‹ Vergniaud, le drame des GirondinsChapitre 6 sur 41 · DE LA BARRE A LA TRIBUNE VOIES ET MOYENS · texte numérisé non relu

DE LA BARRE A LA TRIBUNE VOIES ET MOYENS

VERS L\ POLITIQUE |, DANS LA GARDE NATIONALE ET AU CLUB I| AVANT ET APRÈS VARENNES i| DU CONSEIL GÉNÉRAL A LA DÉPUTATION II LES GIRONDINS DANS LE COCHE || UN DÉPUTÉ DE

L AGE d'or.

ALGRÉ les succès de Vcrgniaud à la barre, il y avait, dans son cabinet, disette d'honoraires. Il faut croire que François Alluaud n'avait pas relu de près les lettres de son oncle, quand il écrivait : ^ A dater de cette époque, — 13 avril 1782, date de sa première affaire, — il se suffit à lui-même.» Il n'en fut rien, ainsi qu'en témoignent de reste, et longtemps après cette date, nombre de ses lettres au beau-frère. Si l'avocat avait cru, vers la fin de 1788, devoir faire façade, comme nous l'avons vu, en proportion de ses succès à la barre, ce n'était pas tout à fait en proportion de sa bourse. De son « nouvel hôtel » il écrivait à Alluaud : « Vous qui connaissez mes fonds, vous imaginez bien que je ne l'ai pas meublé pour m'endetter, mais la Providence et puis le travail y pourvoiront. » Le travail ne manqua pas, sans doute, mais la Providence avait d'autres vues sur Vergniaud. Son calcul du 20 décembre 1788, d'être, <'' dans deux ans, pleinement au-dessus de ses affaires, s'il ne survient pas de nouveaux troubles, » fut un pot-au-lait. On sait s'il survint alors de nouveaux troubles et lesquels ! Aussi deux lettres de mai 1790 nous le montrent dans une

position si pénible qu'il peut à peine « se livrer au peu de travail que lui fournit le Palais », et qu'il recourt aux usuriers.

Cependant sa popularité croissante lui réservait des compensations. Les confidences sur sa gêne matérielle et sur ses espérances politiques qui se côtoyaient alors, dans le cours de sa correspondance, s'offrent curieusement à leur confluent, dans ce billet du 19 mai 1790 : «J'ai eu recours,

mon cher frère, à un usurier pour payer mes billets On

a commencé ici les élections pour le Département : je crois que je suis nommé. » Il l'était, en effet. La politique tenait sa proie : dans moins de quatre ans, elle lui aura pris la vie, en le payant de gloire.

Mais il est intéressant de voir d'abord comment elle l'amena au mandat de député, puis le haussa à la tribune où il devait succéder à Mirabeau.

De certains succès à la barre qui avaient fait du « bruit en ville », une certaine popularité lui était venue. L'affaire Duricux, pour laquelle il avait été choisi par les Amis de la Constitution de Brives, avait porté cette popularité à son comble. Après un tel procès et un si retentissant triomphe, qui lui assuraient l'appui des sociétés populaires, il se trouvait tout désigné aux suffrages des électeurs. C'était en effet une de ces causes politiques qui ont toujours et naturellement servi de tremplin — depuis le procès de Roscius jusqu'à l'affaire Baudin — aux avocats avides de bondir de la barre à la tribune. Tel était bien le cas de celui de Durieux, ainsi qu'on l'a vu.

En attendant, sa popularité se manifesta d'abord aux élections des gradés dans la garde nationale, « cette armée de l'humanité » comme il l'appelait à la barre. Il y fut élu d'emblée capitaine, dès juillet 1789, témoin ce billet : « Ce n'est plus un avocat qui vous écrit, mon cher frère, c'est un capitaine d'infanterie. Ce n'est pas seulement un homme de robe en cheveux longs, c'est un homme portant la cocarde et l'épée. » Il constate que, grâce

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aux bonnes nouvelles venues de Paris, le spectacle de la milice qui vient de se former « semble plutôt annoncer une fête qu'une guerre ». Dans cette fête, son ami Fonfrède aîné avait joué le rôle d'organisateur, et en émule de Camille Desmoulins. Du haut d'une échelle de jardinier qui, dans le jardin publie de Bordeaux, constituait la tribune aux harangues, — comme à Paris les chaises du Palais-Royal, — au milieu d'une foule de trente mille manifestiuits, il avait péroré sur ce sujet passionnant, et son plan avait été mis à exécution.

C'est une grande perte de temps, observait notre capitaine-avocat, « une grêle sur la moisson »; mais l'importiince des événements publics l'amenait à cette conclusion patriotique et philosophique : « Il faudra se consoler par le bonheur général des malheurs particuliers ». Au reste, il prendra son service au sérieux et se montrera des plus assidus au corps de garde et aux patrouilles.

A l'honneur du galon électif allaient naturellement succéder les mandats de même nature. Pour arriver à la députation il avait d'ailleurs pris le raccourci ordinaire, celui des sociétés politiques. Il y fréquentait, à son heure, comme dans les sociétés littéraires : « Nous avons ici formé une société appelée la Société des Amis de la Révolution; elle est très intéressante », écrit-il, en mai 1790, à Alluaud — qu'il y affiliait d'ailleurs comme membre correspondant, le 5 juin de la même année. De fait, cette société, à l'exemple des autres filiales des Jacobins de Paris, s'appelait comme celle-ci : Société des Amis de la Constitution, — et non de la Révolution, comme écrit Vergniaud par suite d'un lapsus qui prouve combien il identifiait facilement les deux choses. Elle était en effet « très intéressante » et reste telle pour nous, car elle ne fut rien de moins que son berceau politique.

Elle avait été fondée, le 16 avril 1790, par une trentaine de patriotes, sur l'initiative de Ducos qui invoquera cette preuve, entre autres, de son républicanisme de la veille, devant le Tribunal révolutionnaire. Elle était fort active,

car elle se réunissait d'abord tous les deux jours, et à l'ancien couvent des Jacobins, suivant ainsi, jusque dans le lieu choisi pour ses séances, l'exemple de la maison-mère. Mais elle se gardera bien de pousser jusqu'au bout la ressemblance, en s'associant à l'évolution politique des Jacobins ]de Paris. Elle se défendra même si vivement de partao;er I leurs sentiments à l'endroit de Marat et de Robespierre que, dès décembre 1792, elle décidera l'exclusion immédiate de tout membre qui essaierait de justifier l'un ou l'autre. Ses registres ne montrent pas Vergniaud très assidu aux séances et on n'y voit pas trace de son action dans les comités. Néanmoins ils témoignent que son rôle, pour être intermittent, n'en fut pas moins très important. 11 avait été un des trente fondateurs de la société, y exerça les fonctions de secrétaire du 19 mai au 20 juillet 1790, et deux fois celles de président, du 25 septembre au 22 octobre 1790 et du 19 mars au 17 avril 1791. Un historien de Bordeaux, le mordant chroniqueur Bernadau, malgré les critiques qu'il ne lui ménage pas, 1'}^ trouve « honnête et éloquent j>. En somme, il déploya au club de l'activité, à défaut d'assiduité, à côté de ses futurs collègues à la députation, Guadet, Gensonné, Grangeneuve. Ce dernier et Boyer-Fonfrède seront d'ailleurs, à la Convention, les correspondants ordinaires des Jacobins de Bordeaux.

Mais c'est Vergniaud qui, dès le début, avait été chargé par eux de rédiger l'Adresse à nos concitoyens dont ils décidèrent l'impression, le 21 mai 1790, pour l'envoi aux municipalités de la Gironde et l'hommage à l'Assemblée nationale. Ils y joignaient, le 12 juin, une adresse où leur but était ainsi défini, en substance : « Se pénétrer de la sagesse des décrets de l'Assemblée nationale et consacrer toutes leurs forces au désir de propager l'esprit de la Révolution». Dans V Adresse à nos concitoyens, Vergniaud, qui avait tenu la plume, exprimait en ces termes leurs sentiments et sans doute aussi les siens sur le roi : « Bénissons le ciel de nous avoir donné un chef qui a reconnu ces grandes

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vérités et qui, au lieu de se tromper ou de nous tromper, comme auraient fait ses prédécesseurs, en nous promettant des réformes qui ne s'effectueraient jamais, s'est mis luimême dans l'heureuse impuissance de faire le mal. Bénissons Louis XVI d'avoir reconnu que le pouvoir des rois émane de la volonté des peuples, et que vingt-quatre millions d'hommes ne doivent pas être soumis aux erreurs ou aux caprices d'un seul. Bénissons-le, etc. » Évidemment ce bénissons réitéré n'est pas la plus heureuse de ses répétitions coutumièrcs. Mais mérite-t-il les railleries qu'il lui a attirées, sans qu'on ait pris garde à la fine ironie qui en tempère l'élan officiel? Ces effusions qui étaient alors de style, en de pareilles manifestations, prouvent simplement qu'en mai 1790, Vergniaud était royaliste constitutionnel, comme le fut à peu près tout le monde à la Constituante, comme Robespierre notamment. Il le sera même moins longtemps que ce dernier.

Dès le 9 juillet, sur le coup de la nouvelle de la fuite à Varennes, il montait à la tribune des Jacobins de Bordeaux et y portait une déclaration anti-royaliste. Il y concluait, d'après le procès-verbal, à ce qu'il fiît fait une adresse de confiance à l'Assemblée nationale, en émettant les vœux suivants ; le Roi doit être envoyé devant la Haute-Cour et « si, par les résultats de la procédure, il est trouvé coupable, la Nation doit être consultée sur sa destitution ». Il formulait cette opinion, malgré un discours prononcé en sens contraire par son ami Ducos qui proposait, dès lors, une Convention nationale.

Ainsi les sentiments royalistes de Vergniaud, très conditionnels, n'étaient pas de nature à résister à une rupture du pacte entre le Roi et la Nation. Or, il voyait ce pacte rompu du fait de cette fuite qui, à Paris, avait « consterné tous les bons citoyens », — du moins à en croire la lettre écrite, dès le 22 juin, par le député Victor Desèze, aux administrateurs de la Gironde. Vergniaud, qui en faisait partie, n'avait pas été jeté dans la consternation, tant s'en faut. Il avait accueilli

la nouvelle avec un sang-froid dont témoigne ce passage d'une lettre écrite au beau-frère, après la double secousse du prétendu « enlèvement >/ du Roi et de son arrestation : « La nouvelle de l'évasion du Roi n'a pas troublé notre tranquillité. On a pris seulement toutes les mesures de prudence ; on s'est emparé de tous les fonds. Nous avons appris cette nuit, par un courier extraordinaire, l'arrestation du Roi. » Certes, ni cette tranquillité devant les coups de théâtre du drame de Varennes, ni cette promptitude à proposer des sanctions si vigoureuses, n'étaient le fait d'un royaliste bien pénétré des sentiments qu'il exprimait, — non sans de spirituelles réserves, — un mois auparavant, au nom de ses collègues, les Jacobins de Bordeaux.

Au reste, cette société, constituée pour « propager l'esprit de la Révolution », comptait bien ne faire cette propagande qu'avec une prudente hardiesse, en ménageant toutes les transitions opportunes. Ainsi, quand des évêques constitutionnels, — suivant une tactique qui fut à peu près générale dans le nouveau clergé, à l'égard des sociétés populaires, — demandèrent à celle-ci de venir fraterniser en séance, un bel accueil leur fut réservé. Le 3 avril 1791 Vergniaud présidant la réunion à laquelle furent admis, parmi force applaudissements, les évêques de Bordeaux, Dax, Saintes, Auch et Périgucux, les haranguera en ces termes, aussi solennels qu'optimistes : « Pontifes révérés, vous serez, dans les fastes de l'histoire, un triple objet de reconnaissance. La religion vous devra le retour à sa dignité primitive, la France l'afifermissement de sa Constitution, et l'univers le triomphe de la liberté. »

Vergniaud avait encore pris la parole, dans une séance solennelle des Amis de la Constitution, pour prononcer l'éloge de Mirabeau, le 17 avril, c'est-à-dire quinze jours après la mort du grand orateur dont la France entière avait pris le deuil, — en attendant de le voir « dépanthéoniser », par décret.

Ce panégyrique méritait en somme la louange et l'accueil

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chaleureux dont témoigne le registre de la société, bien plus que la critique du journaliste Bernadau qui n'y voit que « de l'emphase et point d'idée ». Quoique son auteur eût été « pressé par le temps :«►, — ayant eu, tout compte fait, à peine plus d'une semaine pour le composer, — il paraît plein, judicieux et d'un style digne du sujet, si l'on tient compte des circonstiinces qui en dictaient le ton et de l'admiration alors sans réserve qui produisait certaines illusions sur le défunt. Sans doute Vergniaud s'y montre la dupe, comme la plupart de ses contemporains, à cette date, de quelques erreurs de perspective sur Mirabeau révolutionnaire, mais il démêle très bien en lui les dons de l'homme d'État, l'étendue du savoir et la sagesse des vues.

Au reste il se documentiiit, au jour le jour et soigneusement, sur la Révolution en marche, comme s'il eût pressenti le rôle qui l'y attendait. Nous trouvons même des témoins de cette préoccupation, ailleurs que dans sa bibliothèque. Sa correspondance nous le montre attentif à ce qui s'est passé à la seconde assemblée des Notables, à ce qui s'y est dit en faveur du Tiers, et aux sentiments du <( peuple » à cet égard. Cinq lettres qu'il écrit à sa famille, du 24 novembre 1789 au 16 janvier 1790, pendant un séjour à Paris, sont surtout intéressantes à ce point de vue. Il y apparaît tout à fait au courant des questions du jour, avide des nouvelles politiques de la France et de l'étranger, passionné par les débats de la Constituante, enfin observateur avisé des aspects pittoresques de la Révolution.

La plus intéressante pour nous de ces lettres est celle où il conte à Alluaud ce qui «: l'a frappé le plus » dans la tumultueuse séance du 19 décembre 1789, oii a été discuté le rapport du Comité des finances. C'est un compte rendu qui supplée curieusement aux lacunes et à la sécheresse de celui du Moniteur^ comme à celles, à peine moindres, de ce Point du jour auquel il renvoie son beau-frère. Son récit paraît aussi fidèle qu'il est vivant. Les incidents y sont démêlés, et notés avec une verve aux aguets et amusée, — notamment

le défilé des orateurs, depuis M. Camug « qui acrié comme un aveugle », jusqu'à l'abbé Maury dont Vergniaud reconnaît une fois de plus le talent et constate cette fois le succès : « On l'a beaucoup applaudi et il est sûr qu'il a bien parlé». Tout ce spectacle lui inspire sur le rôle du président — qui était ce jour-là Fréteau de Saint-Just — des remarques curieuses et des réflexions réalistes dont il sera à même, deux ans plus tard, de ne vérifier que trop l'exactitude : « C'e.^t un rude métier que celui de président : il faut avoir d'abf-rd un esprit doux et conciliant et, néanmoins, de la fermeté; il faut un poignet infatigable pour agiter sans cesse une cloche qui, comme les huissiers, réclame le silence; il faut accompagner le son de la cloche qu'on ne respecte pas, de celui de la voix et crier de toutes ses forces pour ramener à l'ordre; il faut relire vingt fois l'objet mis en délibération et faire cette lecture à la moitié de la salle, pendant que l'autre moitié étouffe par ses cris la voix du lecteur. »

Il ne manquait plus à Vergniaud qu'un mandat électif pour mettre à profit ces observations. Il en reçut deux, coup sur coup, en récompense de son activité dans la politique locale et de ses paroles et écrits sur la politique générale.

En mai 1790, il était d'abord élu « honorable membre du département de la Gironde » avec deux de ses collègues des Amis de la Constitution et du barreau, Guadet et Sers. Dans cette « administration du département», — au Conseil général, comme nous dirions aujourd'hui, — il marqua son action et son orientation politique, en proposant notamment les mesures suivantes : développer l'instruction dans les campagnes, pour tirer les paysans de cette ignorance qu'il avait déplorée, dans l'affaire Durieux, en y mesurant combien elle était mauvaise conseillère; et relever de moitié le traitement des juges pour les mieux recruter. Contre ceux qui étaient encore d'avis de couvrir du voile traditionnel les abus, en attendant de les pouvoir supprimer, il appuya hardiment le vœu de livrer à la publicité les

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rapports des ministres avec les intendants : il était déjà parlementaire dans l'âme.

Il faisait d'ailleurs tout ce qu'il fallait de plus pour le devenir en réalité. Comme il l'écrit alors et malgré l'état de ses affaires que la Révolution n'arrange guère, car <'^ tout cela ne fait pas bouillir la marmite des avocats », il se sent « entraîné dans un tourbillon irrésistible ». Il y cède donc, se laissant porter par lui au but qui est la députation. En réalité, il aura visé ce but depuis longtemps, quand il l'atteindra, et en voici la preuve.

Dès le 10 juillet 1790, au lendemain de son élection « au Département », il se préoccupait de réaliser la seconde condition de l'éligibilité à la députation, celle du cens, puisqu'il remplissait déjà — et brillamment, comme on a vu — la première, celle d'être garde national. Il s'agissait d'être imposé pour le fameux marc d'argent, sans doute par un report sur le rôle des impositions pa3'ées pour les quatre maisons de Limoges qu'il avait héritées de sa mère : « Tout pauvre que je sois, écrit-il dès lors au cher frère, je voudrais payer assez d'impositions pour me trouver éligible en cas d'événements. Je paie 13 francs à Bordeaux. Veuillez bien veiller à ce que je sois complété pour le marc d'argent, lors de la confection du rôle. ;> On voit donc qu'il ne perdait pas de temps pour être en règle avec la loi, comme avec la chance. Il agissait sagement, car la condition du marc d'argent devait finir par prévaloir, en fait, du moins pour la Législative, malgré d'habiles et éloquentes interventions de Robespierre et un semblant de revision du décret qui l'avait prescrite.

Le beau-frère dut donc veiller à ce qu'il fût « complété » des 41 francs nécessaires pour atteindre les 54 francs du cens exigé, car, quatorze mois plus tard, le 3 septembre 1 791 , il recevait le modeste bulletin de victoire que voici : « Je vous écris, cherf.ère. de l'Assemblée électorale où je suis collé depuis dimanche matin comme scrutateur, métier le plus ennuyeux possible; dix députés sont déjà nommés. En général, je

suis content des élections. Il n'y a que les aristocrates qui en gémissent; c'est vous dire assez qu'elles ne sont pas mauvaises. Je vous en donne une note dans l'ordre qu'elles ont été faites.... Barenncs, Ducos fils, Servière, Vergniaud.... » A la proclamation de son nom, « des applaudissements universels » ont répondu, dit le procès-verbal du 31 août qui ajoute : « M. Vergniaud les a suspendus un instant pour remercier l'Assemblée de la confiance qu'elle venait de lui prouver et pour renouveler le serment de consacrer toutes les facultés de son âme à la défense de la liberté ou de succomber sous ses efforts pour cette sublime cause. » Nous avons fait remarquer que ce mandat ne le prenait pas au dépourvu. Non seulement il s'était préparé matériellement à le recevoir depuis plus d'un an, mais il s'était entraîné moralement à s'en acquitter et même à y « succomber », de manière à mériter « les applaudissements universels » qui saluaient son succès électoral et l'invitaient à remplir l'attente qu'avait excitée son talent. Dans son éloge de Mirabeau, il avait tracé un portrait du législateur de génie, où il se laissait entraîner un peu loin, tout à fait au delà de l'Esprit des lois, par le prosélytisme humanitaire des rationalistes de 89 : « Un législateur ordinaire fait des lois pour

une nation, pour un siècle L'homme de génie embrasse,

dans sa pensée bienfaisante, tous les temps, tous les lieux, tous les hommes. » Il y avait été amené à dire aussi quelle conception il avait du rôle de président d'une grande assemblée délibérante, et ici le portrait idéal forme l'avers de la médaille dont son réalisme avait montré le revers d'après nature, dans sa piquante lettre sur la séance du 19 décembre 1789 : « Il porta au fauteuil du Président une impartialité rigoureuse; il y porta surtout la dignité qui maintient l'ordre; la modération, sans laquelle il n'y a pas de dignité; la fermeté qui réprime les malveillants; cet art des convenances qui ménage toutes les passions ; ce tact heurei x qui subjugue; enfin ce je ne sais quoi que la nature doni.e et qui, seul, peut concilier les égards et l'attention d'une Assem-

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blée nombreuse. » C'était donc une double succession à recueillir : elle l'attendait à Paris.

Un témoignage de Rcinhart, rapporté par Michelet, nous peint au vif la physionomie de la députation de la Gironde dans le coche, — la Turgotine, à seize sous par lieue, — qui l'emmenait de Bordeaux pour siéger dans la capiUile : « En septembre 91, il était venu de Bordeaux à Paris par une voiture publique qui amenait les Girondins. C'étaient les Vergniaud, les Guadet, les Gensonné, les Ducos, les Fonfrède, etc., la fameuse pléiade en qui se personnifia le génie de la nouvelle Assemblée. L'Allemand, fort cultivé, très instruit des choses et des hommes, observait ses compagnons et il en était charmé. C'étaient des hommes pleins d'énergie et de grâce, d'une jeunesse admirable, d'une verve extraordinaire, d'un dévouement sans bornes aux idées. Avec cela, il vit bien vite qu'ils étaient fort ignorants, d'une étrange inexpérience, légers, parleurs et batailleurs, dominés (ce qui diminuait en eux l'invention et l'initiative) par les habitudes du barreau. Et toutefois, le charme était tel qu'il ne se séparera pas d'eux. « Dès lors, disait-il, j'ai pris la France pour patrie, et j'y suis resté. »

Le tableau est vivant, mais l'exacte vérité y appelle quelques retouches.

La mémoire du vieux diplomate fut infidèle au moins sur deux points. Boyer-Fonfrède, qui ne sera d'ailleurs élu qu'à la Convention, était resté à Bordeaux où la correspondance de Mme Ducos nous le montre servant d'intermédiaire entre son beau-frère et les Ainis de la Constitution. Reinhart, le métèque retors et grimpeur, qui devra le commencement de sa haute fortune à la protection des Girondins, n'en était pas à sa première rencontre avec eux, comme le donne à penser le récit dramatisé de Michelet. Non seulement il s'était déjà glissé dans l'intimité de Vergniaud et de Ducos, mais il faisait partie avec eux et leurs amis des Jacobins de Bordeaux.

D'ailleurs ces hommes qui se rendaient au Parlement de la Nation pour y siéger, avec « un dévoûment sans bornes

aux idées », étaient beaucoup moins « ignorants », témoin Vergniaud, qu'il ne plaisait à dire à l'ancien étudiant de Tubingue et qu'il ne l'écrivait peut-être, dans son assidue correspondance avec ses camarades d'université et avec son ami Schiller. Sans doute ils ne prévoyaient guère leur sort, mais sans mériter pour cela d'être taxés, après coup, d'une « étrange inexpérience ». Dans quel drame ils entraient et combien vite sanglant pour eux! Encore deux ans, et trois au moins de ceux qui arrivaient par ce coche, « parleurs et batailleurs », mais « si pleins d'énergie et de grâce », avec tant de « charme », allaient se retrouver dans « le vis-à-vis de maître Sanson », chantant leur Marseillaise de la mort. Cette tribune o\x ils aspiraient de toute la force de leurs généreuses idées, de tout l'essor de leur talent formé, pour les plus éloquents d'entre eux, par « les habitudes du barreau », elle était le marchepied de l'échafaud jacobin. Mais qui l'eût prévu, à cette date, au cœur de l'immense espérance qui traversait la Nation et tendait vers l'idéal tant de jeunes énergies de ses élus?

En arrivant à Paris, Vergniaud et Ducos se logèrent d'abord, pendant trois mois environ, à l'hôtel d'Aligre, dans la rue d'Orléans-Saint-Honoré, — qu'a fait disparaître, en 1888, le percement de la partie inférieure de la rue du Louvre. Le 9 janvier, Mme Ducos félicite son mari de l'appartement qu'ils ont loué, quoiqu'il soit un peu cher, qu'il faille acheter des meubles, et qu'il ne s'y soit pas trouvé de place pour « le sage », l'inévitable Reinhart, — enfin évité. L'aimable femme s'en console, en menaçant gentiment de tenir Vergniaud à la lisière : «Je suis bien aise que Vergniaud demeure avec nous et je me prépare à veiller sur sa conduite, car je suis sûre qu'il en a besoin. » Cet appartement était situé, à deux pas de l'Assemblée, au numéro 5 de la place Vendôme, — dans l'hôtel qui porte aujourd'hui le numéro 12, très certainement. Nous les y retrouverons bientôt et dans des circonstances mémorables.

Quoique Vergniaud eût été jusque-là en camp volant, il

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s'était employé activement à remplir son mandat. Dès le 27 septembre, il assiste à une séance de € l'Assemblée nationale mourante » dont il est un des successeurs, pour le I" du mois, — mission qui « le flatte et l'efifraie », confie-t-il à sa sœur. Il se préparait à la remplir avec des scrupules de conscience dont témoignent notamment les difficultés qu'il fait à son beau-frère pour demander un règlement de comptes à Laporte, l'intendant de la liste civile. Il se dit « tout à la fois enchaîné par la délicatesse et par un décret >. En efifet, la Constituante, à la date du 7 avril 1791» sur la proposition de Robespierre et de Bouche, avait décrété l'interdiction, pour tout membre de l'Assemblée ou des législatures suivantes, de rien recevoir du pouvoir exécutif ou de ses agents, pour soi ou pour d'autres, « pendant quatre ans après la fin de l'exercice de ses fonctions ». Ce n'est pas pour Vergniaud que ce décret sera lettre morte et il pourra s'écrier un jour, à la tribune, qu'il n'a jamais fait placer même un huissier. Du reste, en séance et dans les lieux publics, les députés afifectaient, dès la Constituante, de se tenir à l'écart des ministres. Vaublanc nous est même témoin, dans ses Mémoires, que s'accointer avec eux, en séance, faisait scandale et était « une espèce de crime » dont les collègues vous punissaient couramment par une mise en quarantaine. Vergniaud, dînant avec Dumouriez, ministre depuis la veille, lui déclarera tout net qu'il ne le verra plus, tant que durera son ministère. C'était l'âge héroïque.

Nous allons suivre maintenant Vergniaud dans cette carrière politique où il voulait rester si parfaitement libre à l'égard des gens en place. Il ne nous y apparaîtra guère désormais que dans cette attitude plus ou moins raidie qui s'est imposée de tout temps à l'homme public, même modeste, — celle dont Brutus déjà rappelait là nécessité à Cicéron, quand il lui écrivait, aux heures de défaillance sentimentale : ''< N'oublie pas que tu es en scène! /> Nous savons bien que « Monsieur Vergniaud-Birutus ?>, comme

l'appelleront les journaux royalistes, après le discours sur l'émigration, l'oubliait volontiers, quand il était descendu de la tribune, du « trépied », mais nous ne savons guère comment. L'histoire de sa vie ne sera plus désormais pour nous, et presque jusqu'à sa dernière heure, que celle de son éloquence. Cette histoire se confondra avec celle de' la Révolution jusqu'au début de la Terreur. Elle sera rythmée par les événements publics, découpée comme les péripéties mêmes du grand drame, entraînée, dans leur progression tragique, jusqu'à la crise finale. Nous sommes donc obligé de prendre le recul du spectateur, pour le voir jouer son rôle, sous le masque du protagoniste, dans chacun des actes du drame des Girondins, jusqu'à celui qui sera si abominablement sanglant, quelque belle qu'ait été la tragédie dans une partie du reste.

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