‹ Vergniaud, le drame des GirondinsChapitre 7 sur 41 · CONTRE L'ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

CONTRE L'ÉMIGRATION

AUX JACOBINS ii PREMIÈRES IMPRESSIONS DE SÉANCE ET INTER- VENTIONS DE TRIBUNE i| HONNEURS OBSCURS DES COMMISSIONS || A LA VICE-PRÉSIDENCE \\ UN TOURNOI ORATOIRE \\ VERGNIAUD A LA TRIBUNE H « TR.\ITS DE GÉNIE » ET PRIX DU TOURNOI || LE SUCCESSEUR DE MIRABEAU.

VERGNIAUD et Ducos s'étaient trouvés, dès leur arrivée, en compagnie de nombreux coreligionnaires politiques, Mme Ducos écrit en effet à son mari son plaisir de voir qu'ils ont rencontré de « zélés patriotes qui les consoleront de l'absence de leurs amis ». Il est facile de deviner où ils avaient trouvé ces « zélés patriotes » et que c'était surtout au club des Jacobins.

Vergniaud avait dû s'y rendre, au débotté. Il savait que là foisonnaient les amis de ses amis politiques de Bordeaux : leur nombre qui était déjà de i 102, au 21 décembre 1790, s'élèvera à i 211, au 15 novembre 1791. La société bordelaise àes Amis de la Constitution qui avait été son comité électoral, était une des 406 aftiliées que comptait, au içjuin 1791, « la société métropole ». André Chénier dira bientôt de ces filiales qu'elles forment autour de la France « la chaîne électrique », — celle d'où partiront en effet les commotions plus ou moins salutaires et les étincelles qui mettront le feu aux poudres. Vergniaud fut avec ses callègues Guadet, Gensonné, Jay et Sers, du nombre des 136 nouveaux

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députés qui se firent admettre aux Jacobins, dès le 9 octobre. Ducos, dont le nom manque sur la liste, à cette date, avait dû suivre de près son ami au club de la rue Saint-Honoré, car nous l'y trouverons, en qualité de secrétaire, quand celui-ci en sera le président.

Les séances a3'ant été rendues publiques, à partir du \cndredi 14 octobre, les députés, d'après la Chronique de Paris du 19, accoururent. A en croire un orateur du café de Foy, ils n'auraient pas été moins de 150 à venir là « recevoir leur leçon ». Le fait est qu'ils seront 300 à la recevoir, le 21 octobre, quand elle leur sera adressée par Camille Desmoulins, dans son Discours sur la situation politique de la Nation. Vergniaud dut en applaudir la forme et même le fond, quitte à trouver bientôt que son auteur avait plus de malice que de clairvoyance, et qu'avec tant d'esprit il lui manquait celui de suite. Il n'avait d'ailleurs pas de « leçon » à recevoir du pétulant Camille, non plus que de personne, étant bien décidé à n'en prendre que de ses observations directes sur les hommes et sur les choses. Il se mit donc à observer la nouvelle Assemblée.

Sa correspondance nous montre qu'il la voit telle que les historiens — sans parler des pamphlétaires — et certains de ses collègues, comme Fabre de l'Aude, s'accorderont à la peindre, c'est-à-dire extraordinairement bruyante et encombrée de bavards. Il est vrai qu'à cette turbulence et surtout à ce bavardage on pouvait facilement trouver deux explications, sinon deux excuses : elle était singulièrement jeune et toute farcie d'avocats. Les députés âgés de moins de trente ans — dont soixante ayant moins de vingt-six ans — étaient le plus grand nombre. Quant aux avocats, ils y formaient à eux seuls la majorité, étant environ 400 sur 745 membres. Aussi la sévérité des jugements portés d'abord par Vergniaud sur ses collègues n'est-elle pas sans nuances, comme l'a été depuis celle de certains historiens ou soi-disant tels. Le 10 octobre, il dit bien :« Nous n'avons encore fait que du bruit », mais, le 18, s'il constate qu'on

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n'a « encore rien tait />, il pense, à de certains signes, qu' « avant la fin de la semaine, l'Assemblée aura pris l'aplomb convenable et qu'elle se montrera digne des fonctions qui lui sont confiées». Cinq semaines plus tard, il confirme ainsi cette prévision par l'expérience, l'ayant présidée : € L'Assemblée prend de l'aplomb. Il y a des talents, mais il y a trop de bavards. >^ Enfin, le i" janvier, il remarque la diminution sensible de ce bruit contre lequel il avait protesté, dès le i6 octobre, en adjurant ses collègues <<' de ne pas se fatiguer mutuellement par des cris tumultueux ». Il constate l'accroissement du caractère et de la dignité de l'Assemblée, <' à proportion qu'on approche des grands événements ». Il note aussi le commencement d'une retraite en bon ordre des bavards, de laquelle il donne cette explication un peu dédaigneuse, mais si juste! ''-' Ce ne sont pas les talents qui lui manquent, ce sont des bavards qu'elle a de trop. Heureusement ceux-ci, dont plusieurs ont des intentions pures, commencent à sentir leur impuissance et la nécessité de laisser la tribune à d'autres. » Au reste, il sait très bien que ce sont là les inévitables frottements de départ, dans la machine parlementaire comme dans les autres, car il ajoute : « Ce qui nous est arrivé arriva à l'Assemblée Constituante et, les trois premiers m.ois, elle fit plus de bruit que de besogne. » L'indulgence finale de Vcrgniaud pour ses collègues lui avait été facilitée par l'accueil qu'il en avait reçu. Tout de suite, il avait été mis au premier plan. Dès le 17 octobre, il était élu vice-président et, treize jours après, son premier discours l'avait fait porter à la présidence. Sans doute il n'avait pas dû le premier de ces honneurs à ses observations des 5 et 6 octobre sur « les relations d'égards » que le Corps législatif devait avoir avec le Roi, et où il concluait à la suppression des mots de « sire » et de « majesté » et autres <' qualifications féodales >^ comme celles de « grandeur et d'éminence ». Mais il avait été récompensé de ces déclarations jacobines par les applaudissements de l'Assemblée et des tribunes et par sa nomination dans la députation

chargée d'aller au-devant du Roi. Ce n'était pas non plus son rapport sur les Archives qui lui avait valu d'être ainsi distingué, bien que cette mission, d'après sa correspondance, lui eût coûté un travail de tous les jours ; car il était venu, après vérification, déclarer à la tribune, le 13 octobre, qu'il était plus digne de la commission et de son rapporteur d'adopter franchement le travail de l'archiviste, M. Camus, que de -s: s'approprier son ouvrage ». En vérité, c'était bien l'âge d'or du parlementarisme,

La modestie en était un des fruits, du moins chez Vergniaud, quoi qu'on en ait dit. Voici en effet dans quels termes il annonce à la famille s^ nomination à la vice-présidence : « Je serais plus flatté de mon élévation, si j'avais fait quelque chose pour la mériter; mais je sais que je ne la dois qu'à une espèce de hasard qui dirige les élections, tant qu'on ne se connaît pas. » Vraiment il est ici trop modeste. Sans doute l'absence de vétérans, dans une assemblée toute neuve, abrégeait les noviciats; et la brièveté des fonctions présidentielles ou vice-présidentielles, qui prenaient fin au bout d'une quinzaine, en diminuait l'importance. jMais, — sans être alors la récompense de longues années passées dans les travaux et les honneurs obscurs des commissions ou de succès éclatants à la tribune, — de telles fonctions ne pouvaient pas être l'effet « d'une espèce de hasard ». Il n'y avait qu'une place de vice-président : or Vergniaud nous a décrit lui-même réchauffement et l'ambition des bavards. Les candidats devaient donc être nombreux et ne pas laisser au hasard le soin de les départager. Pour être distingué dans une pareille cohue, au point d'obtenir, le 17 octobre, 102 voix pour la présidence sur 545 votants, contre 302 accordées à l'élu, Ducastel, et pour battre, à l'élection du vice-président, au troisième tour, par 271 voix contre 169, le comte de Vaublanc, un des futurs chefs des 250 indépendants du centre, il fallait bien que Vergniaud eût été précédé de la réputation d'orateur qu'il s'était acquise à Bordeaux. Au reste, nous constaterons par le

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ton de la presse, dès ses débuts, qu'il en était bien ainsi : et puis le spirituel, expansif et sympathique Ducos n'étaitil pas là pour avertir, au besoin, ses collègues de l'éloquence de son ami, au tournant des couloirs et dans les coins des bureaux ?

On savait aussi qu'il s'entendait en affaires et, le l8 octobre, — Brissot aidant, sans doute, — il était nommé le premier, au Comité colonial, par 418 suffrages, alors que le second sur la liste des élus n'en obtenait que 324 et le dernier 74. Pour le coup, la modestie dû représentant de Bordeaux ne pouvait pas insinuer que ce fût là l'effet du hasard. Il donnera lieu d'ailleurs à ses collègues du Comité colonial de s'applaudir de leur choix, par exemple à la lecture de son rapport sur la grosse affaire des créanciers anglais des habitants de l'île de Tabago, — sur laquelle il est bien possible qu'il ait été soufflé par Brissot, auteur d'une brochure sur ce sujet, comme sur tant d'autres. On y retrouve la précision et la dialectique de se?^ mémoires d'avocat, émaillées de traits descriptifs ou d'épigrammes acérées, à l'adresse de ces aigrefins de l'ancien régime qui, « au sein de cette perversité profonde qui a préparé notre révolution », s'agitaient autour des cabiiiets de ministre, en « prenant le fisc pour la patrie 7/.

Il avait fait ses débuts au fauteuil, en présidant, à la place de Ducastel absent, la séailce du 19 octobre. A cette occasion, il avait eu à prononcer deux harangues qui avaient dû attirer l'attention de l'Assemblée sur l'apprenti-président. L'une avait été adressée à une députation dès artistes de Paris demandant que, dans la commission de la distribution des prix de l'Exposition de peintiire, les commissaires académiciens ne fussent pas plus nombreux que les commissaires non académiciens. L'autre avait été une réponse à une députation des marchandes de la Halle venue pour présenter des félicitations aux nouveaux législateurs. L'atticisme de la première de ces allocutions de circonstance, Où perçait le goût d'un atiiateùr instruit, et là galanterie patrio-

tique de la seconde, en sa prestesse adroite, montraient qu'on avait un vice-président tout à fait digne du plein exercice de la fonction et pour lequel il fallait en abréger l'apprentissage. L'éclat de son début allait achever cette démonstration, au cours même de sa vice-présidence, et le faire porter, dès qu'elle prit fin, à la présidence de l'Assemblée, tandis qu'il se plaçait d'emblée à la tête de ses orateurs.

Le premier des grands discours de Vergniaud révéla tout de suite à la nouvelle Assemblée que, de cette vaste et bavarde promotion d'avocats, un orateur d'élite sortait. D'une révélation si soudaine et si éclatante bien rares sont les exemples, dans les annales de l'éloquence parlementaire. Voici les circonstances dans lesquelles elle se produisit.

L'heure de l'indignation publique contre les émigrés était venue avec la seconde émigration. On comptait alors, parmi ^^ les patriotes », autant d'ennemis déclarés des émigrants qu'il y avait de ces soi-disant mnis de la Constitution dont nous avons ^'u foisonner les sociétés. La première émigration, celle « de l'orgueil », dont le comte d'Artois donnait l'exemple dès le i8 juillet 1789, avait provoqué plus de railleries que d'inquiétude. Le public s'était occupé des émigrants à la suite des princes pour en rire, sans trop, ni même assez s'en préoccuper, — comme l'indique curieusement cette roulotte en va-et-vient, dite Coblentz ou VEniigrette, qui faisait fureur vers la fin de l'année 1791 et sera le grand jouet des étrennes, le puzzle de ce temps-là. A en croire Beaumarchais, — toujours à l'affût de la nouveauté et qui, dans une variante du Mai'iage de Figaro^ montrait Brid'oison faisant son entrée en rouleur d'émigrette, — un Français sur cinq roulait « une émigrette. en parlant de la Constitution ». 'k Émigrette et Constitution! s'écriait le burlesque docteur, le beau mélange qu'ils font là! » De fait, ce beau mélange était exactement à l'image de leurs deux principales préoccupations.

Mais la première allait être bientôt aussi grave que la

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seconde, du moin^; aux j'cux des Législateurs. C'est que 1 emigmtion, comme le jeu de VEmigrette, devenait « épidémique >», selon le mot de Dubayet. Ce député fera d'ailleurs remarquera la tribune, le 22 octobre, que l'immensité des Français se rendant par contagion '■< au rendez-\'ous de l'orgueil », étiiit provoquée à « cette fureur vagabonde », beaucoup plus par l'empire de la mode que par le faux point d'honneur. Pour nombre de bourgeois, par exemple, avides de faire les gentilshommes, l'émigration tenait lieu de lettres de noblesse. Mais, cette fois, le mouvement, par son étendue, méritait d'être pris tout à fait au sérieux.

C'est ce qui ressortait notamment d'une proclamation du Roi, en date du 14 octobre, où il se montrait « vivement affecté d'une émigration aussi considérable », et où il observait que « l'esprit de parti qui a causé tous nos malheurs n'est propre qu'à les prolonger ». Dans deux lettres, plus explicites, aux commandants des ports et aux officiers généraux, l'une du 13, l'autre du 14 octobre, il avait encore déploré les émigrations multipliées des officiers, les invitant à rentrer dans leur patrie : '(. C'est là, disait-il, qu'est le poste d'honneur, parce qu'il n'y a de véritable honneur qu'à servir son pa3^s et à défendre les lois. » On ne pouvait être plus correct, plus constitutionnel, mais les nouveaux députés n'entendaient pas se payer de mots, même sortis de la bouche du Roi : c'était par des réalités effectives qu'il fallait con\'aincre leur flamme patriotique. En croyant par des déclarations pareilles amortir et peut-être éviter un débat qu'elle redoutait fort, la Cour ne faisait qu'offrir à l'Assemblée le thème de la discussion et en désigner le terrain. La désertion en masse des officiers, la dislocation alarmante qui en résultait pour les cadres, voilà justement ce qui posait, à l'état aigu, la question de l'émigration devant la Législative. Elle eut à cœur de la résoudre pratiquement.

Il ne s'agissait de rien de moins pour elle, que de faire une nouvelle loi sur la matière et de trouver les mesures effi-

caces que la Constituante avait cherchées, avec plus ou moins de désir de les trouver. Ses membi-es avaient présentes à l'esprit les tergiversations de leurs devanciers sur ce sujet brûlant — et qui devait, en fait, rester à l'ordre du jour de toutes les Assethbléès de là Révôliition. Il fût mis à celui de la Législative par Vefgnîaud. C'est lui qiii, le matiii du 20 octobre 1791, fit ouvrit « le champ clos 2> où il allait triompher.

Le 16 octobre, le ministre de la Guerre, Du Portail, avait adressé uiie lettre à l'Assemblée, en réponse à sa question sur le nombre des emplois d'officiers vacants. A cette date, par l'effet de ce « délire » de démissions, « ou plutôt de désertions >, comme disait le ministre lui-même, il y avait cnvii-on la moitié des vacances à remplir dans la cavalerie et le tiers dans l'infanterie. En fîice de l'attitude des puissàiices étrangères, décidément rrienàçatite, c'était bien là, selon les termes de la lettre officielle, <" lin \'ide effrayant ». Sur cette question des « officiers émigrants », Vergniaudfit greifer celle de l'émigration en général, en demandant que la première fût « traitée avec solennité », afin qile l'on pût '< non pas se fatiguer mutuellement par des cris tùmiiltueux, mais s'éclairer par une discussion approfondie ». Il a\'ait choisi évidemment son terrain de début : il prenait même la précaution d'en faire déterminer l'étendue et d'indiquer le ton à prendre. Son discours devait être déjà fait. La « discussion sur les émigrants » fut fixée au jeudi suivant, 20 octobre.

C'était le premier débat vraiment important, qui s'engaoeait devant la nouvelle Assemblée. Il suscita aussitôt, dû moins sur « la liste de la parole », beaucoup d'orateûfs avides de se produire et qui n'avaient pas encore setiti, comme disait Vergniaud, la nécessité de laisser la tribune à d'autres. Mais leur nombre diminua bientôt à vue d'œil, ainsi qu'il arrive toujours dans les assemblées, près dU moment réfrigérant où vient \'otre tour de parole, et où s'éloigne d'autant plus l'ardeur dont on s'était échauffé, dalls le silence du cabinet, qu'on prend mieux sa mesure par la

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comparaison forcée de ce qu'on voulait dire avec ce qui vient d'être dit par d'autres, plus éloquents. Aussi est-ce à peine si une vingtaine d' ^ opitiants » tint vraiment la tribune, au cours des trois séances que prit la discussion générale. Bien que Fauchet se fût écrie, à la première : « Il semble que l'on ne veuille entendre ici que des endormeurs », trois orateurs éveillèrent la plus vive attention et se mirent hors de pair : ce furent Brissot, Condorcet et Vergniaud.

Brissot, qui parla le premier des trois, avait dressé, avec une lucide précision et des traits assez vifs, même spirituels, « le bilan de situation » de la France vis-à-vis de l'Europe. Sa péroraison avait porté sur la nécessité d'avoir en face de celle-ci une attitude imposante. Visiblement, il méditait, dès lors, sa guerre. L'effet de ce discours — médiocrement composé, fait tout entier pour la péroraison, laquelle était d'ailleurs entraînante, — avait été grand. L'impression en avait été votée à l'unanimité et un des orateurs qui avaient suivi, Gaston, débuta en ces termes : « Après les éclairs de M. Brissot, je ne puis jeter que de faibles étincelles ». îl n'en jeta même qu'une, mais dont Vergniaud fera grand feu, en comparant les émigrés à des pygmées.

Condorcet n'était pas tenu à la modestie de Gaston, en sa double qualité d'académicien et d'encyclopédiste. Il avait donc pris la parole avec autorité, en soutenant « les principes sacrés » contre les « sophismes », pour établir la légitimité de la loi proposée. Il avait été logique et disert, d'une rigueur géométrique, mais un peu froide et lourde, — celle qui agaçait Rivarol et lui suggérait cette méchante h3'-perbole : « Il écrit avec de l'opium sur des feuilles de plomb ». Mais le tout n'avait pas laissé d'être applaudi et l'impression en avait été votée : c'était Condorcet!

Jusque-là, entre Brissot et Condorcet, il y avait eu un défilé assez rapide d'orateurs dont les opinions étaient si opposées sur les mesures à prendre, que l'un d'eux, Roujoux, cherchant le juste milieu, avait eu cette exclamation

plaisante : « L'un vous crie : Aux armes! L'autre vous dit : Do7"tnez! » On attendait un orateur qui fît la lumière et la persuasion. Vergniaud parut à la tribune. Il y succédait à Condorcet. Ce fut dans la séance du matin du 25 octobre.

Point d'exorde apprêté, cette fois : cela était bon pour la barre et pour la province. Mais on est à la tribune de Mirabeau, devant un auditoire tumultueux et rétif, fatigué par les redites des orateurs à la douzaine, agacé par le bourdonnement des innombrables mouches du coche parlementaire. Le député de la Gironde tire d'abord l'attention à lui, par une triple saccade : « Est-il des circonstances dans lesquelles les droits naturels de l'homme puissent permettre à une nation de prendre une mesure quelconque relative aux émigrations? La nation française se trouve-t-elle dans ces circonstances? Si elle s'y trouve, quelles mesures lui convient-il de prendre? » Ces trois questions étant ainsi posées, il se borne à déclarer, en guise d'exorde, que son esprit et son cœur sont d'accord pour y répondre et qu'il espère résoudre par ses réponses ce qu'il appelle -? un grand problème ».

Aussitôt il entre en matière et son discours suit, en trois points dont il annoncera les numéros, en passant de l'un à l'autre, pour soulager l'attention et indiquer le chemin parcouru. L'ensemble est d'une ordonnance stricte et limpide, calculée de manière que la sobriété du cadre fasse ressortir l'éclat du coloris.

Le premier point avait été traité, fatigué par les précédents orateurs. Déjà même, à la Constituante, huit mois auparavant, Merlin avait voulu extraire du Contrat social la preuve que l'émigration n'était pas un droit de l'homme, étant une infraction au pacte social, à quoi Mirabeau avait répliqué que l'homme « ne tient pas par des racines à la terre ». Tous les arguments contradictoires qui, depuis lors et au cours des trois séances antérieures, avaient été tirés de la considération du pacte social, pour ou contre l'émigration, sont condensés par Vergniaud dans son premier

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point. Les renouvelant et les opposant avec force, il les résout en une conclusion contraire au droit d'émigrer. Il se montre là pénétré de l'esprit, comme de la lettre du Contrai social. Les formules mêmes du '< philosophe immortel » reparaissent, fondues dans les siennes, notamment celle-ci : « aliéner une partie de sa liberté pour conserver l'autre »,

— qui est le thème de sa tirade sur le pacte « universellement regardé comme légitime ». 11 insiste vigoureusement sur « la réciprocité d'obligations » de la nation et de l'individu, sur « le devoir sacré », qui en découle, de payer à celle-ci, aux heures de crise, « le tribut de fortune ou de sang qu'elle demande ». Il en conclut que répondre à l'appel de la patrie par une émigration ^^ serait la plus lâche des défections ».

De la hauteur des principes ainsi dressés et mis en lumière, — sans s'attarder avec Brissot à des distinctions où il ne voit, en dernière analyse, que des circonstances aggravantes de <r, la fuite banqueroutière », — il fond sur l'émigré qui a rompu le pacte social. Il entend enfin que, « le remords dans le cœur et la honte sur le front, il devienne à jamais le rebut de tous les peuples ». Puis, remontant aux principes, il en déduit, par une dialectique serrée, que « la liberté absolue n'appartient qu'à l'homme sauvage ». Après cette distinction énergiquement précisée

— entre l'homme de la nature et ce que Jean-Jacques appelait l'homme de Vhomme — il élève le ton. Il insiste sur cette <■<' vérité fondamentale », base de «l'harmonie sociale», dont la méconnaissance donne, il est vrai, à l'homme « l'univers pour patrie », mais en lui ôtant « celle qui l'avait vu naître », « tous les hommes pour concitoyens », mais en l'instruisant à leur manquer de foi.

Il revient alors à ces distinctions aggravantes qu'il n'avait voulu d'abord qu'indiquer. Par une gradation savante oij des conjectures pressantes sur les vrais desseins des émigrés forment les degrés de Vescalier classique, il s'élève au-dessus du f{ champ clos » dan"? lequel il a combattu jusque-là ses

adversaites, et il les appelle dans « une autre arène », Il les prie de répondre, non sur le cas d'une émigration proprement dite, d' « une simple fuite //, mais sur celui des émigrants qui formeraient autour de la patrie « une ceinture de conspirateurs » animés de haine et de fureur, '?: et le fer et la torche à la main ». Arrivé là, à coup de suppositions criantes de vraisemblance, il harcèle de vives apostrophes ses adversaires, « ardents défenseurs des droits de l'homme et de la liberté indéfinie des émigrations » : <' Croient-ils qu'il soit de la justice que la patrie attende, dans une torpeur funeste, les coups qu'on lui préparc?... Pensent-ils qu'elle ne puisse pas traiter en rebelles les enfants ingrats qui aiguisent des poignards pour la déchirer?... L'exercice des droits de l'homme ne serait-il permis qu'aux émigrants ou aux assassins?... »

Les applaudissements éclatent. L'orateur s'est emparé de son auditoire : il l'a enlacé de sa dialectique; il peut l'aiguillonner de son ironie. Il la darde, dès le début du second point, superbe, vengeresse, allant droit au fait contre ces factieux, aussi ridicules qu'insolents, qui décorent leur rassemblement criminel du nom bizarre de << France extérieure », et auront tôt fait de gaspiller « les roubles de la fière Catherine et les millions de la Hollande », dans le désordre de leurs préparatifs et dans le faste de leurs chefs : « Bientôt on verra ces superbes mendiants qui n'ont pu s'acclimater à la terre de l'égalité, expier, dans la honte et dans la misère, les crimes de leur orgueil et tourner des yeux trempés de larmes \ers la patrie qu'ils ont abandonnée ; et quand leur rage, plus forte que leur repentir, les précipiterait les armes à la main sur son territoire, s'ils n'ont pas de soutien chez les puissances étrangères, s'ils sont livrés à leurs propres forces, que seraient-ils si ce n'est de misérables pygmées qui, dans un accès de déliré, se hasarderaient à parodier l'entreprise des Titans contre le ciel? »

Sans doute, des arguments analogues venaient d'être portés à la tribune, par Brissot notamment, mais émoussés

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pîir de§ périphrases, délayés dans des dissertations diplomatiques ou historiques. Nous avons même noté que le quaHficatif de p3'«^mées avait été adressé déjà aux émigrés par Gaston. Mais comme tout cela se mettiiità luire, à étinceler, ramassé et fondu dans le creuset de cette parole ardente ! Une nouvelle salve d'applaudissements éclata qui en témoigne.

Montée à cette hauteur, l'éloquence de Vergniaud s'y soutient jusqu'au bout. Elle plane sur le sujet, à grands coups d'aile. Déjà inspirée par la noble illusion girondine de la guerre de propagande, elle annonce l'inquiétude des rois qui *: frémiraient d'envoyer leurs soldats sur une terre encore brûlante du feu » de la liberté, et qui '< trembleraient qu'un jour de bataille ne t^t de deux armées ennemies un peuple de frères Jif. Elle avertit d'ailleurs que « le ciel est encore assez orageux pour qu'il n'y ait pas une grande légèreté à se croire entièrement à l'abri de la tempête ». Elle crible de traits sarcastiques et indignés ces émigrants qui, dans ^ les cours vagabondes de Worms et de Coblentz », calomnient leur roi et la franchise de son adhésion à la Constitution, en y promenant « leur haine et leur bassesse» et leur ^{ imbécile fatuité »; qui excitent officiers et soldats à déserter et à ^^ voler les caisses et les drapeaux de leurs régiments »; qui s'agitent eu tous sens sur les frontières pour "< attirer en Allemagne les munitions de guerre » et «pomper» le numéraire; qui, à l'intérieur, correspondent « avec des prêtres turbulents et avides partageant leur haine et brûlant, comme eux, du désir de la vengeance »; qui enfin rallient à « cette coalition fatale les hommes sans caractère qui voient toujours la justice du côté de la force». « Ils ont refusé le pardon qu'on leur offrait, s'écrie l'orateur, eh bien! livrons-les aux peines qu'ils ont trop méritées ; rendons-leur enfin haine pour haine ! y/

Mais il restait une objection à vaincre, que Condorcet avait combattue assez chaleureusement et que Brissot avait raillée avec une ironie assez mordante, en ces termes : « Exigerez-vous des preuves judiciaires de ces faits, pour

punir les grands coupables?... Qui ignore qu'un noble ne peut plus rester en France, sans être déshonoré au delà du Rhin?... // Alors, pour emporter cette redoute, dernier refuge des opposants, Vergniaud a recours à l'arme favorite que nous lui connaissons de longue date, à cette figure de la répétition qui lui sert à faire de chacun des arguments qu'elle masse autant de coups de bélier dans le rempart de l'argumentation adverse, y élargissant, à chaque coup, la brèche par où passe finalement en rafale la mitraille oratoire dont parlait Courier et qui balaie tout. L'effet qu'en tire ici Vergniaud n'est pas le plus beau de tant d'autres qui suivront, mais il en est digne : « Ici j'entends une voix qui s'écrie : « Où est la preuve légale des faits que vous avancez? Quand vous la produirez, il sera temps de punir les coupables. » O vous, qui tenez ce langage, que n'étiez-vous dans le Sénat de Rome, lorsque Cicéron dénonça la conjuration de Catilina, vous lui auriez demandé aussi la preuve légale!... Des preuves légales! Vous ignorez donc que telle est la démence de ces nouveaux conjurés, qu'ils tirent même vanité de leurs complots.... Des preuves légales! Ah ! prévenons plutôt les désastres qui pourraient nous les procurer.... Débarrassons la nation de ce bourdonnement d'insectes avides de son sang qui l'inquiètent et la fatiguent, et rendons le calme au peuple! >/

Combien apparaît froide la dialectique, pourtant acérée, d'un Brissot, et combien sèche, malgré sa logique, la démonstration géométrique d'un Condorcet, auprès de cet élan dans l'attaque, de cette grêle de coups dans le corps à corps, de cette ironie attique qui achève la victoire par le rire de triomphe et conquiert l'auditoire, en le charmant, enfin auprès de cette véhémence torrentielle qui creuse un lit à la parole et la précipite avec une force irrésistible! Qu'on se reporte au texte, si l'on veut sentir la distance qui sépare à la tribune la dissertation de l'éloquence, en mesurant la hauteur dont Vergniaud parut dominer le débat et le reste des orateurs.

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Les applaudissements viennent de lui apprendre qu'il a vaincu, d'assaut. Pour profiter de la victoire, il laisse là ses adversaires de tribune. Une fois de plus, il se retourne contre leurs clients et leurs complices du dedans comme du dehors, contre ceux qui <f ne cessent depuis quelque temps de crier que la Révolution est faite, mais qui n'ajoutent pas que des hommes travaillent sourdement à la contre-révolution //\ qui n'ont d'autre but, semble-t-il, que « d'éteindre l'esprit public » et, en recommandant « l'amour pour les lois, redoutent de parler de l'amour pour la liberté >/. Alors, si le danger n'existe plus, « pourquoi ce cordon d'émigrants qui, s'étendant chaque jour, cerne une partie de nos frontières? Qu'on m'explique ces apparitions alternatives de quelques hommes de Coblentzaux Tuileries, et de quelques hommes des Tuileries à Coblentz ! >/ N'auraient-ils « d'autres projets que d'imprégner jusqu'aux murailles du poison de leurs séductions? » Non, non, les précautions à prendre ici ne sont pas inutiles et il va les énumérer, ce qui sera son troisième et dernier point.

Il y est court, incisif, comme il convient en un arrêt, car c'en est un, avec son énumération des sanctions qui s'imposent, afin de donnera l'Europe « un mémorable exemple », contre les trois sortes d'émigrants, — princes et officiers de « la horde nobiliaire » ou simples citoyens, — dont chacune est stigmatisée, au nom de la justice distributive. Il étreint l'Assemblée dans ce formidable dilemme, ^r D'un côté, ce sont les intérêts de quelques rebelles qui regorgent de bienfaits et d'ingratitude, de l'autre, ceux du peuple; il faut opter. D'un côté est la gloire de signaler votre amour pour la patrie par un acte sévère, mais équitable, mais nécessaire, de l'autre la honte de signaler votre insouciemce pour elle par une faiblesse coupable, même aux yeux de la justice ; il faut opter. » Puis, par-dessus la tête des députés, en guise de péroraison, il adresse au Roi ce conseil indirect, légèrement ironique, qui le fera traiter de « Monsieur Vergniaud-Brutus » par l'Ami du roi, mais qui ne sera pas le

dernier sur ce ton : «x On parle de la douleur profonde dont sera pénétré le Roi. Bru tus immola des enfants criminels à sa patrie. Le cœur de Louis XVI ne sera pas mis à une si rude épreuve, mais il est digne du roi d'un peuple libre de se montrer assez grand pour acquérir la gloire de Brutus. »

Quand ont cessé les applaudissements vifs et longs dont témoigne le procès-verbal, Vergniaud ajoute « deux mots » pour terminer « cette longue discussion ». Il tient à protester contre la prétendue inutilité des mesures de répression et contre ceux qui, — comme avaient fait Brissot lui-même et d'autres déjà, dès la Constituante, — avaient cru devoir rappeler l'impuissance des lois de Louis XIV contre l'émigration des protestants. 11 estime que cet exemple est cité avec « irréflexion >/, car ce ne furent pas les peines prononcées contre les émigrants qui les firent sortir dii royaume, mais bien « la violence qu'on ne cessait de faire à leur conscience ». « Or, au lieu de men£).cer de violence les Français aujourd'hui émigrés, la patrie leur tend les bras avec bonté et les recevra comme des enfants dont elle a oublié les égarements. »

Après cette conclusion conciliante, l'orateur, considérant les mesures qui seront en accord avec elle, remarque qu'on a le devoir impérieux de les prendre, dussent-elles ne pas être suivies de succès, et il termine par cette maxime frappée au coin de sa philosophie fataliste, toute stoïcienne : « J'observe que, dans tous les événements, le succès est l'affaire du destin, et vous ne sauriez en être responsables».

Celui de l'orateur fut vif, comme en témoignent la fréquence et la chaleur des applaudissements et les cris de : « l'impression! l'impression!» — laquelle fut votée. Ce qui paraît avoir encore plus frappé l'Assemblée que la sobriété et la force de l'argumentation, c'était le bonheur et l'éclat des images, « les traits de génie », comme dira le journal de Brissot. Le lendemain en effet, le Patriote français constatait d'abord que les trois orateurs de la veille, — à savoir MM. Condorcet, Vergniaud et Pastoret, — n'avaient point démenti « la

UN DEBUT ECLATANT

réputation qui les avait devancés dans la carrière législative » et que « le second avait persuadé presque toute l'Assemblée. » Puis il ajoutait, en se guindant à l'allégorie mythologique, ce qui était alors le dernier effort du style et de l'éloge : « Des idées neuves et bien liées, un style majestueux, plein d'images et de traits de génie distinguent le discours de M. Vergniaud; c'est Junon, c'est la majesté ornée par les Grâces.... » De fait, c'était très éloquent et paraît tel, même à distance.

Voilà quel fut le début, comme orateur politique, du « Cicéron bordelais ». Son coup d'essai était, atout prendre, un coup de maître. Une fois de plus, notre tribune, en son orageuse nouveauté, venait de se parer de beauté. La royauté oratoire de Vergniaud dont l'avènement date de ce discours du 25 octobre, devait durer autant que la Législative, c'est-à-dire jusqu'à la rentrée de Robespierre et à l'apparition de Danton, avec lesquels il la partagera, sans déchoir.

Cinq jours après, ceux qui l'avaient applaudi lui décernaient l'honneur de les présider : c'était le prix du tournoi oratoire dont il venait de sortir vainqueur. Dès lors il avait donné l'impression que traduira un jour cet éloge dénué de simplicité, mais gonflé d'admiration, — dont son collègue Paganel sera l'éditeur responsable, quoiqu'il n'y ait été que pour la première moitié, comme on verra plus loin — : <?; La foudre de Mirabeau se rallumait dans les serres de l'aigle de la Gironde ». Cette double et ambitieuse métaphore dont ce grand phrasier de Thomas, son hôte de jadis, eût été jaloux, fait plus de tort au goût du temps, qu'à la vérité du fait. Oui donc fut le digne successeur de Mirabeau, à la tribune révolutionnaire, sinon Vergniaud? Nous avons entrevu qu'à Bordeaux c'était peut-être déjà son rêve : à Paris, ce sera certainement son destin.

VERGKIAUD

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