‹ Vérité;Chapitre 13 sur 21 · I . Cookie · texte numérisé non relu

I . Cookie

— Attendre quoi? que le pauvre homme soit mon làbas, dans les tortures dont il se plaint !

Et la petite maison noire retomba dans sa détresse. Tous senlirenl que le malheur n'était point fini. La grosse Joie d'un moment faisait place de nouveau à l'aniiélê alfreuse du lendemain.

— Delbos seul peut nous guider, conclut David. Si vous le voulez bien, Marc, nous irons le voir jeudi.

— C'est cela, venez me prendre jeudi.

^ A Beaumont, !a situation de l'avocat Delbos, en dix années, avait grandi singulièrement. L'affaire Simon avait décidé de son avenir, cette affaire compromettante refusée prudemment par tous ses confrères, acceptée et plaides si bravement par lui. Il n'était alors qu'un lils de paysan, d'instincts démocratiques, doué d'éloquence. Mais, en étudiant l'affaire, en devenant peu à peu le défenseur passionné de la vérité, il s'était trouvé en présence de tous les pouvoirs bourgeois. coalisés au profit du mensonge, pour le maintien des iniquités sociales, et il avait fini par être un socialiste militant, convaincu que l'unique salut du pays était dans le peuple. Tout le parti révolutionnaire de la ville s'était peu à peu groupé autour de lui, il avait un instant, aux dernières élections, mis en ballottage le radical Lcmarrois, député depuis vingt ans. Et, s'il soufflait encore dans ses intérêts immédiats d'avoir défendu le juif, chargé de tous les crimes, il conquérait lentement une situation admirable par la solidité de sa foi et par la vaillance tranquille de ses actes, souriant et fort, certain de la victoire.

Dès que Marc lui eut montré le modèle d'écriture, remis par madame Alexandre, Delbos eut un cri de joie.

— Ënfln, nous les tenons!

Et, se tournant vers David :

— Cela nous donne un second fait nouveau... Le premier est la lettre qui a été communiquée illégalement au

VÉIUTÉ Ml

jurj et qui doit être un faus. Nous "verronsà la retrouver dans lè dossier... El le second est ce modèle, avec le cachet de l'école des Frères et le paraphe évident du frère Gorgias. Je crois ce fait d'un emploi plus facile et plus direct.

— Alors, reprit David, que me conseillez-Tous ? Ha pensée était d'écrire une lettre au ministre, au nom de ma .belle-sœur, une dénonciation en règle contre le frère Gorgias, l'accusant du viol et du meurtre du petit Zéphirin, et demandant la revision du procès de mon frère.

Hais Delbos était redevenu soucieux.

— Sans doute, ce serait la marche à suivre. Hais la question reste bien délicate, il ne faut pas nous hâter... Je reviens à la communication illégale de la lettre, qu'il sera si difficile d'établir, tant que nous n'aurons pas décidé l'architecte Jacqiiîn à soulager saconscience. Vous vous souvenez de la déposition du père Philibin, de la pièce dont il a parlé vaguement, signée du paraphe de votre frère, semblable à celui du modèle, et que le secret confessionnel lui empêchait de désigner d'une façon précise. Je suis convaincu qu'il risquait une allusion à la lettre qui a été remise entre les mains du président Gragnon, au dernier instant,, et c'est pourquoi je soupçonne nn faux. Hais ce ne sont toujours là que des suppositions, des raisonnements, et il serait nécessaire de donner une preuve... Or, si nous nous contentons pour le moment du fait que nous fournit' cet exemplaire du modèle, avec son cachet et le paraphe plus lisible, nous sommes encore devant des obscurités inquiétantes. Sans trop m'arrèter à la présence un peu inexplicable d'un pareil papier dans la poche du Frère, au moment da crime, je suijs très ennuyé de la disparition du coin où devait être le cachet, et c'est ce coin que je voudrais lâcher de retrouver, avant d'agir, car je sens toutes les

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raisons qu'on va nous opposer et dont on s'efforcera d'embrouiller l'affaire.

Marc le regarda avecélonnement.

— Gommenl, reli-oMver ce CBÎn î Ce serait un bien grand hasard. Nous avions même admis qu'il avaîl pu être arrjché parles dents de la vidime.

— Oh ! cela n'est pas croyaW«, répondit Delbos. Et puis, on aurait ramasse le fragment par terre. Si l'on n'a rien ramassé, c'est que le coin a été déchiré volontairemenl. D'ailleurs, ici encore, le père Pfailibîn intervient, puisque voire adjoint Mignol se rappelle que le madèle lut avait d'abord para intact et qu'il a eu noe sensation de surprise, en le revopnt incomplet aux mains du père, après l'avoir perdu de vue un instant. Il n'y a ancnn doute, c'est le père Philibin qui l'a fait disparaître. jLui, loujoTirs lui, aux moments décisifs, lorsqu'il s'agît de sauver le coupable!... El milà pourquoi je veodtais ravoir la preuve lo4ale, le petit fragment qu'il a emporte.

A son tour, David serécria de surprise.

— Vous croyez qu'il l'a fardé?

— Mais eerlainemcflt, je le crois. En tout cas, il a pu le garder. Ce Philibin est un sUencicin, un homme d'une adresse protonde sous son apparente lourdeur. Il a dû garder le coin comme -une arme de défense personnelLe, un moyen de tenir en respect «es complices. Je finis par le soupçonner d'avoir été le grand artisan de l'iniquité, dans un but qui reste «bscur, peut-^tre Qdélilé à son chef, le père Crabol, peat-ëtre cadavre comman, oelte affaire si louche de la donation de Vaimarie, peut-être même simple foi militante travaillant au saint de l'Eglise. Enfin, c'est an terrible homme, l'homme qui vent ettpii agit, à cAtë de ce frôre Fulgence, vide «t bridai, Ja Tanité imbécile !

Marc était tombé dans une rêverie.

— Le père Philibin, le père Philibin... Oui, jemesoif

radicalement trompé snr son compte. Même après le procès, je le croyais encore un brave homme, une nature fruste mais droite, déroyée par le milieu... Oui, oui, le grand coupable alors, le lerribleonrrier de faux et de mensonges !

De nouveau, David questionna 'Delbos.

— Mettons qu'il ait gardé le coin déchiré, vous n'espi?rez pas qu'il vous le remettra, si vous lui en faites la demande ?

— Ah! non, répondit l'avocat en riant. Mais avant de rien tenter de définitif,. je voudrais réfléchir, voir si nous n'ayons pas un moyen de twvs assurer la preuve irréfutable. D'ailteurs, l'introductitm d'une demande en revision est une chose bien gr-ive, il ne faut rien laisser au hasard... Laissez-OKii complâler le dossier, donnez-moi quelques jours, deux ou trois semaines, s'il est nécessaire, et nous agirons.

Dès le lendemain, Marc comprit, à l'alliiude de sa femme, que ces dames avaient parlé et que la congré- , gation, depuis le père Crabot jusqu'au dernier des ignorantins, était avertie. Ce fut tout d'un «oap un réveil de TafTaire, une agitation croissante, terrifiée, dontil subit autour de lui le sourd ébranlement. Prévenus de la trouvaille d'un exemplaire du modèle, voyant désormais la famille de l'innocenfen marche-vers la vérité, s'attcndaiil d'une benre à l'autre à ce que le frère Gocgias fut dénoncé, les coupables, et le frère Fulgi>Rce, et le père Philibin, et le père Crabot lui-même, rcfllraient en: campagne, s'efforçaient de couvrir leur ancien crime par de nouveaux crimes. Ce «htf-d'œuvre d'iniquité, si Uborîeasement conslniit, ai ipremenl défendu jusque-là, ils le devinaient en grand péril, ils élaienl prêts aux pires actions poar le sauver.parla fatalité qui, d'un mensonge, fait naître sans fin les mensonges. El il n'y avait pas que leurs personnes à samegardcr, le salut de l'Eglise elle-

même allait dépendre de la victoire. Sous l'effondreintsnt des ignominies entassées, la congrégation ne se trouverait-elle pas ensevelie? C'était l'école des Frères ruinée, fermée, en face de l'école laïque réhabilitée, triomphante; c'étaient les Capucins atteints dans leur négoce, ne réalisant plus que des recettes dérisoires, avec leur Saint-Antoine de Padoue; c'était le collège de Valmarie menacé, les Jésuites forcés de quitter le pays, où ils continuaient à enseigner sous le masque ; et c'était davantage encore le catholicisme diminué, la brèche élargie au flanc de l'Eglise, la pensée libre déblayant la route de l'avenir. Aussi, quelle résistance désespérée, et comme toute l'armée cléricale se levait pour ne rien céder des misérables terres d'erreurs et de souffrances, où elle faisait la nuit depuis des siècles!

Immédiatement, avant même que le frère Gorgias fAt dénoncé, ses chefs cédèrent à la nécessité de le défendre. Il fallait le couvrir k tout prix, prévenir l'attaque, en lui composant une innocence. Dans le premier moment, il y eut pourtant un terrible désarroi, on vit le Frère éperdu battre Maillebois et les chemins d'alentour de ses grandes jambes maigres. Avec son nez en bec d'aigle, entre ses pommelles saillantes, et ses profonds yeux noirs aux épais sourcils, il ressemblait à un oiseau de proie, d'air farouche et goguenard. On l'aperfut, te même jour, sur la route de Valmarie, puis sortant de chez le maire Philis, puis descendant d'un train qui le ramenait de Beaumont. On remarqua aussi beaucoup ie soutanes et de frocs par la ville et les campagnes, dont les courses affolées témoignaient d'une véritable panique. El, te lendemain seulement, on eut le mot de cette agitation, un article parut dans le € Petit Beaumontais >, où toute l'affaire Simon était reprise, pour annoncer, en phrases violentes, que les amis de l'ignoble juif allaient recommencer à bouleverser le pays, en dénonçant un digne religieux, le

plus saint des hommes. Le frère Gorgias n'était pas nommé; mais, à partir de ce moment, chaque jour, il y eut un article; et, pen à peu, toute la version imaginée ■ par les supérieurs du Frère se déroula, en opposition avec la version de David, déjà prévue, sans que celui-ci l'eût fait connaître. 11 s'agissait de la ruiner à l'avance. Carrément, on niait tout : le frère Gorgias n'avait pu s'arrêter devant la fenêtre de Zéphtrin, des témoins ayant établi sa rentrée à l'établissement dés dix heures et demie; le paraphe du modèle n'était pas de lui, puisque les experts y avaient formellement reconnu l'écriture et la main de Simon. Et, dès lors, e'étaitbien simple. Simon, après s'être procuré un modèle, avait imité le paraphe du Frère, pris sur le cahier de Zéphirin. Puis, sachant que les modèles étaient timbrés, il avait déchiré le coin, avec une astuce vraiment diabolique, afin de faire croire à une précaution de l'assassin. Tout cela dans te but infernal de rejeter son crime sur un serviteur de Dieu, pour assouvir sa haine de damné contre l'Eglise. El cette histoire extravagante, répétée chaque matin par le journal, ne tarda pas à devenir l'acte de foi des lecteurs abêtis, empoisonnés de mensonges.

Mais, cependant, il y avait eu un peu de flottement d'abord, d'autres explications avaient circulé, le frère Gorgias lui-même semblait s'être abandonné à des confidences inquiétantes. C'était une extraordinaire figure que ce frère Gorgias, jusque-là resté dans l'ombre, tout d'un coup jeté au plein jour. 11 avait eu pour pèi^^e un braconnier, Jean Plumet, dont la comtesse de Quédeville, l'ancienne propriétaire de Valmarie, s'était ingéniée à faire un garde-chasse ; et il n'avait jamais connu sa mère, une rôdeuse de bois, ramassée un soir, puis disparue après ses couches. L'enfant, Georges, allait avoir douze ans, lorsqu'il avait perdu son père, abattu d'un coup de feu, par un ancien compagnon de braconnage. Il était resté à

Valmarie, en faveur près de la comtesse, compagnon de jeu de son petit-ûls Gaston, sans doute très reeseigné sur tout ce qui s'était passé au laoment de la mort accidentelle du jeune homme, pendant une promenade avecson ■ précepteur, le père Pfailibin, ainsi que sur les événements qui avaient suiîi, iors de la mort de la dernière des Quédeville et deJa donation du domaine à son confes* sear, le père Crabot. Les deux pères, en tout cas, n'avaient pas cessé depuiscette époque de^ s'intéreeser à lui, et c'était grâce \ eux qu'il avait fini par ae faire ignorantin, malgré de graves empêchemefrts, disait-on ; ce qui induisait certains mauvais esprits à soupçonner l'existence de quelque cadavre entre les deux supérieurs et ce subalterne compromettant. On donnait toutefois !e frère Gorf>ias comme un religieux' admirable, leltm l'esprit de Dieu. Il avait la foi, cette foi sombre et sauvage, qui remet entre les mains d'un iBsttre absolu, roi de colère et de châtiment, l'Iiomme faiHe,en proie au continuel péché. Dieu seul régnait, l'Eglise devait être l'eiécutrioe de ses vengeances, le reste de la terre n'avait qu'à courber la tête, sous une servitude sans fin, jusqu'au jour de la résurrection, parmi les délices du royaume céleste. Lui-même péchait souvent, mais il confessait alors sa faute avec une gsande véhémence de repentir, se frappant des deux poiogs la poitrine, s'humiliant dans la bone ; et, ensuite, il se relevait, absous, tranquille, d'usé sérénité provocsmte de conscience pure. Il avait pafé, il ne devait pins rien, jusqu'à la faute prochaine, où la fragilité de sacbair le faisait hieutOt retomber. Enfant, il galopait à travers bois, grandissait tbnsla maraude, culbutait déjà les filles. Plus tard, «ntré chez les Ignoranitns, ' il était devenu d'appétits «xaspérés, gros mangeur, gros buTcur, hanté de lubricité et de violence. Mais, comme il le disnit au père Philibin et au père Crabot, d'un air humble, goguenard et menaçant, quand ceux-ci lui repro-

ehuent quelque frasque trop rude : toat le monde ne péehait-it pas? toui le monde n'avait-il pas besoin de pardon? il .les amusail, il les terrorigait aussij trouvail gekie auprès d'eux, lanl soo remords paraissait énorme et sincère, jusqu'à se condamnera huit jours déjeune et à porter sar le bas-v«Dlre deg cilices garnis de clous; Et c'étatil . pour cas raisons qne ses supéneurs l'avaient toujours bien noté, recennaissani en lui. le véritableesprit religieux, les «ices déohainéG du moine se rachetantsoue le fouet vengeur de la pénitence.

Dans ses premières confidences anx- râdaqteurs du C' Petit Beaumontais », le fràre Gorgias eut donc le toil de trop parler. Sans dontej ses supértenrs ne' lui avaient point encore imposé leurversiaiî) etilétaît tropintelligent pour: ne pas en sentir la parfaite absurdité. Désormais, devant le nouveau modèile dévouverti avec son paraphe, il tui.seiniilait inepte de nier que ce paraphe était de son écriture. Tous les experts du monde n'empêcheraient paSil'aveii^tiuite clarté de se faire sur ce point. Et il avait denc laisse percer sa version à lui, plus raisonnable, awuaul une partie de la vérité, sa halle d'un instant devant la fenêtre de Zéphirin,-sa eanserie amicale avec le petit infirme, qu'il avait^ même grondé, en apercevant sur sa t^ble le modèle d'écriture, emporté de l'école sans permission ; puis; le mensonge reprenait, lui s'en allait, l'enfant fermait la fenêtre, Simon venait commettre l'immonde ccime, se servait du modèle grâce à une brusque inspiration de Satan, rouvrait la fenêtre, afin de ^e croire que le meilntrier s'était échappé par là. Mais celte veision, indiquée le premier jour dans le jounnal, comme sortant d'une source sûre, fut énergiqueméat démentie le lendemain, et par le frère Gorgias en poraoiute, qui prit la peine de protester lui-même aux bureaux de la rédaction. Sw l'Evangile, il y jura qu'il était rentré directement] le soir du crime, et que le pa-

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raphe était un faux, ainsi que les experts l'avaient démontré. Il se trouvait bien forcé d'accepter l'invention de ses supérieurs, s'il voulait être soutenu et sauvé par eui. 11 en maugréait, en haussait les épaules, tant c'était bélc ; et il ne s'en inclinait pas moins, tout en prévoyant l'effondrement inévitable, plus tard. A ce moment, le frère Gorçias fut vraiment beau d'impudence railleuse, de mensonge héroïque. Dieu n'était-i) pas derrière lui? ne mentait-il pas pour le salut de la sainte Eglise, certain que l'absolution laverait ses pécivés? Hème il rêvait les palmes du martyre, chacune de ses pieuses ignominies lui vaudrait une joie au ciel. £t, dès lors, il ne fut plus (}u'un instrument docile aux mains du frère Fulgence, derrière lequel agissait dans l'ombre le père Philibin, sous les ordres discrets du père Crabot. Leur tactique était de tout nier, même l'évidence, dans la crainte que la moindre brèche, au mur sacré de la congrégation, ne devint le commencement de l'inévitable ruine ; et leur version absurde pouvait paraître imbécile à des cerveaux logiques, elle n'en constituerait pas moins longtemps encore la vérité unique pour le peuple abêti de leurs fidèles, avec lequel ils se permettaient de tout oser, cQ.nnaissanl sa crédulité sans bornes, insondable.

La congrégation a;fanl ainsi pris l'offensive, sans attendre la dénonciation dont le frère Gorgias était menacé, ce fut surtout le directeur de l'école, le frère Fulgence, qui se montra d'un zèle intempérant. Aux heures de grande émotion, son père, le médecin aliénistc mort dans une maison de fous, semblait renaître en lui. Il céduit a l'impulsion première, cervelle brouillée et fumeuse, détraqué de vanité et d'ambition, rêvant de rendre quelque éclatant service à l'Eglise, qui le ferait monter à la tète de son ordre. Aussi, depuis l'alfaire, avait-il achevé de perdre son peu de sens commun, dans l'espérance d'y trouver la gloire attendue j et, la voyant

renaître, il délirait de nouVean. On n'apercevait pins que lui dans les rues de Mailtebois, petit, noir et chafouin, laissant voler les plis de sa robe, comme emporté par un vent de tempête. Il défendait passionnément son école, prenait Dien à témoin de la pureté angélique des Frères, ses adjoints. Les abominables bruits qui avaient couru jadis, les deux Frères ignoblement compromis qu'on avait dû se hâter de faire disparaître, toutes ces infamies étaient des inventions du diable. Et, dans ses afGrmations véhémentes, contraires à la vérité, peut-être avait-il commencé par être de bonne foi, tellement il vivait autre part, hors de la simple raison. Mais il s'était trouvé pris sous lamenle du mensonge, il lui fallait bien continuer à mentir sciemment, et il y mettait à cette heure une sarte de rage dévote, mentant avec excès pour l'amour de Dieu. Lui-même n'était-il pas un chaste? N'avait-il pns lonjoars lutté contre les tentations honteuses ? Alors, il se donnait le devoir de jurer l'absolue chasteté de son ordre, il répondait des Frères défaillants, il niait aux laïques le droit de les juger, ceux-ci n'étant que du troupeau, ignorant le temple. Si le frère Gorgias avait péché, il en devait compte à Dieu seul, et non aux hommes. Religieux, il n'était plus fait pour la Justice humaine. Et, dévoré du besoin de se mettre en avant, le frère Fulgcnce allait ainsi, poussé par des mains savantes et discrètes, accumulant sur lui les responsabilités.

Derrière lui, dans l'ombre, il n'était point difficile de soupçonner le père Philibin, qui lui-même était l'instiU' ment du père Crabot. Mais quel instrument souple et fort à la fois, gardant sa personnalité jusque dans l'obéissance! 11 exagérait volontairement son origine paysanne, affectait l'épaisse bonhomie d'un enfant de la terre à peine dégrossi ; et il était plein de l'astuce la plus déliée, de la patience des longs projets, menés avec une sûreté de main extraordinaire. Toujours il était en marche pour 30 ,ooyk-

quelque but tënébreux, mais sans frucas, sans amhUioa pei-sonnelle, ne goûtant qu« l'âpi-e joie solitaire de voir son ceuvre réussir. Homme de foi peut-être, il se seraitalors battu en soldat obscur et sans scrupule, dans l'unique besoin de senir ses supérieui-s et l'Eglise. A Valmarie, préfet des éludes, il surveillait tout, s'œcupaît de tout, voyitit tout, alerte maJgré sa carrure, d'une gaieté de gros homme ronx, aoi épaules 'solides, à la fa«e: large. Mêlé sans cesse aux élèves, jouantaveo eux, les guettant, les fouillant, les pénétrant à fond, jusqoe dans leur parenté et leurs amitiés, il était l'œcl qui savait, l'inleUigence qui dénudailJes cerveaux et les cœurs. Puis, disaiton, il s'enfermait eu compagnie du père Crabot, le recteur, dont l'attitude affectée était de diriger la maison de haut, sans Jamais s'occuper directement des' élèves ; et il lui communiquait ses notes, ses rapports, des dos^ siers sur chacun, nourris de« détails les plus complets, les plus intimes. Oa prétendait même que le péro Crabot, qui avait pour principe pnudeat de ne garder aucun papier, de tout détruire, n'approuvait pas celle méthode d'amasser, de cataloguer les documents. I) laissait faire pourtani, devant les grands services rendus, et .il se croyait la main directrice, l'intelligeBee supérieure qui utilisait le pëie Pbilibin. De sa cellule austère, grâce à ses succès mondains, ne régnait-il pas: sur la belle société du département? Les dûmes qu'il confessait, les familles dont il instruisait les enfants, uelui appartenaiunt-clles pas, grâce à la toute-puissance de son caractère sacré? Et il sa ilattaiL d'ourdir les Iramos, le vaste filet où il espérait prendre le pays entier, lorsqu'en réalité c'était le plus souvent le père Pbilibin qui prépuruit sourdement les campagnes et assurait. les victoires. Dans l'alTaire Simon surtout,, il semblait bien être le grand ouvrier caché, l'homme à qui ne répugnait aucune besogne, les basses, les souterraines, le politique sans

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dégoût reslë l'ami du {^min vicieux et renseigné d'autrefois, du terrible frère Gorgias d'aujourd'hui, le suivant dans la vie, le protégeant en créature aussi dangereuse qu'utile, et veillant à le tirer d'une effroyable histoire, afin de bu pas y culbuter avec lui, en compagnie de son supérieur, le triom^ant père Grabot, une des gloires de l'Église.

De nouveau, Uailleboîs se passionna. Mais ce n'étaient encore qae des rumeurs rasantle sol, tout un effroi semé par la congrégation, au sujet des criminelles manœuvres <|fle ies juifs préparaient psiur substituer à l'infâme Simon l'admirable frère Gorgias, le saint» homme vénéré du pays entier. Il se faisait un travail extraordinaire autour des parents des élèves, on les amenait à exprimer, même ceux dont les entants suivaient l'école laïque, leur réprobation. Tous parlaùnti comme si les rues se ti'ouvaient minées par unebande secrète de scélérats, les ennemis de Dieu et de la France, résolus on beau matin à faire sauter les maisons, sur un jsignal venu de l'étranger. Le maire Ph'ilis, dans une séance du conseil municipal', se permit une allusion an danger vague, qui menaçait la ville ; «t il dénonça même l'or des juifs, une caisse mystérieuse où s'entassaient les millions, pour l'œuvre diabolique. Phis claipernent, il se>reaii[ à flétrir les agissements impies de l'instituteur, ce Harc Froment dont il n'avait pu encore âéfaarrasser ses administrés. Il le guettait toujours, il espérait cette fois forcer l'inspecteur d'académie à une exécution exemplaire. Les versions successives données par « le Petit Beaumontais i avaient troublë'les esprits. Il était bien question d'un document retrouvé chez les dames Milhomme, les papetières; mais les uns parlaient d'un autre faux abominable de Simon, les autres d'une pièce écrasante, prouvant la complicité du père Crabot. Et la seule chose certaine était une nouvelle visite du général Jarousse à sa petite-eou-

Sbt LES QUATRE ÉVAHGILfS

sine, madame Edouard, cette parenle pauvre dont il oubliait volontiers l'existence. On l'avait vu arriver un malin, s'engouffrer violumment dans l'étroite boutique, puis en ressortir une demi-heure plus tard, très rouge. Et le résultat de celte intervention tempétueuse Tut, le lendemain, le départ pour le Midi de madame Alexandre, avec son fits Sébastien, en convalescence de sa terrible fièvre typhoïde, tandis que madame Edouard, avec son fils Victor, continuait à gérer la boutique, donnant une complète satisfaction à la clientèle cléricale, expliquant ' l'absence de sa belle-sœur par le souci de son amour maternel, toute prête d'ailleurs à la rappeler, dans l'inlérét de leur commerce, si l'école laïque sortait victorieuse de la grande lutte prochaine.

Au milieu de ces grondements, annonçant le furieux orage qui montait, Marc s'appliquait à remplir son r6le d'instituteur avec une correction parfaite. L'affaire était désormais dans les mains de David, il attendait de pouvoir l'aider de son témoignage. Jamais encore il ne s'était donné plus entièrement à sa classe, à ces enfants dont il voulait faire des hommes de raison et de bonté, comme exalté davantage vers la divine solidarité humaine par son rAle actif dans la réparation d'une des plus monstrueuses iniquités du siècle. Avec Geneviève surtout, il évitait d'aborder les sujets de leur désunion, très tendre, l'air uniquement occupé des petits riens si importants de chaque jour. Mais, lorsque sa femme revenait de chez ces dames, il la sentait nerveuse, impatiente, de plus en plus exaspérée contre lui, la tête visiblement pleine des histoires contées par ses ennemis. Et il ne pouvait toujours éviter les querelles, qui peu à peu s'empoisonnaient, devenaient meurtrières.

Un soir, la guerre éclata, au sujet d^lamentable Pérou. Dans la journée, Marc avait appris une nouvelle tragique, l'assassinat de Férou, abattu d'un coup de revolver par

VÉIUTÉ un sergent, conlre lequel il s'était révolte. E monté chez madame Férou, qu'il avait trouvée larmes, au milieu de son atroce misère, soutiai la mort la prit elle-même avec ses deux filles i comme elle avait déjà fait ta grâce d'emporter C'était l'elTrojable et logique dénouement, l'in; pauvre, méprisé, aigri jusqu'à la rébellion, chass poste, désertant pour ne pas payer à ta caserne acquittée en partie déjà à l'école, puis vaincu faim, incorporé de force le jour ou l'appel déses] siens le rappelait, et finissant comme un chien rage, là-bas, sous le ciel de flammes, dans les d'une compagnie de discipline. El, devant cette sanglotante et ces deux filles héhélées, dev pauvres loques que l'iniquité sociale jetait à dernière, Marc avait senti se soulever toute son nité fraternelle, en une furieuse protestation.

Il n'était pas calmé le soir, il s'oublia, pari, Geneviève, comme celle-ci vaguait encore par la ( commune, avant de se retirer dans la petite pièce où elle s'était décidée à coucher.

— Sais-tu la nouvelle? dans une révolte, en un sergent a cassé la tète de ce malheureux Féro

— Ah!

— J'ai vu madame Férou eetle après-midi, devient folle-.. Et c'est vraiment un assassina prémédité. Je ne sais si le général Jarousse, (\ montré si dur dans celte histoire, dormira tr: cette nuit. Il a sur les mains un peu du sang de C( grand fou, dont on a fait une bêle fauve.

Vivement, comme attaquée dans ses idées, Gt répondit:

— Le généraliserait bien bon de mai dormii ne pouvait finir autrement.

Harc eut un geste douloureux e( indigné. H

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contint, revenant à lui, remettant' d'avoir nommé le génâral, un des pénitents les pins chers dn père Crabot, et anquel on avait fliâme songé un ntoment pour an coup d'Etat militaire. Bonapartiste, disait-on, il était d'ane corpulence décorative, très sévère à l'égard de -ses hommes, jovial au fond, aimant la table et les allés, ce qui ne gàtaitrien; mais, décidément, après des pourparlers, on l'avait trouvé trop bête. Et il restait simplement, pour l'Eglise, nn pis-alier qu'on ménageait encore.

— Au Morenx, reprit Marc doucement, nous avons connu les Férou si pauvres, si écrasés de travail et de so^^is, dans leur misérable éeole, que je ne puis songer à cet homme, à ce maître, traqué et supprimé comme un loup, sans me sentir au cerair une infinie souffrance d'angoisse et de pitié.

Alors, Geneviève, bouleversée, tombaut de l'irritation à une sorte d'exaspération nerveuse, éclata en larmes.

— Oui, oui, je t'entendS' bien, je suis une sans-OECur, n'est-ce pas? Tum'as-cni uneisotle et maintenant tu me crois une «néchante. Comment veux-tu que nous piûsàoaa nous lùmer eneore, si tu me traites en femme stupide et mauvaise?

Il voulut l'apaiser, stupéfait et très malheureux d'avoir déterminé une telle crise-Uais elle s'affolait de plus en plus.

~- Non, non, c'est bien fini entre nous. Puisqoe la m'exècres chaque jour davantage, il vaudrait mieux, Toîs-tu,'nous séparer tvutile suite, sans iittendre d'en venir à des choses' indignes.

Et, violemment, elle passa dans la )»ièce où elle cou> chait, elle s'y enferma d'une main rude, à double tour. Lui, devant cette porte ainsi close, resta désespéré, gagné par les larmes. D'habitude, jusque-là, la porte restait chaqu« nuitgrarnde ouverte, les deux époux can-

saient, contîimaient à être ensemble, bien que faisant deux lits. Et, désormais, c'était la séparation totale, le mari el 1^ femme allaient vItto en étrangers.

Les traits suivantes, Geneviève s'obstina de la sorte à s'enfermer chez elle. Puis, rhâbitade prise, elle ne se montra plus à Marc que 'vétue, eoifFée, comme si la moindre intimité de toilette l'eût gênée à présent. Elle était enoeifite de sept mois, elle avait d'abord profité de son état pour rompre tons rapprachoments o»njugaux ; et, à mesure qu'elle approchait de ses couches, elle témoignait une répugnance croissante des caresses, le plus léger effleurement la faisait se reculer, inquiète et maussade, elle si tendre, si passiwinée autrefois. Etonné, il mettait cela, les premières semaines, isur le compte de ces perversions singulières qui accompagnent parfois certaines grossesses, se soumelUnt d'ailleurs, attendant Le réveil du désir, arvec mie fratemeHe affcclioo. Il avait cependant senti sa surprise croître, en la voyant arriver à la répulsion, presque i la haine, car il lui semblait que lïi naissance d'un nouvel enfant airrail au contraire dâ la rapprocher de lui, les unir l'un à l'autre plus étroitement. El, d'antre part, son inquiétude augmentait, il savait le terrible danger des querelles, des malentendus d'alcôve : tant que la femme et l'homme demeurent aux bras l'un de l'autre, ils ssnt une même chair, il n'y a pas de rupture possible, les pires sujets de dispute se fondent rfiaque nuit dans un baiser; mais, dés que l'étreinte a cessé, dès qu'il j a divorce consenti, le moindre conflit devient mortel, sans réconciliation, possible. Aussi, dans la débâcle de certains ménages qui étonne souvent, inexplicable, la cause profonde est toujours rarrBchem«nt charnel, le lien de chair coupi à jamais. Tant que sa Geneviève était restée à son cou, l'adorant, le voulant, H^rc n'avait pas tremblé de la campagne qu'on menait pour la lui reprendre. Il la savait

' profondément à lui, aucune force au monde ne vaincrail le toul-puissanl amour. Mais, si elle ne l'aimait plus, si elle ne le désirait plus, te furieux effort de ses adversaires n'allait-it pas la lui arracher enfin? Et, à mesure qu'il la voyait se glacer, il sentait la catasti-ophe devenir possible, il avait son pauvre cœur serré d'une anxiété croissante, intolérable.

Uu fait éclaira Marc un instant, dans l'obscur problème de cette femme adorée, de nouveau mère, et qui semblait cesser d'être amante. Il apprit qu'elle avait changé de directeur, quittant l'abbé Quandieu, le doux prêtre, pour passer au père Théodose, le supérieur des Capucins, l'apdlre, l'admirable metteur en scène des miracles de Saint-Antoine de Padoue. La raison donnée en était l'état de malaise, la faim inapaisée où la laissait le curé de Saint-Martin, trop tiède maintenant pour sa foi ardente ; tandis que le père Théodose, si beau, si grand de ferveur, devait la nourrir du fort pain mystique, dont elle avait le besoin de se rassasier. En réalité, c'était le père Crabol, maître souverain chez ces dames, qui avait décidé le changement, afin de hâter sans doute la victoire certaine, après tant de savante lenteur. Marc ne songeait pas à soupçonner Geneviève d'une intrigue basse avec le capucin superbe, un Christ brun, dont les grands yeux de flammes et la barbe frisée faisaient pâmer les dévotes : il la savait trop loyale, trop digne, de cette dignité du corps qu'il avait reconnue en elle, môme aux heures voluptueuses où elle donnait tout son être. Hais, sans pousser les choses à ce point, u'élait-il pas admissible, dans l'influence grandissante du père Tbéodose sur une femme jeune encore, de faire une part à la domination du beau mâle, â la souveraineté sensuelle de l'homme devenu Dieu, parlant en Dieu obéi? Après les entretiens dévots, surtout après les heures prolongées de confessionnal, elle revenait à son mari toute frissonnante,

éperdue, comme jamais il ne l'avait sentie, quand elle renlrail de ses anciennes visites à l'abbé Quandieu. Elle nouait certainement là quelque passion mystique, elle trouvait un aliment nouveau à son besciin d'airaer, qui remplaçait pour un temps les caresses conjugales, grâce à la crise de trouble étrange où la jetait sa grossesse. Peut-être aussi le moine agissait-il contre celle fécondité, agenouillée si près de lui, la terrorisant avec l'enfant.du damné qu'elle portail. A plusieurs reprises, elle parla désespérément du pauvre petit être qui allait naitre, prise d'une sorte de terreur, ainsi qu'il arrive à certaines mères hantées de la crainte d'accoucher d'un monstre. Et, s'il naissait normal, comment le protégerait-elle du péché environnant, où l'emporterait-elle, afin de le soustraire à la demeure sacrilège de son père? Cela taisait un peu de lumière sur la rupture d'alcève exigée par elle, sans doute le remords d'avoir enfanté d'un incroyant, le serment de ne plus enfanter jamais, l'amour perverti, exaspéré, rêvant de se satisfaire désormais dans l'au-delà du désir. Et pourtant que d'obscurité encore, et quelle souffrance était celle de Marc de ne pas comprendre, de sentir à chaque heure lui échapper cette femme adorée, que l'Eglise lui repreuait pour l'anéantir, lui et son œuvre de libération humaine, en le torturant!

Ce fut au retour d'un de ses longs entretiens avec le père Théodose que Geneviève, l'air exalté et brisé à la fois, dit à Louise, qui rentrait de l'école :

— Demain, tu iras te confesser chez les Capucins, à cinq heures. SI tu ne te confessais pas, on ne te recevrait plus au catéchisme.

Résolument, Marc intervint. Il avait laissé Louise suivre le catéchisme. Mais, Jusque-là, il s'était opposé à ce qu'elle se confessât.

■ — Louise n'ira pas chez les Capucins, dit-il avec fer-

358 LES QCATRE EVANGILES

meté. Tu le sais, ma chère, j'ai cédé sur tout, je ne

céderai pas sur la confession.

Se contenant encore, Geneviève demanda :

— Gt pourquoi ne veux-lu pas céder?

— Je ne puis le dire devant cette enfant. Mais tu connais mes raisons, je n'entends pas qu'on salisse l'esprit de ma fille, sous le prétexte de l'absoudre, de fautes puériles, que la famille suffît à connaître et k corriser,

11 s'en étaîl-en effet expliqué avec elle, trouvant abominable cette initiation d'une fillette aux fièvres de la chair, par un homme que son vœu ^.e chasteté peut conduire à toutes les- curiosités, à toutes les aberrations sexuelles. Sur dix prêtres prudents, il suffit d'an détraqué, et la CMifession n'est plus qu'une ordure, dont il ne voulut pas laisser courir le risque à sa Louise. Puis, cette promiscuité traublante, ce colloque secret dans l'ombre et l'énervement mystique d'une chapelle, n'étaient ps seulement un outrage, une démoralisation possible, pour une petite femme de douze ans, &ge inquiet où les sens s'éveillaient à la vie; il y avait encore là comme une prise de possession de la jeune fille, de l'amante et de la mère à venir, qui à jamais restait ensuite l'initiâe, la déflorée de ce ministre sacré, dont les questions, en violentant sa pudeur, la fiançaient à son Dieu jaloux. Dès lors, par ECS aveux, la femme â.ppartenait au confesseur, devenait sa chose tremblante et obéissante, toujours prête à être, dans ses mains, un instrument d'enquèle et de servage.

— Si notre fille a commis quelque fante, répéta llarc, c'est a toi ou à moi qu'elle s'en confessera, le jour on eJIe en éprouvera le besoin. Ce sera plus logique et plus propre.

Geneviève haussa les épaules, en femme qui trouvait cette solution blasphématoire et grotesque.

— Je ne veux plus discuter avec loi, mon pauvre Seulemciil, dis-moi, si lu empêches iLoaise d'allei fesse, coirimenl pourra-t-elle taire sa première ci nion?

— Sa première communion? mais n'«st-il pas ci i^u'elle attendra d'avoir vtegt.ans, p«ur en décide même? Je l'ai laissée aller atLcatâobisme, comme à son cours d'histoire et de sciences, simplemei qu'elle sache, de façon à pouvoir ju^ et pren parti plus tard.

La colère, alors, emporta Geneviève. Elle se vers l'eafant :

— Et toi, Loube, c'est ce que tu penses, c'est tu veuï 1

Immobile, avec soa gai visage déjà, grave, la avait écoulé, silencieuse, entre son père et sa Quand de pareilles quereltea éclataient, elle s'ei visiblement de rester nenlrc, par crainte de les agi Ses yeui intelligents allaient de l'un à l'antre, < pour les supplier de ne pis se faire de la peine, £ d'elle, désespérée d'élre ainsi devenue une cause nueile de désunion. Elle: demeurail très déférer! teadre pour sa mèrej el celle-ra, pourtant, la pencher vers son père, qu'elle adorait, dont elle i raison solide, la passion du vrai etdu juste.

Un instant, Louise, combattue, continua de les re; de son air de grande affection. Puis, doucement :

— Ue que je pense, ce que je veux, maman, a si volontiers ce que vous poseriez et ce que voi driez tous les deux!... Est-ce que le désir de p semble si déraisonoalile ? Pourquoi ne pas alteni peu?

La mère, hors d'elle, ne put en entendre lage.

— Ce n'est pas répondre, ma Slle... Reste av

.ocglc

360 LES QUATRE ÉVAMGILES

père, puisque lu n'as plus pour moi ni respect, ni obéissance. Vous finirez par me chasser d'ici.

Et elle s'en alla, elle s'enferma violemment dans sa cliambre, ainsi qu'elle le faisait désormais, aux moindres contrariétés. Celait sa façon de terminer les querelles; e:, chaque fois, elle paraissait s'éloigner davantage, mettre plus d'espace entre elle et le cher fojer domestique d'autrefois.

Un événement acheva de lui faire croire qu'on agissait sur sa fille, pour la soustraire à son autorité. Miidemoisclle Rouzaire, grâce à ses longues et savantes pratiques, venait enfin d'obtenir à Beaumont le poste de première adjointe, qu'elle ambitionnait depuis si longtemps. L'inspecteur d'académie Le Barazer avait cédé aux instances lies députés et des sénateurs cléricaux, en tête desquels le comte Hector de Sanglebœuf marchait avec des allures bruyantes de grand capitaine. Mais, par compensation politique, et avec une malice dont il était coutumier. Le Barazer avait fait nommer, au poste de directrice devenu vacant à Maillebois, mademoiselle Mazeline, l'institutrice de Jonville, l'ancienne collaboratrice de Marc, dont celui-ci estimait si haut la claire raison, la belle passion de vérité etd'équité.Peut-étreaussirinspecteurd'acadëmie, qui soutenait toujours ce dernier sourdement, avait-il voulu mettre à son côté une amie, travaillant à la même œuvre, ne l'entravant plus à chaque heure, comme faisait mademoiselle Rouzaire; et il affecta de s'étonner, lorsque le maire Philis, au nom du conseil municipal, osa se plaindre d'un tel choix, qui allait mettre les filles de Maillebois entro les mains d'une incroyante : n'avait-il pas fuit ce que demandait le comte Hector de Sanglebœuf? pouvait-oji s'en prendre à lui, si le roulement administratif du personnel l'avait amené à choisir une personne des plus méritantes, dont les familles ne s'étaient jamais plaintes Jusque-là? El, en effet, ses débuts à Maillebois furent très heureux.

VÉRITÉ m

elle plut beaucoup par sa gaieté sereine, par la façon n»lernelle dont elle sut gagner l'atTection de ses élèves, dès \le premier jour. Elle était adnrirabte de douceur et de zèle, travaillant surtout à faire de ses filles, comme elle les nommait, de braves femmes, des épouses et des mères, libres et enfantant des hommes libres. Hais elle ne conduisait plus les fillettes à la messe, elle avait supprimé les processions, les prières, le catéchisme, de sorte que Geneviève, qui la connaissait bien, depuis leur voisinage à l'école de Jonville, s'irritait, protestait, avec les quelques parents faisant partie de la faction cléricale. Tout en n'ayant pas eu à se louer de mademoisella RoBzaire, dont les sourdes intrigues avaient troublé la pais de son ménage, elle semblait maintenant la regretter, elle parlait de la nouvelle institutrice comme d'une femme suspecte, capable des plus noirs desseins.

— Entends-tu, Louise, si mademoiselle Hazeline vons tenait des discours inconvenants, tu me le dirais. Je ae veux pas qu'on me vole l'&me de ma fille.

Impatienté, Marc ne pouvait s'empêcher d'intervenir.

— Voyons, c'est fou, nïàdemoîselle Hazeline volant les &mes! Tu l'admirais comme moi, il n'est pas de raison plus hante, ni de cœur plus tendre.

— Oh '. naturellement, mon ami, tu la soutiens. Yoas êtes bien faits pour vous entendre. Va donc ia retrouver, donne-lui notre fille, puisque moi je ne compte plus.

Et, une fois encore, Geneviève courait sangloter dans sa chambre, où la petite Louise devait aller pleurer avec elle, la supplier pendant des heures, avant de la décider à se remettre aux soins de son ménage.

Brusquement, une incroyable nouvelle circula, souleva une émotion considérable. L'avocat Delbos s'était rendu à Paris, avait agi dans les ministères, en promenant le fameui modèle d'écriture, remis par madame Alexandiss Milhomme ; et, on ne savait grâce à queUe haute influence^ ",oo.;lo

il avait enfin obtenu qu'une perquisition judiciaire serait faite à Valmarie, chez le pèie Phiiibin. Mais l'extraordî- ■jiaire était cette perquisition exécutée en coup de fondre, le commissaire de police tombant là sans être attendu, commençant à fouiller, parmi les dossiers si nombreux du préfet des études, découvrant dans la seconde chemise ■qu'il ouvrait une enveloppe déjà jaunie, où se trouvait, précieusement conservé, le coin déchiré autrefois. Il n'y «vait d'ailleurs pas à nier, le fragment se rapportait exactement à la déchimre du modèle ramassé près de la victime. On ajoutait que le père Phiiibin, interrogé tout de -suite par son supérieur, le père Crabol, éperdu d'one 4elle aventure, aivatt avoué carrément. Il donnait peur tniique explteatîoa une sorte de nioBvement instinctif, «ne telle inquiétude à voir, sur le modèle, le cai^el de 4'école des Frères, que sa main ayait agi, plus prompte 'que sa pensée. Et si, plus tard, il avait gardé le silence, '«jetait dans la convicrtion absolue, ajn-ès «ne ètnde approfendie de l'affaire, que Simon était bien le coupable, dont l'intention, en laissant en évidence ce faux grossier, avait dà être de nuire à la religion. Le fiëre Phiiibin se

' faisait donc gloire de son acte, car son ge^e et plus tard «on silence étaient d'un hér<», qni mettait TEglise au- -dessus de ta justice des bommes. 0n complice vulgaire

' o'aurail-tl pas dètmit te fragment?, et, du moment où il 4'avait conservé, ne comprenait-on pas sa volonté de totit rétablir, le jour où il l'aurait (^Uu ? A la vérité, dans cette singulière imprudence, certains voTaient sa manie de dasser les moindres bouts de papier, peut-être aussi le -désir de se réserver une arme. On disait le père Crabct, 4ui qui délmisaît jusqu'aux cartes de visite reçues, affolé, - exaspéré contre cet imbécile besoin de dossiers, de flcbes, de répertoires. On allait jusqn'i répéter son premier cri de surprise f\irieuse : c Comment! je lui avais donné j'ordre de tout brûler, et il a gardé c^I > D'ailleurs, dés le

VËRITË K»-

soir de la trouvaille, te père Philibin, qui ne lomltait encore saus le coup d'aucun mandat d'arrestatioH, disparut. Et, comme deslkmes pieuses s'informaient de son sort avet sollicitude, il leur fut répondu que le père Poirier, provincial de BeaumonI, avait décidé de l'envoyer en retraite dans an couvent d'Italie, ou, d'un coup, et ainsi qu'en obgouffre, il se trouva enseveli sous l'éternel silence.

Maintenant, la revision du procès Simon paraissait todvitable. Delbos, triomphant, appela tout de suite David et Marc, afin d'arrêter la façon dont la demande serait lancé» an ministre de la justice. C'était Delbos qui avait soupçonné l'existence possible du fragment portant le cachet de l'éeole des Frères, et c'était lui qui venait de provoquer la trouvaille, fait nouveau suffisant pour faire casser l'arrél de la cour de BeaumonI. Il fut même d'avis de m contenter de ce fait, en laissant de c6lë, pour le moment, la communication illégale du président Gragnon aux. membres du jury, difficile encore à prouver, et sur laquelle l'enquête ferait sûrement la lumière. La meilleur» tactique à suivre lui semblait être de marcher droit a» frère Gorgias, maintenant que la vérité éclatait, ruinutd le rappoit des experts, apportant des certitudes indiscutables, la provenance du modèle, timbré, paraphé, et ce point accusateur que le père Philibin s'était rendu com— plice, par la dissimulation et le mensonge. El, quand David et Marc sortirent de ehez Delbos, la décision était. prise, &avid écrivit dès le lendemain au ministre une lettra de dénonciation formelle, dans laquelle il accusait tefrère Gorgias d'avoir violé et assassiné le petit Zéphirin^ crime pour lequel son frère Simon était au bagne depuis dix ans.

Alors, l'émotion fut à son comble. Le lendemain dela trouvaille du fragment, parmi les dossiers du père- Philibia, il y avait eu nue heure de lassitude et de défaite, même chez les plus ardents soutiens de l'Egliscs.

3M LES QUATRE ËVAMGILCS

Cette fois, la partie semblait perdue, et l'on put lire, dans fie Petit Beaumonlaisï, un article où l'action du père jésuite se trouvait nettement blâmée. Mais, deux jours plus tard, la faction s'était ressaisie, le même journal inventa la canonisation du vol et du mensonge, saint Philibin, héros et martyr. Des portraits furent publiés, avec une auréole et des palmes. Une légende se créa, le père dans un couvent ignoré des Apennins, au milien de forêts sauvages, portant un cilice, priant les jours et les nuits, s'ofTrant en holocanste pour Us pécbés du monde; et de petites images pieuses circulèrent, le représentant à genoux, avec une prière au verso, qui gagnait des indulgences. L'accusation publique, retentissante, lancée contre le frère Gorgias, acbeva de rendre aui cléricaux leur furieuse rage d'attaque, dans leur conviction que la victoire du juif serait l'ébranlement fatal de la congrégation, une brèche au cœur même de l'Eglise. Tous les anti-simonisles d'autrefois se retrouvèrent debout, plus intransigeants, plus âpres à vaincre ou à disparaître. Et, à Haillebois, à Beaumont, d'un bout à l'autre du pays, ce fut la même bataille qui recommença, d'un côté tous les esprits libérés, les cerveaux de vérité et de justice ■liant à l'avenir, de l'autre tons les bommes de réaction, les croyants de l'autorité, qui s'attardaient au passé d'un Dieu de colère, faisant le salut du monde à coups de soldats et de prêtres. On revit le conseil municipal de Haillebois se quereller violemment au sujet de l'instituteur, les familles se déchirer entre elles, les élèves de Marc el les élèves des Frères se jeter des cailloux, sur la place de la République, au sortir de l'école. On revit fiurtout la belle société de Beaumont bouleversée, sous le souffle d'inquiétude qui enfiévrait les acteurs du premier procès, les fonctionnaires, les magistrats, les simples comparses, dont la peur était de se trouver compromis, si l'on fouillait le monstrueux entassement, enterré dans

l'ombre. Pour un Salvan qui se réjouissait avec Marc, à chacune de leurs entrevues, que d'autres ne dormaient plus la nuit, devant la menace de tant de cadavres gênants, près de sortir de terre I A la veille des élections prochaines, les hommes politiques tremblaient d'y laisser leur mandat : le radical Lemarrois, l'ancien maire, indispensable jadis, reg;ardait avec terreur monter la popularité de Delbos; l'aimable Marcilly, toujours aux aguets de la victoire, perdait pied, ne savait plus de quel parti être ; les députés et les sénateurs réactionnaires, avec le farouche Hector de Sanglebœuf & leur tête, résistaient désespérément, en sentant mouler l'orage qui devait les balayer. Dans l'administration, dans l'université, l'aniiëté n'était pas moins grande, le préfet Hennebise se lamentait de ne pouvoir étoulfer l'affaire, le recteur Forbes débordé se déclfargeait sur l'inspecteur d'académie Le Barazer, le seul calme et souriant au milieu de la tourmente, tandis que le proviseur ûepinvUliers continuai! à mener ses filles à la messe comme on se jette à l'eau, et que l'inspecteur Hauraisin, angoissé, étonné de la façon dont tournaient les choses, se demandait si l'heure n'était pas venue de passéràlafranc-mafonnerie. Hais, surtout, l'éniioi était grand parmi la magistrature, car l'ancien procès revisé n'était-ce pas un procès nouveau fait aux premiers juges, et si l'on rouvrait le dossier, quelles révélations terribles allait-il en sortir? Le juge d'instruction Daix, l'honnête homme malchanceux qui promenait le remords d'avoir cédé à l'àpre ambition de sa femme, ne se rendait plus que livide et muet à son cabinet du Palais de Justice. Le fringant procureur de la < République, Raoul de La Bissonnière, s'y montrait au j contraire d'une belle humeur, d'une liberté d'esprit excessives, où l'on devinait le désir torturé de ne rien laisser voir de ses craintes. Quant au président Gragnon, le plus compromis, il semblait avoir vieilli tout d'un coup.

966 LES QUATRE ËVAMGILES

tratnani son grand corps, In face épaissie et lourde, courbant Us épaules sous un poids invisible, se redressant avec un regard oblique, lorsqu'il se sentait regardé. El les dames de ces. messieurs, elles aussi, avaient recommencé à faire de leurs salons des foyers d'intrigues, de marchandages, d'effrénée propagande. Et des familles bourgeoises aux domestiques, des domestiques aux fournisseurs, des fournisseurs aux ouvriers, tonte la population suivait, s'affolait, dans la tempête de démence générale qui emportait les hommes et les choses.

On remarqua \e brusque efEacemeot du père Crabotr dont la hai^le taille élégante, les belles cobes fines étaient bien connues, aux heures mondaines, avenue des Jaffres. Il ne s'y montra plus, et l'on vît une preuve de bon goiU, de piété profonde, dans ce besoin de retraite, dont sesamie parlèrent avec un attendrissement dévot. Le père Philibin aivait dispara, il ne restait que le frère Fulgence, ton^HFS eompromettanl, s'agilant trop, si maladroit à chacune de ses démarebes, que de vilains bruits commencai«Dt  courir, parmi tes cléricaux,^ sans doute un mol d'ordre venu de Valmarie, sacrili^at le. Frère. Hais le béres, l'estraordioaire figure qni se dressait plus étoonajite chaque jour, était Le frère Gargias, qui tenait léte à l'accusation, avec une prodif^euse audace. Le soir même du jour où l'on avait publié la lettre de David le dénonçant, il était accouru au < Petit Beaumontais >, pour répondre, iosuitant les juifs, inventant d'exlravagantes histoires, habillant les vérités de mensonges de génie, capables de troubler les fias solides tètes ; et il goguenardait, il demandait si les instituteurs avaient l'habitude de se promener avec des modèles d'écriture dans leurs poches j et il uiait tout, le paraphe, lie cachet, expliquant comment Simon, qui avait imité son écriture, pouvait très bien s'èlre procuré un cachet de l'école, ou même en avoir fait fabriquer un. C'était fou, il n'en criait pas moins cette

VfiRlTS 31

Yersiâa d'une voix si tonnante, a»ec des gestes si rud» que la version nituvelle était acceptée, devenait I ofâciellfc. Dès lors, le < Petit Beaumontais > n'hësi ii «Iftpta l'histoire du cachet faux, comme du | iaux, de eetle prémëditalton abominable de Sinn en comaellant son crime, avait es l'infernale rui mettre au compte d'un saint relîgieuK, pour salir 1 Et l'imbëcile inventi€.n passionna les pauvres c< du moyen peuple abeii par des siècles de catéch d« servitude, le fi-ère Gwgias monta au rang des de )a foi, à cbté du père Philibin. Il ne pouv; pu-aLire sans ^'on l'acdaniàt, des femmes baisa bord de sa robe, des cuùnts se usaient bénir que lai, ImiHident, triomphant, bacanguait les fo livrait à d'exirava^Btes parades, eu idole popnlal laine d'être applaudie. Mais, cepesdant, derriër assurance, les geas avertis, sachant la vérité, ^ la détresse éperdue du misérable, forcé de jouer dont il sentait le premier l'inepte fragilité ; et bâen évident qu'il y avait simplement là, sur la an acteur, une tragique mariounetle, que des mai sibles faisaient mouvoir. Le père Crabot avait i disparaître, se eloltrer avec humilité dans sa cel Valmarie, froide et nue, son ombre noire passa cesse sur la seène, ses mains souples se devinaien 1«B Kls, i^ussant les pantins, ti-availlant au trion la coo^gation.

Au lailitiu des plus rudes secousses, et malgré sitinii de toutes tes forces réactionnaires coalis' ministre de la justice dut saisir la Cour de cassa la demande de révision, lancée par David, au madame Simon et de ses enlàuls. Il ; eut là un mière victoire de la vérité, dont la faction clérical accablée un moment. Dès le lendemain, d'ailb latte recommença, la Cour de cassation elle-mé

...oonlc

s» LES QUATRE ËVANCILES

jetée à la boue, oulragée chaque malin, accusée de s'être vendue aux juifs. Le a: Petit Beaumonlais > indiquait nettement les sommes, diffamait le président, le procureur général, les conseillers, en raconlanl d'abominables histoires intimes, inventées' de toutes pièces. Pendant les deux mois que dura l'instruction de l'affaire, le fleuve d'immondices ne cessa de couler, il n'y eut pas d'iniques manœuvres, de mensonges et même de crimes, qui ne furent tentés, pour arrêter dans sa marche l'inexorable justice. Enfin, après des débats mémorables, où quelques magistrats donnèrent un grand exemple de saine raison et d'équité courageuse, au-dessus des passions, l'arrêt fut rendu, et bien que prévu à l'avance, il éclata en coup de foudre. La Cour retenait la demande, disait qu'il y avait lieu à reviser et concluait à la nécessité d'une enquête, dont elle-même se chargeait.

Ce soir-là, Harc, ayant fini sa classe, se trouvait seul dans son petit jardin, par un doux crépuscule de printemps. Louise n'était pas revenue encore de l'école, où mademoiselle Mazeline la retenait parfois, en élève préférée. Geneviève, depuis le déjeuner, était partie chez sa grand'mëre, près de laquelle, désormais, elle passait ses journées presque entièrement. Et, malgré le frais parfum des lilas, dans l'air si tiède, Marc promenait le long des allées l'amère torture de son ménage dévasté. Il n'avait pas cédé sur la confession, sa fille venait même de quitter le catéchisme, le prêtre n'ayant plus voulu l'y admettre, si elle ne passait point par le confessionnal. Mais il lui fallait batailler, matin et soir, sous les attaques de sa femme, exaspérée, affolée à l'idée de la damnation de Louise, dont elle se rendait complice, en ne trouvant pas la force de la prendre dans ses bras, de la porter «lle-mëme au tribunal de la pénitence. Elle se rappelait son adorable communion à elle, ce plus beau jour de sa vie, avec la robe blanche, l'encens, les cierges, le doux

Jésus qu'elle choisissait si déliciensement pour fiancé, et qui était resté son seul, soa unique époux, l'amour divin dont elle jurait, à celte heure, de ne plus goûter que les délices. Sa fille allait donc être privée d'une telle télicité, comme déchue, tombée au rang des hëtes qui n'ont pas de religion? El elle profitait des moindres occasions pour arracher un consentement à son mari, changeant le foyer domestique en un terrain de combat, où les plus futiles circonstances donnaient naissance à des querelles sans fin.

La nuit lente tombait, pleine d'apaisement, et Marc, dans une heure de grande lassitude, s'étonnait de résister de la sorte, avec un courage si cruel pour enx trois. Toute son ancienne tolérance lui revenait, il avait bien laissé baptiser sa fille, ne pouvait-il lui laisser faire sa première communion? Les raisons que lui donnait sa femme, ces raisons devant lesquelles il s'était longtemps incliné, n'étaient pas sans force : le respect de la liberté individuelle, les droits de la mère, les droits de la conscience. Au foyer, la mère était forcément l'éducatrice, l'initiatrice, surtout lorsqu'il s'agissait des filles. Et ne tenir aucun compte de ses idées, agir contre son esprit et son cœur, c'était vouloir la rupture même du ménage. Plu$ rien ne restait du lien nécessaire, le bonheur était détruit, les parents et l'enfant tombaient à cette affreuse guerre intime, dont sa pnvre maison, si unie et si douce autrefois, souffrait maintenant. Et il marchait toujours, par les allées étroites du petit jardin, envahi d'ombre, en se demandant de quelle façon il pourrait bien céder encore, pour avoir un peu de paix et de bonheur.

Mais, surtout, un remords l'angoissait, n'était-il pas coupable de ce grand malheur? Déjà, sa part de responsabilité lui était apparue, il s'était parfois demandé pourquoi, dès le lendemain du mariage, il n'avait pas tenté de conquérir Geneviève à ses croyances. Alors, dans la

révélatioD de l'amour, elle lui appartenait toute, elk s'abandonnait entre ses bras, si confiante, si prête à ne faire qu'une avec lui, chair et pensée. Lui seul aurait eu le pouvoir, à cette heure unique, d'arracber la femme au prêtre, en faisant de l'éternelle enfant, courbée sous la peur de l'enfer, la compagne consciente de sa vie, une intelligence libérée, capable de vérité et de justice. Dans leurs premières querelles, Geneviève le lui avait crié : € Si tu soaffres de voir qae nous ne pensons pas de même, c'est ta faute. It fallait m'insEruire. Je suis ce qu'on m'a faite, et le malheur est que tu n'as pas su me refaire. > Désormais, elle n'en était plus 11, elle ne lui accordait pas qu'il pût agir sur elle, dans l'inébranlable orgnei! de sa foi, SeulOTaent, il se souvenait amèrement de l'occasion perdue, il déflorait sou adoration égoïste, en ce délicieux printemps de leur ménage, toujours à s'émerveiller de sa beauté, à la trouver parfaite, sans que l'inquiétude le prit de descendre en sa conscience et de l'éclairer. Puis, i cette époque-li, il ne songeai! poiat encore à être l'artisan de vérité qu'il était devenu, il acceptait certains compromis, en se croyant assez aima, assez fort, pour rester le maître. El leule sa torture, aujourd'hui, veaatt de sa vanité d'homme, des faiblesses aveugles de son amour.

Marc s'arrêta devant itn lilas fleuri de la veille, d'un parfum pénétrant, tandis qu'une flamme, un besoin de lutte remontait en Ui. S'il n'avait pas fait son deveir,, autrefois, en a^ssant, en s'efforçant de libérer cette intelligence qu'an lui livrait, si imprégnée d'erreurs, était-ce donc une raison pour ne pas le faire aujourd'hui, en empêchant la fille de se perdre après la mère? La faute allait devenir d'autant plus impardonnable, qu'il s'était maintenant donné une lâche. Il avait accepté de sauver du mensonge séculaire les enfants des autres, et il offrirait le lâche exemple de ne pouvoir en préserver sa

VÉRITÉ propre enfant! Qu'un père de famille obssur, la paix, s'accoinmodàl d'une femme dévole, à hébeter sa lille dans de basses el dangei tiques, cela s'excusait encore. Mais lui! lui enlevé le crucilix de sa classe, qui s'en tenaîl enseignement laïque, qui professait haulemen site d'arracher la femme k l'Eglise, si l'on vo enfin la Cité heureuse! He aerait-ee pas le d'impuissance, la pire des défaites? Toute i en serait comme niée, contredite, anéantie. I tonte puissance, il n'aarait plus l'antorité de aax autres ce qu'il était incapable de réaliser i son foyer, où sa raison et son cœur devait d'abord. Puis, quelle éducation d'hypoertsie faiblesse, pour sa fille, au caurknt de ses idé croyances, le sachant oontrfûre à la confes^on, muDÎon, et âe demandait alors pourquoi il laisi plir chez Inides actes qu'il condamnait absole le voisin 1 II pensait 4one d'une façon et d'une autre? Non, non! la tolérance lui él sible, il ne ponvait céder de maTeM, san< «nvre de délivrance croul&t sovs le mépris un Et Marc se remit ft marcber sous le ciel pâ «'allumaient les [ffemières éteiles. Un ées tri l'Eglise était de voir qne les parents libre; n'osaient lui reprendre leurs en&ats, dans 1 -scandale, liés par les habitndes mondaines, ■commencerail, tans craindre de ae pas établir ils pss marier sa Elle, s'ils iw passaient pw sacrements, même rédaità à de simples forn faudrait certainement attendre longtemps ( temps indéterminé ^ne la science mettra à i dogme, k rainer dans l'usage ce qu'elle a ruini la raison. Mais les esprits braves devaient coi donner l'exemple, et Marc ébiit surtout frappa

371 LES QUATRE fVAKGILES

considérable tenté par l'Eglise actuelle sur les femmes, qu'elle a pendant des siècles brutalisées, outragées, traitées en filles du diable, coupables de tous les péchés du monde. Les Jésuites, avec leur coup de génie d'accommoder Dieu aux nécessités des passions, lui paraissaient être les ouvriers de ce grand mouTement qui a mis les femmes, aui mains des prêtres, comme des instruments de conquête politique et sociale. Ils avaient foudroyé l'amour, et ils l'utilisent. Ils avaient traité ta femme en béte de luxure, à laquelle les saints ne devaient point toucher, et ils la caressent, la comblent de flatteries, en font l'ernement et le soutien du temple, le jour où l'idée leur vient d'exploiter sa tonte-puissance sexuelle sur l'homme. Le sexe flamboie parmi les cierges de l'autel, ils l'acceptent comme une voie de la grâce, ils s'en servent comme du piège où ils espèrent reprendre et dompter l'homme. Toute la désunion, toute la douloureuse querelle de la société contemporaine ne venait-elle pas de là, de ce divorce entre l'homme & demi libéré et ta femme restée serve, esclave adulée, hallucinée du catholicisme agonisant? Le problème n'était pas ailleurs, ne point laisser à l'Eglise le profit de la tendresse tardive dont elle endort nos filles et nos épouses, lui enlever témérité de la fausse délivrance qu'elle leur apporte, les délivrer réellement et les lui reprendre, puisqu'elles son ta nous, comme nous sommes à elles. Trois forces se trouvaient en présence, l'homme, la femme, l'Eglise; et il ne fallait pas que l'Egliee et la femme fussent contre l'homme, il fallait que l'homms et la femme fussent contre l'Eglise. Le couple, d'ailleurs, n'était-il pas un ? Ni l'époux ni l'épouse ne pouvaient rien l'un sans l'autre. Unis, chair et mtelllgence, ils devenaient invincibles, la force même de la vie, le bonheur enfin réalisé dans la nature conqiise. Et, brusquement, Marc vit éclater la vérité, la solution unfque : instruire la

femme, lui donner près de nous sa vraie place d'égi de compagne, car, seule, la femme libérée peil li l'homme.

Au moment où Marc, calmé, rëconforlé, reprenaî son courage pour lutter encore, il entendit Genevièv reatrail, il la rejoignit dans la classe, vaguement écl d'un reste de jour. Et il la trouva debout, la épaissie par sa grossesse à terme bientdt, mais gran redressée, les yeux si brillants, l'altitude si agre: qu'il sentit monter un suprême orage.

— Eh bien, lui demaada-l-elle d'une voîi brusqi es content?

— Content de quoi, ma chérie?

— Ahl lu ne sais pas... Je vais donc avoir le p d'être la première & te donner la grande nouvelle., héroïques efforts ont réussi, et la dépêche en an l'instant. La Cour de cassation vient de décider la rev de l'affaire.

lient un cri d'immense joie, sans vouloir remai te ton de furieuse ironie dont le triomphe lui annoncé.

— Ënlin, il y a donc des jugesl l'innocent ne soûl plus!... Hais la nouvelle est-elle bien certaine ?

— Oui, oui, tout à fait certaine, je la liens d'honi gens à qui elle a été télégraphiée. Va, va, l'aborain. est complète, et In peux te réjouir!

Et on retrouvait, dans cet amer frémissement, 1' de la scène violente à laquelle sans doute elle V' d'assister chez «es dames, quelque saint personi prêtre ou religieux, un familier du père Crabot ace pour dire la catastrophe, qui mettait Dieu en péril.

Gaiement, s'obstinanl à ne pas vouloir comprei Marc tendit les bras à sa femme.

— Merci, il ne pouvait y avoir pour moi de b messagère plus aimée. Embrasse-moi.

-3T4 LES QUATRE ËVANGILES

GeneviëTO, impiobile, l'écarla d'un geste de haine.

— T'embrasser, pourquoi ? parce que lu as été l'ouvrier d'un acte infâme, parce que tu es heureux de cette victoire crimluelle contre la religioa? C'est ton pays, c'est la famille, c'est loi-méme que lu jettes à )a ruine, à la boue, pour sauver ton juif immonde, le plus grand scélérat de la terre.

Avec douceur encore, il tâcha de l'apaiser.

— Voyons, ma chérie, ne dis pas ces choses. Toi si -intelligente, si bonoe autrefois, comment peux-Lu répéter -de poreilIeG moutruosités? C'est donc vrai, que l'erreur est conla^euse, au point d'obscurcir l'es plus solides raisons?... Réfléchis, tu connais l'affaire, Simoa est inno- ^eal, le laisser au bagne est une iniquité affreuse, un .poison ée pounrituro »)ciale dont la nation finirait par mourir.

— Non, noB ! criE^t-elle, dans une sorte d'exaltation mystique, Simon est coupable, it a été condamné irrévooahlement, des hommes d'une sainteté reconnue l'ont accusé et l'aocnsent enoore, et pour qu'il fdt innocent, il faudrait donc ne plus croire à la religion, croire capable d'erreur Dieu lui-même. Non, nom ! il doit rester au bagne, te jour où il en sortirait serait la fin de louJ ce qu'il y a ici-bas de vénérable et de dinin.

Peu à peu, Harcétait pris d'impatience.

— Je ne comprends pas qu'une question de vérité et de justice si claire puûse nous séparer. Le ciel n'ia rien à voir en tout ceci.

— Pardon, il [n'y a ni vérité ai justice en dehors du ciel.

— Ah 1 tu viens de dire lé grand mot, voilà qui explique notre désaccord et notre torture. Tu penserais encore comme moi, si tu n'avais pas mis le ciel entre nous deux, et tu me reviendras, le jour où tu consentiras ' à redevenir, sur cette terre, une intelligence saine, un

VÉRITÉ , cœur fraternel. Il n'est qu'une vérité, tl n'est qu'i tice, celles que la science élablil, sous le contrfti certitude et de la solidarité humaines.

Geneviève elU-méme s'exaspéra.

— Expliquons-nous donc une bonne fois, c'est i gion, c'est mon Dieu que tu veux détruire.

— Oui! cria-t-il. C'est le catholicisme que je c l'imbécillité de son enseignement, l'hypocrisie de tique, la perversion de son culte, et son action trière sur l'enfant, sur la femme, et sa nuisance L'Eglise catholique, voilà l'ennemie, dont nous d'abord débarrasser la route. Avant la question avant la question poliljque, il y a la question rel qui barre tout. Jamais nous ne ferons un pas e: si nous ne commençons point par abattre l'Eg corruptrice, l'empoisonneuse, l'assassine. ..Et, ente bien ! telle est la raison de ma volonté formelle i laisser notre Louise se confesser et communier, rais ne pas faire mon devoir, je me mettrais en diction complète avec mes idées et mes leçons lendemain, it me faudrait quitter cette école, cess struire les eafaats des autres, puisque je n'aun loyauté ni la force de conduire mon enfant à. moi vérité, la seule vraie, la seule bonne... Je ne céd( notre fille elle-même jugera, prendra un parti, qu. aura vingit ans.

Hors d'elle, Geneviève allait répondre, lorsque entra. Après la classe, mademoiselle Mazeline longtemps retenue, et même elle la ramenait pou quer gaiement comment elle lui avait appris u difficile de crochet. Petite et mince, sans beaul d'un charme profond, avec sa face large ou s'ouv grande bouche tendre, où ses yeux noirs adi brûlaient d'ardente sympathie, l'institutrice cri porte :

...ooj^lc

— Quoi donc? vous n'avez pas de lumière... El moi qui voulais vous montrer le beau travail d'une petite fille bien sage!

Mais tout de suite, Geneviève, sans écouter, appela 1 enfant d une voix rude.

— Ah ' c est loi, Louise. Avance un peu... Ton père me brutihse encore à ton sujet. Il s'oppose dëfinitiveniËnl à ce que tu fdsses ta première communion... Moi, j'exige que tu la fasses cette année. Tu as douze ans, tu ne peux tarder davantage, sans scandale... Et, avant de prendre un parti, je veux connaître ton avis, à toi.

Grande pour ^on âge, formée déji, Louise était presque une petite femme, avec son visage intelligent, où les traits fins de sa mère semblaient se fondre dans une expression de tranquille bon sens, qu'elle tenait de son père Elle répondit sans b&Ie, d'un air d'affectueuse déférence

— Mon avis à moi, ohl maman, je ne peux pas en avoir Seulement, je croyais la chose arrani^ée, puisque le désir de papa est uniquement qu'on attende ma majorité Alots, je le dirai mon avis.

— Est-ce ta réponse, malheureuse enfant? s'exclama la mère, dont l'irritation croissait. Attendre, lorsqu'il est évident pour moi que les affreuses leçons de Ion père te corrompent et t'enlèvent un peu chaque jour & mon cœur!

A ce moment, mademoiselle Hazeline eut le tort d'intervenir, en bonne àme qui souffrait de ce drame intime, dans un ménage dont le bonheur autrefois l'attendrissait.

— Oh! chère madame Froment, votre Louise vous adore, et ce qu'elle vient de dire est bien raisonnable.

Violemment, Geneviève se tourna vers elle.

— Vous, mademoiselle, mèlez-vous de vos affaires. Je ne veux pas chercher votre part, dans tout ceci; mais

enseignez donc k vos élèves le respect de D parents... Chacun chez soi, n'est-ce pas?

El, comme l'institutrice, le cœur gros, se une parole, désireuse surtout de ne pas agj relie, la mère revint à sa fille.

— Tu m'écoutes, Louise... Et toi, Mar bien aussi... J'en ai assez, je tous jure que et ce qui se passe ce soir, ce qui vientde s de combler la mesure... Vous ne m'aimi me torturez dans ma foi, vous voulez me ( maison.

Au fond de la grande salle pleine d'on pleurait, désolée, bouleversée, tandis que U bile, saignait de cet arrachement suprême. U testalion leur échappa.

— Te chasser de la maison I

— Oui! vous faites tout pour me la ren table... Eh bieni il m'est impassible de res dans ce lieu de scandale, d'erreur et d'impit parole, chaque geste me blessent et me me l'a répété vingt fois, que ce n'était pat je ne veux pas me damner avec vous, et je retourne d'où je viens.

Elle avait mis une force extraordinaire di

— Chez ta grand'mère, n'est-ce pas ?

— Chez ma grand'mère, oui! C'est l'asile, le refuge de souveraine paii. On sait au moins m';^ comprendre et m'y aimer. Jamais je n'aurais dû quitter cette maison sainte de ma jeunesse... Adieu! ni mon àme ni mon corps n'ont plus rien qui les retienne ici !

El, farouche, elle se dirigea vers la porte, d'une marche un peu vacillante, alourdie par sa grossesse. Louise pleurait toujours à gros sanglots. Mais, résolument, Harc fit un dernier effort, en essapnt de barrer le

3T8 LES QUATRE ËVINGILES

— A mon tour, je t« prie de m'écoirter... Que tu veuille» retourner d'où tu viens, cela ne me surprend pas, car,îe le ^ais, on j a tout fait pour te reprendre, pour t'arracher de moi. C'est une maison de deuil et de vengeance... Seulement, tu n'es pas seule, il 7 â l'enf^M que la {torteB et que lu ne peux m'eulever ainsi, pour le donner à d'autres.

Geneviève s'était arrêtée devant son mari, adossé à la porte. Elle sembla grandir, plus haute, plus têtue, et elle lui jeta dans lafaee:

— Je pars justement afin de te l'aileveir, de le soustraire à ton abominable influence. Je n'entends pas qae ta en fasses aussi un païen, de celsi-là, que Ui le perdes d'esprit et de cœnr, cvmme cette maihenreuss ^ifant. Il est encore i moi, j« pense, et I» ne vas pas me battre,

' sous prétexte de le garder... Allons, Ate-toi de cette porte, laisse-moi partir.

Il ne répomlil pas, il faisait ua effavt sudmnKue- pour ne pas employer la force, en cédant i. la eotèra. Un instant, ils se regardèrent, dans la feiUe luear qui achevait de s'éteindre. .

— Ote-toi de oetle perte, répéta-t-elle durement. CcHupreuds donc que ma résolutieQ est formelle. Tu ne veux pas d'un scandale, n'est-ce pas? Tu n'aurais rien à y gagner, on te révoquerait, on tfem^ éciberait de poursuivre ce que tu appelles ton œuvre, ces eo&ints que tu m'as préférés et dont tu feras des bandits, avec tes belles leçons... Va, va, ménage-toi, conserve-toi pour ton école de damnés, et laisse-moi retourner i mon Dieu, qui te châtiera un jour.

— Ah ! ma pauvre femme, murmura-t-il très bas, blessé au cœur, ce n'est pas toi q»i parles, heureusement ; ce •ont les bristes gens qui t'eitiploient contre moi, comme une arme meurtrière; et je reconnais bies leui's paroles, l'espoir d'un drame, le désir ardent de ma révocation, mon école fermée, mon œuvre morte.* C'est toujours le

jnsticier, n'est-ce pasf c'est l'ami de Simoa, dont il «st sur le point de faire éclater l'iniutcence, qu'il s'agit d'abattre... El, tu as raison, je ne veux pas d'un scandale, qui ferut plaisir à trop de monde.

— Alors, laisse-moi partir, dit-elle encore avec obstination.

— Oui, tout il l'heure... A«fMiraTaat,iaelie bien que je t'aime toujours, davantage même, coianae une pauvre enfant sonSrante, prise d'une de ces fièvres contagieuses, dont ta gnérisofl est si langue. Mais j« ne désespère pas, car tu es au fond une bonne et saine créature, une raisonnable et une nnavreuse, qui f«rc4ment se réveillera un jour de son cauchemar... Et puis, h«us avons vécu prfts àe quatorze ans «semble, c'est moi qui t'ai faite femme, épouse et mère, et nteie si j'u en le tort de ne pas te refaire toute, j'ai mis pourlâBl \roç de choses nouvelles en t»i, pour qu'elles ne a>nliaaenl pas d'agir... Tu me reviendras, GeMviére.

Elle eut un rire de bravade..

— Je ne crois pas.

— Tu me reviendras, reprit-il d'ane ■nix c«avaiaeue. Quand tn sauras la vMté, l'amour q»e tu as eu pour moi fera le reste; et tu es ne leadre, tu n'es pas capable d'une lonj^ae iojvslice... Jamais je ne t'ai fait violence, j'ai toujours respecté ta vilealé, va dooe à' ta folie, épuise-la jusqu'au bout, pvîsiii'iil n'y a pas d'autre Ca{on de t'en guérir.

11 s'était écarté de h porte, il lui livrait passage. ÏÏn instant, elle parut bésiler, soustilule l'ombre frissonnante qui envahissait cette maison cbère, le foyer domestique en larmes. Oh ne voyait plus son visage, que les paroles de son mari avaient bouleversé. Et elle se décida, brusquement, ce fut d'une voix étranglée qu'elle cria :

— Adieu (

DoiiîHihvGooj^lc

Mais Louise, perdue dans les ténèbres, s'élança, voulut à son tour l'empêcher de partir.

— Oh! maman, maman, tu ne peux pas nous quitter ainsi. Nous qui t'aimons tant, qui ne voulons que ton bonheur!

La porte s'était refermée, il ne vînt plus qu'un dernier cri lointain, étouffé dans un bruit de pas rapides.

— Adieu! adieu 1

Alors, Louise, chancelante, sanglotante, alla s'abattre entre les bras de son père, et longtemps, tombés tous les deux sur un banc de la classe, ils pleurèrent ensemble. La nuit s'était complètement faite, on n'entendait plus que le petit bruit de leurs sanglots, dans la vaste salle obscure. De la maison vide, venait un grand silence d'abandon et de deuil. L'épouse, la mère, s'en était allée, on l'avait volée & rbomme et à l'enfant, pour les torturer, les jeler au désespoir. Toute la longue machination venait d'apparaître à Marc, l'hypocrite travail souterrain qui lui faisait saigner le cœur, en lui arrachant sa Geneviève adorée, dans le but de l'affaiblir, de le pousser à quelque brusque révolte, qui les emporterait, lui et son œuvre. Et il avait eu la force d'accepter son supplice, et personne au monde ne saurait son tourment, car personne ne le voyait sangloter avec sa fille, dans les ténéb'es de son foyer désert, en pauvre homme qui n'avait plus que celte enfant, pris de terreur à l'idée de se la voir, elle aussi, arracher un jour.

Puis, le soir même, comme Marc devait faire un cours d'adultes, les quatre becs de gaz llambèrent, la classe s'éclaira,s'emplil de monde. Plusieursde ses anciensélèves, ' des ouvriers, des jeunes gens du petit commerce, suivaient très assidûment ces cours d'histoire, de géographie, de science physique et naturelle. Marc, installé à son bureau, parla pendant une heure et demie, très clairemenl, combdtisut l'erreur, apportant aux cerveaux confus des

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humbles un peu de vérité. Et une douleur affreuse le suppliciait, son fojer était saccagé, détruit, son amour pleurait l'amante, l'épouse perdue, qu'il ne retrouverait plus là-tiaut, dans la chambre froide, autrefois si tiède de tendresse. Mais, brave, en héros obscur, il continuait son œuvre.

DoiiîHihvGooj^lc

DoiiîHihvGoogle

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