‹ Vérité;Chapitre 12 sur 21 · I .i-.<i",G(H1nlc · texte numérisé non relu

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Marc, malgré son' émotion, ne put s'emp&cher de squr rire.

— La vérité, madgme, est encore, -je 'crois, ce qu'il y aura de plus facile et de plus honorable à dire. Voire rfile sera quand même très louable.

Elle parut se rassurer un peu, '

— Vraimenl, c'est votre avis... Moi, n'est-ce pas? je ne demande pas mieux que la vérité se fasse, si' nous ne devons pas en souffrir.

Complaisamment, Marc avait liré'les pièces de sa poche, iifin de lui bien montrer ce qu'il emportait. Et elle disait les reconnaître parfaitement, lorsque son (ils Victor rentra d'une escapade, accompagné de son ami Polydor Souquet. Les deux jeunes gens, qui se dandinaient et ricanaient, heureux de quelque frasque connue d'onx seuls, jetèrent un coup d'œjl sur le modèle d'écriture, Polydor, aussit&l, témoigna la plus vive snprise.

— Tiens! eria-t-il, le papierl

Mais, comme Marc levait vivement la tète, frappé de cette exclamation, ayant la brusque conscience qu'un peu plus de vérité venait île se faire, le jeune homme voulut rattraper son commencement d'aveu, en reprenant son air hypocrite et endormi.

— Quel papier, vous le connaissez donc 7

— Moi, non... J'ai dit, comme ça, le papier, parce que c'est un papier.

Marc ne put rien en tirer davantage. -Quant à Victor, il continuait de ricaner, l'air amusé de cette vieille affaire qui revenait au jour. Ah ! oui, le modèle fpi'il avait apporté de l'écoie, atrtrefois, et dont celte petite bête de Sébastien avait fait une histoire. Et, comme Marc se relirait, madame Edouard l'accompagna jusque dans la rue, pour le supplier encore de leur éviter tout ennui. Elle venait de songer au général Jaronsse, feur cousin, qui

ne serait certainement pas content. Jadis, il leur avait

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338 LES QDITRE ÉVANGILES

fait le grand honneur de leur rendre visite, afin de leur expliquer que, lorsque la patrie pouvait soulîrir de la vérité, le mensonge était préférable et glorieux. Et; si le général Jarousse se fichait, que deviendrait son fils Victor, qui comptait bien sur son oncle, pour être un jour général comme lui?

Le soir, Marc devait dîner chez madame Duparque, où il continuait à se rendre, ne voulant pas y laisser aller sa femme toujours seule. Le mot de Polydor le hantait, car il sentait, derrière, la vérité enfin certaine; et, quand il arriva chez ces dames, avec Geneviève et Louise, il aperçât, au fond de la cuisine, le jeune homme et sa tante Pélagie, qui cbucbolaïent passionnément. D'ailleurs, ces dames eurent pour lui un accueil si froid, qu'il devina dans l'air une menace. Depuis les événements des dernières années, madame Berthereau, la mère de Geneviève, s'affaiblissait beaucoup, toujours souffrante, envabie d'une sorte de tristesse désespérée, en sa résignation.

Mais madame Duparque, la grand'mère, malgré ses soixante-onze ans, restait combative et terrible, d'une fw implacable. Lorsque Marc dînait chez elle, pour lùen lui marquer à quel titre exceptionnel elle se croyait tenue de le recevoir, elle n'invitait jamais personne; et cette solitude lui disait aussi sa situation de paria, l'impossibilité de le faire se rencontrer avec d'honnêtes gens. Cette fois-là, comme les fois précédentes, le dtner fut donc d'une intimité absolue, silencieux et gêné. Et Marc, '. aux attitudes hostiles, et surtout à la brusquerie de Pélagie, qui servait, s'apercevait très bien que quelque orage allait éclater.

Jusqu'au dessert, pourtant, madame Duparque se contint, en bourgeoise qui entend tenir correctement son rôle de maîtresse de maison. Enfm, comme Pélagie apportait des poires et des pommes, elle lui dît :

— Vous pouvez garder à dîner votre neveu, je vous le permets.

El la vieille servante, de sa voix grondante et agressive, répondit :

— Ah ! le pauvre enfant, il a bien besoin de se refaire un peu, après la violence qu'on a voulu exercer sur lut, tantôt !

Harc comprit bnisquement, ces dames étaient au courant de sa trouvaille du modèle d'écriture, par un rapport du jeune bomme, accouru chez sa tante pour tout lui conter, dans un but qui restait obscur, et il ne put s'empêcher de rire.

— Ohl ohl qui donc a voulu violenter Polydor?... Serait-ce moi, celte après-midi, chez les dames Milhomme, .où le cher gardon s'est permis de me duper agréablement, en faisant la béte 7

Hais madame Duparque n'accepta pas cette façon ironique de traiter une question si grave. Elle parla sans colère apparente, avec sa rudesse froide, de son air tranchant qui n'admettait pas même de défense. Etait-ce possible que le mari de sa Geneviève s'obstinàt encore à . réveiller cette abominable affaire Simon ? Un assassin immonde, condamné justement, qui ne méritait pas la moindre pitié, et dont on aurait bien dd couper la télé, pour en finir une bonne fois ! Une coupable légende d'innocence, dont les pires esprits entendaient se servir dans le but d'ébranler la religion et de livrer la France aux juifs I Et voilà que Marc, en s' obstinant à fouiller ce tas de malpropretés, prétendait avoir trouvé la preuve, le fameux Fait nouveau, annoncé tant de fois I Une belle preuve en vérité, un bout de papier, venu on ne savait d'où, ni comment,, toute une invention d'enfants qui mentaient ou qui se trompaient I

— Grand'mère, répondit Marc avec tranquillité, nous étions convenus de ne plus parler de ces choses, et c'est

330 LES QU.VTIiE ÉVi.NGl(.ES

VOUS qui recommencez, sans que je me sois permis la moindre allusion. A quoi bon cette dispute encore ? ma conviction est absolue.

— El vous connaissez le vrai coupable, vous allei le dénoncer à la joslice? demanda la vieille, dame hors d'die.

— Evidemment.

Tout d'un coup, Pélagie, qui commençait à desservir, ne put se contenir davantage.

— En tout cas, ce n'est pas le frère Gor^as, moi, j'en réponds !

Soudainement illuminé, Marc se tourna vers elle.

— Pourquoi me dites-vous cela.?

— Mais parce que, le soir du crime, le frère Gorgias était allé accompagner mon neveu Poljdor jusijue chez son père, sur la route de JonviHe, et qu'il est rentré à l'école avant onze heures. Polydor et d'autres témoins en ont témoigné, au procès.

11 continuait à la regarder fixement, et tout un travail achevait de se faire en lui. Ce qu'il avait longtemps soupçonné se matérialisait, devenait nne certitude. Il voyait le Frère accompagner Polydor, revenir dans la nuit chande, s'arrêter devant la fenêtre grande ouverte de Zéphirin; et il l'entendait causer avec l'enfant, à moitié dévêtu déjà; et le Frère enjambait l'appui bas de la fenêtre, pour regarder les images sans doute; et ilse ruait, pris d'une folie brusque, à la vue de cette pâle -chair du petit infirme séraphique, le jetant sur le carreau, éloulTant son crij el, l'enfant violé, étranglé, il repartait par la fenêtre, qu'il laissait grande ouverte. C'était dans sa poche qu'il avait pris le numéro du « Petit Beaumontais », pour en taire un tampon, sans s'apercevoir, en son trouble, que le modèle d'écriture s'y trouvait avec ie journal. Et c'était le père Philibin qui, le lendemain, lors de la découverte du crime, ne pouvant détruire ce.

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modèle, que l'adjoint Mignot venait de voir, avait dû se contenter d'en déchirer le coin, d'en enlever au moins le cachet, afin de faire disparaître cette preuve certaine de la provenance.

Lentement, gravement, Mtirc déclara :

— Le Frère Gorgias est le coupable, toutle prouve, et je le jure 1

Une protestation indignée s'éleva autour de la table. Madame Ouparque suffoquait. Madame Berthereau, dont les tristes veux allaient de sa fille à son gendre, dans la crainte de leur désunion, eut un geste de suprême désespérance. Et, tandis que la petite Louise, très attentive aux paroles de son père, ne bougeait pas, Geneviève se leva violemment, quitta la table, en disant :

— Tiens ! tu ferais mieux de te taire... Je ne pourrais plus bientôt rester à cOté de toi, car tu me forcerais à te haïr.

Le soir, quand Louise fut au lit et que le ménage lui aussi se trouva coucbé, dans la chambre noire, il j eut un moment de grand silence. Depuis le dîner, et même en chemin, pour le retour au logis, ni lui ni elle n'avaient prononcé une parole. Toujours, cependant, il revenait le premier, le cœur attendri, souffrant iropde leurs brouilles. Mais, lorsqu'il voulut la prendre avec douceur dans ses bras, elle le repoussa nerveusement, frissonnante d'une sorte de répulsion.

— Non, laisse-moi!

■ Blessé, il n'insista point. Et le lourd silence recommença. Puis, au bout d'un long moment, elle reprit :

— Je ne t'ai pas encore dit uue chose... Je crois que je suis enceinte.

Vivement, dans une grande émotion heureuse, il se rapprocha d'elle, il s'efforça encore de la ramener contre sa poilrine.

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33î LES QUATRE ÉVANGILES

— Ohl chère, chère femme, quelle bonne nouvelle! Nous voilà donc de nouveau l'un à l'antre 1

Alors, elle se dégagea, d'un monvement plus impatient, comme si elle eût décidément souffert de cet homme, de ce mari couché près d'elle.^

— Non, son! laisse-moi... Je suis toute mal à l'aise, et je ne vais pas dormir, tant le moindre mouvement m'agace... Si ca continue, je crois hien que nous serons forcés de faire deux lits.

, Et ils n'échangèrent plus une parole, ils ne reparlèrent pas plus de l'affaire Simon que de cette grossesse annoncée si brusquement. Seules, leurs deux respirations oppressées s'entendaient dans les ténèbres mortes de la chambre. Ni l'un ni l'autre ne dormaient, mais leurs pensées d'inquiétude et de souffrance leur restaient impénétrables, comme s'ils avaient habité deux mondes, à des milliers de lieues. Et des sanglots indistincts semblaient venir de très loin, du fond de la nuit noire el douloureuse, pleurant leur amour.

D,™i,îf<ihvG(H1iilc

Apràs avoir réfléchi quelques joun, Harc, en possession du modèle d'écriture, se décida, fit prier David de se It-ouver un soir chez les Lehmann, rue du Trou.

Depuis dis ans bientfil, les Lehmann, sous l'exécralion publique, vivaient dans l'ombre de leur petite maison humide et comme morte. Quand des bandes antisémites etcléricales venaient menacer leur boutique, ils metlnietit les volets, ils étaient forcés de continuer leur travail à la clarté fumeuse de deux lampes. Toute la clientèle de Maillebois, même celle de leurs coreligionnaires,' les ayant abandonnés, ils ne vivaient plus que. des vêtements confectionnés à la grosse pour des magasins de Paris; et celte dure besogne, IrÈs mal payée, tenait le vieux Lehmann et sa (riste femme courbés sur leur établi pendant quatorze heures, en leur donnant à peine du pain, de quoi les nourrir enx deux, leur fille Bachel et les enfants de Simon, en tout cinq personnes enfouies là, au fond de cette détresse morne, sans une joie, sans un espoir. Maintenant encore, après tant d'années, les personnes qui passaient sur le trottoir crachaient devant leur porte, par mépris et terreur de cet anlre immonde, où la légende voulait qu'on eût apporté le sang de Zéphirin, tout chaud, pour quelque magie. Et c'était dans cette misère affreuse, cette grande douleur cloîtrée, que tombaient les lettres de Simon, du pitoyable forçat, de plus en

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plus rares et courtes, disanl la lente agonie de l'innocent. Ces lettres, elles étaient devenues l'unique émotion qui pût tirer Rachel de la torpeur résignée où elle avait fini par vivre. Sii grande beauté n'était plus qu'une ruine, ravagée de larmes. Seuls, ses enfants la rattachaient à la viû : Sarah, fillette encore, qu'elle gardait près d'elle, n'osant l'exposer aui outrages des mauvaises gens, Joseph, grand déjà, comprenant tout, et que Marc défendait à son école. Longtemps, on était parvenu à leur cacher l'histoire effroyable de leur père. Puis, il avait bien fallu les instruire, leur dire la vérité, aûn d'éviter à leurs petites têtes un travail douloureux. Et, maintenant, quand une lettre arrivait du bagne, on la lisait devant eux : épreuve amère, virile éducation, où se naùrissail leur intelligence naissante. A chacune de ces lectures héroïques, leur mère les prenait dans ses bras, en leur répétant qii'il n'y avait pas, sous le ciel, d'homme plus hcnnëte, plus noble, plus grand que leur père. .Elle leur jurait son innocence, elle leur disait l'atroce mailjre qu'il endurait, elle leur annonçait qu'il serait libre un jour, réhabilité, acclamé; et, pour ce jour-là, elle leur demandait de l'aimer, de le vénérer, de l'entourer d'un culte dpotJa douceur lui fit oublier tant d'années de tortures. ISaîl vivrait-il jusqu'à ce jour de vérité et de justice? C'était un miracle déjà qu'il n'eût pas succombé, parmi les brutes qui le crucifiaient. Il lui avait fallu une énergie morale extraordinaire, sa résistance froide, son heureux tempérament d'équilibre et de loj^ique. Pourtant, les dernières lettres se faisaient plus inquiétantes,. ilélait à bout de force, brisé, Aévreux. El les craintes de Rachel en vinrent au point que, sans consulter personne, elle .si peu aalive, osa prendre la décision de se rendre un matin auprès du baron Nathan, en villégiature chez les Sanglebœuf, à la Désirade. Elle avait emporté la dernière lettre de son mari, elle voulait la communiquer au haron, en le sup-

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pliaul d'user de sa haule influence^ d'obtenir, lui, le juif triomphât, roi dô l'argeul, un.peu de pitié pour le

.misérable pauvre, le juif crucifié, qui agonisait là-bas.

jEt elle revint en larmes, frissonnante, comme au sortir /d'un lieu éblouissant et redoutable. Elle ne se souvenait même plus bien. Le baron l'avait reçue avec un visage sâvére, l'air irrité de son audace. Peut-élre l'avail-elle trouvé aïec saille,. la comtesse de Sanglebœuf, une dame au visage blanc et glacé. Elle n'aurait pas su dire au juste comment on s'était débarrassé d'elle, ainsi que d'une pauvresse, avec des paroles de refus. Puis, elle s'était retrouvée dehors, les yeux aveuglés de tant de richesses entassées, cette Désirade merveilleuse, aux somptueux salons, aux eaux vives^ aux claires statues. Et, depuis cette tentative avortée, elle' était retombée dans son attente morne, elle n'était plus, toujours en deuil, sous la persécution des hommes et des choses, que la protestation vivante et silencieuse de la douleur.

Marc, dans celte maison de misère et de soulfrance, ne comptait que sur David, d'uue raison si nette, d'un cceur si droit et si solide. Depuis la condamnation de son frère, depuis dis ans bientôt, il le vojait à l'œuvre, sans impatience ni défaillance, ne désespérant jamais, malgré la difûculté de la tâche. Il gardait sa foi entière, la conviction de l'innocencedaSimon, la certitude de la faire éclater un jour ; et il poursiûvait sou œuvre, dans une discrétion absolue, avec une limpidité, une déduction admirables, mettant des sei^aines, des mois pour avancer d'un pas, ne se laissant, distraira par rien. Tout de suite il avait compris que, pour uha telle besogne, quelque argent lui était nécessaire. Aussi avait-ii fait deux parts de sa vie, en reprenant ostensibtemsut la direction de la carrière de cailloux et de sable, dont il tenait le fermage du baron Nathan. Aux yeux de tout le monde, il l'exploitait i^n personne, tandis qu'un homme dévoué, son conlremaitre,

en avait en réalité le gros souci. Et les bénéfices, prudemment employés, lui suffisaient pour son autre œuvre,sa vraie mission, la continuelle enquête poursuivie sans relâche. Même on le crojail avare, on l'accusait de gagner des sommes considérables et de ne pas venir en aide 'à sa belle-sœur, dans ce pauvre logis des Lelimann, où tant de travail aboutissait à tant de privations. Un instant, il faillit être dépossédé de sa carrière, les Sangleitœuf menaçaient de lui faire un procès, poussés évidemment par le père Crabol, qui aurait voulu chasser du pays, ou tout au moins priver de ressources, ce David si muet . et si actif, dont il sentait le continuel cheminement dans l'ombre. Heureusement, il avait un bail de trente années consenti autrefois par le baron, et il put continuer l'extraction des cailloux et du sable, qui lui assurait l'argent dont il avait besoin. Son gi'os effort portait depuis longtemps sur la communication illégale qu'il soupçonnait, faite par le président Gragnon au jury, dans la chambre des délibéJ'ations, après la clôture des débats. Â la suite de recherches sans fin, il avait à peu prés reconstitué la scène : le président appelé par les jurés, pris de scrupules, désireux de le questionner sur l'application de la peine ; "t l'ancienne lettre de Simon qu'il avait alors cru pouvoir leur montrer, pour calmer leurs scrupules, lettre remise entre ses mains à l'instant même; et cette lettre à un ami, d'un texte insignifiant, mais qui était suivie d'un post-scriptum signé d'un paraphe absolument semblable, disait-on, à celui du modèle d'écriture. Ce document singulier, produit ainsi au dernier moment, en dehors de l'accusé et de lu défense, ^vait à coup sur entraîné la condamnation. Seulement, de quelle fagon établir la vérité? comment amener un des jurés à témoigner du fait, qui aurait provoqué la revision immédiate, d'iiutiint plus que David était convaincu que le postscriptum et le paraphe étaient fauxf Longtemps, il avait

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tâché d'agir sur le chef du jury, l'archilecte Jacquin, homme d'une bonnêlelé strictej catholique pratiquant; et il venait enAn, croyait-il, de soulever en lui un grand trouble de conscience, en lui faisant savoir l'illégalité d'unepareille communication, dans les circonstances, où elle s'était passée. Le jour où il lui prouverait le faux, cet homme parlerait.

Lorsque Marc vint, rue du Trou, au rendez-vous qu'il avait donné à David, il trouva la petite boutique close, la maison morte. Pour plus de prudence, la famille s'était réfugiée dans l'arriëre-boutique, où Lehmann et sa femme travaillaient encore sous la lampe ; et ce fut là que l'émouvante scène eut lieu, devant Rachel frémissante et les deux enfants dont les yeux étincelaient.

Avant de parler, Marc voulut savoir où David en était de son enquête.

— Eh bien! les choses marchent, dit celui-ci, mais toujours si leatementl Jacquin est un de ces bons chrétiens qui adorent un Jésus de tendresse et d'équité ; et, si j'ai eu peur un instant, en apprenant la pression dont le père Crabùt l'accable, par tous les intermédiaires imaginables, je suis maintenant tranquille, il obéira à sa seule conscience... Le difficile est d'obtenir l'expertise du document communiqué.

~- Mais, demanda Marc, Gragnon ne l'a donc pas détruit, ce document?

— Il parait que non. L'ayant montré ans jurés, il n'a point osé le faire disparaître, et il l'aurait simplement joint au dossier, où il doit être encore. C'est ce dont Ûelbos est convaincu, d'après certains renseigne m t^^nls. Il faudrait donc l'exhumer du greffe, ce qui ne lui paraît pas commode... Enfin, nous avançons.

Puis, après un lourd silence :

— Et vous, mon ami, avez-vous donc quelque bonne nouvelle ?

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— Oui, une boané el grosse nouvelle.

Lentement, Marc leur conta loute l'aventure, la mala-die du petit Sébastien, le dfesespoir de madame Alexandre, puis son rem&rds terrifié, et comment elle lui avait remis le modèle d'éci'i[ur£, et. comment ce modèle portait le cachet de l'école des Frères et le paraphe indéniable du frère Gorgias,

— Tenea ! le voici... Le cachet est là, dans cet angle, qui a été arraché de l'eiemplatre Iroavé près du petit Zéphirin. Nous avions cru à un coup.de dents possible de la vicLime. Et c'est le père Philibîn qui a eu le temps de déchirer cet angle-là, taon adjoint Mignot en a le souvenir très nel... Maintenant, regardez le paraphe. Il est, sur cet exemplaire, beaucnup plus lisible, tout eu étant identique. Aussi dislingue-t-on très bien un F et un G enlacés, les initiales du frère Gorgias, que les extraordinaires experts, les sieurs Badoche el Trabut, par une aberration incroyable, se sont obstinés à prendre pour une L et une S, les initiales de votre frère... Ma conviction est aujourd'hui absolue, c'est le frère Gorgias qui est te coup^ible.

Passionnément, tous regardaient l'étroit papier jauni, à la clarté pâle de ta lampe. Les deux vieux Lebmauu, quittant leur couture, avançaient leurs visages ravagés, comme ressuscites à un peu de vie. Mais Rachel surtout, sortie de son engourdissement, frémissait, tandis que les deux enfants, Joseph el Sarah, debout, se poussaient pour mieux voir, avec des yeux de flamme. Et David prit le papier, dans le grand silence de la maison en deuil, le retourna, l'examina-

— Oui, oui, rëpéta-t-il, ma conviction est faite comme la vôtre. Ce que nous avions soupçonné devient aujourd'hui certain. Le frère Goi^ias est le coupable.

Une longue discussion suivit, où tous les faits furent rappelés, rapprochés, réunis en un faisceau complet,

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d'une force irrésistible d'évidence. Ils s'éclairaient les uns les autres, ils aboutissaient tous à la même conclusioD. En dehors même des preuves matérielles qu'on commençait à posséder, il y avait là une certitude, comme la démonstration d'un problème de mathématique, qnele raisonnement surfisait à résoudre. Deux ou trois points cependant restaient obscurs, la présence du modèle dans la poche du Frère, la disparition du coin où se trouvait !e cachet, détruit sans doute. Mais avec qnelle limpidité loul le reste se déroulait, le retour de Gorgias, le hasard qui l'amenait devant la fenêtre éclairée, la tentation, le ' meurtre, puis le lendemain l'autre hasard", le père Philibin et le frère Fulgence passant là, mêlés au drame, lorcés d'agir, afin de sauver un des leurs ! Et quel aveu devenait aujourd'hui ce coin déchiré, de quelle indéniable façon il désignait le coupable, dont la féroce campagne qui avait suivi errait aussi le nom, tout cet effort de l'Eglise pour le couvrir et faire condamner un innocent à sa placel Chaque jour amenait une clarté nouvelle, l'énorme édifice du mensonge allait bientôt crouler.

— C'est donc la fin de la misère! dît le viens Lehmann, pris de gaieté. On n'a qu'à montrer ce papier-là, et on nous i^endra tout de suite Simon.

Déjà, les deux enfants dansaient de joie, chantaient sur un rythmerd'allégresse :

— Oh ! papa va revenir ! papa va revenir !

Mais David et'Marc restaient graves. Eux, renseignés, savaient combien la situation restait difficile et dangereuse. Les questions les plus redoutables se posaient, comnrenl utiliser le nouveau document, par quelle voie introduire la demande en Tevisron ? Et ce fut Marc qui murmura :

— Il faut réfléchir, il faut attendre.

Alors, Rachel, reprise par les larmes, bégaya dans un sanglot :

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