encore un de bourse plate. A la date du i"mai 1784, il en était réduit à se consoler par l'état de sa santé de celui de ses fonds. Cependant, moins de deux mois après, il constatera que ses affaires « commencent à prendre une tournure un peu meilleure que par le passé », en répétant, — ce dont il ne s'était pas assez avisé naguère, quand l'état lui déplaisait, — qu'il faut de « la constance dans tous les états », surtout dans celui d'avocat.
Enfin le grand succès d'audience vint. L'occasion en fut une affaire très importante, celle d'une succession de près de trois millions, où était intéressé le lieutenant général de Saint-Yrieix. Il y eut, à la fin de sa plaidoirie, ^ contre l'usage du barreau bordelais », des « claquements de mains », et le tribunal lui-même s'associa à ces applaudissements, en faisant témoigner sa satisfaction au jeune maître. Ce succès est suivi des belles clientèles, telles que celle du comte de Raymond, pour le fils duquel il plaide et gagne, dans une autre affaire d'héritage. En récompense, il jouit,
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chez son client, à Eyrand, en avril 1787, « des plaisirs d'une charmante société », — y compris celle de la comtesse, « femme fort jeune et fort aimable », — et de «tout ce que le printemps peut avoir de plus agréable », avant de « revenir aux bouquins, non pas sans regrets, mais du moins sans murmure ».
Le 18 mai 1789, il obtenait un nouveau et décisif succès dont le bruit franchit l'enceinte du Palais et fit plus, en ville, pour sa réputation que toutes ses plaidoiries antérieures. L'adversaire s'était permis des injures et un « mémoire atroce » contre ses clients, des négociants; et il y avait une assemblée nombreuse dont l'aspect acheva de l'échauffer. Stimulé par ces circonstances, il réussit « au delà de ses espérances » et fut couvert des applaudissements de l'auditoire et des « compliments les plus flatteurs de toute la cour ». Pourtant c'était une « vilaine cause », et il en avait travaillé, « avec beaucoup plus de soins, de beaucoup plus intéressantes ». Mais il se consolait aisément de ce succès, quoiqu'il fût un peu à contresens, à ses yeux, en obser\'ant philosophiquement avec La Rochefoucauld, que « tout dépend du hasard », c'est-à-dire de la fortune qui met en œuvre le mérite qu'a fait la nature.
Pour le coup, son cabinet a de la vogue : « Je n'ai pas le temps de respirer; je me suis emparé de toutes les audiences », écrit-il, le 27 juin; et, dès le 30 mai, il se récriait : « Il me semble que tout vienne à la fois. » Vinrent surtout les deux grandes causes, celles où s'établira cette réputation d'éloquence dont nous verrons, par les journaux de Paris, qu'il fut précédé à la Législative.
Ce fut d'abord l'affaire dite de la Religieuse, en août et septembre 1789. Il la perdit, selon son attente, vu « les plus fortes préventions », contraires « aux vrais principes », mais elle lui avait valu d'être « applaudi plusieurs fois », au cours même de sa plaidoirie. Puis, le 7 février 1791, il remportera le plus éclatant de ses succès d'avocat, en faisant acquitter Pierre Durieux. Son plaidoyer qui nous a été
conservé en entier, méritera de retenir notre attention, car il marque curieusement, chez son auteur, la transition du barreau à la tribune, par la forme comme par le fond, — lequel était tout politique. 11 contribuera d'ailleurs, plus que tous les autres documents, à l'idée que nous pouvons nous faire de Vergniaud avocat.
Quatre mémoires, un plaidoyer entier et des fragments de quelques autres, voilà tout ce qui nous reste de lui, après ses dix ans de barreau. Mais ces documents se trouvent être espacés de manière à jalonner toute sa carrière d'avocat. Le mémoire pour Marie Bérigaud est en effet voisin de ses débuts; et le plaidoyer pour Pierre Durieux est de l'année même de son élection à la Législative. Leur suite permet de noter déjà, outre les procédés oratoires qui lui seront le plus habituels, cette continuité de progrès qui est une des caractéristiques de son souple talent, et qui l'aura amené tout près de la perfection, quand une mort prématurée en arrêtera l'ascension. Leur lecture fortifie ce témoignage de Chauvot, l'historien du barreau de Bordeaux, diligent et fort exact interprète de la tradition locale : « Quand la cause intéressait Vergniaud, son plaidoyer devenait un drame, et un drame joué par un merveilleux acteur. Depuis soixante ans qu'il a disparu, bien des talents de premier ordre ont surgi au même barreau..., et pourtant, au dire de nos anciens, aucun ne fut plus remarquable à la barre. »
Les qualités qui frappent, dès ses premiers mémoires, et qui ne l'abandonneront jamais, sont l'ordre lucide de la composition et la rigueur logique de l'argumentation. Il devait la première de ses qualités à cette netteté d'esprit et à cette rectitude de raisonnement qui s'étaient manifestées, dès le collège, par ses succès en mathématiques comme en lettres. La seconde était le fruit de son étude du dossier et de sa recherche des arguments juridiques. Son labeur dans cette double tâche est évident et montre que la légende de sa paresse le calomnie.
De la manière dont il compilait, plume en main, les
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ouvrages de droit, en vue de la cause, on a un échantillon probant : il se voit dans l'un d'eux, — les Décisions sommaires du Palais, par Abraham Lapeyrère, — qui se trouve à la bibliothèque de Bordeaux, avec son nom écrit de sa main sous le titre. Entre chaque feuille du texte est encartée une page de papier, qui ét;iit destinée à recevoir des notes. Celles qu'y a écrites le jeune maître sont remarquables par la netteté de la rédaction, par la précision impeccable des citations et des références, surtout par le soin avec lequel l'espèce est rattachée aux textes de loi et aux décisions antérieures. Vergniaud était évidemment un avocat consciencieux. Il ne traitait pas les questions par la routine, sachant qu'il y a autant de cas nouveaux que de clients, de même que pour un praticien qui n'est pas un empirique, il y a autant de maladies que de malades.
Mais cette étude des supports juridiques de la cause ne l'alourdissait pas. à l'heure de la plaidoirie. Ce n'est pas de lui que son spirituel confrère de Saget eût dit, comme de tel autre que son érudition empêtrait : « Sa fortune est toute en lingots et, à l'audience, il faut de la monnaie. » Nous savons par des témoignages certains qu'il battait monnaie à l'audience, aussi prestement que pas un.
Toutefois, cette conscience dans le cabinet et cette vitesse d'esprit dans le débat ne signifient pas qu'il se soit vite affranchi de certaines traditions du barreau bordelais qui nous paraissent aujourd'hui bien surannées. C'en était une notamment que celle d'enfler le ton jusqu'à guinder le style, dans l'exordc et dans la péroraison. Ces défauts, y compris la préciosité, étaient d'ailleurs facilités et encouragés par l'habitude de rédiger entièrement les plaidoiries pour les lire textuellement à l'audience, en se ménageant des effets littéraires. Cette recherche du beau langage dans les plaidoyers survivra même à la Révolution. Sous l'Empire, un des successeurs de 'Vergniaud, « le bon Ferrère //, se scandalisera, en entendant son terrible rival, « le prépondérant Ravez », commencer une plaidoirie par une date.
Cette audace faisait paraître là son auteur aussi révolutionnaire que l'avait été, à la tribune de la Convention, Danton commençant un discours par la conjonction et. « Nous ne serons bientôt plus que des référendaires ! » avait gémi Ferrère, dans le sein de son voisin.
Voilà ce qui explique, par exemple, que Marie Bérigaud, fille-mère, se défende en ces termes, par l'organe de son avocat, contre l'accusation d'avoir tué son enfant et de l'avoir jeté aux latrines où il avait été mangé par des pourceaux : « On m'accuse d'avoir porté des mains parricides sur le fruit de mes débauches, de lui avoir donné pour sépulture des lieux immondes qu'on ose à peine nommer, d'où il a été tiré ensuite par les animaux que leur voracité attirait dans ce cloaque pour y chercher leur pâture. »
Ce style périphrastique et redondant est d'abord assez fréquent chez Vergniaud : mais il s'en dégage graduellement sous l'aiguillon de sa dialectique pénétrante et sous la poussée de sa véhémence oratoire. Ainsi, dans un autre exorde, aux ornements de convention il substituera un accent personnel que lui inspirait sans doute la similitude des circonstances de la cause avec celles de sa propre jeunesse. N'est-ce pas en effet un écho discret, mais direct, de ses débuts au séminaire et dans le monde que ce passage du mémoire pour l'abbé Graillot?« Supposons un ecclésiastique qui ait passé sa jeunesse dans une de ces maisons où l'on s'instruit et se prépare aux fonctions du sacerdoce. Supposons qu'à cette époque de la vie où les passions régnent presque toujours en despotes sur le cœur humain, cet ecclésiastique... appelé dans le monde par des amis qui lui donnaient sur son avancement des espérances flatteuses, ait su intéresser à sa destinée des personnes de la plus haute distinction.... » Il y a, dans la péroraison de ce même mémoire, une émotion vraie et que ne défigure aucune emphase.
Une autre péroraison, — celle du célèbre plaidoyer dans l'affaire de la Religieuse, contre la sœur Sainte-Colombe qui,
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quoique morte civilement, se portait héritière d'une grosse fortune, contre deux neveux, — est vraiment éloquente. Il s'y rencontre bien encore des traces de la déclamation traditionnelle, mais elles y sont à peine sensibles, étant excusées par la chaleur du ton, balayées par la véhémence croissante de cette apostrophe réitérée : « Vous voulez succéder ! Il n'est plus temps! :> qu'il prête à la loi, dans une prosopopée hardie et heureuse : « Je ne peux pas devenir complice de la violation que vous projetez des lois dont je suis la source, des lois qui ont pour objet de préserver les biens du siècle de l'envahissement des monastères. Vous voulez succéder! Il n'est plus temps. »
Cet emploi d'une sorte de refrain qui scande les périodes, comme un arrêt sans appel, restera le tour oratoire le plus caractéristique de la manière dialectique de Vergniaud. Il se rencontrait déjà dans les précédents mémoires, et nous le retrouverons, au moins une fois, dans presque tous ses grands discours, au fort de la discussion. La figure de la répétition sera, dans son escrime de tribune, sa manière préférée de charger l'adversaire, pour placer et redoubler les coups qu'il aura savamment amenés. On voit qu'il s'était exercé, dès la première heure, au maniement de cette arme favorite.
C'est dans son plaidoyer pour Pierre Durieux que s'offrent réunies toutes ses qualités d'avocat, y compris cette dialectique pressante et hérissée de traits piquants dont les annales du barreau de Bordeaux ont conservé quelques échantillons. Elles étaient le fruit d'un don naturel cultivé par dix ans de pratique. Telles qu'elles se présentent dans ce plaidoyer, elles caractérisent toute son éloquence, à la veille du jour oîi celle-ci allait se produire à la tribune, avec un si vif et si soudain éclat.
Au cours d'une rixe entre les paysans d'Alassac et les acolytes du seigneur local, ceux-ci avaient fait feu sur ceux-là. De Brives étaient alors accouru un détachement de la garde nationale dont faisait partie le tambour-major
Pierre Durieux, patriote ardent. Indigné à la vue des victimes de la fusillade, Durieux, se serait écrié, « dans le délire de l'humanité » : « C'en est trop! Il faut venger nos frères, il faut raser le château ! » Sur ce propos qu'un euphémisme de son avocat qualifie de « simple indiscrétion de sensibilité », dénonciation, arrestation et procès du tambour-major, coupable de ces « transports d'une sensibilité vraiment expansive,... et que les brigands ne connurent jamais ». Vergniaud plaida pour lui, le 7 février 1791.
Le début de son plaidoyer est tout vibrant d'enthousiasme révolutionnaire, tout frémissant d'appels à « l'humanité ». Sans doute on y peut relever encore quelques accents déclamatoires, mais qui ne détonnent pas trop, même pour nous, dans la chaleur du développement d'un tel sujet. D'ailleurs quand il en vient à l'examen des faits, sa grandiloquence laisse le plus souvent la place à une dialectique serrée, qui n'exclut pas le pathétique. Il a aussi des effets d'ironie par lesquels il détend un peu l'esprit des juges, par exemple celui-ci : « Le sieur Durieux a dit : Noiis sommes tous égaux; Monsieur est Lissac comme moi je suis Durieux. Mais en quoi ce propos est-il donc insultant?... Sommesnous à Athènes ou sous le joug de quelque petit sultan germanique? »
A ces rapides détentes succèdent de longs effets d'un pathétique soutenu, comme dans la vivante narration des faits qui fit éclater les applaudissements. Puis, voulant détruire l'effet des pétitions où on avait dépeint le patriote Durieux comme un brigand digne du dernier supplice, il s'avise d'opposer à cette cruauté calomnieuse l'impunité dont jouissent les anti patriotes qui ont fait bien pis. Il procède par une énumération — aristocrates, prêtres réfractaires, etc. — qui offre une curieuse esquisse de ses futurs discours sur ces mêmes thèmes. Chaque cas, après avoir été vigoureusement caractérisé, est souligné et rattaché au suivant, à l'aide de cette interrogation répétée : Demandez-vous qu'on leur dresse des échafauds? Ainsi liés ils forment un bloc écra-
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sant. L'habileté du procédé ne dut pas nuire à sa puissance.
La péroraison qui conclut contre une nouvelle enquête est majestueuse autant que chaleureuse. C'est de l'autorité de l'Assemblée Nationale que découlent et se précipitent les arguments, plus politiques et philosophiques que juridiques, à l'adresse des magistrats-citoyens. Sommes-nous au prétoire ou au club? En vérité, l'avocat est devenu tribun : « Mais fût-il vrai que vous eussiez ce droit, existât-il encore quelques nuages sur l'innocence du sieur Durieux, je vous dirais : l'Assemblée Nationale a éteint toutes les procédures commencées pour l'incendie des barrières de Paris, pour les troubles qui ont agité les départements du Morbihan et du Var, et pour la désastreuse affaire de Nancy; que les principes qui ont dirigé sa justice, tempèrent aussi la sévérité de la vôtre.,.. Magistrats citoyens, vous le savez, la raison des nations comme celle des individus, n'est qu'une faible étincelle de la raison divine. Les passions les plus nobles ont leur ivresse; celle de la liberté a aussi la sienne, qui peut conduire à des égarements instantanés. Les grandes révolutions des empires impriment aux peuples des mouvements tumultueux dont la sagesse des hommes ne saurait régler l'oscillation terrible. »
On voit assez par ces citations combien Vergniaud était mûr pour la tribune révolutionnaire. Il en parlait déjà le langage avec la véhémence et l'ampleur à la mode, où perçait aussi l'accent d'une éloquence très personnelle, en son pathétique.
Ce fut donc une bonne école pour son talent que le barreau de Bordeaux, en dépit de ses usages, y compris celui de lire les plaido3'ers. Cet « usage des avocats du Parlement de Bordeaux >/, — que signale notamment et apprécie Hérault de Séchelles, en son opuscule posthume sur l'art de la parole, — y était si bien établi qu'il y durera jusqu'au milieu du dernier siècle. Nous tenons d'un des vétérans du barreau bordelais que le premier qui y dérogea fut Dufaure. Il avait été maintenu par la crainte de « patauger }?, comme dit Hérault de Séchelles, outre qu'on aurait cru manquer
de déférence envers le tribunal, en risquant une improvisation, au cours de la plaidoirie proprement dite. L'usage avait du bon et, en considérant l'éloquence de Vergniaud, dans son plaidoyer pour Durieux, on peut répéter avec l'orateur romain, dont les traités techniques étaient en belle et large place dans sa bibliothèque : « La plume, voilà le meilleur ouvrier et le souverain maître d'éloquence. >>
Mais la rédaction ne fut pas le seul exercice par lequel il cultiva son don de parole. Au barreau de Bordeaux, comme dans tous les autres, l'improvisation avait forcément sa place dans les répliques. Son historien nous est témoin qu'elle s'y donnait alors carrière et très brillamment. On a beau, en effet, avoir cherché, dans le cabinet, à prévoir les arguments de l'adversaire, il en surgit couramment d'imprévus, à l'audience, et qui obligent à parer et à riposter, séance tenante. Là est la pierre de touche pour le talent de l'avocat ; c'est là que les connaisseurs attendent l'orateur judiciaire, comme les autres. Il n'est donc pas douteux que Vergniaud, en qui la vocation oratoire s'était révélée justement par l'improvisation, — et que nous verrons y exceller autant et plus que Barnave, Cazalès ou l'abbé Maury, — s'y était entraîné de longue main, grâce à ces tournois de parole vivante, où les passes d'armes ne devaient être ni un spectacle stérile, ni un vain jeu, en face de modèles ou d'adversaires comme ceux qu'il y rencontrait. Ce fut d'abord, vers ses débuts, etjusqu'en 1784, le grave et élégant Romain Desèze, le grand ami de Dupaty, — qui donnait le ton et qu'il retrouvera au procès de Louis XVI, — auquel succéderont ses égaux en jeunesse et rivaux en talent, dont les deux derniers allaient être ses frères d'armes dans les luttes politiques, le chaleureux et entraînant Devigne, le précis et disert logicien Gensonné, son collaborateur dans l'affaire de la Religieuse^ surtout l'ardent et avisé Guadet, prestigieux improvisateur et rude jouteur, le futur « Eschine de la Gironde ».
Mais tout le temps de Vergniaud n'était pas pris par son
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cabinet d'avocat, tant s'en faut. Dans la magistrature et au barreau de Bordeaux, on se piquait, en ce temps-là plus qu'en tout autre, de littérature et de bel esprit. On y avait, ainsi que dans toute ville plus ou moins capitale, une de ces académies qui se disaient ambitieusement tilles de l'Académie française, — comme celle à laquelle Voltaire riposta : « Oui, une fille bien sage, qui n'a jamais fait parler d'elle », Celle de Bordeaux s'élargira, vers 1783, ^. comme à Paris », en « un Musée, espèce d'Académie ». On pense si Dupaty en était et, à sa suite, son secrétaire qui comptait « y faire de bonnes connaissances ».
D'ailleurs la muse de ce dernier n'était pas entrée au Musée pour y rester inactive, et sur l'article des petits vers il n'était pas plus en reste avec son patron qu'avec les autres Miiséens.
Dès l'année même de la fondation de leur société, le Mercure de France avait inséré, à la date du 14 septembre 1782, en tête de Pièces fugitives en vers et en prose, une galante Epitre aux astronomes, signée de « M. Vergniaud, avocat au Parlement de Bordeaux », C'était une variation sur un thème suranné — déjà fatigué au temps de Voiture et du sonnet d'Uranie, — celui de l'amante éclipsant les astres, y compris celui du jour. Notre avocatpoète y faisait montre d'esprit dans la facilité et de grâce dans la préciosité. Elle débutait ainsi :
Messieurs les amants d'Uranie, Le ciel brille, l'air est serein :
Par deux astres nouveaux la nuit est embellie; Dépéchez-vous, lorgnette en main, Pénétrons sous ce vert feuillage, Aux vieux observateurs laissons le firmament. Vous savez bien qu'Amour place le plus souvent Sur du gazon, dans le bois d'un bocage, L'observatoire d'un amant.
Notre avocat-poète cultivait aussi la satire, à l'occasion, comme son ami Ducos. Ainsi la politique ayant divisé la
société du Musée qui avait d'abord pris pour devise : ^i Liberté, Égalité », les uns firent scission en déclarant que les « Muses étaient tombées en aristocratie », les autres ripostèrent en vers, comparant les dissidents à des fourmis qui tentaient de déraciner le chêne séculaire, à savoir la monarchie. Vergniaud qui était des premiers, bien entendu, contre-riposta par une épigramme dont il aiguisait ainsi la queue :
Quant au chêne, vivez tranquille, On n'ira point déraciner Cet arbre qui vous est utile, Ne fût-ce que pour le dîner.
Tout gros qu'il fût, le trait porta et les rieurs furent du côté de l'auteur et de ses amis, Guadet, Gensonné, etc.
Une autre de ses « poésies fugitives », les Adieux aux bois et aux ruisseaux, fit beaucoup de bruit, dans les milieux littéraires de Bordeaux. Nous voyons même qu'elle lui était demandée, devant qu'elle fût achevée, si jamais elle l'a été, par un de ses collègues du barreau et confrères du Musée. C'est celle qu'il avait composée, chez ses amis les Desèze, à Eyrand, et que ceux-ci, au dire de Chauvot, « déchirèrent en 1792, dans un moment de juste indignation », singulièrement rétroactive. Nous avons retrouvé ces pauvres vers qui n'en pouvaient mais, dans une copie autographe, à la bibliothèque de Bordeaux, avec le billet d'envoi, en date du 26 août 1788. Ce billet est piquant, quoique maniéré, à l'ordinaire. Il renferme notamment une énigmatique, mais curieuse allusion aux « affaires de cœur » de l'auteur. Celles-ci lui auraient alors fait rompre « tout commerce avec son esprit », — du moins à l'en croire — et si ce n'est pas là une attitude entre poètes Muséens se donnant des Iris en l'air. La pièce est, en son épicurisme affecté, d'un tour agréable. Il y a au moins un bon vers et qui caractérisait si heureusement l'humeur volontiers contemplative de l'auteur qu'il resta dans la
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mémoire des amateurs bordelais. 11 sera répété par tous ses biographes, mais altéré et allongé de deux pieds, pour atteindre à la majesté de l'alexandrin :
Regarder l'eau couler quel plaisir admirable!
Or notre rimeur avait écrit, en un simple décasyllabe trotte-menu :
Voir l'eau couler quel plaisir délectable !
Ainsi Vergniaud, — comme Robespierre d'ailleurs, vers la même date — , ne donnait pas tort à son maître Voltaire qui avait écrit et qui répétait à Dupaty : « Tous les hommes éloquents ont commencé par faire des vers. Cicéron et César en tirent avant d'être consuls. /> Ceux du « Cicéron de Bordeaux /> valaient bien ceux du Cicéron de Rome, à tout prendre.
Poussa-t-il plus loin ces distractions littéraires et eut-il de plus hautes ambitions d'auteur, celle du théâtre par exemple? Certains documents soulèvent la question, sans la résoudre. Nous les rencontrons dans le catalogue de ses papiers de la rue du Hâ, retrouvés à Bordeaux en 1872, et si fâcheusement égarés depuis. On y trouvait notamment des allusions à « un enfant malheureux » entre Thalie et la Chicane, et le canevas de deux comédies et d'un opéracomique, sans nom d'auteur.
En tout cas, si Vergniaud ne fit pas de pièce de théâtre, il en jouait. La théâtromanie sévissait alors, de Paris au fond des provinces : ^r La fureur incroyable déjouer la comédie, écrivait Bachaumont en 1770, gagne journellement et, malgré le ridicule dont l'immortel auteur de la Métromanie a couvert tous les histrions bourgeois, il n'est point de procureur qui, dans sa bastide, ne veuille avoir des tréteaux et une troupe. >/ A Bordeaux, dans « ses salons », M. Lemesle était de ceux-là et Vergniaud fut de sa troupe, avec son ami « le petit Ducos », qui, pour être réputé « l'oracle de la
Bourse », n'en était pas moins un mordant coupletier, à l'occasion.
Fut-il romancier, comme le veut une tradition limousine ? En considérant ses absorbantes occupations vers la date de 1782 où parurent les Amants Républicains, et surtout le style de ce fastidieux et symbolique roman par lettres, il nous paraît y avoir été aussi étranger qu'à cette banale Belle Fermière dont la beauté et le souple talent de son auteur et interprète, Julie Candeille, feront le principal mérite et tout le succès.
Mais il ne jouissait pas seulement de la réputation méritée de bel esprit, ayant la rime facile, avec le sel d'un épicurismc de bon aloi. Il avait aussi celle de posséder de 1' « érudition », comme en témoignent elles-mêmes, en leurs allusions ironiques, les polémiques soulevées dans la presse bordelaise par la querelle des Muséens.
Le fait est qu'il s'était constitué une bibliothèque d'humaniste et qui lit. On en peut juger curieusement par une liste qui nous en reste, tout incomplète qu'elle soit. Le rayon des ouvrages professionnels, très bien garni, contenait, à côté des instruments de plaidoirie, des modèles pour les plaidoyers, tels que le recueil de ceux d'Expilly et du défenseur des Calas, Loyseau de Mauléon. Dans le coin des auteurs graves, il y avait quelques historiens et même un historien de l'art, Winkelmann. A côté de l'histoire du passé, le souci de celle du présent, des actualités politiques et polémiques, avait amené là le Catéchisme du curé Meslier qui y voisinait avec les Lettres de Mirabeau à ses commettants, et aussi avec une liste tentatrice des Députés à V Assemblée Nationale. Quant à la littérature proprement dite, elle était représentée par un nombre respectable de classiques grecs, latins et français. Riches en littérature légère étaient les tablettes spéciales. Outre ses outils d'écrivain et de rimeur, — tels que les Poétiques de d'Olivet et de Marmontel, — il y avait groupé, pour s'en inspirer, Parny, Dorât, Bertin, Florian, puis, pour des distractions
L'AVOCAT ET LE BEL ESPRIT encore plus légères, les Liaisons dangereuses, le Paysan peri'erti, Zélis au bain de Masson de Pazay, et, tout au fond de son enfer, VErrotika Biblion. Notons, au passao-e un petit rayon d'auteurs étrangers où la prédominance des Italiens, dans leur texte original, invite à conjecturer qu'il l'entendait. Enfin, brochant sur le tout, pour philosopher à loisir — et aussi pour rêver, mais peu, car ainsi qu'il le dit dans ses Adieux,
Le trop rêver n'est point philosopher,
— s'offrait toute une collection de textes ou d'extraits de penseurs suggestifs, depuis Platon, Montaigne et Pascal, jusqu'à ce Delisle de SiUles qui était un de ses auteurs préférés, du moins au dire de Nodier.
Tels étaient les principaux de ces cinq ou six cents « bouquins » auxquels nous l'avons vu <' revenir non pas sans regrets, mais du moins sans murmure », après les plus séduisantes villégiatures chez les riches clients ou amis. Par leur qualité et même par leur quantité, ils devaient suffire à alimenter les curiosités et à charmer les goûts du lettré qui doublait en lui l'avocat et inspirera si souvent l'orateur, comme ceux du bel esprit qui les délassait et affinait l'un et l'autre.
Cependant l'accroissement de sa clientèle l'avait amené vers la fin de 1788, à quitter son petit cabinet garni de la bruyante et populaire rue Sainte-Catherine, pour s'installer tout près du Palais, dans la solennelle rue du Hâ, au numéro 44, — présentement numéro 41, — où les almanachs locaux nous le montrent à demeure, à partir de 1789. Il écrivait, en décembre 1788 : « Mon logement est très joli pour un garçon ». Nous pouvons en juger par le mobilier dont l'inventaire vient de se retrouver. « Je n'y couche que depuis avant-hier », écrit-il à Alluaud le 20 décembre 1788; mais avec quelle joie bourgeoise après tant de gîtes plus ou moins garnis et d'installations de fortune! On se l'imagine, au ton de ses lettres, à cette date.
TBRGXiAUD»
Dormir dans son lit « à double matelas, avec couette de plume », bien bassiné par « le chauffe-lit »; au lever, aussi tardif que possible, car on n'est rien moins que matinal, livrer au fer du Figaro local, dans son cabinet de toilette spacieux, la chevelure dont on est fier et en mirer le pli godronné, à la Mirabeau, dans sa grande glace, en faisant jabot; manier, sous la claire lumière des deux fenêtres, ses chers « bouquins », bien rangés sur les tablettes de la bibliothèque et aussi les dossiers classés à l'aise dans la vaste armoire ; se carrer, aux heures creuses, dans le fauteuil d'angle, « en paille de couleur, avec le tour du dossier en cuir rouge », en rêvant à l'avenir plus riant, dans le gazouillis de ses oiseaux; recevoir gaîment les amis assidus, le petit Ducos, les Fonfrède et autres compagnons Muséens, voire le précepteur Reinhart, frais émoulu de l'Université de Tubingue, pour leur offrir le thé dans le service en porcelaine à son chiffre, venu sans doute en droite ligne de la fabrique du beau-frère, — sans compter la clientèle intermittente et aussi les bonnes fortunes qui manquent moins et occupent fort, à en juger par certaines indiscrétions de secrétaire et par certaines confidences plus discrètes entre poètes du cru, — tel était apparemment son train de vie, là, durant les trois dernières années de son séjour à Bordeaux, entre les affaires du Palais, les distractions des compagnies littéraires et la fièvre croissante des sociétés politiques.