‹ Vergniaud, le drame des GirondinsChapitre 8 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

AU FAUTEUIL ET (( EN PETIT COMITÉ

VERGNIAUD PRÉSIDENT |! GENÈSE DU GROUPEMENT GIRONDIN 1| « PETIT COMITÉ 2> CHEZ VERGNIAUD ET « CONCILIABULE » CHEZ VALAZÉ || LE SALON DE M""' DODUN ET BRISSOT |i SUS A DE LESSART || UN MINISTÈRE PARLEMENTAIRE il BRISSOT « LE FAISEUR » ET VERGNIAUD l'IDÉALISTE.

LE 30 octobre 1791 , Vcrgniaud était porté à la présidence de l'Assemblée nationale législative. D'après un article du règlement, copié sur celui de la Constituante, il était élu pour une quinzaine, sans pouvoir être réélu avant une autre quinzaine. Cette brièveté de la fonction présidentielle partait du même esprit de défiance démocratique qui avait inspiré à Lanjuinais et à Blin, — avec l'antipathie contre Mirabeau, — le décret du 7 novembre 1789, déclarant incompatibles le mandat de député et la fonction de ministre. On avait voulu éviter sans doute que le président, en se perpétuant au fauteuil, se fît, parmi ses collègues, une clientèle d'obligés nuisible à l'indépendance de l'Assemblée. On avait craint que celle-ci ne perdît par là en dignité plus que son élu n'aurait pu gagner en expérience et en autorité. La précaution avait du bon.

Quand le résultat du scrutin eut été proclamé par le président sortant, Ducastel, celui-ci, qui aurait pu siéger encore un jour, ayant été nommé le 17 octobre, se hâta

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d'inviter le nouvel élu à venir le décharger d'une fonction dont il ne pouvait plus « soutenir le poids ». Vergniaud monta au fauteuil et, au milieu de vifs applaudissements, embrassa son prédécesseur, — politesse que ne lui rendra pas, le 15 novembre, son propre successeur, Vaublanc. Il s'assit, sans faire de compliment, conformément à la décision prise par l'Assemblée, dès sa troisième séance. Puis il se chargea aussitôt du poids qui excédait les forces de Ducastel et qui allait aussi épuiser les siennes, avant la fin de sa quinzaine. A partir du II, il cessera en effet de présider, par suite sans doute de la fatigue éprouvée à l'orageuse séance de la veille; et il ne reparaîtra au fauteuil que le 15, pour proclamer son successeur. Il était exténué, comme il l'écrivait à Bordeaux, le soir du 14. Quinze jours après, il contiera à son beau-frère qu'il est encore « prodigieusement échauffé 2», que ses yeux, qui « jamais de sa vie n'ont été malades », s'en ressentent, qu'il a été « horriblement fatigué, en quittant le fauteuil » et qu'il a été « plus de huit jours hors d'état de rien faire ».

Il s'était en effet beaucoup dépensé. Il avait d'ailleurs fait montre des qualités essentielles à la fonction. Il avait eu de la fermeté et des adjurations opportunes, en face des gros tumultes. Or, il en avait éclaté de tels presque à chaque séance. Il avait dû rappeler maintes fois l'Assemblée « au calme et à la dignité », même à « la décence », protester contre -r. les conversations particulières et les observations tumultueuses », allant jusqu'à déclarer son « impossibilité de présider », sa « douleur du tumulte », et à conjurer, « au nom de la patrie », qu'on l'écoutât. Il avait eu de la présence d'esprit et même de l'esprit, ce qui ne nuit pas, au fauteuil, si on sait n'en pas abuser. Il avait dirigé les débats, avec autorité, sans distribuer les rappels à l'ordre à l'aveuglette, attentif à les asséner sur les récidivistes de l'interruption, sur « les cinq ou six personnes qui troublent sans cesse l'Assemblée », — ce qui n'empêcha pas un membre rappelé à l'ordre, pour avoir demandé la parole

après la clôture de la discussion, de s'écrier : « C'est un despotisme affreux! »

De fait, Vergniaud, qui était d'une aimable simplicité dans les relations courantes avec ses collègues, prenait, au fauteuil, toute la fermeté requise et s'y montrait, selon le fond de son tempérament, homme d'ordre et d'autorité. Il était évidemment un président à poigne, tel qu'il le fallait, en un pareil lieu et contre les perturbateurs de tout acabit — dont il y avait foison, des banquettes aux tribunes, — surtout contre ceux « qui avilissent le caractère des représentants de la nation » et qu'il appellera hautement : « les plus grands ennemis de la chose publique ». En somme, malgré la fatigue finale, il avait réussi dans l'exercice difficile de la fonction présidentielle, autant que le permettaient l'incommodité de la salle et l'insuffisance du règlement, y suppléant par « ce tact heureux,... ce je ne sais quoi que la nature donne » et qu'il avait loués naguère chez Mirabeau président.

L'autorité qui, dans les assemblées même les plus démocratiques, suit l'exercice de la présidence, vint s'ajouter à celle de son talent oratoire, — lequel croissait d'ailleurs à chacune de ses interventions de tribune, éclatant, s'imposant. Une certaine influence de couloir, mais qu'il ne faut pas exagérer, en était la conséquence naturelle. Le moment est venu de la considérer d'assez près pour en deviner le jeu, avant que l'action publique de l'orateur absorbe toute notre attention par sa continuité sans trêve.

A cet effet, nous interrogerons certains documents, — en partie inédits — qui nous entr'ouvriront précieusement sa demeure. Celle-ci était devenue un centre de réunion pour ses amis politiques, et si important, que le premier ministère Roland y sera fabriqué de toutes pièces. C'est là un fait trop peu connu et dont les circonstances sont de nature, si on les rassemble, à projeter quelque lumière sur la genèse et l'organisation du groupe dit des Girondins, si soigneusement dissimulées par eux qu'elles restent encore obscures.

Lors de leur procès. Chabot déclarera : « Quelques

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semaines après sa présidence aux Jacobins, Jean-Pierre Brissot me dit : Nous nous réunissons en particulier avec Vergniaud, Guadet, Gensonné, Condorcet et autres députés bien intentionnés : vous devriez vous réunir avec nous : nous dînerons ensemble, une fois la semaine, et là nous concerterons une marche à tenir dans l'Assemblée. » Chabot, à l'en croire, aurait décliné cette invitation, en faisant observer qu'on n'était plus au temps de la Constituante dont les éléments disparates '< nécessitaient des meneurs et des menés », qu'on avait maintenant le peuple pour soi et qu'il fallait agir ouvertement. Grangeneuve, chez qui il était en pension et qui lui témoignait « l'atitbction d'un père //, — elle étùt bien placée! — l'aurait même félicité de son refus, en drapant de la belle manière ses collègues de la Gironde qu'il qualifiait <!( d'ambitieux et d'intrigants », avec des preuves à l'appui. Mais c'est Chabot qui le dit et les rapporte : passons. Dans sa réplique, Brissot avouera, sans ambages, qu'en effet, à leur arrivée à Paris, les députés de la Gironde -'< recherchèrent son amitié, à cause de son opinion sur les colonies », et qu'ils convinrent de se voir '<■ trois fois la semaine », avant l'heure de la séance, pour s'entretenir, « dans ces déjeuners, des objets qui allaient se traiter à l'Assemblée », — en ajoutant, par parenthèse, que Gensonné y était fort inexact, vu son éloignement. Celuici habitait en effet au bout du monde, dans le faubourg Picpus, 19, rue Saint-Sébastien. Il confirma d'ailleurs le témoignage de Brissot, en précisant un point fort intéressant, celui du lieu de ces réunions, lequel n'était autre que la demeure de Vergniaud : « Chabot m'a reproché mes fréquentes visites à Vergniaud. Citoyens, quelques patriotes étaient convenus de se réunir, trois fois par semaine, chez Vergniaud, d'y attendre l'heure où l'Assemblée ouvrait ses séances. J'ai assisté à ces réunions; il n'y était question que des objets qui allaient se traiter à l'Assemblée, et Chabot s'est trompé, lorsqu'il a dit que c'était pour faire passer tel ou tel décret que nous nous rassemblions. »

Où eût été le crime? Mais le perfide Chabot voulait établir une confusion entre les causeries politiques du petit cénacle de la place Vendôme, autour du contemplatif Vergniaud, et « les conciliabules nocturnes » de la rue d'Orléans dont l'ardent Valazé était l'âme. C'est en effet au domicile de ce dernier que se réunissaient les militants, — « les conjurés » comme les qualifiait Anaxagoras Chaumette. Leurs conciliabules s'y tenaientd'ordinaire jusqu'à minuit, selon le versatile Real, et «presque journellement», au témoignage du propre neveu de Valazé, des Genettes, qui nous a laissé, — outre ses propos sans bienveillance pour son oncle, rapportés au Tribunal révolutionnaire, — une description de ces « conférences». Valazé s'est d'ailleurs expliqué lui-même là-dessus, en ces termes, dans une curieuse lettre à ses commettants, en date du 26 janvier 1793 : « Il faut que vous sachiez, mes chers concitoyens, qu'effectivement depuis que je demeure rue d'Orléans, où je suis assez grandement logé, un nombre assez considérable de mes collègues se rend régulièrement chez moi, tous les soirs, et ils conviennent tous que si la Convention nationale a quelquefois vaincu les factieux, cela n'est dû qu'à la réunion qui a lieu chez moi. Aussi les malintentionnés la voient-ils du plus mauvais œil; mais quelque chose qu'ils disent, ils ne feront jamais considérer comme ennemis de la patrie ceux qui forment cette réunion. Sachez que nul n'y est admis qu'il n'ait donné des preuves de civisme. Je ne vous enverrai pas la liste, mais Buzot, Salle, Grangeneuve, Barbaroux et bien d'autres de ce genre ne passeront jamais pour ennemis du bien public. » Nous remarquerons au passage que, dans cette énumération, le nom de Vergniaud brille par son absence : nous savons d'ailleurs par Champagneux qu'il « n'y allait presque jamais », non plus que Brissot, Guadet et Gensonné, — sans doute parce que il y régnait une telle « confusion d'idées et de projets », qu'elle fera dire à Roland, plusieurs fois leur témoin, « le parti des honnêtes gens est perdu ».

En tout cas, il résulte des témoignages concordants, sur

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ce point, de Brissot, Gensonné et Chabot, que l'on commença à se réunir, entre « Brissotins » et futurs Girondins, mais en petit comité, dès le début de la Législative, trois fois par semaine, pour causer politique; une fois par semaine au moins pour dîner ou déjeuner ensemble ; et que le tout se passa finalement chez Vergniaud. Mais ce dernier fait ne doit être exact qu'à partir du moment où celui-ci et Ducos, quittant l'hôtel d'Aligre, s'installèrent au numéro 5 de la place Vendôme, c'est-à-dire vers la mi-janvier 1792, comme nous l'apprend une lettre de Mme Ducos.

Leur nouveau domicile était parfaitement situé pour devenir le lieu de réunion des députés amis. Nous voyons en eifet, dans l'almanach du temps, que nombre de ceux-ci étaient logés dans son voisinage, notamment Brissot, rue Grétry, Louvet, quai Voltaire, Guadet, à l'entrée de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, Fauchet, rueduChabanais, etc. Il était contigu, à gauche, à l'un des deux hôtels annexes de l'Assemblée, où siégeaient les grands comités, — notamment celui de la Constitution, au n" 4, le 10 actuel. On pouvait attendre, chez Vergniaud, l'ouverture de la séance jusqu'à la dernière heure, car, de là, il n'y avait guère plus de trois cents mètres à faire pour gagner la salle du Manège par la porte monumentale des Feuillants, rue Saint-Honoré, puis par l'étroite et sale ruelle qui se terminait par le couloir couvert du jardin du cloître. Nous verrons même que cette proximité de sa demeure inspirera à des députés l'idée de venir l'y chercher, vers minuit, dans la nuit tragique du 9 au 10 août 1792, pour présider la Convention. Cet hôtel est celui qui porte aujourd'hui le n° 12, où demeura aussi M.-J. Chénier et où est mort Chopin. Il venait d'être acheté par Claude-Denis Dodun, qualifié, dans l'acte de vente, « administrateur de la Compagnie des Indes », au trésorier de la marine Baudart de Saint-Jame, — lequel s'était ruiné avec sa fameuse « folie » de Neuiily, rivale en faste de celle que le père de Figaro avait naguère campée, en face de la Bastille.

Mme Roland, dans ses mémoires et dans ses lettres, parle, à plusieurs reprises, des réunions des Girondins, chez Vergniaud, notamment dans ce passage : « Des députés de l'Assemblée se rassemblaient souvent en petit comité, place Vendôme, dans la maison où logeait l'un d'eux et chez une femme honnête, opulente, qui pouvait, sans se gêner, leur prêter un appartement commode dont ils étaient libres de se servir, même en son absence. Roland, dont on estimait le bon esprit et l'intégrité, fut invité à s'y rendre; il n'y allait presque point, à raison de la distance. » Était-ce bien à raison de la distance ? Passe encore pour Gensonné qui habitait au fond d'un faubourg, — mais de la rue Guénégaud, vers le n" 12, à la place Vendôme, n° 5, la distance n'était pas assez grande pour être une raison suffisante de ces abstentions de Roland : il y en avait d'autres, plus vraisemblables, notamment le peu de sympathie de sa femme pour Vcrgniaud, que l'on ne voyait d'ailleurs guère dans leur salon. En tout cas, il alla longtemps, sinon souvent, au « petit comité » et même étant ministre. On lit, dans une lettre écrite par lui à Mme Roland, vers le milieu de septembre 1792, et saisie par le Comité de Défense générale, dans la nuit du 31 mars 1793, lors de la trahison de Dumouriez : «Je dînerai chez Mme Dod. (Dodun) ou aux Postes {chez Bosc)... ».

Quelle était donc, au juste, cette Mme Dodun « honnête, opulente » qui prêtait ainsi son salon et oifrait sa table aux amis de Vcrgniaud? L'intérêt de son rôle d'hôtesse des Girondins a éveillé, chez leurs derniers historiens, une curiosité que nous pouvons satisfaire.

Elle avait pour prénoms Louise-Julie. Fille de Laurent Bourgeois, trésorier de la Marine à Lorient, épouse en premières noces de Claude Dodun, elle était riche, en effet. Son contrat de mariage avec son second mari, Jacques Cambr}^, — le celtophile et polygraphe, futur préfet de l'Oise, qu'elle épousera, après divorce, le 6 messidor an V (24 juin 1797), — nous la montre pourvue de « deniers

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PI. i, page 72.

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comptants, immeubles, rentes ou créances ». C'était bien elle qui devait offrir au cénacle des Girondins les déjeuners dont parle Brissot. Le ménage Ducos allait à l'économie, comme nous avons vu, et son chef déclarera formellement, pour sa défense devant le Tribunal révolutionnaire : « Pour les rendez-vous, ils ne se faisaient pas chez moi, mais chez une citoyenne qui logeait dans la même maison ». Quant à Vergniaud, il était toujours trop désargenté pour être l'amphitryon du petit comité, témoin ce passage d'une lettre à son beau-frère, en date du 31 juillet 1792 : «Je vous prie de me rendre un service. Garreau, le boulanger, à qui je fis un billet, l'année dernière, me l'a fait présenter. Je n'ai pas d'argent, car mes anciens cordonniers de Paris m'ont fait des visites. Je les paye chaque mois ici ; avec les loyers échus (ceux des maisons de Limoges à toucher et non ceux à payer par lui^ comme Vécrit Lamartine, à contresens), il y a de quoi le payer. » Ces agapes se passaient même parfois de sa présence, car Mme Roland écrit à Bancal, le 7 juillet 1792 : « Vergniaud sera-t-il chez Mme Dodun ? /y

Au bout du compte, les relations de cette dame avec les Girondins faillirent lui coûter plus cher que ses frais de réception. Elle a un petit dossier aux Archives, où nous voyons qu'elle fut l'objet, de la part du Comité de sûreté générale, d'un ordre de transfert à Sainte-Pélagie, le 17 février 1794, et qu'ayant été arrêtée par les soins du Comité révolutionnaire de Falaise, le 11 juin 1794, elle fut écrouée à la Conciergerie. Nous avions vainement cherché son nom sur les listes des exécutés ou acquittés, quand nous trouvâmes une lettre d'elle, en date du 9 fructidor an II (26 août 1794), par laquelle elle demande énergiquement aux citoyens commissaires du Comité révolutionnaire de la Montagne de lui fournir un certificat de l'ordre reçu par eux de l'arrêter, avec ^^ copie des motifs ». C'était évidemment une femme de tête et qui tenait ses écritures en ordre. Plus heureuse que ses amis, elle avait été sauvée par Thermidor.

Dans l'acte de vente de son hôtel, en date du 19 floréal an VI (8 mai 1798), nous trouvons la description du salon, situé au premier étage, — œuvre de François Bellanger, l'architecte de Bagatelle. Il était « éclairé sur la place », avec « toutes ses glaces en différentes parties », orné « de quatre tableaux au-dessus des portes représentant différents sujets », — peints sans doute par Lagrenée le jeune qui avait décoré l'hôtel, — et de « quatre girandoles dorées » qui devaient être de prix, car elles furent payées deux mille livres. Voilà, évidemment, la pièce où se tenaient les grandes réunions du « petit comité », dans « l'appartement commode » que Mme Dodun prêtait à ses deux locataires et à leurs amis, « même en son absence », au témoignage de Mme Roland. C'est dans ce luxueux salon, auquel on accédait par un escalier monumental, que Cadet, venu de Limoges pour être valet de chambre de Vergniaud, devait introduire les amis de son maître, troisjourspar semaine, — y compris, une fois au moins, ce traître et voleur de Chabot.

Un très important passage des Souvenirs du véridique Etienne Dumont, le souffleur en chef de Mirabeau, nous permet d'y pénétrer, à leur suite : « Ils m'introduisirent à des déjeuners chez une dame d'Odun (si je ne me trompe), dans la place Vendôme. Ces déjeuners étaient composés ordinairement de Brissot, Clavière, Rœderer, Gensonné, Guadet, Vergniaud, les Ducos, Condorcet, etc. Ils y venaient avant de se rendre à l'Assemblée, concertaient leurs mesures et, comme on peut imaginer, il y avait encore plus de babil et de commérage de parti que de résolutions prises et de démarches arrêtées. Brissot était devenu le faiseur. Son activité suffisait à tout. » Cette dernière assertion mérite que nous l'examinions d'un peu près.

Vergniaud déclarera au Tribunal révolutionnaire qu'il avait fait, aux Jacobins, la connaissance de Brissot. Celuici était en effet le président du club, vers la date de l'arrivée des Girondins, — exactement du 3 au 17 octobre. Il était d'ailleurs tout naturel que les représentants du port de

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Bordeaux liassent partie avec lui, dès la première heure. Il s'était fait le délenseur, dans sept brochures déjà parues, des intérêts des colonies contre Barnave et contre ceux qui étaient prêts à proclamer, — selon le mot attribué formellement par Ducos à Robespierre — : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe ». Fondateur, avec Mirabeau et Condorcet notamment, de la Société française des amis des noirs, protecteur attitré de ceux-ci contre « les salons blancs ^ — et les « muscadins des îles, flagelleurs d'esclaves », comme disait Ducos, quoique la révolte des noirs lui coûtât le plus clair de son bien, — il avait déclaré qu'il n'y avait pas de -c noblesse de peau ». C'est Vergniaud d'ailleurs qui se chargera de commenter ce mot, dans la séance du 24 mars 1792, lorsqu'il y proclamera que « les droits des hommes de couleur » sont « indépendants des décrets et de toute puissance humaine », et qu'il fera voter cette déclaration de leurs droits « avec un saint enthousiasme», au témoignage même de Brissot. Ce dernier s'était' donc trouvé tout désigné pour former avec les députés Girondins le noyau d'un groupe de coloniaux. Il ne l'était pas moins pour en être le chef actif, le publiciste influent,^ étant le premier en date des journalistes de la Révolution, avec son Patriote français, — au titre si opportunément choisi, dès lors, comme ce bonnet phrygien dont il y vantait, pour achever de le populariser d'accord avec le quaker Pigott, la gaîté seyante et le symbolisme antique, déjà cher à Voltaire et à Jean-Jacques. Au reste, il ne devait pas tarder, ainsi que ses amis Girondins, à délaisser le club de la rue Saint-Honoré, pour fonder avec eux un Club de la réunion plus fermé, — si fermé même que nous ne savons guère sur lui que le mal qui en sera dit, à l'occasion, par les procèsverbaux des Jacobins. Nous lisons, dans le projet de défense de Ducos, qu' « un très grand nombre de montagnards s'y rendaient », qu'il y alla lui-même une douzaine de fois et qu'il y vota toujours avec ces montagnards « pour les mesures les plus rigoureuses ». Vergniaud ne l'y accompagna

pas, sans doute, jces ours-là. En tout cas, il n'était pas homme à prostituer son estime et il n'égara pas son choix en le portant sur Brissot. Nous savons aujourd'hui, après tant de calomnies dissipées, que ce dernier en était digne par son honnêteté, comme par son savoir et ses talents.

Il convient en effet de remarquer que l'épithète àe faiseur infligée par Dumont à Brissot, — si on la prenait au sens du sous-titre du Mer cadet de Balzac, — constituerait à son adresse une [injure gratuite. Il a d'ailleurs riposté lui-même avec une ironie acérée, dans son Adresse à tous les républicains, à un pamphlet où il était traité de «grand faiseur ». Etienne Dumont qui, là et ailleurs, est fort sévère pour Brissot, se trompe grandement sur son compte, quand il ne veut voir en lui, — comme nombre de ses contemporains et certains des nôtres, — qu'un touche-à-tout agité, dépourvu de connaissances sérieuses et même de talent. De graves et récents historiens, mieux informés, ont été amenés à reconnaître au directeur du Patriote français des mérites de premier ordre. De fait, par son rôle au Comité diplomatique et par son action de tribune, il a été longtemps le véritable ministre des Affaires étrangères de la Révolution, — autant et plus que ne l'avait été Mirabeau dont la politique extérieure était « la brillante partie », selon le mot de Loménie de Brienne, — et en attendant Danton. En tout cas, l'opinion européenne était si préoccupée de ses faits et gestes, alors qu'il paraissait être, à la tribune, avec ses coups de théâtre, l'arbitre de la paix ou de la guerre, que Gustave III, frappé à mort par la balle d'Ankerstrœm, se récriera : «Je voudrais bien savoir ce que va dire Brissot ». S'il écrivait et parlait trop, il avait aussi beaucoup lu, beaucoup vu dans les Deux Mondes, et beaucoup retenu ; et il montrait, à toute occasion, autant d'activité publique qu'il gardait d'honnêteté privée. C'étaient là des qualités sérieuses, pratiques, que nous aurons d'ailleurs l'occasion de voir à l'œuvre. Elles lui attireront finalement cet hommage rendu par l'amitié du vaillant Girey-Dupré, dans sa fière réplique

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à son juge d'instruction : '< Il a vécu comme Aristide, il est mort comme Sidney ». En attendant, elles feront son ascendant, dans les Assemblées, tint qu'elles ne seront contestées que par les royalistes. Plus évidentes que ses mésaventures passées n'ét;iient certaines, — malgré les pamphlets enragés du vil Théveneau de Morande contre le soi-disant « M. de Warville»,et avant ceux de Camille et leur cinglante hyperbole, — elles lui donnaient, parmi les membres du ^<. petit comité » de la place Vendôme, l'autorité et le rôle prédominant que constate aigrement Dumont.

« Leur grand objet, ajoute ce dernier, était de se rendre maîtres de la Cour, en déclamant contre le comité autrichien. Ce comité autrichien était une sorte de puissance invisible à laquelle on attribuait tout ce qu'on voulait. » Ce n'était pas sans raison : ce comité, ou « cabinet » autrichien n'était rien moins qu'une fiction girondine. Nous connaissons aujourd'hui ses principaux membres et leurs menées et nous avons les preuves que la reine en était l'inspiratrice, comme le devinait Vergniaud. Ses hôtes et lui-même allaient d'ailleurs passer vite du « commérage de parti » à l'action de tribune, en y prononçant des discours qui furent des actes et influèrent gravement sur les destinées de la Révolution et de la France.

Dans le cénacle de la place Vendôme, on voulait la guerre, pour des raisons à la fois patriotiques et politiques, que nous aurons bientôt à considérer de près. On la savait inévitable et on avait le dessein de prévenir l'ennemi, en brusquant l'attaque. On y voyait aussi un moyen souverain de mettre fin aux intrigues du comité autrichien des Tuileries, comme à celles des émigrants de Coblentz et des prêtres réfractaires de partout, — notamment de Vendée d'où revenait Gensonné, bien renseigné sur l'étendue du mal. La déclaration de guerre devait acculer le roi à une trahison ouverte ou à une soumission sans borne, c'est-àdire sans veto. C'était là l'opinion de Brissot et qui était partagée par Vergniaud, à n'en pas douter. Depuis la

5 octobre, dans son journal, et depuis le 20, à la tribune, il poussait ouvertement à la guerre; et Vergniaud luimême, dans son projet de décret contre les émigrés, avait reproduit textuellement l'article comminatoire de celui de Brissot, à l'adresse des puissances.

Mais, pour faire la guerre, il y avait un premier obstacle à vaincre, le ministère. Elle n'y avait qu'un partisan, le brillant et sceptique Narbonne, avec qui Brissot avait partie liée et qui était alors en « guerre ouverte avec Lessart », selon une lettre de Marie- Antoinette à Mercy. Or ce ministre, haï de la reine, suspect de démagogie et d'une 'T intrigue protestante » avec son Égérie, Mme de Staël, fut renvoyé brutalement par le roi, le 9 mars 1792. C'était un défi. Le comité de la place Vendôme le releva aussitôt, d'accord avec le salon de l'ambassadrice de Suède qui jetait feu et flammes contre de Lessart pour celui que Goltz, dans ses lettres à son maître, le roi de Prusse, appelle « son amant». Dès le lendemain, une lettre du roi ayant fait savoir à l'Assemblée qu'il avait nommé « M. de Grave au département de la Guerre, à la place de M. de Narbonne», Brissot. Guadet, Vergniaud, Gensonné se succédaient à la tribune. Cette journée mémorable vit le triomphe de Brissot, la chute du ministère et l'avènement des Girondins au pouvoir.

L'Assemblée avait d'abord applaudi une motion où il était dit : « M. de Narbonne emporte les regrets de l'Assemblée Nationale ». Puis une discussion avait suivi, traînante, sur les moyens d'obliger les ministres révoqués à ne pas quitter le lieu de la résidence du corps législatif, sans rendre leurs comptes de gestion. Tout à coup, sur les instances de Gensonné et après une intervention fulminante de Guadet, le président annonce que la parole est à M. Brissot de Warville, pour une « dénonciation contre M. Delessart ». Des applaudissements vifs éclatent, à l'annonce de ce coup de théâtre. Brissot, en sa qualité de rapporteur du Comité diplomatique monte à la tribune et porte aussitôt au ministre un coup droit. Tout en s'excusant

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de remplir « une de ces fonctions redoutables que les législateurs ne doivent pas entreprendre légèrement », et en obserA'ant que « si on a cherché à décourager les dénonciations, il n'en faut décourager que l'abus *, il dresse, au nom du Comité diplomatique et sous forme de rapport, un formidable réquisitoire contre le ministre des Affaires étrangères. Il fait un historique serré et lumineux de toutes les négociations avec les puissances et enferme de Lessart dans un terrible dilemme, en montrant partout son incapacité ou sa traîtrise. Très habile, tour à tour ironique et indigné, ce réquisitoire, assaisonné de documents inédits, — dus peutêtre à Dumouriez, faux ami de celui auquel il allait succéder, — avait été fort applaudi. Mais les partisans de de Lessart protestaient en nombre contre sa mise en accusation.

Guadet avait alors demandé ironiquement à parler pour le ministre et il avait dit, aux applaudissements des tribunes, qu'un ministre étant sous le poids de telles accusations, c'était vraiment parler pour lui que de demander des juges pour le condamner ou l'absoudre. Cependant les ministériels continuaient à protester contre une mise en accusation si brusque, alors que, selon la remarque de Becquey, il n'}' avait peut-être pas dix membres de l'Assemblée capiibles de récapituler les griefs dont on venait de charger le ministre sur la sellette. La clôture était demandée, au milieu d'un choc d'opinions qui indiquait l'incertitude de la majorité. C'est alors que Vergniaud vient à la rescousse.

Il n'a garde de tenir compte de cette déclaration de Guadet : (' Lorsqu'il s'agit de porter un décret d'accusation, la première chose dont celui qui parle sur une telle matière doit s'abstenir, c'est d'exciter, dans l'Assemblée, par des mouvements oratoires, un enthousiasme qui, pouvant se concilier avec les élans de la liberté, afflige néanmoins la justice, a II lui laisse pour compte cette manière de voir et — la discipline étant le moindre défaut des orateurs girondins, même en sortant du petit comité de la place Ven-

dôme, — il s'abandonne à ces « mouvements oratoires » que s'était, pour une fois, interdit son ami.

Après avoir très brièvement rappelé les faits, il en ajoute un, en le faisant proférer par « une voix plaintive qui sort de l'épouvantable glacière d'Avignon. » Cette voix — reprenant pathétiquement un argument déjà porté par Robespierre à la tribune des Jacobins, le 1 8 janvier, — proteste contre le véritable auteur du massacre, ce ministre par qui a été gardé deux mois le décret de réunion du Comtat à la France, lequel eût peut-être tout apaisé. La prosopopée s'ensuit, pathétique à outrance, avec cette conclusion : « Dans cet intervalle, — dit la voix plaintive, — de nouveaux crimes ont souillé notre déplorable patrie; c'est notre sang, ce sont nos cadavres mutilés qui demandent vengeance contre votre ministre. » Les applaudissements éclatent et se prolongent.

Soutenu par eux, avide de remplir l'attente qu'il sent ardente autour de lui, l'orateur s'enhardit jusqu'à viser, à travers le ministre, cet entourage du roi qu'a ménagé Brissot, le comité autrichien, y compris la reine — dont il devine et fait deviner le rôle — et presque le roi. Pour atteindre si haut, il se risque à ressaisir la foudre même de Mirabeau, celle qui servait au formidable orateur, quand il était d'humeur à « foudroyer messieurs du rétrograde >/; et il la lance sur les Tuileries, du haut de la même tribune, avec une force égale et avec quel éclat! « Permettez-moi, Messieurs, une réflexion. Lorsqu'on proposa à l'Assemblée Constituante de décréter le despotisme de la religion chrétienne, Mirabeau prononça ces paroles mémorables : « De « cette tribune où je vous parle, on aperçoit la fenêtre d'oîi « la main d'un monarque français armée contre ses sujets par « d'exécrables factieux, qui mêlaient des intérêts personnels « aux intérêts sacrés de la religion, tira l'arquebuse qui fut « le signal de la Saint-Barthélémy. // Eh bien, Messieurs, dans ce moment de crise où la patrie est en danger, où tant de conspirations s'ourdissent contre la liberté, moi

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aussi, je m'écrie : Je vois de cette tribune les fenêtres d'un palais où des conseillers pervers égarent et trompent le roi, forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner, et préparent les manœuvres qui doivent nous livrer à la maison d'Autriche. Je vois les fenêtres du palais où l'on trame la contre-révolution, où l'on combine les moyens de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, après nous avoir fait passer par tous les désordres de l'anarchie, et par toutes les fureurs de la guerre civile. Le jour est arrivé. Messieurs, où vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et la terreur sont souvent sorties dans les temps antiques, et au nom du despotisme, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui, au nom de la loi. Qu'elles y pénètrent tous les cœurs. Que tous ceux qui l'habitent sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilité qu'au roi. Qu'ils sachent que la loi y atteindra sans distinction tous les coupables, et qu'il n'y sera pas une seule tête, convaincue d'être criminelle, qui puisse échapper à son glaive. Je demande qu'on mette aux voix le décret d'accusation. 2> En deux élans oratoires, dont l'un au moins est parmi ses plus éloquents, refoulant la droite et faisant « plier le centre », selon l'expression d'un de ses membres, il avait tout emporté.

De Lessart, mis en accusation et qui sera traduit devant la Haute-Cour, entraînait ses collègues dans sa chute : ils démissionnèrent l'un après l'autre. Le 15, le roi cédait. Il ne pouvait appeler au ministère les vainqueurs, puisque le décret du 7 avril 1791, rendu sur l'initiative de Robespierre et de Bouche, était venu renouveler, pour les députés, en l'étendant à ceux des législatures suivantes, cette interdiction d'être ministres qu'avaient déjà fait voter, le 7 novembre 1789, Lanjuinais et Blin. Il s'adressa donc à leurs amis. Il nomma d'abord aux Atfaires étrangères Dumouriez qui désigna ensuite Lacoste pour la Marine. Ce fut « le petit comité » de la place Vendôme qui, — d'accord avec Dumouriez, dont

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Gensonné était « le prôneur », et avec Laporte, Grave et Cahier, intermédiaires entre le roi et les Girondins, — fit désigner les quatre autres ministres. Ce ministère « brissotin », — l'épithète politique de girondin ne lui viendra que plus tard, — était donc, par cette formation, d'essence parlementaire^ à la manière anglaise chère àBrissot, et dans le sens actuel du mot. Il sera même le seul de cette espèce, à y bien regarder, tout au long de la Révolution. Le 23 mars, il était définitivement constitué, avec Roland à l'Intérieur, Clavière aux Finances, de Grave maintenu à la Guerre, et enfin, le 13 avril, avec Duranthon, procureur-général-syndic de la commune de Bordeaux, à la Justice.

Vergniaud aura à se défendre d'avoir intrigué pour la nomination de ces ministres. « Je ne sais pas, dit Mme Roland, quel est l'individu qui, le premier, dans le comité de la place Vendôme, nomma Roland comme un de ceux à qui l'on pourrait penser. » Ce n'est sûrement pas Vergniaud, mais ce fut probablement Lanthenas, d'après les intéressants mémoires de son amie Sophie Grandchamps que l'on vient de publier. De graves historiens veulent qu'il ait été l'auteur du choix de Duranthon, l'oracle des jurisconsultes de Bordeaux où naguère Dupaty, son patron, le consultait assidûment, — « le bonhomme Duranthon », comme l'appelait le roi, — mais qui se montrera assez faux bonhomme, au demeurant. Quoi qu'on ait dit, de l'intervention de Vergniaud pour ce choix, dans l'entourage des Roland, où on avait d'autres candidats, il protestera contre cette insinuation, devant le Tribunal révolutionnaire, avec une verve et une énergie qui nous paraissent tout à fait dio^nes de foi. Il y racontera d'abord, — et Ducos confirmera énergiquement ses dires, — que Dumouriez lui avait été présenté par Gensonné et lui avait annoncé qu'il avait quelque espérance de remplacer de Lessart qui chancelait : à quoi il avait répondu : « Tant mieux, si vous vous conduisez aussi bien que vous avez fait dans la Vendée! » Puis il ajoutera : « Dumouriez, par\^enu au ministère, vint

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me trouver chez un négociant do Bordeaux où je dînaivS. Il me dit : Le roi vient do renvoyer son ministre de la Justice, et j'ai fait nommer à sa place le procureur de la commune de Bordeaux, Ducos et moi prévîmes alors ce qui est arrivé, et nous dîmes : Vous nous perdez : on nous accusera de faire nommer les ministres; car jamais nous n'en avons nommé. » Dumouriez avait donc voulu ou cru être agréable à Vergniaud, en faisant choisir Duranthon, mais c'est lui qui avait pris les devants et qui s'empressait de faire savoir à ses amis qu'il en avait les gants. Au reste, dans ses Mémoires, il n'attribue pas expressément à Vergniaud l'initiative de ce choix, et il se borne à dire que « la Gironde le proposa »,

Etienne Dumont, parlant des sentiments des habitués du cénacle de la place Vendôme, a écrit : « L'ambition de gouverner en était le fond », mais il s'est trompé, au moins pour Vergniaud, de même que pour Ducos d'ailleurs. Sans doute, la plupart des autres Girondins avaient l'ambition de gouverner et, à cet effet, ils tâchaient de « gagner de vitesse sur les Jacobins », comme dit encore Dumont, Mais était-ce un tort? En politique, quand on a des idées-forces dans ses principes, — et c'était bien le cas de cette élite de la Gironde, — n'a-t-on pas le droit et même le devoir de rechercher le pouvoir pour les mettre en action et appliquer son programme? Le piètre idéal de parti, en vérité, que celui qui ne tend pas à se réaliser et à persévérer dans la réalisation! Quant au grand orateur girondin, c'était avant tout un idéaliste pour lequel l'éloquence apparaissait un but autant et plus qu'un moyen. S'il voulut jamais gouverner, ce ne fut que pour servir son idéal et ses amis. Son collègue Paganel a bien raison d'insister là-dessus, quand il écrit : « Les meneurs l'associèrent à leur ambition et ne parvinrent jamais à le rendre ambitieux pour lui-même ». Quand Etienne Dumont ajoutait, en scrutant les mobiles des Girondins qui s'agitaient autour de Vergniaud : « Ils sentaient d'ailleurs le besoin de la puissance pour faire

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face aux Jacobins de Robespierre qui commençaient à les inquiéter beaucoup », il avait tout à fait raison, cette fois, mais alors il indiquait un sentiment tout autre que « l'ambition », — et qui dut être partagé par Vergniaud. Le danger de ses amis, plus que le sien, le mettait en mouvement. Ce danger passé, il retournait à ses méditations favorites et aux délassements chers à son épicurisme délicat, où les plaisirs de l'esprit tenaient au moins autant de place que les autres.

Parmi les manœuvres plus ou moins savantes de Brissot, les âpretés combatives de Guadet, les calculs pondérés et les ironies acérées de Gensonné, les saillies caustiques de Ducos, les pétulances agressives de Louvet, il devait être exactement tel que le montre Paganel, dans ce joli couplet : « Représentez-vous un homme que d'autres hommes entourent et entraînent, qui ne cherche pas une issue pour s'échapper, mais qui resterait là, si le cercle se rompait et le laissait libre ». Tel il faut se le représenter, même dans le salon et aux déjeuners de la place Vendôme, où machiavélise et pérore Brissot, « le grand faiseur », et aussi, le plus souvent, dans les couloirs de l'Assemblée, jusqu'au pied de la tribune. Mais, dès qu'il y montait, il devenait lui-même tout entier et c'est là qu'il était chez lui, non à la place Vendôme.

Nous allons donc le suivre à cette tribune, pour le retrouver et le voir à plein, dans son vrai rôle, indépendant de toute coterie, même de cette parlote girondine dont nous avons pu entr'ouvrir la porte, de manière à constater que si son éloquence devait y régner, à l'occasion, son ambition, tournée vers l'idéal, n'y gouvernait pas.

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