LIVRE TROISIJ
Dès que la Gonr de cassation eut coin quête, un soir, chez lesLehmann, dans la obscure, David et Harc décidèrent que la tude était désormais de cesser toute agil tant de ae tenir à l'écart. Une grande espoir donnaient du courage à la famille, l'idée de revision était acceptée. Si la Co quête loyalement, l'innocence de Simon s reconnue, l'acquittement davenait certaîi donc de rester en éveil, de Eurveiller la faire, sans paraître mettre en doute la cou d'équité des plus hauts ma§;istrats du pay empêchait l'allégresse des pauvres gens d les nouvelles de la santé d» Simon cont: pas bonnes, n'ai lait- il pas succomber triomphe t La Cour avait déclaré qu'il n de le ramener en France, avant l'arrêt d quite menaçait de durer plusieurs m malgré tout, était plein d'une superbe <
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su LES QUATRE ËViNGlLES
tant sur l'extraordinaire force de résistance montrée jusque-là par son frère. Il le connaissait, il les rassura tous, les Ht rire, en racontant des histoires de leur jeunesse, des traits de Simon, replié sur lui-même, méthodique et méticuleux, avec une singulière puissance de volonté, dans le souci de sa dignité et du honheur des siens. Et l'on se sépara, résolu à ne témoigner ni inquiétude, ni impatience, comme si la victoire, déjà, se trouvait acquise.
Dès lors, Marc s'enferma dans son école, tout à ses élèves du matin au soir, se donnant à eux avec une abnégation, un dévouement qui semblaient croître au milieu des obstacles et des souffrances. En leur compagnie, pendant les classes, tant qu'il était leur grand frère, s'efforçanl de leur partager le pain du savoir, tes certitudes de la vérité, il oubliait un peu de ses tortures, il sentait moins la plaie toujours saignante de son cœur. Hais, le soir, quand il se retrouvait seul dans la maison vide de son amour, il retombait à une désespérance alîreuse, il se demandait comment il continuerait à vivre, sous le froid noir de son veuvage. Louise, en revenant de chez mademoiselle Mazellne, lui apportait quelque soulagement ; et, pourtant, lorsque la lampe était allumée pour le repas du soir, quels longs silentes entre le père et la fille, qui chacun avait conscience de sa misère inconsolable, cet abandon de l'épouse, de la mère, dont le regret les hantait I Ils tâchaient d'éthapper à l'obsession, de causer des menus faits de la journée ; puis, tout les ramenait à elle, ils finissaient par ne parler que d'elle, rapprochant leur chaise, se prenant les mains, comme pour se réchauffer dans leur solitude ; et toutes leurs soirées s'achevaient ainsi, ia fille sur lus genoux du père, un bras passé à son cou, l'un et l'autre en larmes, et frissonnant, près de la triste lampe. Le logis était mort, l'absente en avait emporté la vie, la chaleur et la lumi-ère.
Cependant, Marc ne fit rien pour forcer Geneviève à revenir près de lui. Il ne voulait rien devoir au qu'il pouvait exercer. L'idée d'un scandale, d'un public lui était odieuse ; et, non seulement il enl <ie pas tomber dans le piège tendu parles aulei: rapt, qui devaient compter sur un drame conjuga de le faire révoquer ; mais encore il mettait toi espoir dans l'unique force de l'amour. Geneviève réfléchir, elle reviendrait sûrement au foyer. Su cet enfant dont elle était grosse, il lui semblait ii sible qu'elle le gardât pour elle seule, elle le lui r; terait, dès qu'il serait né, puisqu'il était à eux dei t'Ëglise avait réussi à i^ervertir en elle .l'amante n'arriverait sans doute pas à luer la mère; et la
' ramenée ainsi, resterait avec l'enfant. Ce n'était qu'un mois à attendre, les couches étant très proch Peu à peu, après avoir espéré ce dénouement, en m: de consolation, il en était venu à le croire cerl; vivait dans l'attente de l'accouchement, comme s'il dû être la fin de leur souffrance. Et, en brave homn voulant pas séparer la fille de la mère, il envoyait 1 passer les après-midi du jeudi et du dimanche pr Geneviève, chez madame Duparque, dans cette maison dévote, humide et sombre, dont pourtant il eu déjà tant à soulTrir. Peut-être, à son insu, étaitaussi une satisfaction dernière et mélancolique, une de ne pas couper brusquement tous rapports, de garder un lien entre lui et l'absente. Louise, à chaque visite, lui rapportait un peu de Geneviève, et les soirs des jouis où elle avait passé plusieurs heures avec sa mère, il la gardait plus longtemps sur ses genoux, il la questionnait,
i désireux de savoir et de souffrir.
< — Hon enfant, compienl l'as-lu trouvée aujourd'hui? Rit-elle un peu, paralt-cile contente? A-t-elle joué jivec toi?
ÎI86 LES QUATRE ÉVASGILES
— Non, non, mon père... Tu )e saiâ bien, il y a longtemps qu'elle ne joue plus. Mais, ici, elle était encore' un peu gaie, tandis que je la trouve maintenant bien triste, l'air malade.
— Malade !
— Oh ! pas malade à se mettre au lit. Au contraire, elle ne peut rester en place, ses mains brûlent comme si elle avait la fièvre.
— Et qu'avei-vous fait, mon enfant ?
— Nous sommes allées aux vêpres, ainsi que tous les dimanches. Puis, nous sommes rentrées pour goûter. Il j avait là un religieux que je ne connais pas, un missionnaire qui a raconté des histoires de sauvages.
Alors, il se taisait un instant, pris d'une grande amertume, ne voulant pas juger la mère devant la Jîlle, ni donner à celle-ci l'ordre de lui désobéir, en refusant de l'accompagner à l'église. Doucement, il reprenait :
— Et t'a-t-elle parlé de moi, mon enfant?
— Non, non, mon père... Personne ne me parle de toi dans la maison ; et, comme tu m'as recommandé de ne jamais en parler la première, {a se passe comme si tu n'existais pas.
— Pourtant, grand'mère n'est pas méchante avec loi ?
— Grand'mère Duparque ne me regarde seulement pas, et j'aime mieux ça, car elle a des yeux qui me font peur, quand il lui arrive de me gronder... C'est grand'mère Berthereau qui est gentille, et encore lorsque personne n'est là pour la voir. Elle me donne des bonbons, elle me prend dans ses bras et m'embrasse très fort.
— Grand'mère Berthereau ?
— Hais oui. Et même, un jour, elle m'a dit de bien l'aimer. C'est la seule qui m'ait parlé de toi.
De nouveau, il se taisait, par crainte d'initier l'enfant trop tôt aux misères de la vie. Toujours il avait soupçonné la dolente et silencieuse madame Berthereau.
VfiRITIE 88T
autrefois si aimée, si baignée de tendresse aus bras de son mari, d'agoniser depuis son veirvage sous la' règle dévote de sa mère, la dure madame Duparque. Et il se sentait une alliée possible en elle, mais si brisée, qui jamais ne retrouverait le courage de parler ni d'agir.
— Sois donc bien affectueuse avec elle, concluait-il. Je ci'ois que, sans le dire, elle a de la peine comme nous... Mais surtout embrasse ta mère pour nous deux, elle sentira que je suis de moitié dans ta caresse.
— Oui, mon père.
Et Us soirées se prolongeaient ainsi, très amères et très douces, dans le logis dévasté. Quand, le dimanche, la fille apportait au père quelque nouvelle mauvaise, une migraine de la mère, des troubles nerveux dont elle souffrait nvain te naiat, il en avait jusqu'au jeudi à se forger des inquiétudes. Ces troubles ne le surprenaient pas, il tremblait de voir la pauvre femme se consumer dans les flammes imbéciles et perverses du mysticisme. Puis, si le jeudi suivant, sa fille lui apprenait que maman avait souri, s'était informée du petit cbat l^ssè à la maison, il reprenait espoir, il riait lui-même d'aise, soulagé. Et il N se remettait à attendre la chère absente, qui allait lui revenir avec son nouveau-né au sein.
Depuis le départ d* Geneviève, mademoiselle Mazelîne était devenue forcément uae conOdente, une intime de Marc et de Louise. Presque chaque soir, après la classe, elle ramenait l'enfant, elle' rendait de petits services dans ce ménage désorganisé, où il n'y avait plus de ménagère. Le logement de l'instituteur et celui de l'institutrice se touchaient presque, elle n'avait qu'une petite cour à traverser; et même, derrière, les deux jardins mitoyens communiquaient par une porte. Aussi les rapports lurent-ils de plus en plus étroits, surtout grâce à la grande sympathie qui rapprochait Marc de cette vaillante, de cette admirable femme. A Jonville, déjà, il avait
appris h l'estimer, en la voyant dégagée de l'erreur religieuse, s'eiïorçant de faire de ses écoliëres des raisons solides el des cœurs tendres. Puis, maintenanl, à Maillebois, sue sorte d'amitié passionnée lui était venue pour elle, tant elle réalisait son idéal de la femme éducatrice, initiatrice, la seule capable de libérer la société future. C'était maintenant sa certitude, aucun progrès sérieux ne se réaliserait, si la femme n'accompagnait l'homme, ne le précédait mâme, sur la roule de la Cité heureuse. Et combien cela était réconfortant de rencontrer au moins une de ces annonciatrices, très intelligente, 1res simple et très bonne, accomplissant sa besogne de salut comme une fonction même de sa tendresse humaine ! Elle se trouva ainsi être pour lai, dans le drame intime qui te torturait, l'amie sereine et gaie, la consolation et l'espérance.
Cela commença par la satisfaction que Harc éprouva, lorsque Louise ne fut plus aux mains de mademoiselle Rouzaire. 11 ne pouvait la retirer de l'école voisine, il souffrait de la savoir sous l'autorité d'une dévole d'ambition, travaillant à son avancement en conduisant ses élèves à la messe. Puis, il y avait aussi l'embarras que lui , causait ce détestable voisinage, l'école des garçons instruite par lui en dehors de toute conception religieuse, tandis que l'école des Stloe suivait les processions, se confessait et communiait. Les deux instructions se hem^ taient, se nuisaient, le contre-coup retentissait dans les familles en continuelles querelles. C'était d'ailleurs de la sorte que la France se trouvait coupée en deux peuples ennemis, luttant sans fin, éternisant la misère sociale. Comment le frère el la sœur, le mari et la femme, le fils el la mère pourraient-ils jamais s'entendre, puisque, dès le berceau, on leurconslruisait des cervelles désappareil- ■ lées, où niles idées ni les mots n'avaient la même valeur? Si, d'une part, le bon Salvan avait voulu soulager Marc
VËRITË du souci de voir sa fille aux mains dévotes de m selle Rouzaire, en travaillant à la nomination d moiselle Mazeline, l'inspecteur d'acadëmié Le d'autre part, en faisant signer cette nomination proposa surtout de réaliser un de ses secrets dési d'unifier rinstruction primaire dans les commni j avait une école de garçons et une école de filles. tuteur et l'institutrice n'y pouvaient accomplii besogne qu'en marchant côte à côte, animés di esprit, des mêmes croyances, résolus à ensetj mêmes vérités. Et, depuis que Marc et made Mazeline s'entendaient si bien, allaient du mi au même avenir, la bonne semence germait Haillebois, les petits hommes et les petites fe poussaient ensemble, pour les grandes moiss tures.
Ensuite, ce qui acheva de toucher Marc profon ce fut l'attitude si émue, si obligeante demadei Mazeline, après le départ de Geneviève. Elle lu d'elle continuellement avec une affection inquiël cusant, expliquant son cas en femme raisonnabl déraison des autres trouve pleine d'une tendre syn Surtout elle lui recommandait de ne pas être violent, un maître égoïste et jaloui, faisant de l'esclave, la chose que lui livre la loi. Et, sûrem eut beaucoup d'elle dans la sage conduite de M patientait, s'en remettait au bon sens, à t'amon convaincre un jour Geneviève, et la ramener. En s'efforçait de remplacer anprès de Louise la mère absente, avec une telle délicatesse, qu'elle était ainsi devenue l'amie délicieuse, la joie du foyer si triste où le père et la fille grelottaient de leur abandon.
Par ces premiers beaux jours, Marc et Louise se retrouvaient chaque soir avec mademoiselle Mazeline dans leur petit jardin, derrière l'école. L'institutrice n'avait qu'A
ouvrir la porle de commun icalioii, dont les verrous étaienl lires de part et d'autre, el elle voisinait, elle délaissait un pea son propre Jardin pour celui de l'instituteur, où il y avait une table et des sièges, sous une touffe de lilas. Ils en plaisantaient, ils appelaient cela le bois, comme s'ils se fussent abrités sous de grands chênes, en un coin de forêt. La maigre pelouse devenait une vaste prairie, les deux plates-bandes prolongeaient tout un royal parterre. Et, après la rude journée, la conversation était très dopce, dans la paix du crépuscule.
Un soir, Louise, qui réRéchissait de son atr grave de grande fillette, demanda brusquement :
— Mademoiselle, pourquoi ne vous êtes-vous pas mariée ?
L'institutrice eut un bon rire.
— Oh ! ma chérie, tu ne m'as donc pas regardéel Ce n'est pas avec mon nez trop gros et ma taille de nea du tout qu'on trouve aisément un mari.
Étonnée, l'enfant l'examina, car jamais elle ne l'avait vue laide. Celait bien vrai, elle n'était pas gratide, elle avait un nez trop gros, une face large au front bombé, auï pommettes saillantes. Mais ses admirables yeux souriaient si tendrement, que lottt le visage en resplendissait d'un charme profond.
— Vous êtes très jolie, déclara Louise avec convietion. Moi, si j'étais un homme, je voudrais bien me marier avec vous.
Cela égaya' beaucoup Marc, tandis que niadenioisetle Mazeline était prise d'une émotion contenue, oii il y «rail quelque mélancolie.
— il parait que les hommes n'ont pas ton gcfôt, ditelle en retrouvant sa tranquille joie. De vingt à vingtcinq ans, je me serais mariée volontiers; mais je n'ai rencontré personne qui voulût bien de moi. Et ce n'est pas aujourd'hui, à trente-siï ans, que je me n
— Pourquoi donc cela? demanda Marc.
— Oh! parce que l'heure est passée... Une femme darts l'enseignemcnl, une humble institutrice primaire, quand elle esl née de parents pauvres, ne tente guère tes épouseurs. Où trouver l'homme qui veuille bien accepter la charge d'une eompagne gs^nant peu, astreinte i. de lourds devoirs, forcée de vivre in fond de quelque pays perdu. Si elle n'a pas la chance d'épouser un instiluleur et de mettre leur misère en commun, elle reste fatalement vieille fille:.. Moi, j'en ai fait mon deul, je suis heureuse tout de même.
Et, vivement, elle ajouta :
— Bien entendu, le mariage est l'a«te nécessaire, il faut qu'une femme se marie, car elle n'a pas vécu, elle n'a pas rempli sa destinée, si elle n'a pas été 4pouse et mère. 11 n'est point de santé ni de bonheur pessiUe, pour une créat<R« humaine, en dehors de sa complète floraison. Et je n'osblie iameis, dans mes leçons à mes filtetEes, qu'elles doivent avoir an jour so mari et des entants... Seulement, quand on est une oubliée, ane sacrifiée, on est bien forcée de s'arranfer un coin de contentement. C'est pourquoi je me suis taillé ma part de besogne, et je ne me plains pas trop, j'ai réussi à être mère tout de m*me, puce que j'ar i moi toutes les enfants des antres, ces chères petites dent je m'occ^>e du matin au soir. Je ne suis pas seule, j'ai sne grande famille.
Elle riait, elle disait avec simplicité son admirable dévouement, comme si e\ie s'était ente l'obligée des générations d'écolières qui consentaient k être l«s innombrables (illes de son esprit et de son cœur.
— Oui, conclut Marc, lorsque la vie se montre dnre pour un de noos, il faut que ce déshérité se montre bon pour elle. C'est l'unique façon qu'il a de conjurer le
Mais, le plus souvenl, dans le petit jardin envahi par le crépuscule, Marc et mademoiselle Mazeline causaient de Geneviève, surtout les soirs où Louise, ayant passé l'après-midi chez madame Duparqne, apportait quelque nouvelle de sa mère. Un jour, elle revint très troublée : sa mère, qu'elle avait dû accompagner à la chapelle des Capucines, pour une grande cérémonie donnée en l'honneur de Sainl-Antoine de Padoue, s'y était évanouie ; et il avait fallu l'emporter dans un étal inquiétant, à cause de sa grossesse.
— Ils me la tueront, dit Marc avec désespoir. Mademoiselle ïfazeline, désireuse de le réconforter,
se montrait volontairement optimiste.
— Hon, non, votre Geneviève n'est en somme qu'une raison malade dans un corps sain et solide. Vous verrez, mon ami, l'intelligence un jour, aidée du cœur, triomphera... Mais, que voulez-vous? «Ile paie son instruclion et son éducation mystiques, dans un de ces couvents d'où continueront à sortir les maux de la femme et les désastres du mariage actuel, tant qu'on ne les aura pas formés. Il faut lui pardonner, elle n'est pas la vraie coupable, elle subit la longue hérédité des aïeules, possédées, terrorisées, abêties par l'Eglise,
Marc, que la tristesse accablait, eut une plainte à voii basse, un aveu exhalé malgré lui, devant sa fille.
— Ah ! pour son bonheur et le mien, il eût mieux valu ne jamais nous unir. Elle ne pouvait être ma compagne, l'autre moi-même.
— Mais qui donc auriez-vous épousé, alors? demanda l'institutrice. Dans les familles bourgeoises, où donc auriez-vous trouvé une jeune fille qui ne fût pas élevée sous la règle catholique, empoisonnée d'erreurs et de mensonges ? Mon pauvre ami, la femme qu'il vous fallait, à vous esprit libre, ouvrier de l'avenir, oui I cette femmelà est encore à faire. Il en existe peut-être quelques
échantillons, mais si peu nombreux, gâtés toujours par les tares de l'atavisme et d'une éducation bâtarde. Puis, se mettant à rire, de son air si doux et si résolu :
— Vous savez, je suis en train d'y travailler, i ces compagnes pour maris dégagés des dogmes, avides de : vérité et de justice. Je m'efforce d'en fabriquer quelques- ' unes pour les braves garçons que tous faites pousser de votre cftté... Vous êtes né Irop tût, voilà tout, mon ami.
Et l'un et l'autre, l'instituteur et l'institutrice, humbles artisans de la société future, oubliaient un peu la grande enfant de treize ans qui les écoutait, silencieuse, les oreilles larges ouvertes. Lui, par une sorte de discrétion sentimentale, s'était abstenu jusque-là de donner dés leçons directes à sa iille. Il se contentait de prêcher d'exemple, il s'était fait adorer d'elle, en se montrant très bon, très sincère, très juste. Et la grande fille, éveillée peu à peu à la raison, n'osait encore intervenir dans ces conversations entre son père et mademoiselle Mazeline; mais, sûrement, elle en tirait profil, avec cet air de ne pas comprendre, de ne pas entendre, que prennent tes enfants quand on s'oublie devant eux à dire des choses jugées au-dessus de leur intelligence. Les regards perdus dans la nuit tombante, la bouche immobile, à peine agitée d'un léger frémissement aux coins des lèvres, elle s'instruisait, elle classait dans sa petite lëte toutes ces idées des deux personnes qu'elle aimait le plus au monde, avec sa mère. Et, nn jour, à la suite d'un de ces entretiens, une réflexion enfantine qui lui échappa, comme au réveil d'une profonde rêverie, i moditra qu'elle comprenait parfaitement. '
— Moi, quand je me marierai, je veux un homme qui ait les idées de papa, pour que nous puissions nous expliquer et nous entendre. Oh! si nous pensons de même, ca marchera très bien.
Cette fa^on de résoudre le problème amusa beaucoup
391 LES QUATlilï ËVAHCILES
mademoiselle Mazeline. Hais Marc était attendri, il sentait chez sa fille renaître un peu de sa passion de la vérilé, de son intelligence claire et solide. Sans doute, dans cette obscure formation du cerveau d'une enfant, il n'est point aisé de prévoir ni d'analyser ce que sera la pensée mûrie et agissante de la femme. 11 croyait pourtant U pressentir déjà raisonnable, saine, libérée de bien des erreurs. Et cela lui était d'une grande douceur, comme s'il attendait de celle fille, si puérile encore, l'aide future, la tendre médiatrice qai, en ramenant l'absente au foyer, renouerait tous les liens si tragiquement rompus.
Mais les nouvelles que Louise apportait, après chacune de ses visites à la petite maison de la place des Capucins, devinrent tout à fait mauvaises. A mesure que le moment de ses couches approchait, Geneviève tombait à une tristesse plus sombre, d'humeur si capricieuse, si âpre, que parfois même elle repoussait les caresses de sa fille. Elle avait eu de nouveaux évanouissemenis, elle semblait se jeter dans une e:iallation religieuse croissante, comme ces malades qui, déçus par l 'in efficacité de certains stupéfiants, en doublent la dose, en arrivent au poison final. Et, par une délicieuse soirée, dans l'étroit jardin en fleurSj les nouvelles données par Louise inquiétèrent tellement mademoiselle Mazeline, qu'elle fit une proposition à Marc.
— Mon ami, voulez-vous que j'aille voir votive femme? Elle me témoignait de l'affection autrefois, peut-être m'écoutera-t-elle si je lui parle raison.
— Et que lui direz-vous, mon amie ?
^ — Hais que sa place est d'èlre auprès de vous, qu'elle vous adore toujours sans le savoir, sans comprendre de quel affreux malentendu est faile sa souffrance, et qu'elle sera guérie seulement le jour où elle vous rapportera le cher enfant, dont elle étouffe comme d'un remords. ,
Des larmes étaient montées aux yeux de Marc, bonle-
versé par ces paroies. nvement, Louise se p ter venir,
— 0!i! non, mademoiselle, n'al.lei: pas Toir ne vous le conseille pas.
— Pourquoi donc, ma chérie ?
La fillette, alors, rougît, resta très embarn ne savait plus comment dire en quels termes et haineuï on parlait de l'institutrice dans la j son de la place des Capucins. Celle-ci compi cernent, en femme habituée à l'outrage :
— Est-ce que ta maman ne m'aime plus' qu'elle n^ me reçoive mal?
— Oh ! maman ne dit trop rien, fmit pai Louise, ce sont les autres.
Marc s'était repris, domptant son eraolior
— L'enfant a raison, mon amie, votre déma raït être pénible, et elle ne servirait sans do Je ne tous en remercie pas moins de votre boi quel est votre grand cœur.
Il V eut alors an lon^ silence. Le ciel ■> pureté admirable, une paix lente tombait de bleu, où le soleil s'éteignait en une grande 1 Les quelques œillets et les quelques giroflëi jardin embaumaient l'air tiède. Ce soir-là, i lërent plus, baignés de mélancolie par tout déliciease d'un beau jour.
Et ce qui devait se produire arriva, Genevi pas quitté Marc depuis huit jours, que tout parlait de la liaison scandaleuse, affichée pul parl'inslitutcuKet l'institutrice, lis s'échappaiei instant de leurs classes, pour se retrouver; méi ils avaient l'audace de vivre ensemble dans l( l'école des garçons, où tout le monde pouvai ment les voir, de certaines fenôlres voisines; i nation était que la petite Louise se trouvait li
présente, mêiée à leurs saletés. Les détails les plus ordiiriers circulaient, des passants prétendaient les avoir entendus, de la place de la République, rire et chanter de sales chansons. Une légende se forma, il fut nettement établi que, si Geneviève avait quitté le domicile conjugal, c'était dans un moment de révolte et de dégoût bien légitime, pour laisser la place â l'autre, celte femme sans Dieu, qui débauchait les fillettes confiées à sa garde. £l ce n'était pas seulement Louise qu'il fallait rendre à sa mère, on devait chasser à coups de pierres l'instituteur et l'institutrice, pour sauver de la perdition diabolique tous les enfants de Maillebois.
Quelques-unes de ces rumeurs parvinrent aux oreilles de Marc. Mais il se contenta d'en hausser les épaules, car, tout de suite, à leur imbécile violence, il avait compris d'où elles venaient. Elles étaient la continuation de la guerre au couteau que lui faisait la Congrégation. Celle-ci, n'ayant pu obtenir le scandale espéré, au lendemain du départ de Geneviève^, grâce à l'attitude digne qu'il gardait dans sa torture, reprenait soulerrainemenl son œuvre de calomnie, tâchait 4'cmpoisonner la situation nouvelle. Puisqu'il n'avait pas sufîi de lui reprendre sa femme, pour le faire révoquer, on y arriverait peut-être en lui prêtant une maîtresse, dans des conditions Immondes. L'école laïque elle-même s'en trouvait atteinte et souillée, c'était là de la louche besogne de sacristie, assurant le triomphe de Dieu à coups de mensonges. Si le père Crabot, depuis la reprise de l'aiïaire Simon, ' vivait cloilré, comme au fond d'un sanctuaire inaccesùble, toutes les soutanes et tous les frocs s'agitaient dans Haillebois. Lui semblait placé trop haut pour lancer ces inventions abominables, mais les Frères et les Capucins étaient comme un fol de robes noires, en continuelles allées et venues par la route de Valmarie, On les en voyait revenir 1res affairés, et c'était ensuite dans les
conressionnaui du pajs entier, dans les coins de chapelle et dans les parloirs, des chuchotemenls sans fin avec les dévotes excitées, indignées de tant d'horreurs. Delà, les horreurs se répandaient i voix basse, à demi-mots, pgnaient les familles, les fournisseurs, le petit peuple, devenaient la hantise des vieilles filles brûlées par le culte inassouvi de Jésus. El la seule colère de Marc était de se douter que, chez ces dames, on devait, par un raffinement cruel, murmurer d'ignobles contes aux oreillesde sa Geneviève, afin de consommer à jamais leur séparation.
Enfin, le mois s'écoula, les couches étaient proches. Marc, qui avait compté les jours dans une attente fiévreuse, s'étonnait de n'avoir reçu encore aucune nouvelle, lorsque Pélagie, un jeudi matin, vint à l'école dire sèchement de ne pas envoyer roademotselle Louise à sa maman, l'après-midi. Et comme, à sa voix, Marc élait accouru, exigeant une explication, la servante finit par tui apprendre que madame élait accouchée depuis le lundi soir et qu'elle n'allait même pas bien du tout. Piris, elle se sauva, ennujée d'avoir parlé, ayant reçu évidemment l'ordre de ne rien dire. Un instant, Marc resta confondu devant cette volonté d'agir comme s'il n'existait pas. Un enfant lui était né, et personne ne le prévenait. Ensuite, «e fut une telle révolte, un (el besoin de protester, le cœur saignant, qu'il prît son chapeau et se rendit tont -droit chez ces dames.
Lorsque Pélagie lui ouvrit, elle resta suffoquée, l'air saisi de son audace. Mais il l'écarla d'un geste, entra directement, sans une parole, dans le petit salon, où, selon leurs habitudes, madame Ouparque tricotait devant la fenêtre, tandis que madame Berthereau, un peu en arrière, s'occupait à un travail de bi'oderie, d'une main lente. Il retrouvait la petite pièce avec son odeur acoou- (amée d'air humide et moisi, ensommeillée dans le grand silence et dans la iHarté morne qui venaient de la place.
LES QUATRE ÉVAHGILES brusquement, à Ga vue, la graod'inère s'était levée droite, stupéfaite, outrée.
Comment! vous vous permettez, mousîear... Que E-vous? que venez-vous faire ici?
riolence tncro;abl« de eet accueil, loreq&e lui-même rail avec un si légitime sujet de colère, l'arrêta, lui . son calme.
Je viens voir mon enfant... Ponrquoi ne m'a-t-an ■évenu?
vieille femme était restée debout, rigide, et elle parut comprendre que l'emportement serait pour ne cause d'infériorité.
Je n'avais pas à vous prévenir... J'attendais que iève me demandit de le faire.
Elle ne l'a donc pas demandé?
Non.
il d'un coup, il croyait comprendre. L'Église ne pas seulement eflorcée de tuer l'amante chez sa s, elle avait encore voulu tuer la mère. Pour que si, à la. veille des couches, ne fât pas revenue près i, selon son espoir, pour qu'elle se fût comme B, assombrie, honteuse, avant d'enfanter de ses is, il fallait bien qu'on lui eàt fait un crime de ce enfant de querelle qui allait naître. On avait dû, la garder, lui en donner la crainte et l'horreur, ^e d'un péché dont elle ne pourrait être absoute,
I n'achevait pas de couper tous les iiens de chair kvaient unie au démon.
C'est un garçon? demanda-t-il.
Oui, un gardon.
Où est-il? je veux le voir et l'embrasser.
II n'est plus ici.
Comment, plus ici?
Non, hier il a été baptisé, sons le nom du bienhevaint Clément, et il est parti en nourries.
■ïfiRlTÉ Une brusque douleur fit crier Marc.
— Mais c'est un crime que vous avez commis U ! On ne baptise pas un enfant sans la volonté de son père, on ne l'enlève pas ainsi, comme en un rapt préqiëdrtë... Geneviève, Geneviève qui a nourri Louise, dans une telle allégresse maternelle, ne nourrira pas son petit Clément!
Très maîtresse d'elle toujours, avec un sourd grondement de vieille rancune satisfaite, à le voir soulfrir, madame Duparque répondit :
— Une mère catholiqiie a toujours le droit de faire baptiser son enfant, surtout lorsqu'elle se doute que le salut de celui-ci peut être mis en péril par l'incroyance du père. Et quant à le garder iei, il n'y fallait pas songer, car cela n'aurait sans d<Hite ries valu, ni pour lui, ni pour personne.
C'était bien ce que Marc avait pensé, l'enfant du démon attendu comme un Antéchrist, qu'il devenait nécessaire de baptiser et d'éloigner au plus tôt; si l'on voulait éviter de grands malhenrs. Plus tard, on le reprendrait, on tâcherait de le consacrer à Dieu, d'en faire un prêtre, afin d'apaiser la colère divine. Ainsi, la petite maison pieose de la place des Capucins n'aur^t pas la honte de l'abriter, son père ne la souillerait pas de sa présence en venant l'y embrasser, sa mère surtout serait délivrée du remords de l'avoir conçu, du moment où il ne se trouverait plus là, continuellement sous ses yeux.
Marc qui, d'un effort, s'était calmé, déclara nettement :
— Je veux voir Geneviève.
Mais, avec une décision égale, madame Duparque ' dit à son tour :
— Vous ne pouvez la voir.
— Je veux voir Geneviève, répéta-t*il. Où est-elle ?14haut, dans son ancienne chambre. Je la trouverai bien.
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400 LES QUATRE EVinCILES
Et, déjà, il marchait vers la porte, lorsque la grandmère lui barra le passage.
— Vous ne pouvez la voir, c'est impossible... N'est-ce pas ? vous n'avez pas envie de la tuer, et votre vue serait certainement pour elle l'émotion la plus terrible. Elle a
' failli niAurir pendant ses couches. Depuis deux jours, elle est sans couleur et sans voix, la moindre fièvre la rend comme folle, on a dû emporter l'enfant en évitant de le lui montrer... Ah ! vous avez raison d'être fier de votre œuvre, le ciel foudroie tout ce qne vous avez sali. Alors, Marc, ne se contenant plus, soulagea son cœur en paroles basses et tremblantes.
— Mauvaise femme, qui avez vieilli dans la cruauté morne de votre Dieu et qui achevez d'anéantir toute votre descendance... Votre œuvre à vous est notre torture, la mort lente dont nous agonisons. Vous vous acharnerez à dessécher votre race, tant qu'elle gardera dans sa chair un peu de sang, nn peu de bonté humaine... Depuis son veuvage, vous avez comme supprimé delà douce vie votre fille ici présente, vous lui avez enlevé jusqu'à la force de parler et de se plaindre. Et, si votre petite-fille se meurt là-baul, d'avoir été arrachée à son mari et à son enfant, c'est encore vous qui l'avez voulu, car vous seule avez servi d'instrument aui abominables ouvriers de ce crime... Ah ! oui, ma pauvre, mon adorée Geneviève, que de mensonges, que d'effrayantes imbécillités il a dû falloir pour me la reprendre I Puis, ici, on l'a tellement abêtie, pervertie de noire religion, de pratiques démentes,
' qu'elle n'est même plus femme, ni épouse, ni mère. Son mari est le diable, qu'elle ne pourrait revoir sans tomber
. à l'enfer, son enfant est te produit inquiétant de son péché, qui la mettrait en péril de damnation, si elle Lui donnait le sein... Eh bien I écoutez, de tels forfaits ne se consommeront pas jusqu'au bout. Oui, la vie a toujours raison, elle emporte les ténèbres et leurs cauchemars
délirants, à chaque nouveau lever du soleil. \ vaincue^ j'en suis bien sûr, et vous me faites enc horreur quepilié, triste vieille femme, sans sans cœur !
Madame Duparque l'avait écouté, de son di l'ilë hautaine, sans mAme chercher à l'interrom]
— Est-ce tout? demanda-t-elle. Je n'ignon vous êtes sans respect. Vous qui niez Dieu, sauriez-vousTousinclinerdevanl lescheveui bla aïeule?... Mais, en somme, pour vous montrer vous faites erreur, en m'accusant de clotlrer viève, jeveux bien vous livrer passage... Moi d'elle, tueii-la tout à votre aise, vous seul sere: sable delà crise afireuse où vous allez la jeter.
Et, en effet, elle s'écarta de la porte, elle re seoir devant la fenêtre, où, froidement, san moindre émotion apparente fît trembler ses m. se remit à tricoter.
Un instant, Marc demeura immobile, éperdu, n que résoudre. Revoir Geneviève, lui parler, t&c convaincre et de la reprendre, était-ce possible moment? Il sentit le peu d'opportunité, mêmi d'un pareil effort. Lentement, il se dirigea vers sans un mot d'adieu. Puis, une pensée lui rei retourna.
— Puisque le petit Clément n'est plus ici, doi l'adresse de la nourrice.
Madame Duparque ne répondit pas, ses gran
secs continuèrent de manœuvrer les aiguilles, <
mouvement régulier.
—Vous ne voulez pas me donner l'adresse de la i
Au bout d'un nouveau silence, elle fmit par di
— Je n'ai pas d'adresse à donner. Montez la d à Geneviève, puisque votre idée est de tuer 1 enfant.
a.ooj^lc
Une fureur emporta Harc. Il revint d'un saut, il cria dans la face impassible de la grand'mèrc :
— Vous allez tout de suite me donner l'adresse de la nourrice !
Et, muette, elle le bravait toujours, elle le regardait de SCS yeux clairs, lorsque madame Berthereau, bouleversée, intervint. Au commencement de la querelle, elle avait tenu obstinément la tâte baissée sur son ouvrage de broderie, eu femme résignée, devenue lâche, qui désirait ne pas se compromettre, par terreur de gras ennuis personnels. Mais, lorsque Marc, reprochant à la grand'mëre sa dure tyrannie de dévote, avait fait allasion à tout ce qu'elle-même souffrait, depuis son veuvage, dans celte maison pieuse, elle avait cédé aune émotion croissante, au flot de larmes, si longtemps refoulé, qui montait et l'étouffait. Elle oubliait nn peu de sa silencieuse timidité, elle relevait la tête, se passionnait, après tant d'années. El, quand elle entendit sa mère refuser à ce pauvre homme, torturé, volé, l'adresse de la nourrice de son enfant, elle eut enfin une révolte, elle cria l'adresse.
— La nourrice est une femme Delorme, à Dherbecourt, près de Valmarie.
D'une brusque détente, comme sous le ressort de muscles jeunes, madame Duparqae s'était remise debout, et elle foudroya du geste l'audaciease, qu'elle traitait toujours en gamine, malgré ses cinquante ans passés.
— Qui donc t'a permis de parler, ma fille?... Est-ce que tu vas retourner à ta faiblesse passée? Des années da pénitence sont-elles impuissantes à effacer la faute d'an mariage impie ? Prends garde, le péché est toujours ca toi, je le sens bien, malgré ton apparente résignation- Pourquoi as-tu parlé sans mon ordre?
Toute frémissante encore de tendresse et d« pitié, madame Berihereau résista un instant.
— J'ai parlé parce que mon cœur à la fin saigne teste. Nous n'avons pas le droit de cacher h Marc )'; de la nourrice... Oui, oui ! c'est abominable, ce qi faisons t
— Tais-toi ! cria furieusement la grand'mère.
— Je dis que c'est abominable d'avoir séparé la du mari d'abord, et maintenant deséparer d'eux 1' Jamais Berthereau, mon pauvre mort, qui m'a tant n'aurait accepté ce meurtre de l'amour, s'il avait v
— Tais-toi ! tais-toi !
Ella vieille femme, l'air grandi, dans la séch vigoureuse de ses soitante-treiae ans, avait répété d'une voix si impérieuse, que sa fille en cheveux l prise de terreur, céda, courba de nouveau la tète s ouvrage de broderie. Et il y eut unsilence lourd, pi qu'un petit tremblement convulsif l'agitait et qi larmes lentes ruisselaient le long de ses pauvres dévastées par tant d'autres larmes secrètes.
Marc était resté saisi, devant l'éclat brusque drame intime, si poignant, qu'il avait seulement çoaaé jusque-là. Une immense sympathie lui venai la triste veuve, hébétée, écrasée depuis plus de d sous ce despotisme maternel, exercé an nom d'ui de jalousie et de vengeance. Et, si la pauvre n'avait point défendu sa Geneviève, si elle les abî nait, elle et lui, à la rage noire de la terrible mère, il lui pardonnait celte lâcheté fi-issonnanli il la voyait souffrir elle-même.
Tranquillement, madame Duparque s'était repriE
— Vous le voyez, monsieur, votre présence ici e cause de scandale et de violence. Tout ce que vou chez se corrompt, votre souffle suffit même à pe l'air du lieu où .vous êtes. VoiU ma fille, qui ne jamais permis d'élever la voix contre moi, et H vous entrez, elle tombe dans la désobéissance ei ,
l'injure... Allei, allez, monsieur, à vos sales besognes. Laissez les honnËles gens tranquilles et travaillez à sortir du bagne votre juif immonde, qui achèvera d'y pourrir, je vous le prédis, car Dieu ne permettra pas la défaite de ses vénérables serviteurs.
Malgré l'émotion dont il frémissait, Marc ne put s'empêcher de sourire.
— Ah ! nous y sommes, dit-il doucement, il n'y a que l'alîaire au fond de tout ceci, n'est-ce pas? C'est l'ami, le défenseur de Simon, c'est le justicier qu'il s'agit de supprimer, à force de persécutions et de tortures morales... Eh bien ! soyez-en convaincue, la vérité et la justice l'emporteront tAtou lard, Simon sortira du bagne, et il triomphera un jour, et un jour les vrais coupables, les menteurs, les ouvriers de ténèbres et de mort seront balayés, avec leurs temples, où depuis des siècles ils terrorisent et abêtissent l'humanité.
Puis, d'une voix plus douce encore, se lounianl vers madame Berthereau, retombée dans son écrasement silencieux.
— Et j'attends Geneviève, dites-lui que je l'attends, quand elle pourra vous comprendre. Je l'attendrai, tant qu'elle ne me sera pas rendue. Serait-ce dans des années, elle me reviendra, je le sais... La souffrance ne compte pas, il faut beaucoup souffrir, pour avoir raison et pour connaître enfin un peu do bonheur.
Alors, il s'en alla, le cœur déchiré, gonflé d'amertume et quand même de courage. Madame Duparquc avait repris son éternel tricot, et il lui sembla que, derrière lui, la petite maison sombrait de nouveau dans l'ombre froide dont l'église voisine la glaçait.
Un mois s'écouta. Marc sut que Geneviève se remettait lentement. Un dimanche, Pélagie vint chercher Louise; et, le soir, il apprit de l'enfant qu'elle avait trouvé sa mère debout, très amaigrie, très brisée, capable pourtant
de descendre s'asseoir à la table, dans la pet manger. Alors, il fut pris d'une nouvelle espér; de voir Geneviève lui revenir, dès qu'elle sera défaire àpied le trajet de la place des Capucini Elle avait certainement réfléchi, son cœur de réveillé dans la soulTrance, il tressaillait at bruit, croyant à son retour. Mais les semaine; rent, les mains invisibles qui la lui avaient prii daient sans doute les portes et les fenêtres peut encore. Il retomba à de grandes tristesses, s jamais son invincible foi, sa certitude de yaini vérité et par l'amour. Et sa consolation, ea noirs, fut d'aller embrasser le plus souvent | petit Clément, chez sa nourrice, dans ce joli Dherbecourt, si frais au milieu des prairies i pille, parmi les peupliers et les saules. Il pass heure de délicieux réconfort, comptant peut-ét bon hasard qui le ferait se rencontrer avec ( près du berceau da cher petit. On disait qu'ellt jours trop faible pour venir voir l'enfant, et l le lui portail une fois par semaine.
Dès lors, Marc resta dans l'attente. Depu bientôt, la Cour de cassation avait ouvert son retardée par toutes sortes de complications, ei continuels obstacles, qui sans cesse renaissaii au travail souterrain des puissances mauvai les Lehmann, après la joie vive du premier a dant l'enquèle, on commençait à désespérer d( devant tant de lenteur, lorsque les nouvelles étaient si mauvaises. La Cour, qui avait jugé in faire tout de suite ramener en France, s' arrangée pour lui apprendre qu'elle s'occupait i sion de son procès. Hais dans quel état allait-il Ses longues souffrances ne l'achèveraient-elles ce retour, éternellement ajourné? David lui-
406 LES QUATRE ËTANGILES
ferme, si brave, s'épouvantait. Et cette longue attente angoissée, dans laquelle vivaient David et Marc, le pays entier en souffrait, Maillebois surtout en était ravagé, comme d'une crise épuisante dont la contintiité sasj)en-dail la vie sociale. Elis finissait par profiter aux aniisimonisles, qui s'étaient remis de la terrible trouvaille faite cbez le père Philibin. Peu à peu, et grice aux formalités si tentes, aux nouvelles fausses, nées du secret de l'enquête, ils affectaient de triompher encore, ils ann«n> çaient l'écrasement certain des siraonistes. Les articles infimes du c. Petit Beaamonlais » retrouvèrent leurs mensonges et leurs outragea des grands jours. On entendit le père Théedose, à une cérémoaie en l'honnear de Saint-Antoine de Padoue, se permettre en chaire une allusion au prochain triomphe de Diea sur la raee maudite de Judas. On revit, par les mes, par les places, le frère Eulgence passer en coup de vent, l'air affairé, la face exultante, comme s'il traînait dej-riëre lui le cbar de l'Église, daa&une apothéoss. Quant au frère Gorglas, que la congi'égalion commençait à juger fort compromettant, on tâchait de le cloîtrer le plus possible, sans oser encore le faire disparaître, au fond de quelque retraite sûre, ainsi que le père Philibin. Et il n'était point commode, il aimait à se montrer, à étonner le monde, par des attiindes de saint religieux, traitant directement de son salut avec le ciel. Deux fois, il souleva un scandale, en allongeant des gifles k des enfants, qui ne sortaient pas de son école d'un air asseï recueilli. Aussi le maire Philis, dont la dévotion correcte s'efCarail de ce personnage d'une piété extraordinaire et violente, crut-il devoir intervenir, dans l'intérêt même de la religion. Il en fut question au conseil municipal, ok Darras se trouvait toujours en minorité de quelques voix, paralysé, d'autant plus prudent, qu'il ne désespérait pas de redevenir maire, avec une majorité acerae, si l'afùiire
VERHB 407
Simoi) tovroait bien. Ea attendant, il fuyait les occasions d'en parler, la bouche cousue, très inquiet lorsqu'il voyait les moioes et les prêtres repreodre le haut du pavé, dans Haillebois, couuQe en une cité désormais conquise.
Les nouvelles avaient beau devenir mauvaises, Uarc voulait se forcer i l'espair. Il était uaintenant très soutenu par la fidélité brave de soo adjoint Ui^ot, qui se donnait à lai chaque jour dMaalage, en vivant de sa vie intime de dévmiemeal et de lutte. Un singulier phénomène moral s'était produit là, «ette sorte d'action lente d'uD maître mr un disciple d'abord révolté, ramené et absorbé ensuite. Certes, cbez Hignot, personne aulr^ois n'aoroil soupçonné l'étoffe du héros qu'il devenait aujourd'hui. Il s'était m<«tré très louche dans l'affaire, cbai^eanl Simon, songeant airlout à ne pas se compromettre. Il paraissait uniquement préoccupé de son avancement, ni bon ni mauvais au fond, prËI à tourner bien ou mal, sel«a les circoostanees et les hommes. Et Marc était venu, et dans la tragique bist«ire, il s'était trouvé l'homme, l'inlelligeoce et la vatonté, qui devaient décider de cette conseieeee, l'embellir, la hausser i la vérité et à la justice. Aiui la kfon éclatait, lumineuse, certaine : il suffisait de J'enmple, de l'enseignement d'un héros, peur faire lever d'antres héros, du sein obsrair et vague de la foule moyenne. Depuis dix ans, on avait à deux reprises voulu nommer Uignot instituteur dans un petit village voisin, et il awit refusé, il préférait rester auprès de Harc, dont l'action sur lui était devenue si grande, qu'il parlait de ne le qaitler jamais, en disciple fidèle, résolu à vaincre ou à Mre vaincu avec le maître. De nëme, après avoir attendu pour se marier, selon son altitude première de prudente expectative, il avait décidé de rester garçon, disant qu'il itait trop tard, que ses élèves à présent lui servaient de famille. Et, d'ailleurs, ne pre-
40S LES QOATRE ËVANCILES
nail-il pas ses repas chez Marc, où il était accueilli en frère, faisant de ce foyer son propre foyer, goûtant là toute la douceur du lien le plus étroit, celui qui se resserre i mesure qu'on sent et qu'on pense de même? Aussi, la lente désunion du ménage, à laquelle il assistait, lui avait-elle été très douloureuse; et, depuis le départ de Geneviève, il était désespéré, forcé de manger dans un petit restaurant voisin, afin de ne pas accroître l'embarras de la triste maison sans femme. Hais il redoublait d'aETection respectueuse pour Marc, il lAchait de le consoler, au milieu des coups dont on l'accablait- S'il ne revenait pas chaque soir après le dîner, afin de lui tenir compagnie, c'était par un sentiment de délicate discrétioi, voulant le laisser seul avec sa fille, comprenant bien que celle-ci devait lui suffire. Il s'efTaçait également devant mademoiselle Mazeline, plos utile au mari abandonné, plus savante à panser les blessures, avec ses mains légères de sœur. Et, lorsqu'il voyait Harc parti-op assombri, près de céder à la souf^ance, il n'avait encore trouvé qu'une façon de Kimener la joie et l'espoir sur sa lace, celle de s'accuser de son ancien témoignage an procès Simon comme d'un crime, et de lui promettre, au 'procès futur, de soulager sa conscience publiquement, en criant la vérité. Ah! oui, il la jurerait, l'innocence de Simon, dont il était maintenant convaincu, grâce an flot de lumière qui avait éclairé ses souvenirs I
Cependant, les lenteurs de la Cour de cassation eonlinuaient d'encourager la furieuse campagne des anti-simonisles, et il ; eut surtout une reprise acharnée de calomnies contre Harc, qu'il s'agissait de perdre, pour assurer le triomphe de l'école des Frères sur les ruines de l'école laique. Si elle laissait passer l'occasion favorable, l'Eglise se sentait menacée elle-même, atteinte mortellement, le jour où on lui reprendrait le droit d'enseigner, de pétrir ft son usage les générations nouvelles. Un matin
donc, le bruit se rëpandit dans Haillebois qu'ot^rënait de surprendre mademoiselle Mazeline conchéeaVec Marc, et cela près de la chambre de Louise, sans que même la porte de communication fût fermée. On ajoutait des dé-' lails ignobles, an raiTmemenl satanique d'impudence, œuvre évidente d'imaginations dévotes surchaulfées. Seulement, l'histoire restait en l'air, il était impossible de retrouver un témoin, des versions se succédaient d'autant plus terribles qu'elles devenaient contradictoires, élargissant l'infamie. Ce fut Hignot, très inquiet, qui osa prévenir Marc de la gravité du scandale, et ce dernier ne put se conlealer, cette (ois, d'opposer à une telle ignominie le hautain silence de son dédain. Il passa tine journée d'aiïreui combat, le cœur déchiré par le nouveau sacrifice que son œuvre exigeait de lui. Et, quand vint le crépuscule, il était décidé, il se rendit à son habitude dans le petit jardin où il passait chaque soir une heure si douce, si réconfortante, en compagnie de mademoiselle Mazeline. Puis, comme elle était déjà là, assise sous Iâ touffe de lilas, l'air songeur et bien triste, elle aussi, il prit un siège en face d'elle, il la regarda quelques fécondes sans parler.
— Ha pauvre amie, dil-il enfin, j'ai un gros chagrin et je vais en soulager mon cœur, avant que Louise nous rejoigne... Nous ne pouvons continuera nous voir ainsi chaque jour. Je crois même que nous serions sages es nous abstenant désormais de toutes relations... Vous le voyez, c'est un véritable adieu. Il va falloir nous séparer, mon amie.
Elle l'avait écouté sans surprise, comme sachant à l'avance ce qu'il avait à lui dire. El, d'une vois courageuse et désolée ;
— Oui, mon ami, c'est pour cet adieu que, moi-même, je suis venue, ce soir encore, m'asseoir ici. Vous n'aurez pas à me convaincre, je sens comme vous la douloureuse
...oonlc
nécessité de notre séparation... Quelqu'un m'a tout coBté.
En face de (elles infamies, il ne nous reste d'autres aimes
que l'abnégation et le renoncemenl.
• Un long silence se Ht, sous le vaste ciel calme, oit le
jour se mourait lentement. Une odeur pénétrante montait
des gfroflées, tandis (|ite le gaion, chauffé par le soleil,
retrouvait un p«i de fraîcheur.
El Marc reprit, à demi voix, coaime s'il réfléchissait tout haut :
— Ces malheurejix, qui vivent en dehors de la simple nature et du bon sens, ne peuvent toucher à rien de l'homme et de la femme, sans ; mettre aussitôt l'ordure de leur imagination, pervertie par l'idée du péché. La femme n'est plus que le diahie, dont le coDtact corrompt tout, tendresse, affection, amitié... J'avais bien prévu ce qui arrive, je faisais la 3<mrde oreille, ne voulant pas leur donner la joie de paraître tenir compte de leurs calomnies. Hais si, moi, je puis hausser les épaules, il y a vous, mon amie, il y a Louise surtout, que cette boue fmit par atteindre... Alors, les voilà viclorieui de nouveau, ils vont se réjouir d'ajouter une grosse peine à toutes nos peines.
Très imue, mademoiselle Mazeline répondit :
— Ce sera pour moi là plus dure... Et je ne vais pas y perdre seulement la douceur de nos conversations dn soir, j'en emporterai la tristesse de me dire que je cesse devons être utile, que je vous laisse plus seul et plus malheureux. Pardonnez-moi eette petite vaoilâ, mon ami, j'étais si heureuse de vous aider dans votre œuvre, de me croire un peu votre réeonfort et votre soutien ! Maintenant, je ne songerai plus i vous, sans vous voir abandonné, solitaire, réduit à celte misère de n'avoir même plos Bne amie...Âb 1 il y a vraiment de bien exécrables gens I
11 eut un geste tremblant qui trahissait sa doulev.
— C'est ce qu'ils~voulaient, m'isolar, me réduire, en
TfiRnÊ «1
Eaisant autour de moi le vide de ttmte affection. Et je puis vous l'avouer, c'est l'unique blessure dont je soaffre éellement. Le reste, les attaques direeles^, les outrages, es mesaces, tout cela me fouette, me grise d'un besoin 'héroïsme. Mais être frappé dans les miens, les v«ir sa- B, empoisonnés, jetés en victimes parmi les cruautés et !s hontes de la lutte, il y a là une affreuse chose dont j'agonise et qui me rend lâche... Ils m'ont pris ma pauvre Femme, les voilà qui vous séparent de moi, et je m'y atnds, ils finiroivt parm'enlever ma fille. Mademoiselle Hazeline, dont les jeux se mouillaient de larmes, le fit taire.
— Prenez garde, mon ami, voici justement Louise. Yivement, il répliqua :
— Je n'ai pas à prendre garde. Je l'attendais, il faut qu'elle sache.
Et, comme l'enfant souriante s'était approchée et s'asseyait entre eux, il lui dit :
— Ma chérie, tu vas faire tout à l'heure un petit bouquet, pour mademoiselle. Je désire qu'elle ait de nous quelques fleurs, avant que je verrouille cette porte, entre les deux jardins.
— Yerrouiller la porte! pourquoi donc, père ?
— Parce que mademoiselle ne doit plus revenir ici... On nous prend notre amie, comme on nous a pris ta mère. *
Louise demeura réfléchie et grave, dans le grand silence qui suivît. Elle avait regiu^é son père, puis elle regarda mademoiselle Hazeline. Et elle ne demanda MKune explication. Mais elle semblait comprendre, toutes sortes de pensées précoces passaienl en légères ombres sur le haut front pur qu'elle tenait de son père, tandis qu'une grande bonté désolée attendrissait ses yeux.
— Je vais faire le honquet, iînit-elle par répondre, et c'est toi, père, qui le donneras à mademoiselle.
41S LES QUATRE fiVANGILES
El, pendant que l'enfant, cherchant les fleurs les plus Tralches, allait et Tenait le long de la plale-bande, ils passèrent encore là quelques minutes tristes et délicieuses. Ils nedisaient plus rien, leurs idées seules s'échangeaient, rralernelles, uniquement pleines du bonheur des antres, des seses réconcilias, de la femme instruite et libérée, libérant l'homme à son tour. C'était la grande solidarité humaine, tout ce que l'amitié peut mettre d'étroit et d'absolu, entre deux créatures, homme et femme, en dehors de l'amour. Il était son frère, elle était sa sœar. Et la nuit qui tombait de plus en plus sur le jardin embaumé, leur afiporlait à eux-mêmes une fraîcheur reposante, dans leur chagrin.
— Père, voici le bouquet, je l'ai noué avec un brin d'herbe.
Alors, mademoiselle Hazeline se leva, et Marc lui donna le bouquet. Puis, tous les trois marchèrent vers la porte. Quand ils furent devant elle, ils restèrent U un iastant . encore, ne disant toujours rien, heureux simplement de retarder un peu la séparation. Ënlin, Marc ouvrit la porte toute grande, et mademoiselle Mazeline, après être passée dans son jardin, se retourna, regarda une dernière ibis le père, que la fille avait pris entre ses bras, en appuyant la télé à sa poitrine.
— Adieu, mon ami.
— Adieu, mon amie.
Il n'j eut rien autre, la porte fut lentement refermée. Ensuite, des deux cètés, les verrous furent poussés avec douceur; mais ils s'étaient rouilles, ils eurent un petit cri plaintif. Et cela parut plein de tristesse, c'était fini, quelque chose de bon et de consolant que la haine aveugle venait de iner.
Un mois s'écoula encore. Marc n'avait plus que sa fille, et il sentait le cercle d'abandon et de solitude se resserrer autour de lui. Louise continuait à suivre la classe de
mademoiseile Mazeline, qui, sous les regards 6coliëres, s'efforçait de la traiter comme ses ai sans préférence. L'enfant ne s'attardait plus, faire ses devoirs près de son père. £l, s'il l'iostitutenr et l'iustitutrice se renconirassen geaient un simple salut, ils évitaient de s'
farole, en dehors des nécessités absolues de ions. Dans Haillebois, cette attitude fut très très commentée. Les gens raisonnables leur si couper court ainsi aux vilains bruits mis en Seulement, le6 autres ricanaient, triompha très bien de sauver les apparences, mais ça pas les deux amoureux de se retrouver la nuit, devait conlinaer à en entendre de propres, si sommeil léger. Lorsque ïtarc connut par nouvelles infamies, il tomba en une grande 11 y avait des heures où son courage faiblis: bon désoler sa vie, renoncer à tous les bonh sacrifice ne doit compter pour les méchants! solitude ne lui avait paru si empoisonnée, si que, la nuit venue, il se retrouvait seul avec I le logis froid et désert, il se sentait envahi «ible désespérance, à l'idée que, s'il perdait v enfant, il n'aurait plus personne pour l'aimei chaud au cœur.
La fillette allumait la lampe, se mettait à sa d'écolière.
— Papa, je vais rédiger ma leçon d'histoL,,
me coucher.
— C'est ça, ma chérie, travaille.
Lui, sous le grand silence de la maison vide, était pris d'une angoisse. Il ne pouvait continuer à corriger les copies de ses élèves, il se levait, marchait d'un bout à l'autre de la pièce, d'un pas alourdi. Longtemps, il piétinait de la sorte, comme enfoncé dans l'ombre, hors du cercle étroit
m LES QUATRE ËVAHCILES
de lumière qui tombait de l'abat-jour de ta lampe. El, parfois, en passant derrière sa fille, il se penchait, il lai baîsail brusquement les cheveux, les yeux en pleurs.
— Oh! mon papa, qu'as-lu donc? disait-elle. Voilà que tu te fais encore de la peine !
Elle avait senti une larme chaude lut tomber sur le front. Elle se retournait, l'enTeloppaLt de ses bras caressants, le forçait à se rasseoir prés d'elle.
— Tu n'es pas raisonnable, mon papa, à le d^spArer toujours ain^, lorsque nous sommes seuls. Toi si vaillant dans la journée, on te dirait pris de peur, le soir, comine moi jadis, quand je ne voulais pas rester sans lumière... Puisque tu as du travail, tu devrais travailler.
II s'efTorçail de rire.
— Alors, c'esl toi la grande personne sage, ma chérie-.• Sansdoute, je vais me remettre à la besogne.
Mais, en la regardant, ses ;eax s'obscurcissaient de nouveau, et il recommençait à lui baiser les cbev«as, épu*dumeiit.
— Quoi donc? quoi donc? balbatiatt-elle, aUendrie, en larmes à son tour. Pourquoi m'embrasses-tu a fort?
Et lui, frémissant, avouant sa terreur, disait la menace dont semblait l'environner toute cette ombre.
— Pourvu que tu me restes, mon enfant, poarva qu'on ne t'emporte pas, toi aussi !
Elle demeurait sans paroles, elle le caressait, ils pleuraient ensemble. Puis, lorsqu'elle avait réussi à le faire se rasseoir devant les copies de ses élèves, elle se remettait elle-même à sa leçon d'histoire. Quelques minutes alors s'écoulaient, et il était repris de sou inquiétude, il devait se lever de nouveau, pour marcher, marcher encore. Et il semblait comme à la poursuite du bonheur perdu, dans tout ce silence et toutes ces ténèbres de son foyer détruit
L'époque de la première communion approchait, et le
VÉRITS 41S
gcasdaln recommença. Louise venait d'avoir treize ans, tout le Maillebois dévot s'indignait de cette grande fille ' qui restait sans religion, refusant de se confesser, n'allant même phis à la messe. Depuis le départ de sa mère surtout, on disait qu'elle vivait comme les bâtes ; et, naturellement, on parlait d'elle avec une grande pitié, ainsi que d'une victime, car on la représentait écrasée sous l'autorité bmiale de son pire, qui, matin et soir, en façon de prière sacrilège, W faisait cracher sur le cru- «ifix. Mademoiselle Uaieline, aussi, lui donnait sûrement des leçons de diaboliques débauches. N'était-ce pas un crime de laisser cette pau^e àme en perdition, aux mains de ce couple de danmés, dont ï'inconduile notoire révoltait tantes les consciences? On parlait d'a^, d'organiser des maaifestations, pooe forcer le père dénaturé' k resdre sa fille h la mère, cette sainte femme qu'il avait forc'ée & faÎT, tant il la réveltah par la répugnante bassesse de sa vie.
Mare, qvi s'accoutumait aux oalrages, s'ini^uiéta seulement des scènes violentes, fue Louise dev^l subir, i ehaciiDe de ses visites cbes ces dames. Sa mère, toujours soofihtote, très lente à. se remettre de ses cftoehea, se contentait de se montrer froide, d'une tristesse muette, laissant madame Bupar^e, 1» terrible aleulei, gronder as nom du Dieu de cidëre, attisa* les flammes infernales sous les chaudières de Satxn. Une grande Elle, entrée dans sa quatorziàme année, n'avait donc pas honte de vivre en saavage, comme tes dùens qui ne savent rie^ de Jésus et qu'on cbasse des églises ? Ne tremblait-elle pas, à l'idée du châtiment étemel dont elle savait punie, l'huile beuillante, les fourches de fer, les crocs rou^s au fen, toute sa chair de maudite bouillie, r&tie, déchirée, pendant des milliards et des milliarda de siècles? Et, quand Louise lui revenait le soir, quand elle lai parlait de ces menaces, Marc frémissait de ces tentatives de
iie LES QUATRE EVANGILES
viol d'une conscience par ta peur, tâchant de lire dans les yeux de l'enfant si elle était ébranlée.
Elle eu était parfois émqe, mais on lui contait de trop abominables choses. Alors, elle disait de son air calme el raisonnable :
— C'est drdie, mon papa, ce bon Dieu qui serait si méchanti Grand'mére, aujourd'hui, a prétendu que, si je manque une seule fois la messe, le diable me coupera les pieds en petits morceaux, pendant toute l'éternité... Ce ne serait pas juste. Et puis, vraiment, ça ne me parait guère possible.
Il se rassurait un peu. Dans son scrupule de ne pas violenter celle intelligence naissante, il ne discutait pas directement les étranges leçons reçues chez ces dame&, il se contentait d'un enseignement général, basé sur la raison, d'un continuel appel à la vérité, i la justice, à la bonté. Et ce qui le ravissait, chez sa fille, c'était cet éveil précoce du bon sens, ce besoin inné de la logique et de ta certitude, qu'elle devait tenir de lui. Avec quelle joie, de la fillette encore fragile, en proie aux faiblesses, aux enfantillages de son âge, il voyait se dégager une femme d'esprit clair et solide, de cœur tendre ! Ses inquiétudes venaiedt de la crainte qu'on ne détruisit les promesses de cette belle moisson future. Et il se calmait, les jours seulement où l'enfant l'élonnait par ses raisonnements de grande et sage personne déjà.
— Obi tu sais, continuait-elle, je suis très polie avec grand'mëre. Je lui réponds que, si je ne vais pas à confesse et si je ne fais pas ma première communion, c'est que j'attends d'avoir vingt ans, comme tu me l'as demandé... Ça m'a l'air très raisonnable, El, alors, je suis très forte, en ns sortant pas de là, parce que, n'est-ce pas? quand on a raison, on est très fort.
Parfois, malgré son affection, sa déférence pour sa mère, elle s'égayait, plaisantait doucement.
— lu le souviens, mon papa, maman m'a' t'expliquerai le catéchisme, moi. > Et j'avi € C'est ça, tu me feras répéter mes leçons, • ne mets aucune mauvaise volonté à rompren comme je n'ai jamais compris rien de rien ai maman a donc voulu me l'expliquer; et le n que je continue à ne comprendre rien du met dans un gros embarras. J'ai peur de 1 peine, j'en suis réduite à feindre de saisir quelque chose. Hais je dois avoir l'air si finit toujours par interrompre la le£on d'un me traitant de sotte... L'autre jour encore, mystère de l'Incarnation, elle m'a répété qu sait pas de comprendre, mais de croire; el eu le malheur de lui répondre que je ne croire, sans comprendre, edle m'a dit que c phrase de toi, mon papa, et que le diable n tous les deux... Oh 1 j'ai pleuré, j'ai pleuré
Elle souriait pourtant, et elle ajouta plus
— Le catéchisme, ça m'a plutAt détachée maman. Il y a là dedans trop de choses t mentent... Maman a hien tort de vouloir t quand même dans la tête.
Son père l'aurait embrassée. Âllait-il i grande joie de trouver en sa fille une exce ces petits cerveaux pondérés, mûris de bon n lesquels la raison semble pousser comme d propice? Les autres fillettes, à cet âge troul
berté, sont si gamines encore, si agitées __
nouveau, toute une proie facile aux contes bleus, aux rêveries mystiques! Et quelle chance rare, si la sienna échappait au sort commun de ses compagnes envahies, conquises par l'Eglise, grâce à l'heure louche où le prêtre s'emparait d'elles ! Grande et forte, très saine, elle venait de se former sans accident. Mais, si elle était déjà
41S LES QtlATKZ £VAN£ILE3
une petite femme, il j avait des jours où elle restait bien enfant, e'amusant à des riens, disant de grosses sottises, retournant à sa poupée, avec qui elle tenait d'extraordinaires conversations. Et c'était ces jotirs-Ii que son père se sentait repris d'inquiétude, tremblant devant tant de puérilité encore, se demandant si l'on ne finirait pas par la- lui voler et par obscurcir cette raison, d'une aube si Jimpide et si fraîche.
— Abl oui, mon papa, c'est bËte, ce que me disait tout à l'beure ma poupée. Mais, que veux-tu? elle n'est pas -encore bien raisonnable, elle I
— Et tu espères la rendre raisonnable, ma chérie ?
— Je ne sais pas trop. Elle a la tête si dure! Poop l'Histoire sainte, (a va encere ; elle en retient le mot i mot. Mais, pour la grammaire et l'arithmétique, c'est une vraie bûche.
El de rire. Le triste lù^s avait beau être vide et ^acé, elle l'emplissait par moments de sa gaieté enfantine, sonnante comme une fanfare d'avril.
Cependant, à mesure que les jours s'écoulaknt, elle devenait plus grave, plus préoccupée. Quand elle rentrait de ses visites du jeudi et du dimanche à sa mère, elle rapportait de chez ces dames des airs de réflexion, de grands silences rêveurs. Le soir, lorsqu'elle travaillait sous la lampe, elle s'oubliait parfois à regarder long:nement son père, avec des yeux de bonté triste. Et ce i]ui devait arriver finit par se produire.
Ce fut pendant une chaude soirée, sous la menace d'un orage, dont la nuée d'encre alourdissait le cieï. A leur habitude, le père et la fille travaillaient, dana.^ l'étroit rond de clarlé qui tombait de l'abat-jour; et, par la fenêtre grande ouverle sur Maillebois, noir et eiH dormi, des papillons de nuit entraient, troublant seuls le profond silence du petit frémissement de leurs ailes. La fillette, qui avait passé l'après-midi place des Gapi^
VËRIt£ eins, semblait très lasse, le Tronl chargé d'u trop lourde. Maintenant, penchée sur son p u'éëriTail pas, elle réfléchissait. Et elle se déc poser sa plume, elle parla dans la-^raode pai la maison.
- — Mon papa, j'ai quelque chose à te dire q frine beaucoup. Je vais te faire certainement i grosse peine, et c'est pourquoi je n'en ai ] trouvé le courage. Mais, pourtant, je me suis b de ne pas me coucher, sans ('apprendre ma tellement je la crois raisonnable et nécessaire Harc avait vivement levé la tète, le cœur de peur, devinant le dernier désastre, à la blante de l'enEant.
— Quoi donc? ma chérie.
— Ëh bien I mon papa, j'ai réfléchi, j'ai pas journée encoro à retonmer cette chose dans tête, et il me semble que, si tu es de mon avis quitter pour aller vivre avec maman, chez gra
Il fut bouleversé, il protesta d'abord violem:
— Comment, de ton avis 1 Mais je ne veux de toutes mes forees, je te retiendrai, je t'emf n'abandonner à ton tour !
— Ob t mon papa, murmura-t-elle, désoléi rien qu'un t»at petit peu, et ta verras bie raison.
11 ne l'écoutait pas, il s'était levé, U mar dûment dans la pièce àdemi obscure.
— Je n'ai plus que toi, et tu partirais I On n femme, et maintenant on me prendrait ma fil laisserait seul, nu, abandonné, sans une tend je le sentais venir, ce coup de grâce, je pré que les mains abominables, dans l'ombre, raient ce dernier lambeau de mon cœur!... c'est trop, jamais je ne consentirai à cette sép:
4!0 LtS QDATRE ËVAKCILES
Et, s'arrétani tout d'un coup devant elle, il continua d'une voix rude :
— On t'a donc gâté l'esprit et le cœur, à toi aussi, pour que tu ne m'aimes plus ?■-. N'est-ce pas? à chacune de tes visites, on recommence mon procès, on le répète des infamies, afin de te détacher de moi. Il s'agit, n'est-ce pas ? de t'arracher à l'influence du maudit, du damné, et de te rendre aux bons amis de ces dames, qui feront de toi une hypocrite et une démente... Et ce sont mes ennemis que tu écoules, et c'est à leurs obsessions continuelles que tu vas obéir, en m' abandonnant!
Désespérée, elle leva vers lui des mains suppliantes, les yeux en larmes
— Mon papa, mon papa, calme-toi... Je t'assure, tu te trompes, maman n'a jamais laissé dire devant raovdes choses trop vilaines sur ton compte. Sans doute, grand'mère ne t'aime pas, et elle ferait mieux de se taire souvent, quand Je suis présente. Je mentirais, ,si je disais qu'elle ne fait pas tout son possible pour que j'aille rejoindre maman et habiter chez elle. Mais, je te le jure, ni elle ni les autres ne sont pour rien dans ma détermination... Tu te sais bien, je ne mens jamais. C'est moi, moi seule, qui ai réfléchi et qui aisoi^éà notre séparalion, comme à une chose bonne et sage.
— Une chose bonne, ton départi J'en mourrai.
— Non, tu comprendras, et tu es si brave!... Assiedstoi, écoute -moi.
Elle le força doucement à se rasseoir devant elle. Dans SCS deux mains caressantes, elle lui avait pris les mains, et elle le raisonnait, en petite personne très avisée.
— Chez grand'mère, tout le monde est convaincu que c'est uniquement toi qui me détournes de la religion. Tu pèses sur moi, tu me brutalises pour m'imposer tes idées, et si je t'échappais, je me confesserais demain, je ferais
VËRITE 12t
ma première commuoion... Alors, pourquoi ne pas leur prouver qu'ils se trompent? Demain, j'irai habiter chez grand'mère, et ils verront bien, ils devront reconnaître leur erreur profonde, car ca ne m'empêchera pas de leur répéXer toujours la même réponse : « Je me suis engagée à ne pas faire ma première communion, avant mes vingt ans, de façon à pouvoir accepter pleinement la responSa bilité d'un tel acte, et je tiendrai ma promesse, j attendrai. >
11 eut un geste de doute.
— Ha pauvre enfant, tune les connais guère, ils t'auront brisée, conquise, au'bout de quelques semaines Tu n'es encore qu'une petite fille.
A son tour, elle se révolta.
— Ah ! tu n'es guère gentil, mon papa, de me croire si peu sérieuse! Un petite fille c'est vrai, mais la petite fille et qui s'en fait gloire!
Elle avait dit çà d'un tel air de bravoure enfantine, qu'il ne put s'empêcher d'en sourire. Elle lui faisait chaud an cœur, cette mignonne, en qui, par moments, il se re trouvait tout entier, avec de la réflexion et de la logique dans la passion. 111a regardait, la trouvait très belle et très sage, le visage à la fois solide et fier, les yeuv clairs, admirables de franchise. Et il l'écoulait toujours tandis que, lui gardant les deux mains entre les deux &ienne!>, elle continuait à faire valoir les raisons qui la décidaient k rejoindre sa mère, dans la petite maison dévote de la place des Capucins. Sans même eflleurer les affreuses calomnies répandues, elle laissa entendre combien on leur saurait gré de na pas braver l'opinion publique. On disait p[irtout que sa place était chez ces dames, elle consentait tlonc à s'y rendre, et elle avait beau n'avoir que treize ans, elle y serait certainement la plus raisonnable, on verrait bien si elle n'y ferait pas la meilleure besogne.
— N'importe, mon enfant, finit-il par dire, d'un air de
4tt LES QUATRE EVANGILES
iraode lassitude, jamais lu ne me convaincras de la néces- Eilé d'une niplure entre nous dent.
Elle le sentit qui faiblissait.
— Hais ce n'est pas une rupture, mon papa. J'allais bien voir maman deux fois par semaine, je viendrai te voir, et plus souvent... Enfin, corapreads-lu? mam.^n m'écoutera peut-être un peu, lorsque je serai près d'elle. Alors, je lui parlerai de toi, je lui dirai combien tu l'aimes toujours, combien tu la pleures. El, qui sait? elle réfléchira, je te la ramènerai. .
Leurs larmes ooiilèreat à tous les deux, ce fut un grand atteodrissemenl, aux bras l'un de l'autre. Le père était bouleversé par le cbarme profond de cette enfant, cbez laquelle tant de puérilité encore se mêlait i tant de raison, de bonté et d'espoir. Et la fille s'abandonnait i son cœur, comme mûrie avant l'à^, par des choses qu'elle sentait confusément et qu'elle n'aurait pu dire,
— Fais donc comme il te plaira, finit-il par bégayer, an milieu des pleurs. Mais, si je cèds, je ne puis t'approu- Ter, tout mon être se révolte et proteste.
Telle f^t la dernière soirée qu'ils passèrent ensemble. Au debors, la chaude nuit restait d'un noir d'encre, sans un souffie. Par la fenêtre grande ouverte, pas un bruit ne venait de la ville anéantie. Seuls, des vols silencieux de papillons entraient, se brûlaient à la lampe. L'orage n'éclata pas, et très tard, le père et la fille, sans se parter davantage, demeurèrent assis face à face, à leur table de travail, comme enfoncés dans leur besogne, simplement heureux d'être encore ensemble, au milieu de cette paix immense.
Mais, le lendemain, quelle affreuse soirée pour Marc! Sa fille était partie, il se trouvait absolument seul, dans le logis vide et morne. Après l'épouse, l'enfant, et il n'avait plus personne qui l'aimftl, on lui avait an'achê, lambeau i lambeau, tout son cœur. Auparavant, afin.
VÉRITÉ la
qu'il ne lui restât pas même la consolation d'une amie, on l'avait bassement forcé k rompre avec l'unique femme dont le haut esprit fraternel l'aurait soutenu. C'était bien le complet désastre qu'il sentait venir depuis long:temps, ' le sourd travail de destruction accompli autour de lui pai les exécrables mains invisibles, pour le miner e( l'abattre sur les décombres de toute son œuvre. Maintenant, on croyait letenir, saignant de cent blessures, torturé, abandonné, sans force dans sa maison frappée de la foudre, à ce foyer souillé et'désert, où il agonisait. Et, ce premier soir de solitude, il était vraiment un vaincu, ses ennemis l'auraient cru désormais â leur merci, s'ils avaient pu le voir allant et venant d'un pas chancelant, dans le pâle crépuscule, ainsi qu'une misérable béte blessée cherebantun trou d'ombre, pour y tomber et moiurir.
En vérité, l'heure était affreuse. On avait les plus mauvaises nouvelles de l'enquête, ouverte par la Cour de cassation, dont les lenteurs semblaient vouloir enterrer l'affaire. Vainement, il avait tenté jnsque-là de se forcer à l'espoir, sa crainte grandissait cbaque jour d'apprendre la mort de Simon, avast même qne la revision de son procès fût acquise. Dans ces jours de tristesse, il voyait tout perdu, la revision rejetée, son long effort inutile, la vérité et la justice égorgées déCnitiveraent, exécrable crime social, catastrophe honteuse où sombrait la patrie tout entière. Il en éprouvait comme nne horreui' sacrée, un frisson d'épouvante qui le glaçait. Et puis, c'était, à côté de ce désastre public, son désastre personnel dont il sentait davantage l'inévitable accablement. Maintenant que Louise n'était plus là, ii l'attendrir de son charme, à lui donner l'illusion de sa raison el de son courage précoces, il se demandait comment il avait pu être assez fou pour la laisser aller chez ces dames. Elle n'était qu'une enfant, elle serait envahie, conquise en quelques semaines, par la toute-puissante Église, victo-
LES QUATRE ÉVAKGILtS ■se de la Temme depuis des siècles. On la Iti avait prise, on ne la lui rendrait jamais, il ne la verrait même plus. Et c'était lui qui avait envoyé à l'erreur cette vîclîine; sans défense encore, et il tombait dans une atroce désespérrance, dans l'anéantissement de son œuvre, de luimême et des siens.
Huit heures sonnèrent, Marc n'avait pas eu la force de s'asseoir seul à sa table, pour dîner, dans la pièce devenue noire, lorsque quelqu'un frappa timidement à la porte. Étonné, il vit entrer Mignot, qui eut quelque peine à s'expliquer d'abord.
— Voilà, monsieur Froment... Comme vous m'avez annoncé ce matin le départ de voire petite Louise, une idée m'a roulé dans la tête toute la journée... Alors, ce soir, avant d'aller dtner à mon restaurant...
Il s'arrêta, cherchant sa phrase.
— Comment ! s'écria Uarc, vous n'avez pas encore diné, Mignot ?
— Hais non, monsieur Froment... Voilà, mon idée était de venir dîner avec vous, pour vous tenir nn peu compagnie; et j'ai hésité, j'ai perdu du temps... Si çi vous faisait plaisir, à présent que vous êtes seul, je pourrais reprendre pension chez vous. Deux hommes, ca s'entend toujours. Nous ferions la cuisine, nous vieiv drions bien à bout du ménage, que diable!... Voulezvous ? ca me rendrait bien heureux.
Un peu de joie était rentré dans le cœur de Marc. 11 eut un sourire ému.
— Je veux bien... Vous êtes un brave gardon, Mignot... Tenez! asseyez-vous, nous allons commencer par diner ensemble.
Et ils dînèrent en face l'un de l'autre, le maître retombé dans son amertume, l'adjoint se levant sans bruit, pour un plat ou un morceau de pain, au milieu de la grande paix mélancolique du soir.
Alors, pendant les mois et les mois que dura encore l'enquête de la Cour de cassation, Marc dut s'enfermer de nouveau dans son école, se donner corps et âme ^ sa besogne d'instruire les humbles, de les rendre capables de plus de vérité et de plus de justice.
Hais, parmi les espoirs et les désespoirs qui continuèrent de l'enfiévrer, selon tes nouvelles bonnes ou mauvaises, il était une hantise qui s'aggravait sans cesse en lui. Autrefois, dès le premier jour, il s'était demandé comment la France ne se levait pas tout entière, pour esiger la délivrance' de l'innocent. C'était une de ses chères illusions, la France généreuse, la France magnanime et juste, qui tant de fois s'était passionnée au nom de l'équité, qui une fois de plus allait sûrement donner au monde la preuve de son grand cœur, en s'efTorfanl de réparer la plus exécrable des erreurs judiciaires. Et la douloureuse surprise qu'il avait éprouvée, à la voir comme alourdie et indifférente, au lendemain du procès de Beaumont, grandissait, devenait chaque jour plus angoissante ; car il pouvait l'excuser alors en la sentant ' ignorante des faits, empoisonnée de mensonges ; tandis que, maintenant, après tant de vérité, tant de lumière faite déjà, il ne trouvait plus d'explication possible, à un si long sommeil, si épais et si honteux, dans l'iniquité.
-«M LES QDATRE ËVANGILES
-Ofl lui avait donc changé sa France? elle n'était donc plus Is libératrice? Puisqu'elle savait à cette heure, pourquoi •donc ne se levait-elle pas en masse, au lieu de continuer 4 être l'obstacle, la foule aveugle et sourde barrant la voule ?
Et il retournait toujours au point d'oi!i il était parti, lorsque la nécessité de sa besogne d'humble instituteur 4ui était apparue. Si la France dormait toujours son lourd -sommeil d'inconscience, cela venait simplement de ce •^u« la France ne çavaif pas encore assez. Un frisson le gênait : combien de générations, combien de siècles €allait-il pour qu'un peuple, nourri de vérité, devint •capable de justice? Depuis quinee ans bientjvt, il s'effor- .faîr de faire des hommes justes, une génération déjà lui ^tait passée par les mains, dont il pouvait ccmstater 4'él3pe vers l'avenir; el il se qoestionnait, il se deman- -4ait quel était le chemin réellement parcouru. Souvent, ^ tâchait de revoir ses anciens élèves, étonné de ne pas les sentir plus élroilement^avec lui. Quand il les rencon- 'irut, il aimait h causer, il les comparait à leurs parents, anoins dégagés de la terre originelle, et aux élèves aetoel- Jement sur les bancs de son école, qu'il comptait bien ■dégager davantage. Là était la grande œnvre, la mission acceptée en un jour de mortelle crise, poursuivie au "Iravers de toutes les souffrances, dont il pouvait douter -dans ses heures de lassitude, mais qu'il reprenait le len- -demain avec une foi nouvelle.
Ce fut ainsi que par une claire soirée d'août, aya»t poussé sa promenade, sur la route de Valmarie, jusqu'à la ferme des Bongard, il aperçut Femand, son ancien «lève, qui rentrait de ta moisson, une faus à l'épaule. Fernand venait d'épouser la fille du maçon Doloir, Lucile, lui âgé de vingt-cinq ans, elle de dix-neuf, tous les deux «amaradcs, ayant joué jadis ensemble, aux sorties de l'À:ole. Et la jeune femme, une petite blonde, l'air doux
et souriant, était également là, assise dans la cour, en traifl de raccommoder du linge.
— Eh bien! Fernand, ëles-vous satisfait, les bli s sont-ils beaux, celte année?
Fernand gardait sa face ^isse, le front étroit et dur, la parole leiite-
— Oh! monsieur Froment, on~ ne peut jamais être satisfait, il y a trop d'ennuis avec cette sacrée terre, qui retient plus qu'elle ne donne.
Son père, à cinquante ans à peine, se sentait déjà tes jambes lourdes, ravagées de daaleors; et lui, en rentrant du service, avait résolu de l'aider, au lieu de se louer ailleurs. C'était toujours l'ancienne et ûpre lutte, la famille rivant de père en fils sur le même champ, dont elle semblail née, s'acharnant i un labeur aveugle, dans son ignorance têtue de tout progrès.
— Et, reprit Mare gaiement, vous ne songez pas encore au petit homme qui viendra chez moi user ses culottes à son tour?
Lueile se mit à rougir comme une innocente, tandis que Fernand répondait :
— Ha foi, monsieur Proment, je crois bien qu'il est en train de pousser. Mais il ne sera pas pour vous de si têt, n'esl-ce pas? et qui sait où nous serons tous, quand ce gaillard-là apprendra ses lettres!... Puis, vous n'en êtes pas plus content, vous qui avez tant d'insiruclion !
Harc sentit là un peu du mépris goguenard du mauvais écolier, crâne oblus, intelligence endormie, qui avait tant de peine jadis à retenir une leçon. I) y vil aussi une allusion prudente aux événements dont le pays était bouleversé, et tout de suite il en profila pour se rendre compte de l'état d'esprit où se trouvait son ancien élève. Âticnite question an monde ne le passionnait d'jvunl.tge.
— Oh! je suis toujours content, dit-il avec un nouveau rire, quand mes gamins font à peu près leurs devoirs
as LES QUATRE SVANGILÉS
et qu'ils ne me menlent pas trop. Vous le savez bien, souvenez-Tous... Et, d'ailleurs, j'ai eu aujourd'hui de bonnes nouvelles de l'affaire dont je m'occupe depuis si longtemps. Qui, l'innocence de mon pauvre ami Simon va être définilivemeut reconnue.
Fernand devint très gêné, le visage plus lourd, l'œil éteint.
— Ce n'est pas ce qu'on dit pourtant.
— Et que dit-on?
— On dit que les magistrats ont trouvé encore des choses contre l'ancien maître d'école.
— Quelles choses?
— Ah! des choses 1
Enfin, il consentit à s'expliquer et il s'embarqua dans une histoire saugrenue. Les juifs avaient donné une grosse somme d'argent, cinq millions, à Simon leur coreligionnaire, pour que celui-ci lît guillotiner un Frère de ia Doctrine chrétienne. Alors, Simon ajant manqué son coup, les cinq millions attendaient dans une cachette, et c'étaient les juifs qui travaillaient aujourd'hui à faire envoyer le frère Gorgias au bagrie, quittes à nojer la France dans le sang, afm que Simon revint en personne déterrer le trésor du lieu secret, connu de lui seul.
— Voyons, mon garçon, s'écria Marc ahuri, vous ne pouvez croire desabsurdilés pareilles.
Le jeune paysan, l'air mal éveillé, le regardait de ses yeux ronds.
— Dame! pourquoi pas?
— Mais parce que votre bon sens devrait se révolter., , Vous Ëavez lire, vous savez écrire, je m'étais Qatté d'avoir éveillé UD peu votre raison, en vous enseignant les moyens de distinguer la vérité du mensonge... Voyons, voyons !■ vous n'avez donc rien retenu de ce que vous avez appris chez moi?
Il eut un geste de lassitude et d'insouciance. i
VÉRITÉ 4i9
— Ah ! s'il fallail tout retenir, monsieur FromeRt, on aurait vraiment la lËle trop encombrée... Moi, je vous répète ce que j'entends dire partout. De plus malins que moi en donnent leur parole d'honneur... Et, du reste, j'ai lu quelque chose comme ça dans c Le Petit Beaumonlais > d'avant-hier. Puisque c'est imprimé, faut bien tout de même qu'il y ait du vrai.
Harc eut un geste désespéré. Eb quoi ! par des années d'efforts, il n'avait pas f^agné davantage sur l'ignorance ! Ce garçon restait «ne proie si aisée i Ferrenr et au mensonge, il accneillait-les plus stupides Inventions, il n'avait ni la liberté d'esprit ni la logique nécessaires pour discuter les fables de son journal. Et sa crédulité demeurait telle, que sa femme elle-même, la blonde Lucile, plus affinée, parut en soulfrir.
— Oh! dit-elle en levant les yeux de son ouvrage, un trésor de cinq millions, c'est beaucoup.
Elle, une des élèves passables de mademoiselle Rouzaire,bien qu'elle n'eût pasobtenu son certificat d'études, semblait s'être éveillée à l'intelligence. On la disait dévote, l'institutrice la citait autrefois avec quelque orgueil, pour la façon dont elle récitait le long évangile de la Passion, sans une faute. Mais, depuis son mariage, elle ne pratiquait plus, tout en gardant les soumissions . sournoises, les restrictions hypocrites de la femme que l'Église a faite sienne. Et elle discutait même un peu.
— Cinq millions dans une cachette, répéta Marc, cinq millions qui dormiraiçnt ïh, en attendant le retour de mon pauvre Simon, c'est fou!... Et que faites-vous de tous les nouveaux documents découverts, de toutes les preuves qui accablent le frère Gorgias ?
Lucile s'enhardissait. Elle eut un joli rire, elle s'écria :
— Celui-là, sûrement, ne vaut pas cher. Peut-être bien qu'il en a gros sur la conscience, mais on devrait
LES QUATRE EVÂNGILKS
même le laisser tranquille, à cause de la reli- Moi aussi, j'ai lu, et ça me fait réHéchir. .h bien ! conclut Fernand, s'il fallait encore réilérès avoir lu, on n'en finirait jamais. Vaut mieux ranquille dans son coin.
allait protester de nouveau, lorsqu'un bruit de fit se tourner. C'étaient le père Bong&rd et sa , qui, de leur côté, reveiwient des champs, avec le Angèle. Bongard avait entendu les paroles de , et il se tourna vers l'instituteur.
'est biea vrai, monsieur Froment, ce qu'il dit là, on. Et le mieux est de ne pas se casser la tète à t d'affaires... De mon temps, nous ne lisions pas -nal, et nous n'en étions pas plus malheureux, e pas? la femme,
our sûr I appuja énergîqnement la Bongard. Angèle, qui, elle, malgré sa tète dure, avalL
son certificat d'études, chez mademoiselle Rou- & force d'obslinalion, souriait d'un air éveillé. ■A lace obscure encore, au nez court, à la bouche , semblait s'éclairer par moments d'une lumière ire, en lutte pour percer l'épaisse matière. Elle pouser le mois suivant Auguste Doloir, le frère' lelle-sœur Lucile, un fort gaillard, maçon de son mme son pèi'e, pour lequel elle nourrissait ua ambitieux, quelque enti^prise àson compte, lors-
serait là el qu'elle le dirigerait. Et elle se cone dire :
oi, j'aime mieux savoir. On n'arrive à rien, quand ait pas. Le monde vous trompe et vous vole... Hier , maman, tu aurais donné trois sons de trop au ur, si je n'avais relu sa noie.
hochèrent la lète, Marc continua' sa promenade, f. Cette cour de ferme, où il venait de s'arrêter es minutes, n'avait point changé depuis l'époque
lointaine, où il y était entré un matin, le jour 4atioii de Simon, en quête de témoignages favo Bongard, eux aussi, étaient restés les mêmes, ignorance crasse, méfiants, silencieux, -en fiu à peine dégagés de la terre, qui tremblaien d'être dévorés par de pins gros et de plus fort aTail là de nouveau que les enfants, si peu t se libérant à peine, ayant plus de connntssi comme' affaiblis par cette instruction inoomplè ft d'autres imbécillités. Cependant, ils avaient moindre pas en avant est un espoir, sur I» )o humaine.
Ce fut quelques jours pins tard que Harc chez Doloir, pourJui parler d'un projet qui 'lu cœur. Après avoir <eu autrefcris dans sa classt atnés du maçon, Auguste et Charles, il veneit cadet, Jules, y ramporter de grands sucoès. d'une intelligence vive, ayant obtenu son d'études, dès sa douiième année, devait quitl Et Marc se désespérait, car il rêvait de faire instituteur, toujours préoeeupé de ce recrute bon personnel, pour l'enseignement primaire ami Salvan lui parlait parfois avec tant d'inqui
Rue Plaisir, dans le logemont que le maçon toujours, au-dessus d'un marchand de vins, madame Doloir seule, avec Jules. Les hommi rentrer du travail. Ë]l« l'écoula très attenliv son air sérieux et un peu borné, en bomne uniquement soucieuse de veiller ans intérêts mille.
— Oh! monsieur Froment, ça ne m'a pas sihle. Nous avons besoin de Jules, nous ■alloi suite le mettre en apprentissage. Où trouve l'argent pour lai faire continuer ses études? toujours trop, même quand ca neeoùte -rien.
Cookie
tau LES QUATRE ÉVANGILES
Et, se tournant vers l'enfant :
— N'est-ce pas? c'est encore l'élat de i te va le mieux. Mon père, à moi, était menuisier.
Hais Jules, les yeux luisants, osa dire son goût.
— Oh non! maman! Si je pouvais continuer à apprendre, ça me ferait tant de plaisir !
Marc venait à son aide, lorsque Doloir entra, accompagné de ses deux fils. Auguste travaillait au même chantier que lui, et ils avaient pris en passant Charles, ouvrier chez un maître serrurier voisin. Mis au courant, le père se raugea vite à l'avis de sa femme, qui était la forte tète du ménage, la conservatrice, la gardienne des saines traditions. Hoonëte et brave femme, mais d'une obstinée routine et d'un égolsme étroit. Et le mari pliait, malgré ses bravades d'ancien militaire, dont la caserne aurait élai^i les idées.
— Non, non, monsieur Froment, ca ne me parait pas possible.
— Voyons, il faut raisonner, reprit Marc avec patience. Je me charge de préparer Jules à l'Ecole normale. Puis, 1 l'Ecole normale, nous lui obtiendrons une bourse. Ça oe vous coûtera donc absolument rien.
— Et la nouiTiture jusque-là ? demanda la mëre.
— Mon Dieu ! la nourriture d'une personne de plus, lorsqu'on est déjà plusieurs à tahle, ce n'est pas une grosse dépense... On peut bien risquer quelque chose |M(ur un enfant qui donne de si vives espérances.
Les deux frères atnés se mirent à rire, en bons gardons amusés de l'air à la fois anxieux et fier de leur «adet.
— Dis donc, gamin, cria Auguste, tu vas être alors le grand homme de la famille ? Faut pas tant cr&ner, nous l'avons eu aussi, nous autres. Ion certificat d'études. Seulement, panousasuffi, nous enélionslout embarbouillés, du tas d'histoires qa'il y a dans les Uvres et qui n'en ii-
VËFtITS - i3S
nisSeot jamais... Vrai, j'aime encore mieux gâcher mon plâtre.
Puis, s'adressatit à l'instiluteur, de son aïr gai :
— Oh ! monsieur Froment, je vous en ai fait, dep misèresl Je ne pouvais pas rester en place, je me souviens des Jours où je révolutionnais toute la classe. Heureusement, Charles était un peu plus raisonnable que moi.
— Bien sûr, dit Charles en s'égayant à son tour, seulement je finissais quand même par te suivre, ne voulant pas être pris pour un capon ou une bête.
Et Auguste conclut :
— Bêtes, ob I non, nous n'étions que dès mauvaises (êtes et des paresseux... Aujourd'hui, monsieur Froment, nous vous faisons toutes nos cxcases. Et je suis avec vous, moi, je trouve que, si Jules a des dispositions, on doit le pousser. Que diable 1 il faut être avec le progrès.
Ces paroles causèrent un grand plaisir à Marc, qai dut s'en contenter, ce jour-là, remettant à plus tard le soin de décider complètement le père et la mère. 11 continua de s'entretenir un instant avec Auguste, auquel il conta qu'il avait vu la veille sa fiancée, Angèle Bongard, une petite personne qui semblait décidée à se débrouiller, dans la vie. Et, voyant le jeune homme rire de nouveau, très flatté, il voulut poursuivre son expérience, savoir où en était aussi cet ancien élève, sorti de ses mains, sur ta question qui le passionnait.
^ Fernand Bongard, le frère d'Angèle, Fernand qui a épousé votre sœur Lucile, ïous vous souvenez, n'est-ce pas? quand il était chez moi, avec vous deux...
Les deux frères furent remis en joie.
— Oh! Fernand, en voilà un qui avait la caboche dure I
— Eh bien I Fernand, dans cette malheureuse afl'aire
4H LES QDATftE ÉVANGILES
Simon, en «st i croire qn'un trésor de cinq «ilUoat, donné par les juifs et caché quelque part, attend le malheureux, quand on aura réossi à le faire revenir du ba^ne et à Vj remplace' par «b Frère ^e la Doctrine chriticDne f
Brusquemenl, madame Doloir derint très 'grave, immobile, ramassée duis sa cvurte taîHe. Dftloii* lui-ménM, toujours robuste, d'un bload cendré maintenant, eut «d geste d'ennaî. Bl, nlescieiix jinque-U, il dit ealre ses (lenti:
— Encore des bîstoîrea dont ma femme % bien Taison de ne pas vouloir qu'on s'occupe.
Mais AagHste s'eiclamait, très «ransé.
— Ont, je sais, f^ristsira du tréiw qui a para dans « le Petit BeasmoftlaÎB i. Ça ne m'étonne pas, si Ferniad tvite un pareil «oot«... Gaq millionG daiu ia terre, ^1 dorI
Le père parut veié, et îl sortit de sa réserve.
— Un trésor, pourquoi paif... T^ te ctoîs trop malin, non petit. C'est qse tn ignores <cs dont les juifa sont capables. An régiment, faî cosnn ud caporal, qui xvait servi chez •aa banquier juif. Sh bien 1 il avait vu, tous les samedis, ce banquier expédier en Âilefflagne des tenneaux d'or, tout l'sr de la France, comme il disait» Nons sommes vendus, c'est bien eertais.
— Non, non ! papa, interrompit Auguste de son air de gaillard peu respectueux, faut pas nous resservir les histoires de ton régiment. Tu sais, j'en reviens, nui, de la caserne, et c'est trop bêle 1... Tu verras ça, mon pauvre Charles.
En effet, il venait de rentrer du service, tandis «pe son frère Charles devait partir & son tour, en octobre.
— Alors, continua-t-il, vous comprenez, je n'avale plus celle absurdité, les cinq millions enterrés au pied d'ua arbre, qu'on ira chercher, un soir de lune... Seulement,
TÉRITÉ ça se m'empêche pas de irouver qu'oo ferati s de laiser là-bas ee Sinran^sans noua tneaEset I daTaotafe, arec son innocence.
Cette brus<iue ceoduabn, que Mar« l'aUei heureux déjà des choses intelligeutesdites pari élèie, te surprit douloBreusâment.
— Comment cela? denaBda-t-îl. S'il est unfcz donc quelle tnrtarel Jamais noas a'ai réparation assez éclatante à lui offrir. -
— Oh! innoce'jit, carett« à prouver. J'ai beai «ent ce qu'on imprime, (a se bcoiiille d« plu dans ma lèle.
— C'est que TOUS ne lisez que des mensong' voyons, il est prouvé qse le mod^e d'écriture l'éctriede» Frères. Le coin déchiré, découvert ch Philibin, en eM la preuve, ei l'crrebr grosùër perts se trouve aujourd'hui démontrée, le ^i certainement de l'écriture el d« la main ds frèn
— Ah I je ae sais pas tout ça, comment voulezje lis« tout ce qu'oi impriraef Je «ous l'ai dil veut m'expliquer la chose, nMtns je compr somme, puisque les experts, et le tribunal ont jadis te modiëte d'écriture au eendamaé, le pli est de croire qu'il vient bien de lui.
Et il ne sortit pas de là, nial^ les efforts qui se désespétrait de le trouTM* si femé eacor capable de vérité, après l'a.voir cru un mome davantage.
— Ea voilà assez I dit enfin madame Doloir, aulorilé de femme simple et prudente. Vous m'e monsieur Froment, si je vous prie de ne plus cette affaire-là cbea nous. Vous Taites comme il v et je n'ai rieji à en dire. Seulement, nouâ antres gens, le mieux encore estque nous évitions de ni de ce qui ne dous regarde pas.
.ooj^lc
436 LES QUATHE ËVANG1LES
— Pourtant, madame, si on vous prenait un de ¥0b fils, SI on l'envoyait au bagne, innocent, l'affaire vous regarderait. Et nous luttons uniquement pour empêcher le retour de cette monstrueuse injustice.
— Possible, monsieur Froment. Hais on ne me prendra pas HB de mes fils, parce que, justement, je lâche d'être bien avec tout le monde, même avec les curés. Ils sont très forts, les curés, voyez-vous ! J'aime mieux ne pas me les mettre sur le dos. '
Doloir voulut intervenir, en bon patriote.
— Ob t les curés, je m'en fiche I C'est la patrie qu'il faut défendre, et le gouvernement est en train de l'humilier devant les Anglais.
— Toi, tu vas me faire aussi le plaisir de te taire, reprit sa femme. Le gouvernement comme les curés, le mieux est de laisser tout ca tranquille. Tâchons de manger du pain, ça sera déjà bien gentil.
Et Doloir dut plier les épaules, bien que, devant les camarades, U se posât en socialiste, sans trop savoir. Auguste et Charles, d'une génération plus instruite, donnaient cependant raison à leur mère, presque g&tés par leur demi-instruction mal digérée, comme tombés à plus de doute et d'égolsme, trop ignorants encore pour admettre celte loi d'humaine solidarité, qui veut que le bonheur de ehaeun soit fait du bonheur de tous. Et, seul, lepetiljules, avec son ardente soif d'apprendre, se passionnait, attendait, inquiet de la façon dont tournaient les choses.
Marc, désolé, sentant l'inutilité de discuter davantage, se dirigea vers ta porte. Il se contenta de dire, en prenant congé :
— Eh bien ! madame, nous nous reveirons, nous recauserons, et J'espère vous amener à mon idée de laisser Jules travailler pour être instituteur.
— C'est sa, monsieur Froment. Mais, vous savez, il ne
faut pas que fa nous coûte un sou, el nous y serons encore joliment du nôtre.
Quand il rentra chez lui, Marc fut envahi par d'amëres réflexions. Comme chez les Bongard, il venait de revivre, chez les Do loir, l'ancienne Visite qu'il leur avait faite, jadis, le jour de l'arrestation de Simon. Et les tristes êtres, dans leur écrasement social, condamnés à une vie d'injuste travail, croyant se défendre en se désintéressant, au fond de leurs ténèbres, n'avaient pas changé, ne voulaient rien savoir, de peur d'y trouver plus de misère. Et, certes, leurs enfants savaient davantage, mais trop confusément, et pas assez pour faire oeuvre de vérité. Si, i cblÉ de Fernand Bongard, resté près de la terre, Auguste et Charles Doloîr se dégageaient déjà, commençaienlà raisonner, n'acceptaient plus les fables imbéciles, que de chemin leurs enfants auraient à parcourir encore, avant d'être libérés tout à laitl C'était un grand chagrin, qu'une itiarche d'une telle lenteur, et dont il fallait pourtant se contenter, si l'on voulait avoir le courage de poursuivre la rude lâche d'enseignement et de délivrance.
Un autre jonr, Marc rencontra l'employé Savin, avec lequel il avait eu de fâcheuses querelles, autrefois, lorsque les deux fils, les deux jumeaas de ce pauvre homme aigri, Achille et Philippe, fréquentaient son école. Savin était alors l'instrument peureux de la congrégation, toujours tremblant de mécontenter ses chefs, se croyant obligé de servir l'Église par politique, bien qu'il affectât personnellement de se passer d'elle, en républicain autoritaire et morose. Mais, coup sur coup, deux catastrophes fondirent sur lui, qui achevèrent de le noyer d'amertume. D'abord, sa fille, cette Horlcnse si jolie, l'écolière modèle dont la ferveur ardente de première communiante avait fait la gloire de mademoiselle Rouzatre, d'une délicieuse hypocrisie de petite femme précoce, s'était livrée dès seize ans au premier gamin
venu, i un gargon lailier du voisinage ; et le père, désespéré, meurtri dans son orgueil, en la voyant grosse, avail dft la marier à cet inrërienr, lui qui rêvait pour elle le (ils d'un de ses chefs, grftce I sa beaHté. Puis, c'était sa femme dont la trahison l'avait fait saigner d'usé blessure plus empoisonnée encore, cette fine et tendre Marguerite, qu'il forçait à pratiquer malgré sa répugnance, par un excès de maladive jalousie, convaincu que la religion était le frein nécessaire à )b perversité féminine. Il lui avait donc imposé pour directeur le supérieer des Capucins, le père Théodose, ee Jésus brus dont rêvaient les dévotes; et l'en ne sat jamais bien lliîstiHre, mais le broit d'un flagrant délit eoarah, le mari allaol chercher un soir d'hiver sa lemme à la Chapelle, la trouvant daas un cois de ténèbres, aux bras de son coniesBeur, en train tous les deux de se baiser goulûment, A pleine bouche. Combattu entre sa rage et sa peiir, î) n'avait point lait de scandale, souffrant surtout de l'ireoie des choses, de celte épouse fidèle jusque-là, et qu'il avait lui-même jetée k la faute, en jaloux imbécile. El, disaiton, il se vengeait terriblefflenl sur la malheureuse, dans f abominable enfer qu'était devenu leur ménage.
Hainlenant, Savin s'ëlait rapproché de Uarc, en baine des curés et des moines. Et, comme il sorlail de ses bureait, la benehe amère, l'air abêti par sa besogne de vieux cheval de manège, il parut s'éveiller, tn apercevant l'instituteur.
— Ah! monsieur Froment, je sois heureux de la rencontre... Tous devriei m'accompagner jusque chez moi, car mon fils Philippe me donne des inquiétudes, tant il est paresseux, et vous seul poures le sermouoer un peu.
— Volontiers, répondit Marc, toujours désireux de voir et de juger.
Rue Fauche, dans le petit logement maussade, ils
verit£ u
Ironrà'ent madame Savîn, eneor« cbarmaale à q quatre ans, très occupée à lermin^r des fleurs d qu'elle devait livrer le soir même. Depuis son i Sarin ne semblait plus rougir d£ laisser Toir si besc^nanl en simple onvi-iâre, comme s'it ; av; une expiation de aa taute. Elle poavail bien pi taMiers et eentnbner à l'mtietien de U fami dont il s'était montré si fier, quand elle sortait ebapeaux de dame- D'ailleuFs, lui-même se ai délaissait la redingtte. Bt, tout de suite, it fut I»
— Tu as encore envahi la pièce ï Ûâ Tetu-b lasse asseoir monsieur Froment?
Très d«nee, Irte craintive, un pen rougiioai s'empressa de ranger ses bobioes et ses carloRi.
— Hais, m«B ami, quand je travaille, U peurtant un pen de plaee. Je ne t'alleadais paa li
— Oui, oui, je sais, tu ne m'attends jamais. Cec mois, qui pouvaient être une cruelle i
achevèrent de la troubler. Ce qu'il oe loi pardea c'était le beau m&le anx bas duquel il l'avait lorsqu'il se sentait si petit, ai rav^ par son eiisteDce de bureau, saas aueu» espeir d'avaBCf de fortune. Maladif, quinleu, wvieui, il enra lire dans ses yeux clairs son excuse, la teatation laquelle sa chair laible d'aieoiueuse avait sa après l'avoir comparé, maigre et chétif, au gaillai sant dont il lui avait imp«sé l'approche. Elle t tête s»r son ouvrage, en se faisant toute petite.
— Âsseyez-voDSi nxinsicnr Froment, repril-il. disais doue que ee grand garçon que vous vojei désespère. A vingt-deux ans bientôt, il a déjà deux cm trois métiers, et il n'est guère bon qu'i der sa mère travailler et à lui passer des perlei
Ï^Iippe, en effet, se tenait dans un coin, sil l'air efi^cé. Madame Savin, humiliée, avait l<
lui un regard 1res tendre, auquel il avait répondu par un Faible sourire, comme pour la consoler. Entre sa mÈre et lui, on sentait une entente de soulTrances communes. Pâle, de santé pauvre, l'écolier sournois d'autrefois, poltron et menteur, semblait être devenu un triste garçon, sans énergie, se réfugiant dans la bonté de celte mère d'apparence si jeune encore, une grande sœnr souffrante et compatissante.
— Pourquoi ne m'avez-vous pas écouté? dit Marc. Nous aurions fait de lui un instituteur.
Hais Savin se récria.
— Ah! non par exemple I J'aime encore mieux qu'il me reste sur les bras... Est-ce un métier, de se bourrer la léte dans des écoles jusqu'à vingt ans passés, pour gagner ensuite soixante et quelques francs par mois, et n'arriver à en toucher cent qu'après plus de dix années de service?... Instituteiir ! mais personne ne veut plus l'être, les derniers des paysans préfèrent aller casser des cailloux sur les roulesl
Marc évita de répondre directement.
— Je croyais vous avoir décidé pour votre fils Léon. Tous ne le destinez donc pas à l'enseignement primaire?
— Ma loi, non! Je l'ai mis chez un marchand d'engrais chimique. 11 a seize ans à peine, et il y gagne vingt francs déjà... Il me remerciera plus tard.
D'un geste. Mure dit son regret. Il se rappelait ce petit Léon, encore au maillot, entre les bras de sa mère. El, plus tard, il l'avait eu pour élève, de six à treize ans, an élève d'une întelligence supérieure à celle de ses aînés, les deux jumeaux, et dont il espérait beaucoup. San.*: doute, madame Savin partageait l'ennui de voir son eadel interrompre ainsi ses études, car elle leva de nouveau ■es beaux yeux, dans un furlif cl triste regard.
— Voyons, reprit Savin, quel conseil me donnezvous? Et, d'abord, je vous en prie, faites honte à ce
VÊKITÊ 441
grand fainéant de passer ainsi les journées. Il vous écoutera peul-êlre, vous qui avez été son maître.
Mais, à ce moment, Achille rentra de chez son huis~ sier. Il y avait débuté à quinze ans, pour faire les courses, et il y était depuis sept ans bienlOt, sans y gagner encore son pain. Plus p&Ie et de sang plus pauvre que son frère, il restai! un gamin imberbe, ayant gardé la sournoiserie et la lâcheté inquiète du mauvais écolier d'autrefois, toujours prêt à vendre un camarade, afin de s'épargner une punition. Il pamt surpris de trouver U son ancien maître ; et, méchamment sans doute, après l'avoir salué, il donna des nouvelles.
— Je ne sais pas ce qu'il peut y avoir dans c le Petit Beaumontais >. On s'arrache les exemplaires chez les dames Hithsmme. Sûrement, c'est encore celle sale affaire.
Marc connaissait l'article, une reclilîcation du frère Gorgias, d'une extraordinaire impudence de mensonge. Et il profita simplement de l'occasion pour sonder les jeunes gens.
— (Le Petit Beaumontais >, dit-il, aura beau faire, avec ses bisloires de millions enterrés et les démentis superbes qu'il donne aux fails les mieux établis, l'innocence de Simon n'en commence pas moins à être admise par tout le monde.
Les deux jumeaux eurent un léger haussement d'épaules. Ce fut Achille, la voix traînante, qui répondit.
— Oh ! leurs millions enterrés, c'est bon pour les imbéciles, et il est bien vrai qu'ils mentent trop, ça fmit par se voir. Mais qu'est-ce que ça nous fiche?
— Comment, qu'est-ce que ça vous fiche ? demanda l'instituleur interloqué, ne comprenant pas.
— Oui, je veux dire en quoi ça nous intéresse-t-il, celte bisloire-li, dont on nous ennuie depuis si Jon^ temps î
44t LES QUATRE EVANGILES
Alors, Harc se passionna pen i peu.
— Mes pauvres garfons, vods me faites de la peine... Ainsi, TOUS admellez l'innoeeDce de Simon?
— Mon Dieu t oni. Ce n'est pas Ioujoutg très clair ; mais, (juand en » lu les choses avec attention, oa se dit que (oui de nAme il peut bien âtre innocrait.
— Et, dès lors, vous ne tous rôvdtez pas, ft l'idée abominable de le savoir au bagne ?
— Ah ! bien sur, ca n'a rieB de drflle poar (ni. Senlement, i) y en a tant d'autres, des innocents, au bagacl D'ailleurs, qu'on le relkche, moi je ne m'y oppose pas. El puis, on a assez de ses ensnis personnels, à quoi bon se gâter la vie avec le malheur des aulres?
A son tour, Pbilippe se prônons» d'une voix plus douce.
— Je ne m'en occupe pas, de cette histoire, parce qn'elle me ferait trop de peine. Si l'on était tes maîtres, je comprends, on aeratl le devoir d'agir. HaiSi, quand M ne peut rien, le mieux n'est-il pas d'ignorer et de se tenir tranquille?
Vainement, Marc s'éleva contre cette indiif^ence, cet égolsme Ikehe, oé il voyait ta pire des dâsertiona. C'était de la pretestation de chacun, des pins humbles, des plus débiles, que se faisait la grande voii, l'irrésistible Tol»i>lé du peuple. Personne ne devait se dire exempt de son devoir, un acte isolé pouvait suffire à changer le destin. Et, du reste, il était fanx que le sort d'un sesl fui engagé dans la litlte, tons les membres d'une nation se trouvaient solidaires, chacun y défendait sa liberté, es sanvegardant celle d'autrui. Puis, quelle admirable occasion, pour accomplir d'un coup la besogne d'un siècle de pénible progrès politique et social. D'un c6té, toutes les puissances de réaction liguées contre un misérable innocent, dans l'unique besoin de maintenir le vieil échafaudage catholique et monarchique; de l'autre, toutes
TÉRITË Ml
les volontés d'avenir, tous les esprits de raison et de Ubej'té, venus des qn^re points de rhorizon, réunis au nom de latérite et de là justice; et il devait snflîre d'un effart de eeai-ci pour anéantir ceas-U, sous les débris dn vieil échafaudage TerDKtuln, craquant de partout. L'affaire s'élargissait, n'était fias Kslenent 1b cas d'un {lauTEe diaiile d'iaoocfstt, condomaié i loft. £)le anail £ni par incaraer ea lui le martfre même de l'humaaité, qu'il fallait tirer <le sa geUe sAculure. Et Simon délivré, c'était to peuple de Franôe sfTraiKtbi dayantage, en marche pMiT plus de dignité «t de bonheur.
Brusquement, Marc se tut, sa vejant AebîHe et Philippe, qui le re^rdaîenl ahuris, de leun iaiUes jeux dénotants, <bnt leur foce blême.
— Oh I ffltHisieur Froowal, que oom racontei-Toag 1& f Si To«c nettes tant de choses dans l'affaire, nous n'allons pas TOUS suivre, c'est bien sAr. Nous ae savoea pas, nous ne pouvoirs pas.
^caaaM, s'afiilaot, Saria avait étwnlé, sa&s vouloir interrompre. Il finit par éclater; at, » toomant vers l'iiistilAteur :
— Tout «a, c'est des bétisas, permettez-moi de le dire, moDsieui- Froment. L'îaaoee&ee de Simon, eo veîlà encore nne chose dont je doute 1 Ibii, je ne m'en cache pas, j'ensuis resté à mon idée d'autrefois, et je ne veux rien lire, on me tuerait platftt que de me faire avaler une li^ae du fatras qui se publie. Et, Dieu mereil je ne parle pas de la sorte par amour pour lea curés I Ah I les iales béies, là peste peut liîea les ét«uffer tout I Seulemeat, quand il j a une religioo, il y a une relifion. C'est comme pour l'arma, elle est le sang de la Fraaca. Je suis républicain, je suis fraoe-maçon, j'ose même dire que je suis socialiste, dtat le buB sens du mot; mais, avam tout, je suis Français, je ne veux pas qu'Mi louche à ce qui est la grandeur de ma patrie. Alor*, Simon «si
Cookie
Ui LES QUATRE EVANGILES
donc coupable, tout le prouve, le sentiment public, les preuves fournies au tribunal, sa condamnation, les ignobles IraPics que les Juifs ont faits, qu'ils font encore, afin de le sauver. El, si, par miracle, il n'était pas coupable, ce serait un trop grand malheur pour le pays, il faudrait absolument qu'il le fût.
Devant tant d'aveuglement, mêlé à tant de sottise, Marc dut s'incliner. Et il allait partir, lorsqu'il vil arriver Horlense, avec sa fillette Charlotte, âgée de bientôt sept ans. Ce n'était déjà plus là jolie Hortense, soucieuse, réduite i un ménage laborieux de pauvre, depuis qu'elle avait dû épouser son séducteur, le gardon laitier. Du reste, Savin la recevait assez mal, en père rancunier, honteux de ce mariage, dont souffrait son incurable orgueil de petit employé rageur. El il fallait toute la grâce, toute l'intelligence vive de la petite Charlotte, pour adoucir tant d'amertume.
— Bonjour, grand>père, bonjour, grand'mère... Tu sais, j'ai encore été première en lecture, mademoiselle Mazeline m'a donné la médaille.
Elle était délicieuse, madame Savin avait I&cbé ses perles, la prenant dans ses bras, la baisant, consolée, heureuse. Et la fillette se tourna encore vers Marc, qu'elle connaissait 1res bien.
— Vous savez, monsieur Froment, j'ai été première. C'est beau, £a, d'être première!
— Mais oui, ma mignonne, c'est très beau d'être première. Et je sais aussi que ta es très sage... Vois-tu, il faut toujoHrs écouter mademoiselle Hazeline, parce qu'elle fera de loi une petite femme bien instruite, bien raisonnable, qui sera très heureuse et qui donnera autour d'elle du bonheur à tous les siens.
Hortense s'était assise, l'air gêné, tandis que ses deui frères, Achille et Philippe, se consultaient du regard, désireux de sortir, jusqu'au dîner. Mais Savin recommen
VËRITË U&
Cail à groDder sourdement : du bonhetir à tous les siens, ahl certes, ce serait du nouveau, car ni la grand'mère ni la mère ni lui en avaient guère donné, à lui ; et, si mademoiselle Mazeline accomplissait un tel miracle, de faire d'une Bile 'quelque chose de propre et d'utile, il l'irail dire à mademoiselle Bouzaire. Puis, agacé de voir sa femme rire, comme r^eunie, embellie par l'enfant, il la força de se remettre au travail, d'un mot si rude, qu'elle baîfisa la tète sur son ouvrage, les yeux gros de larmes. Et, Marc s'ètant levé, il revint à sa préoccupation.
— Alors, TOUS ne me conseillez rien, pour mon fainéant de Philippe... Par monsieur Salvan, qui est l'ami de monsieur Le Barazer, vous lui auriez peut-être une petite situation à la Préfecture.
— En effet, on pourrait tenter cela. Je vous promets d'en parler à monsieur Salvan.
Dans la me, la lèle basse, la marche ralentie, Marc résuma le résultat de ses trois visites, faites ainsi coup sur coup, aux parents de ses anciens élèves. Sans doute, il avait trouvé Achille et Philippe, les fils de l'employé Savin, d'esprit plus mûri, plus libéré, que ceux du maçon Doloir, Auguste et Charles, qui, eux-mêmes, étaient dégagés de la basse crédulité de Fernand, le fils du paysan Bongard. Chez les Savin encore, il venait de constater l'aveugle entêtement du père, n'ayant rien appris, rien oublié, s'attardant dans la même ornière de stnpide erreur; tandis que les enfants à peine avaient évolué vers un peu plus de raison et de logique. Un léger pas était fait dont il devait se contenter. Mais quelle tristesse, à comparer son eiTort de quinze années bientôt au peu d'amélioration obtenu! Un frisson le prit, devant tout ce qu'il faudrait d'obstiné travail, de dévouement, de foi, parmi l'humble monde des instituteurs primaires, avant de les voir réussir à changer les petits et les souffrants, abêtis, asservis, salis, en hommes conscients et
4M LES QUATRE tVANGILES
libres. Des (;énérationE seraient aéeessairas. La peaséa de son pauvre Simon le hantait, dans sa douleur d« n'aroir pu faire lever, eomnoe une saine moisson, Je peuple de vérité et de jostiee, capable de se réwUer contre l'iniquité aneienoe et de U r6panr. La: natioa se r^usait toujours i 6tre la aottle, la géaéeeuse, l'équitable, en laquelle il arait cra si ioactenps. Cela loi meurtrissait le cerrean et le «œac, il n« pauviit s'habituer i une Fraaee d'imëécile fanatiuM. Puis, une gaie vision )»as8a, il fent la petite Qiarlolle, à éveîUée, si heureuse avee sa place de première, «t il se r-eprîl i espérer, l'aTenir était i Tenant, pourquoi des enjambées de géant ne scrai&nt'«lleE pas faites par ces petits êtres délicieux, le jour où'des inlelligeitees solides et droite* les mèneraient à la iumière?
Gomme il rentrait chez loi, à rée«l«, il fit une reacontre qui, de nomeiu, lui sen^a le oceur. Madame Pérou passait, nn paqnet à la ssâin, reportant de l'ouvrage. Elle avait perdu sa fille aînée, morte {dus de saisèrs que de fièvre, ayrès de longues souiTrahoes. Et eUe eontinvaii de vivre avec la cadette, daoa un tandis infïroe, se tuant l'une et l'autre de travail, saas pouvoir mao^r 4 leur faim.
Marc l'arrêta, en U voyant filer, les regards baissa, très honlease de son indigence. Ce n'était plus la grosse bl«nde agi-éable, à la bouche charnue et tax beaux yenx clairs, à fleur de léte, mais une pauvre femme lai&ée, ravagée, vieillie avant l'âge.
— Eh bieal madame Férou, la coulure va-t-elle an peuî
Elle balbutia, finit par se rassurer.
— Ohl monsieur Froment, $a ne va jamais, nous avens beau nous abîmer les yem, c'est la fortune, q«and nous arrivons & nous faire vingt-cinq soas par jour, i nous deui.
— Et la demande de secours que youb avex ■ la Préfecture, comme veuve d'inslituteur?
— Oh! monsieur Froment, DU ne nous a pat Pnia, lorsque je me suis risquée à me présenter n j'ai bieo cru qu'on alliit m'wrèler. ïln grand b une jolie barbe, m'a demandé si je mcTicbais ( d'oser rappeler le soufenïr de mon mari, le < I '-anarchiste, le condamné du conseil de guei iTaitdA abattre comme un chien enragé. Et il tellement peur, qne je cours encore.
Puis, comme Harc, frémissant, se taisait, ell( dit de plus en plus.
— Mon Dieu! mon pauvre Pérou, on chien Vous l'aveicoonu, vous, quand aoas étions au i ne rêvait que dévouemmt, fraternité, vérité, c'est à force de misère, de persécutions et d qu'on a fini par le rendre fou... Lorsqu'il m' pour ne plus revenir, il m'a dit : c I^a France ei fichu, complètement pourri par les enrés, ei; par les journaux immondes, enfoncé dans une I d'ignorance et de crédulité, que jamais plus on i rerai... Et, voyei-vous, monsieur Froment, il av;
— Non, non, madame F^on, il n'avait pas raL faut jamais désespérer dfi son pajs.
Mais elle s'emportait maintenant, elle orïa :
— Je vous dis, mm, qu'il avait raison 1... Vo donc pas d'yeui pour voir? N'est-ce pas une i qui se passe au Horeui, ce Chagn^, celte cré prêtres, dont tout l'effort est d'abêtir les enfants que, depuis des années, pas un d'eux n'a obteni liûeat d'études? El monsieur JaulTre, votre suc Jonville, en voilà encore pn qui fait de la belle pour compkirti à son curé, l'abbé Cognasse 1 dont ils s'y emploient tous, on espère bien que va désapprendre i lire et à écrire avant di^i ans
...ooj^lc
lis Les QUATRE SVANGILES
Elle se redressait, elle prophélisait, dans sa haine, dans sa noire rancune de pauvre femme broyée par l'injustice sociale.
— Vous entendez, monsieur Froment, un pays fichu, dont on ne tirera plus rien de bon ni de juste, qui v.n tomber au rang des nations mortes, auiquelles le catholicisme s'est mis comme la vermine et la pourriture !
Et, toute secouée de cette sortie, tremblante d'avoir trop parlé, elle lïla d'un air inquiet et humble, elle regagna son coin de souffrance, où sa p&le et muette fille l'attendait.
Marc resta saisi, croyant avoir entendu la voix de Férou. C'était la voix de Férou qui sortait de la tombe, pour crier le dur pessimisme, la sauvage protestation de son calvaire d'humble instituteur foudroyé. Et, la part faite à l'exagération rancunière, rien n'était plus vrai : Chagnat continuait d'abêtir le Moreuz, Jauffre achevait son œuvre de mort à Jonville, sous la direction têtue et bornée de l'abbé Cognasse, malgré la sourde colère où il était de voir qu'on mettait si longtemps & reconnaître ses services, en ne lui donnant pas tout de suite une direction d'école, à Beaumont. D'ailleurs, dans le pays entier, la grande œuvre de l'instruction primaire ne marchait guère mieux. Les écoles de Beaumont se trouvaient encore presque toutes entre les mains d'instituteurs et d'institutrices timorés, songeant à leur avancement, ménageant l'Église. Mademoiselle Bouzaire, avec son zèle dévot, y remportait les plus grands succès. Doutrequin, aujourd'hui à la retraite, ce républicain de la première heure que des préoccupations patriotiques avaient jeté peu à peu dans la réaction, y restait une autorité loule-puissante, un haut caractère donné en modèle aux nouveaux venus. Comment les jeunes instituteurs auraient-ils pu croire à l'innocence de Simon et poursuivre la ruine des écoles congréganistes, lorsqu'un homme
pareil, an combattant de 1870, un ami da fondateur de la République, se mettait du côté des congrégations, au nom de la patrie menacée par les juifs? Pour une mademoiselle Mazeline, si ferme toujours dans sa besogne de Maison et de bonté, pour un Mignot, converti par l'exemple, acquis au bon combat, que de lâcbes et de ■■ traîtres, et avec quelle lenteur le personnel de l'enseignement primaire gagnait en libre esprit, en générosité, en dévouement, malgré les renforts qui lui venaient cbaque année de l'ccole normale! Et, cependant, Salvan y poursuivait son œuvre de régénération, avec sa foi ardente, dans la conviction où il était que, seul, le modeste instituteur sauverait le pays du noir anéantissement clérical, le jour où l'instituteur serait libéré lui-même, capable d'enseigner la vérité et la justice. Ainsi qu'il le répétait sans cesse : autant vaut l'instilulenr primaire, autant vaudra la nation. Et, si les progrès se trouvaient si lents, c'était donc que le travail d'évolution, pour produire de bons maîtres, devait se répartir sur des généralions successives, de même que des générations d'élèves seraient nécessaires, avant de voir naître le peuple juste, dégagé de l'erreur et du mensonge.
Alors, de toute son enquête désastreuse, du cri de désespérance sorti de la tombe de Férou, Marc ne garda que la ficvre de continuer la lutte, en redoublant d'efforts. Depuis quelque temps, il s'occupait surtout des œuvres post- scolaires, pour maintenir un lien entre les instituteurs et leurs anciens élèves, que la loi leur reprenait dés l'âge de treize ans. Des sociétés amicales se créaient partout, et l'on rêvait la fédération des amicales d'un même arrondissement, d'un département, de la Frauce entière. Puis, c'étaient des sociétés de patronage, de mutualité, de retraite et de secours. Mais, pour le but qui le hantait, l'organisation de cours d'adultes, le soir, k l'école communale, lui semblait particulièrement dési-
rable. Déjà, mademoiselle Mazeline arail donné an excellent exemple, couronné du plus viî succès, en ouvrant, certains soirs de la semaine, des cours de cuisine, d'hygiène familiale, de soins aux malades, destinés i ses élèves, devenues de grandes filles^ Devant l'aftluence de ces dernières, elle avait même fini par sacrifier ses dimanches, afin de faire un cours l'aprës-midi, où viendraient celles qui n'étaient pas facilement libres le soir. Elle était si heureuse, comme elle le disait souvent, d'aider ses fillettes, après lear avoir enseigné le jUns de vérité possible, à être de bonnes ^uses et de bonnes mères, capables de tenir une maison, d'épandre anlonr d'elles de la gaieté, de la santé et du bonheur. El M»c agissait comme elle, rouvrait son école le soir, tr«is (ois par semaine, y rappelait les garçons qui l'avaient quitté, s'eRorçail de compléter leur instruction sur toutes les questions pratiques de l'existence. Il jetait la bonne semence sans compter, dans ces jeanes cervelles, en le disant qa'îl serait récompensé de sa fatigue, si an seul grain, sur cent, germait et fructifiait. Surtout, il l'intéressait aux rares élèves qu'il décidait it faire leur carrière de l'enseignement, il les gardait, les préparait, pour l'examen de l'Ecole normale, se donnant tout entier. Et, lui, c'était à ces leçons particulières qu'il consacrait Ks après-midi du dimanche, ravi le soir comme de la plus amusante des distractions.
Une des victoires de Marc fut alors de convaincre madame Doloir et d'obtenir qu'elle lui laissât continuer l'instruction du petit Jules, pour lut permettre d'entrer ensuite à l'École normale. Un de ses anciens élèves s'j trouvait déjà, le plus cher à son cœur, Sébastien Milhomme, dont la mère, madame Alexandre, était revenue prendre sa placé & la papeterie, près de sa betle-sceor, madame Edouard, depuis que l'innocence de Simon était en qopstion de nouveau, remettant en honneur l'Ecole
VÉRITÉ 'alqne. Hais elle continuait à y rester discret l'ombro, afin de ne pas effaroucher la cliei cale, cmi tenait toajours le haut du paré, i année déjà, Sébastien était également deven: à Salvan, heurenx de compter sur lui comme . missionnaires de la bonne parole, qu'il révaii par les campagnes. Et, à la rentrée des cli a'rait encore en la satisfaction de conRer ; ami un autre de ses élèves, Joseph Simon, l'innocent, dont la résolution était d'être comme son père, malgré tous les pénibles obe la pensée de vaincre où le cher foudroyé avai si tragiquement combattu. Sébastien et Simo ainsi retrouvés, animés du même zèle, de la nouant d'une sympathie plus étroite leur anc; camaraderie. Et quelles bonnes heures, quar vaieni profiter d'une après-midi de congé, po Maillebois, serrer la main de leur ancien malt Marc, au milieu de ce lent déroulement de! tait ea attente, désespérant un jour, espérao main. Vainement, il avMt compté sur le retou viève, »âa éclairée, sauvée du poison; et il consolation nniqoe, 90» espoir persislani, dai quille fermeté de ss fille Louise. Celle-ci, cou lai avait prcunis, venait le vair le jeadi et le toujours gaie, pleine de douce résolution, point ta questionner sur sa mère, car elle trouvant sans doute le sujet pénible, tant qu'e pas nne bonne nouvelle i donner. Elle allait ans bientdt, elle pénétrait mieux la plaie vi souffraient tous les trois, k mesure qu'elle i âge, et elle aurait tant voulu être la méi guérisseuse, ta remettant aux bras l'iui de deux parents bien-aimés! Pourtant, les jon r^narquait trop d'angoisse impatiente daoa 1
45t LES ttC&TRE ÉVANGILES
de son père, elle abordait discrètement l'affreuse situation qui les hantait et dont ils ne parlaient pas.
— Haman est encore bien souffrante, il faut beaucoup de ménagements, je n'ose causer avec elle comme avec une amie. J'espère cependant, il est des heures où elle me prend dans ses bras, où elle me serre à m'étouffer, les yeux en larmes. D'autres fois, il est vrai, elle est dure el injuste, elle m'accuse de ne pas l'aimer, elle se
' plaint de n'avoir jamais été aimée par personne... Voistu, père, il faut être bon pour elle, car elle doit souffrir affreusement, de croire ainsi que jamais plus elle ne contentera son amour.
Alors, Marc s'exaltait, criait ;
— Mais pourquoi ne revient-elle pas ici? Moi, je l'aime toujours à en mourir, el si elle m'aimait encore, nous serions si heureux!
Doucement, d'un geste triste et câlin, Louise lui mettait la main sur la bouche.
— Non, non ! père, ne parlons pas de cela. J'ai eu tort de commencer, ca ne peut que nous faire souffrir davantage. Il faut attendre... Maintenant, n'est-ce pas? je suis près de maman, et elle verra bien un jour que nous deai seuls nous l'aimons. Elle m'écoutera, elle me suivra.
D'autres fois, la jeune fille arrivait chez son père les yeux brillants, l'allure résolue, comme au sortir d'une lutte récente. Il ne s'; trompait pas, il lui disait ;
— Tu as encore dû te quereller avec ta grand'mëre.
— Ah! tu vois ça! C'est vrai, elle m'a tenue de nouveau ce matin, pendant une bonne heure, pour me faire honte et me terrifier, au sujet de la première communion. Elle me parle comme à la dernière des créatures, elle me décrit les abominables supplices de l'enfer, stupéfaite et scandalisée de w qu'elle nomme mon inconcevable obstination.
Et Marc se rassurait, s'égayait un moment. Il avait tant
VÉRITÉ i53
redotité que son enfanl cédai, commeles autres filtelles! il était si heureux de lui voir celte fermeté, cette raison déjà solide, même loisqu'îl n'était plus là, pour la soutenir! Puis, un attendrissement le prenait, il se l'imaginait au milieu des obsessions de toutes sortes, des gronderies et des scènes dont on devait la tracasser i chaque heure.
— Ma pauvre petite, comme i! te faut du conrage t Ça doit être si pénible pour loi ces continuelles querelles.
Hais, remise, paisible, elle souriait.
— Ohl des querelles, nonl mon papa. Je suis bien trop respectueuse à l'égard de grand'mëre, pour avoir des querelles avec elle. C'est elle qui se fâche et qui me foudroie tout le temps. Hoi, j'écoute d'un grand air de déférence, sans jamais risquer la moindre objection. Puis, quand elle a fini, quand elle a recommencé deux ou trois fois, je me contente de dire, très doucement : f Que voulesvous? grand'mère, j'ai promis à papa que j'attendrais d'avoir vingt ans, avant de me décider i faire ou ît ne pas faire ma première communion, et je tiendrai ma parole, puisque c'est juré i. Tu comprends, je ne sors pas de cette phrase, je la sais par cœur, je la répète sans y changer un mot. C'est «a qui me rend invincible. Et je commence à prendre en pitié cette pauvre grand'mère, tellement elle entre en fiireur, en me faisant claquer les portes à la figure, dès que j'entame la phrase.
Elle souffrait au fond de ce continuel état de guerre. Mais, en voyant son père ravi, elle lui sautait gentiment au cou.
— Sois tranquille, val Je suis bien ta fille. On ne me décidera jamais à faire ce que j'ai décidé de ne pas faire.
Elle devait aussi livrer toute une bataille, pour continuer ses études, dans la résolution formelle de se consacrer à l'enseignement. Elle voulait être institutrice, et elle avait heureusement avec elle sa mère, qui appuyait
151 LES QCATU EVAHGtLIS
ce piDJel, derant l'avenir ineertaÏB, iaqniète de ranrice eroKsanle de madame Daparqae, dool la petite f«rtane passait i des foiidations pleoses. Celle-ci, d'ailleurs, depuis qu'elle faébei^eait la mère et ta fille, ez^ait d'elles «ne pensîoB, afin d'être désagréable i Niarc, qui se troBvait ainsi forcé de lenr servir amt lanrde rente, sor son maigre traitement. Peut-être arait-elle espért tut rerns, an scandale, conseillée en cela par ses bons amis, les maîtres dmit les mains invisibles c*adnsaieDt toal. Hais, immédiatement, Hare, vivant de peu, avait coBsenti, eomme benrens de rester le pèfe de famille, le travailleur et I» sontieo. Due grande giiie ^gravait sa solitude, lenn repas, i. Mignot et & Ini, étaient d'âne fragile eitrême. Et il n'en souffrait point, il lii suffisait de savoir que Geneviève s'était nMrtrée énne de son désintéressement et qo'il y avait es U une raison poar elle d'appronvw la vocation de Louise, déaireose de la voir assurer son avenir. Louise eontinuait donc de travailler avec madenioiselle Maieline, a^ant déjà ableait son brevet élémentaire, préparant son euneo pour te brevet stqi6riear, ce qni était une nanvelle cause de IVhcuses discussions avec madame Duparque, exaspérée de toute cette science que la mode était maintenant de donner aux jeunes filles, à qoi, disait-elle, le catéchisme aorait dA suffire. Et, comme Lonise Ini répondait toujours, de son air de grande déféreace: «Oui, grand'Dière... ecrtainemest, erand'mère... », elle s'exaspérait davantage, elle finissait par s'en prendre à Geneviève, qui parfois, excédée, loi tenait tête.
Un jour, Marc, en écoulant les nouvelles que lui donnait sa fille, s'étonRa.
— Haman s'eâ donc querellée siec grand'mère? demanda-t-il.
— Ob ! oui, mon papa. C'est même la deuxième on la troisième fois. El, tu sais, maman û'j met pas tant de
facoBS. Elle s'irrite loul de suite, elle crie, elle n bouder dans sa chambre, comme elle faisait ici, avant sou départ.
Il écoulait, aans vouloir dire la jeie secrèd qui te réveillait en loi.
— Et, reprii-il, madame Berlherean, s'en m' de ces discussions-lJiî
— Oh! ^aud'mére Berthereau ne dit jismais : est, je crois, avec maman et moi ; nais «Ile nom Bouteair, daos la crainte d'aioir des eniu a l'air bien souflianl et hien trisla.
Mais des mois eacore s'écoulèrent, et Marc aucune de ses espérances se réaliser. Il mettait à questionner sa fille uae grande discrétion, répugnait d'en faire ane sorte d'espionne, le re sur tout ce qui se passait dans la petite maison i la place des Capucins. Pendant des semaines, l( cessait de parler d'elle-mâme, il lètombalt ignorance anxieuse, il perdait deaonveau tout i il lui restait l'unique consolation des bonnes a du jeudi et du dimanche, si délieleusement paf elle. Souvent, les deux camarades de l'École Joseph Simon et Sébastien Hilhomme, arri^ Beaumont vers trois heures, restaient i Maill qu'à six, heurenx de retrouver là leur ancien amie Louise, toute vibrante comme eus de jeu courage et de foi. C'étaient de grandes causeries de rires, qui laissaient de la joie pour la sum. le triste logis solitaire. Marc en était réconrori parfois Joseph de ramener sa sœur Sarah de Lehmann, où il allait d'abord embrasser les sîei aussi 1 Sébastien combien il serait heureni de avec lui sa mère, madame Alexandre. Il aui grouper autour de sa personne tous les bra toutes les forces de l'avenir. Et, dans ces ré
us LES QUATRE ËVAMGILES
afl'ectueuses, les sympalhies anciennes se renouaient, prenaient une force tendre et grave, entre Sebastien et Sarah, entre Joseph et Louise, tandis que lui, souriant, n'attendant plus la victoireque du petit peuple de demain, laissait agir la bonne nature, le bienfaisant amour. .
Brusquement, au milieu des lenteurs désespérantes de la Cour de cassation, dans un moment où tout courage les abandonnait, David et Marc recurent une lettre de Delbos leur apprenant une grande nouvelle et les priant d'en letiir causer chez lui. Ils ycoururent. La grande nouvelle, qui allait écUter dans Beaumont comme un coup de foudre, était que Jacquin, l'architecte diocésain, le chet du jury qui avait autrefois condamné Simon, se décidait enfin à soulager sa conscience, après un long et cruel débat. Très pieiix, se confessant et communiant, cet homme d'une foi stricte et d'une parfaite honnêteté, avait fini pas se sentir inquiet sur son salut, en se demandant si, détenteur de la vérité, il pouvait la taire davantage, sans courir le risque de se damner à jama,is. On racontait que son directeur, perplexe, n'osant se prononcer, lui avait donné le conseil de consulter le père Crabot; et, disait-on, si l'architecte, pendant des mois encore, avait gardé le silence, cela venait de l'extraordinaire pression exercée sur lui par le père jésuite, qui l'empêchait de parler, au nom des intérêts politiques de l'Eglise. Mais, justement, si Jacquin ne pouvait garder son terrible secret plus longtemps, c'était dans son angoisse de chrétien, dans sa foi en la divinité du Christ, descendu sur la terre pour assurer le triomphe de la vérité et de la justice. Celte vérité dont la possession le brûlait, aujourd'hui, était la communication au jury, parle président Gragnon, d'un document dont ni la défense ni l'accusé n'avaient eu connaissance. Appelé dans la chambre des délibérations, afin d'éclairer les jurés sur l'application de la peine, le
président leur avait montré une lettre reçue à Tins après la clôture des débats, la fameuse lettre de Si à un ami, suivie d'un post-scriplum, puis d'un para absolument semblable à celui du modèle d'écri C'était à cette pièce qu'avait fait allusion le père Phil dans sa déposition sensationnelle, lorsqu'il s'était ' qu'il avait eu sous les yeux la preuve de la culpabili Simon, sans pouvoir en dire davantage, étant lié p secret confessionnel. £l l'on venait d'établir que, corps de la lettre était bien de l'écriture de Simo post-scriptum et le paraphe constituaient à coup si faux le plus impudent, un faut mSme grossier au un enfant n'aurait pu se laisser prendre.
Aussi David et Marc trouvèrent-ils Delbos ti phant.
— Eh bien ! ne vous l'avais-je pas dit ? Voilà la ■ munication' illégale désormais prouvée I Jacquin d'écrire au président de la Gourde cassation, en co santla vérité et en demandant à être entendu... lettre de Simon, je la savais au dossier, Gragnon n'. point osé la détruire. Hais que de peine pour l'en et pour en faire expertiser l'écriture I Je flairais le je sentais li-dedans la main du terrible père Philil Ah ! cet homme, il avait l'air si Lourd, si commu plus j'avance dans l'affaire, plus je le sens grand souple génie de ruse et d'audace. Vous le voyez, s'était pas contenté d'arracher le coin timbré du mi d'écriture, il avait aussi falsifié une lettre de Simon, en s'arrangeant pour qu'elle décidât le juij au dernier moment, car ce faux est sûrement son œuvre.
' David, si souvent dé{U, gardait une crainte.
— Uais, demanda-t-il, êtes-vous bien convaincu que ce Jacquin, cet architecte diocésain, à la merci des prêtres, marchera jusqu'au bout?
— Absolument convaincu... Vous ne connaissez pas
ISS LES QUATIE eVANGILCS
Jacquia. Il n'est pas à la merci des piètres, e*«st na des <rès rares cbrAliens qui dépendent uoiqueinent de leur conscience. On m'a coatâ, sur ses enlrevues avec !• père Grabot, des chosefi exteaordinaires. Le jésuite parlait de hanl, croyait l'écruer d'abord, as Bofli de aoa Bien autoritaire, qui absout el glorifie les pires aràons, lorsqu'il s'agit du salut de l'Eglise. Hais Jacqoin r^usdait aussi au nom de Dieu, de Eon Dieu de buité, d'éi^uité, duDieu des innocente et des justes, qui s'admat ai l'erreuF, m le menaoofe, ni le crime. Un bean combat auquel j'aunis voulu assister, entre le simple crejant et Tirent pelili^ue d'une relifion qui croule. Et, m'a-l-on dit, c^est le i^suite qui a. fini par s'humilier, par supplier à gaoeiu rbeonéte bomme, sans parronir à l'empêcher de fabv ses deToir.
— PoartanI, interreonpit Marc, il a vis biea loaglen^ à soulager sa eon&cienee.
— Oh I sans d«ute, je mik pas que boid devoir lui soit apparu (ont de suite. D'abord, pendant des «tuées, il a ignoré que la communicitien faite au j«r; par Gra^oon fût illégale. La presque totalité des juras «n sont li, ne savait rien de la loi, acceptent tout des hauts magistrats. Puis, il a hésité ensuite, c'est bien évident, il a dû promener son trouble de conscience, pendant des années et des années encore, par crainte du scandale. Sauroasnous jamais ses angoisses et ses combats, h cet bomme qui se confessait, qui communiait, avec la terreur de ae damner? Mais, je vous l'affirme, du jour où il a été certain que la pièce était un faui, il n'a plus eu une hésitation, il a résolu de parler, quitte à «oir s'éerouler la cathédrale de Saint-Maience, dans la conviction où il ■ était de servir quand même son Dieu.
Puis, Delbos résuma gaiement la situation, en homme qui touchait au but, après de longs efforts.
— Pour moi, la revision est acquise. Nous tenons tnjour-
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d'hw les deux faits nouveam, que je soupçonaaia et quil noua a été si difficile d'établir. D'aibopd, l« modèle d'écritupe Tient de eteï les Frères, le paraphe n'est pis de l'écriture de Simon. Ensuite, te président firagnon a commrrniqué illégateneirt sa juiy une pièce qui se trouve être un fan. Dans cet e^nditions, il est impossiblt que l'arrêt ne Mit pas cassé par U Ctn».
' fiand et Marc s'en allèrcatrSHUeux. Hais >if Mlle terrible nimevr d&ns Beaumont, li«r9i[u'on ; connut la lettre de Jacquin, sa eonfessîon, son ofiïwde XéTooigaage ! Fersonneilemenl visé, h président Gragn«n ferma sa porte, refusa de répondre aux jinnranlistea, parut se draper dan& un silence bautain. On le t^aît anéanli, ne retrouvant plus son bonie joviale de graad chasseur et de coureir de &H«B, sous cet cffondTemeot qui le menagait, à la veille de sa retraite, au moment de recevoir la cravate de eommasdeur. Sa femme, la belle madame Gragaon, D'étant plus d'âge à lire des vers, en Honpagnie d«s jeunes offieders du général Jarousas, l'avait ewiverti sur le lard, en hii démontrant sans d«uite les a'Vantages d'une vieillesse pieuse^ et il la suivait, sa confessait, eonmoniait, dnnnait le lia«t temple d'un catbelique f^venl, ce qui expliquait le zfele pasaiosné nais par Le père Cnbot à empêcher Jaoqn in de loùluger sa eosscience. Le jésuite voulait surtout sauver Gragsen, an fidèle de cette importance, dont l'B^ise était fière. D'ailleurs, toute la m^^stratvre de Beaumont se stlidarisail avec le prési^eol, détendait l'anûes arrêt comme s«a «euvre propre, son> chef-d'onvre, auquel il n'était pas permis de toucher, sans crime de lése-palrie. Par dessous oelle belle attitude indignée, grelottait une peur bass«, lâche, immonde, la pew dn bagne, des gendarmes abattant un soir leurs ntains lourdes sur les robes Boiree ou ronges, fourrées d'hermine. L'ancien procureur de la république, le joli Raoul de La Bissonaière, n'était plus à Beaumont, nommé
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au même poste, dans une cour d'appel voisine, & Mornay, où il achevait de s'atgrîr, désespéré de ne s'être pas encore haussé jusqu'à Paris, malgré sa souplesse adroite sous tous les ministères. Le juge d'instruction Daix, devenu conseiller, n'avait pas quitté la ville, toujours torturé par la lerrilile madame Daîi, dont l'ambition, le besoin de luxe, inapaisés, ravageaient le pauvre ménage; el le pis était qu'on disait Daix, comme Jacquin, en proie au remords, sur le point d'échapper k l'âpre autorité de sa femme, en racontant comment autrefois il avait eu la Ucheté de l'écouter, au moment de rendre une ordonnance de non-lieu, devant le manque de preuves. Tout le Palais était ainsi bouleversé, traversé de grands courants de colère et de terreur, dans l'attente du cataclysme qui finirait par emporter l'antique charpente vermoulue de la justice humaine.
Et, dans Beau m ont, le monde politique n'était pas moins secoué, éperdu. Le député Lemarrois, maire de la viUe, sentait sa situation d'ancien répuhlicain radical débordée, près d'être emportée par cette crise suprême, qui déclassait les partis, en faisant monter à l'horizon les forces vives du peuple. Aussi le salon si fréquenté de l'inlelligenle madame Lemarrois venait-il encore d'accentuer son orientation réactionnaire. On y revoyait beaucoup Harcill;, jadis le député de la jeunesse intellectuelle, l'espoir de la pensée française, aujourd'hui tombé dans une sorte de paralysie politique, eiïaré de ne plus voir où était son intérêt personnel, immobilisé par la continuelle crainte de n'être pas réélu. On y rencontrait aussi le général J a rousse, d'une nullité agressive, depuis qu'on ne songeait plus à lui pour un coup de main militaire, comme éperonné sous les continuelles criailleries de sa femme, la petite et noire madame Jarousse, si desséchée, qu'on la disait sage maintenant. Le préfet Hennebise venait même parfois, accompagné de la tranquille madame
VÉRITÉ «t
Hennebise, l'nn et l'aulre simplement désireux de vivre en paix avec tout le monde, car c'était le désir du gouvernement : pas d'histoires, rien que des poignées de main et des sourires. On craignait beaucoup dé mauvaises élections, dans le déparlement enfiévré par la reprise de l'affaire Simon, et Harcilly, Lemarroîs lui-même, sans l'avouer, étaient résolus à faire sournoisement cause commune avec leurs collègues de la réaction, Hector de Sanglebœuf en tête, afin d'écraser les candidats socialistes, Oelbos surtout, dont le succès devenait certain, s'il gagnait la cause de l'innocent, du martyr. De là, le bouleversement, lorsqu'on sut l'intervention de Jacquin, qui rendait inévitable la revision du procès. Les simonistes triomphaient, les anti-simonîstes restèrent quelques jours écrasés. De nouveau, aux Jaffres, la promenade du beau monde, on ne causait pas d'autre chose; et c le Petit Beaumontais > avait beau chaque matin, pour salis&ire sa clientèle, écrire que la revision serait rejelée par les deux tiers des voix, la désolation n'en était pas moins parmi les amis de l'Eglise, Car les pointages auxquels on se livrait furieusement dans les familles, donnaient loui justement le résultai opposé.
Chez les universitaires, la joie fut discrète. Presque tous étaient des simonistes convaincus, mais ils avaient si souvent espéré en vain, qu'ils n'osaient trop se réjouir. Le recteur Forbes eut surtout un grand soulagement à prévoir le jour où il serait délivré du cas de l'instituteur de Haillebois, ce Marc Froment au sujet duquel les forces réactionnaires lui donnaient de continuels assauts. Malgré son désir de ne se mêler de rien, de s'en remettre complètement i l'inspecteur d'académie Le Barazer, il avait dû causer avec celui-ci de la nécessité d'une exécution. Le Barazer lui-même était à bout de résistance, il prévoyait le moment où sa politique savante ('obligerait de sacrifier Harc; et il s'en était ouvert &
t$t LES QUITRE ËVANGILES
Salvan, qui s'en montraîl désolé. Aussi quel gai et triompha) accueil, lorsque le bon Salvan reçut la visite de Marc, avec la grande nouvelle, la certitude de la révision prochaine. Il l'embrassa, il lui apprit le pressaot danger dont pouvait seule le ^er la décision benreuse de la Cour.
— Mon cher enfant, si la révision n'était pas accordée, vous seriez révoqué certainement, rar veus vous êtes trop engagé celte fois, tonte la réaction demande v«tre tète... Enfin, je suis bien content, vous voilà, victorieux, c'est Qotre Ecole laïque qui triomphe.
— Et elle ena^rand besoin, dit Mare, tant sont encore étroits les terrains conquis sur l'eiTeur et l'ignorance, malgré vos efforts personnels p«nr doter le pays de btms instituteurs.
Salvan eut son geste d'inébranlable espoir.
— Certes, il ; laudra p^asieurs vies d'hommes. N'importe, nous marchons, nous arriverons.
Hais ce qoi acheva de prouver à Marc qu'il était vraiment vietorienx, ce fat la façon dont Cirupecteur |H-imaire, le beau Hanraisin, se précifHla vers lui, ce joih'là, au moment où il sortait de cbez Salvan.
— Ah ! cher monsieur Froment, que je suis heureux de TOUS rencontrer! On a si peu oocasion Ôb se voir, en dehors des nécessités du service !
Depuis la reprise de ra(Taire, Hauraisin élaK traTeillé d'une inquiétude mortelle. Le modèle d'éeriture retrouvé, le coin déchiré par le p^re Philibin, le ta^x »ouvellement découvert, l'avaient jeté dans la erainlP tnrrible d'avoir lait lausse roule. Jusque-là, il s'é'ail ouvertemeot engagé avec les anli-simonistes, en p-nâaat que les curés s'arrangeraient toujours pour ne pas rster ■ur le carreau. Et, ^ils perdaient la partie, comment allail-il s'en tirer lui-même, éperdu à la pensée de n'être pas avec les pins forts?
VÉRITÎ
Il se pencha vêts Marc, pour lui dire à l'i que personne ne passât dans la rue :
— -Vonssavei, mon' cher Froment, soi, J4 douté de l'innueence de Simon. J'en étais ec fond. Seijlcmcnt, n'eat-ce pas? no«s sommes de prudence, nous aatres hommes publicB!
Depuis longtemps, Mauraïsin guettait la' si Salvan ; et, si les stmonistes f empsrtaîent, bon de se les ménager, d'être avec eux, dés leur victoire. Sais if n'était pas eneone asse; cette victoire, pour trop s-'affiotier en l«ir Aossi se h&ta-t-il de quitter Marc, en lui avec nne dernière poignée de main :
— Le triomphe de Simoa stta aotre trion A Uaillebois, quand H y rentra, Marc
quelque chose de changé. Barras, l'ancien reacontra, ne se contenta pas de le saluer di eomme il laisaî^ d'habitude. Il l'arrËta au t de la Graud'Itite, il causa plw de dîi minutei s'ég^nt, riant. Lui était va simooiste de 1 heure ; mais, depuis, dans son enitui d'avoir i situation de maire au eldrical Philis, et dans : le déloger, il avait mis bob drapeau en pocl diplomatique, verrouilhint les portes, avant qu'il pensait. Pour qu'il s'oubliât de la sort< jour, î) fallait vraiment que le prochain acqu Simon lui parût certain. Et, justement, comm^ Pbîtis vint à passer, se bâtant le long du trot - basse, l'oeil l'urtil, Oarras s'amusa,jeta un rc; ligence à Marc, en disant :
— Hein ? mon cher monsieur Fromi^nl, ce plaisir des ans lait le toiirmeni des autres. I tour.
Un grand revirement, en effet, s'indiquait < blic. Pendant les quelques semaines qtù suit .oot^lc
lU LES QUATRE eVANGILES
put constate)', jour par jour, le succès grandissanl de la , cause qu'il défendait. Mais ce qui lui fit surtout mesurer l'importance décisive du terrain conquis, ce fut de recevoir une lettre du baron Nathan, alors en Tillégiaturè à la Désirade, chez son gendre, Hector de Sanglebœuf, le priant de venir causer avec lui d'un prix qu'il voulait fonder pour l'Ecole laïque. Tout de suite, il flaira un prétexte. Le baron, à deux ou trois reprises déjà, avait donné cent francs, qu'on distribuait aux meilleurs élèves, en livrets de la Caisse d'épargne. El Marc se rendit à ta Désirade, surpris et curieux.
Il n'j était pas retourné, depuis le jour lointain o& il avait accompagné David, désireux d'intéresser à la cause de son frère emprisonné, accusé, le tout-puissant baron. Et il se rappelait les moindres détails de cette visite, Is fa{on dont e juif triomphant, roi de la finance, beaapËre d'un Sanglebœuf, s'était débarrassé du juif pauvre, écrasé sous l'exécration publique. La Désirade avait encore gagne en majesté et en beauté, un million venait d'; être dépensé pour de nouvelles terrasses et de nouveaux bassins, qui donnaient aux parterres, devant U château, une grandeur souveraine. Et ce fut parmi les eaux ruisselantes, au milieu d'un peuple de nymphes, qu'il finit par atteindre le perron, où deux grands valets en livrée vert et or attendaient. Puis, comme l'un d'eux l'avait conduit dans un petit salon, en le priant d'attendre, il y resta seul un instant, il entendit un bruit confus de voix, qui devait venir d'une pièce voisine. Deux portes se refermèrent, le silence se fil, et le baron Nathan entra, la main tendue.
— Excuseï-moi de vous avoir dérangé, mon cher monsieur Froment, mais je sais combien vous êtes dévoué à vos élèves, et je voudrais doubler la somme que je vous ai remise, ces années dernières. Vous n'ignorez pas mes idées très larges, mon désir de récompenser le
vERITË M5
mérile partout où il se Irouve, en dehors des questions politiques et religieuses... Oui, moi. Je ne fais pas de dilTérence entre les 'écoles congréganistes et les écoles laïques, je suis pour la France.
Et il conlinua, pendant que Harc le regardait, dans sa taille courte, un peu voûtée, avec sa face jaune, au crine nu, au grand nez d'oiseau de proie. 11 le savait engraissé encore d'un vol récent de cent millions, une affaire coloniale, un colossal butin de rapines qu'il avait dû partager avec une banque catholique. Aussi s'élait-il jeté à une réaction exaspérée, en sentant de plus en plus, h mesure que les millions nouveaux s'entassaient sur ses premiers millions, le besoin du prêtre et du soldat, pour lui garder son bien mal acquis. Maintenant, non content d'être entré par sa fille dans l'antique famille des Sanglebœuf, il achevait de renier sa race, il affichait un antisémitisme féroce, monarchiste, militariste, ami respectueux des anciens brûleurs de juifs. Et Marc, en le retrouvant si gonllé de son immense fortune, s'étonnait de son humilité natîVe, de la terreur des perséculions ancestrales qui pâlissait ses yeux inquiets, guettant les portes, comme s'il était toujours prêt à se glisser sous les tables, au moindre danger.
— Voilà qui est donc décidé, reprit-il après toutes sortes d'explications confuses ;à dessein, vous disposerez de ces deux cents francs vous-même, à votre gré, car j'ai pleine confiance en votre sagacité.
C'était fini, Marc remercia, ne comprenant toujours pas. MSme le besoin politique de se mettre bien avec tout le monde, le désir de se trouver en compagnie des ; vainqueurs, si les simonistes remportaient, ne suffisaient pas à expliquer ce rendez-vous flatteur et inutile, cet accueil trop bienveillant à la Désirade. El il s'en allait, lorsque l'explication vint enfin.
Le baron Nathan, qui l'avait accompagné jusqu'à la
466 LES. QUATRE ËVtNGILES
porle du salon, l'y retint, avec un fin sourire, eomme sous
le coup d'une inEpiralion brusque.
-^ Mon cher monsieur Fromentjevais être indiscret.. . Lorsqu'on est venu m'annoncer votre présence, j'étais avec nne personne, un important personnage, qui s'est écrié : * Oh ! mdnaieur Proment, je serais si heureux de causer nn instant avee tui ! i Un cri du cœur, vraiment.
Il se tnt, attendit quelques secondes, espérant être interrog*. Puis, devant le silence de Marc, il s'égaya, paru! tourner la diose en ptaisiuiterie.
— Votre surprise serait grande, si je vous ^sais le itom du personnage.
El, comme il le voyait toujours grave, sur la défensive, il lâcha tout.
— Le père Grabot, hein ! vous ne vous y attendiez jnère... Oui, le père Crabot est venu par hasard déjeuner ce matin. Vous savei qu'il fait à ma fille l'honneur de l'armer beauconp et de fréquenter sa maison. Alors, le père Crabot m'a donc ténwtigné le désir de s'entretejjir avec vous. En dehors des opinions qui peuvent vous séparer, c'est un homme du plus rare mérite. Pourquoi refuserie»-vous de le voir?
Marc, comprenant enfin, soulagé, et la curiosité éveillée de plus en plus, répondit tranquillement :
— Mais je ne refuse pas de voir le père Crabot. S^t a quelque chose à me dire, je l'écouterai volontiers.
— Très bien ! très bien t cria le baron, enchanté du succès de sa diplomatie, je vais le prévenir.
De nouveau, deux portes se rouvrirent coup sur coap, un bmit confus de voix parvint jusqu'au petit salon. Pais, tout retomba dans le silence, et l'attente de Marc fui assez longue. Comme il s'était approché de la fenêtre, il vit sortir, sur une terrasse voisine, les personnes dont il venait d'entendre les voix. Il reconnut Eeclor de Sanglebœuf et sa femme, la toujours belle Léa, accompa(pié3
VSKITS 4»
de leur bonne unie, la marquise de Boise, qui, raol^ ses ciaqmante-sepl u)3 sonaés, restait une blMide «pulente, aux ruines magnifiques. Nathaa panil k wn tour, tandis que le haut profil noir du p^re Crsbot se derinxit à la porle-fenéire du frand sal«n, es vive conTersatitHi encore avec ses b6tes, hearenx de Isi Iuwm- la place, pour qu'il pût recevoir U, oomme «lies loi. La marquise ' de Boise semblait surtout très amusée de l'iocklent. EUe avait fini par habiler le cèàteaa, après l'Mre ^n>is de dûparaUre, le jour de ses cinquante aus, par élégance et matMsité, ne voulant pas imposer à Hector «ne trop vieille nattrene. Mais, puisqu'on la disait toujours adorable, pourquoi donc n'auraît-«ll« pas coDlînué i faire le bonheur du ménage, d'fieetOT ^'clle aroit en la ngesie de mariw, u lieu de lui impeser la misàre noire avte elle, de Li» dont ett« étah devenue la tendre amie, en lui évitant des oorvém troy lourdes fc «en tenpérament de feaune mdolenle, amoureuse d'elle seule ? Et, nalgré r&ge, le bonheur s'éternisait ainsi fc la Dësirade, ^ana te grand luie, sous les sourires discrets et les b^édictioss pieuses du fère Grabat.
Mxro, MU g«stes, aux aira de télé, crut «omprendre que le terrible Saiigleb<»if, avec joa épaisse taoe rousse, son &ont dur et borné, d^lorait tant de diplomatie, l'honneur fait i ua petit instituteur anarchiste de le recevoir et de causer avec hii. Bien qu'il ne se fût jamais battu, pendant ses beaux jours aux cuirassiers, il parlait sans cesse de sabrer le monde. Et la marquise, après l'avoir voulu député, avait eo beau le foire se rallier à la république, sur l'ordre formel du pape, il contait des histoires de son régimenl, il De décol^il pas, au nom du drapeau. Sans cette bonne marquise, si intelligente, que de fautes il aurait commises I et c'était là une des raisons qu'elle se donnait, pour s'excuser de n'avoir pas eu la force de le quitter. Cette fois encore, elle dut
inlervenir, remmener doucement, s'en aller à petits pas vers le parc, entre lui et sa femme, très gaie et très maternelle pour les deux.
Le baron Nathan était vivement rentré dans le grand salon, dont il referma la porte-fenêtre ; et, presque aussiiftt Marc l'éntendil qui venait le prendre.
— Mon cher monsieur Froment, si vous voulez biea me suivre.
Il lui Ht traverser une salle de billard. Puis, ouvrant la porte du grand salon, il s'efTaca, il l'introduisit, comme ravi de l'étrange rAle qu'il jouait, l'échiné pliée, en une attitude où l'humilité de la race reparaissait chez le roi triomphant de la finance.
— Veuillez entrer, od vous attend.
Et il n'entra pas, U referma discrètement la porte, disparut, tandis que Harc, stupéfait, se trouvait en présence du père Crabot, debout dans sa longue robe noire, au milieu de la vaste pièce somptueuse, aux tentures rouge et or. Il j eut un instant de silence.
Le jésuite, d'aspect si noble, de haute allure mondaine, lui parut vieilli, blanchi, le visage ravagé par les terribles inquiétudes dont la tourmente passait sur sa tête, depuis quelque temps. Mais la voix avait gardé sa caresse, ses graves inflexions séductrices.
— Monsieur, puisque les circonstances nous ont amenés à la même heure dans celte maison amie, vous m'excuserez d'avoir provoqué un entretien que je désire
* depuis longtemps. Je connais vos mérites, je sais rendre hommage & toutes les convictions, quand elles sont sin- . cères, loyales et braves.
Il continua longuement, combla d'éloges son adversaire, comme pour l'étourdir et se le gagner. Hais la méthode était vraiment trop connue, trop enfantine, et Marc, après s'être incliné par politesse, attendait d'un air tranquille, s'efforçant même de cacher sa curiosité vive.
car un tel homme devait avoir une raison très grave pour en venir à risquer une pareille entrevue.
— Combien il est déplorable, s'écria enfin le père Crabot, que les malheurs du temps séparent des intelligences dignes de s'entendre 1 II est des victimes de noâ discordes vraiment à plaindre. Et, tenez 1 par exemple, le président Gragnon...
Hais il se reprît, en voyant le vif mouvement que labsa échapper l'instituteur.
— Je nomme eelui-là, parce que je le connais bien. Il est mon pénitent, mon ami. On ne saurait rencontrer une àme plus haute, un cœur plus droit, plus loyal. Et vous n'ignorez pas l'alfreuse situation où il se trouve, cette accusation de forfaiture, cet effondrement de toute sa vie de magistrat. Il n'en dort plus, il vous ferait pitié, si vous assistiez à son agonie.
Enfin, Marc comprenait. On voula* sauver Gragnon, le fils hier toul-puissunt de l'Eglise, qui vlle-méme se sentirait diminuée, s'il était abattu.
— Je comprends son tourment, répondit-il enfin, mais il paye sa faute. Un magistrat doit connaître la loi, et )a communication illégale dont il s'est rendu coupable a eu d'effroyables conséquences.
— Eh! non, je vous assure, il a agi très naïvement, s'écria le jésuite. Cette lettre, reçue au dernier moment, lui paraissait sans importance. Il l'avait gardée à la main, en se rendant à la salle des délibérations, sur l'appel du Jury, et il ne sait même plus comment il a pu la montrer.
Doucement, Marc haussa les épaules.
— Alors, il n'aura qu'à raconter cela anx nouveaux juges, si le procès recommence... Je ne comprends pas très bien votre intervention auprès de moi. Je ne puis rien.
— Oh I ne dites pas cela, monsieur I Nous connaissons
ffo LES QOiTRK Evangiles
vetre graai ponvoir, scmis l'apparence modeste d% vetre situation. Et c'est pourquoi j'at songé à m'adreseer i tous. , Vous avex été la volonté pensante et agissante, dans toute l'tfaire. Vous Mes l'ami de la famill« Simon, ell« tara ce qtie vous Ini conseillères, ne Toudrez-Toos do>r pas épargner- Hft isalbenreu, dest la perte m ma» cet pas indispensable?
Il joignait tes matne, H sappliait s«d aidv«rsaire, avec une telle ferveur, que celui-ci, repris tfAtonaeinent, se dtmaodMl pourquoi une déiuardie si désespérée, une issiglaiiee à ce point maladroite et impolitîqae. Le jésuite •entait d«flo perdue la eaiise qu'il défendait P et avait-il d«Bc des renseignamenls particuliers qiû lui permettaiwil de coqsidérer Ift revision comme' aequisa? Il en venait à Kiite la part du feu, il abîmdonnait ses créatures d'autrefois, trop compromisas aujouzd'luii. Ce pauvre frère Fulgenco' était un esprit fumeux, déséquilibra, g&té d'ergaeil, dont l'action avait eu diss cooséquenees funestes. Ce malheureux père Philibin avait tonjoars été, certes, no religieux plein' de fbi, mais il offrait tant de laenoes, un manque déplorable de sens ntoral. Et^ quant à ce désastreux frère Goi^as, il le jetait eomplèlement à l'eau, un de ces enfants perdus et' avanlureux qui sont la plaie de l'Eglise. S'il n'allait pas jusqu'à reoonnattre l'innocence possible de Simon, il n'était pas loin de croire le frère Gorgias capable de tous les crimes.
— Vous le voyez, cher monsieur, je ne m'abuse guère, mais il est d'autres hommes, vraiment, auxquels il serait cruel de faire payer trop cher de simples erreurs. Aideznous & les sauver, nous vous «n récompenserons, en cessant de vous combattre sur d'autres points.
Jamais Marc n'avait eu une sensation aussi nette de sa force, la force même de la vérité. Il causa, il entama toutr une longue discussion, voulant se faire une opinion définiliTe, sur la valeur du père Crabot. Et sa stupèfac-
tion grandit encore, i mesure qu'il le pénâlra davantage, d'une paHvrelé d'arguments extraordinaire, d'une maladresse ind^ne, d^ns sa vanité d'homme accoutumé à n'être jamais contredit. Était-ce donc là le profond diplomate dont le génie astucieux était redouté de tous et dont on voulait voir la main au lond de chaque événement, dirigeant le monde? Dans cette Hlcheuse rencontre, si misérahlement préparée, il apparaissait an contraire eomme un pauvre esprit éperdo, se livrant trop, et sans raison, incapable de soutenir sa toi contre un interlocuteur simplement raisonnable et logique. Un médiocre, il n'était que cela, un médiocre, avec une façade ds qualités mondaines, dont l'éclat trompait les passants. Sa force réelle se trouvait uniquement faite de la bêtise du troupeau, de la soumission avec laquelle les fidèles se courbaient sous l'absolu indiscutable de ses affirmations. Si Mare, devant celle médiocrité du personnage, finit par comprendre qu'il avait en face de lui un simple jésuite d'apparat, à qui l'ordre permettait de se mettre en avant, de briller et de séduire, pour le décor, tandis que, derrière, d'autres jésuites, par exemple le p4rt Poirier, le p^e provincial installé à Rozan, dont on aa proniHiçsit jamais le nom, menait tout du tond de sa retraite, en grande intelligence ignorée et souveraine.
Cependant, le père Crabot eut la finesse de s'apercevoir qu'il venait de faire fausse route avec Marc, el il rattrapa comme il put le terrain perdu. Cela se termina par des politesses ftiides, de part et d'autre. Puis, le baron Nathan qui avait dA rester derrière la porte, reparut, l'air déconfit lui-même, n'ayant plus que l'évident désir de débarrasser vivement la Désiradede ce petit instituteur, assez sot pour n'avoir pas compris od était son intérêt. Il l'accompagna jusqu'au perron, il le regarda partir. Et, lorsque Marc retraversa le parterre, au milieu des eaux ruisselantes, parmi les nymphes de marbre, il
revit au loin, sous les vastes ombrages, la marquise de Boise qui riait tendrement entre son bon ami Hector et sa bonne amie Léa, dans une délicieuse et lente promenade.
Le soir du mSme jour, Marc alla rue du Trou, chez les Lehmann, où il avait donné rendez-vous à David. II y tomba dans une joie délirante. Une dépêche,, envoyée par un ami de Paris, venait d'y apprendre que la Cour de cassation avait enfin rendu un arrêt, i l'unanimité des voiT, cassant l'arrêt de Beaumont et renvoyant Simon devant la cour d'assises de Rozan. Ce fut pour lui un trait de lumière, le père Crabol lui sembla d'une sottise plus excusable : évidemment, très bien renseig^né, il connaissait déjà la nouvelle, et il avait voulu uniquement, devant la revision acquise, sauver ce qu'il croyait pouvoir sauver encore. Chez les Lehmann, on pleurait de joie, le long malheur était fini, Joseph et Sarah embrassaient éperdument Rachel, la mère, l'épouse vieillie, épuisée, dans leur ivresse du retour prochain de ce père, de ce mari, tant regretté, tant souhaité. On oubliait les outrages, les tortures, car l'acquittement était désormais certain, personne n'en doutait plus, ni à Maillebois, ni à Beaumont. Et David et Marc, les deux bons ouvriers de la justice, s'embrassèrent également, en un grand élan attendri.
Hais, les jours suivants, les inquiétudes devaient re> commencer. Au bagne, Simon venait de tomber si dangereusement malade, qu'on allait, longtemps encore, être dans l'impossibilité absolue de le ramener en France. Des mois et des mois s'écouteraient peut-^tre, avant que les débats du nouveau procès pussent s'ouvrir à Rozan. El tout le temps nécessaire serait ainsi donné à l'injustice pour lui permettre de revivre et de croître de nouveau, dans le mensonge et dans la lâche ignorance des Toules.
Pendant' l'année qui se passa encore, si annie pleine de malaise et de lutte, l'Église Ht un elTorl si pour reconquérir sa puissance. Jamais elle ne trouvée dans une situation plus critique, sous I menaces, jouant la partie désespérée qui devait prt son empire pendant un sKcle ou deux peut-être, la gagnait. Il lui fallait pour cela rester, i'instituli l'éducatrice de la jeunesse française, garder la ma sur l'enfant et sur la femme, sur l'ignorance des p des humbles, afm de les façonner, de les pétrii faire le peuple d'erreur, de crédulité et de se dont elle avait besoin pour régner. Le jour où i défendu d'enseigner, où elle verrait ses Écoles se et disparaître, serait le commencement de sa fi chaîne, de son anéantissement inévitable, au mili nouveau peuple libéré, grandi en dehors de son men dans un autre idéal de raison e( d'humanité lib l'heure était grave, cette affaire Simon, avec le attendu et le triomphe de l'innocent, pouvait po plus terrible coup i l'École congréganiste, en gic l'École laïque. Le père Grabot, qui voulait sauver 1 sideni Gragnon, se trouvait si compromis lui-même avait comme disparu du beau monde, ne sortant p sa cellule, blême et frissonnant. Le père Pliilibin, ei au fond d'un couvent de Rome, achevait de vivre d
"loogk-
47i LES QUATRE ËVANGILflS
pénitence, à moins qu'il ne filt mort. Le Trère Fulgence, déplacé par ses supérieurs, en punition du sourd discrédit qui avait diminué déjà d'un tiers les élèves, i l'Ëcote des Frères de Haillebois, était tombé dangereusement malade, disait-on, dans un département lointain. Enfin, le frère Gorgias venait de prendre la fuite, par crainte d'une arrestation possible, inquiet de sentir que ses chefs l'abandonnaient, prêts & le sacrifier en victime expiatoire. Et celte fuite avait acbevé de jeter l'angoisse parmi les défenseurs de l'Église, ils ne vivaient plus, malgré tant de sujets de trouble, que dans la pensâe de livrer aae dernière bataille, sans merci, lorsque l'affaire Simon reviendrait devant la cour d'assises de Rozas.
Marc, lui aussi, tout ea se lamentant de ce que la mauvaise santé de Simon ne permit pas encore de le ramener en France, s'apprêtait à cette bataille, dont il sentait l'imporlance décisive. Presque chaque jeudi, il faisait le petit voyage de Beaumont, parfois avec David, souvent seul, cédant au besoin de se renseigner. Il allait voir Delbos, lui apportait des idées, le questionnait sur les moindres incidents de la semaine. Ensuite, i) se rendait chez Salvan, qui le tenait au courant des opinions de la ville, dont le flux et le reflux ravageaient toutes les classes. Et ce fut, un jeudi, au sortir de l'École normale, qu'il fit dans le bas de l'avenue des Jaffres, prés de la cathédrale de Saint-Maxence, une rencontre qui le bouleversa.
Là, au fond de la contre-allée déserte, à un endroit où personne ne passe plus dès quatre heures, Geneviève était assise sur un banc, l'air abattu de lassitude et d'abandon, dans l'ombre froide de la cathédrale, dont le voisinage verdit de mousse les troncs des vieux ormes.
Un instant, il resta immobile, saisi. De loin en loin, il l'avait rencontrée dans Maillebols, mais elle était toujours accompagnée de madame Diiparque, elle se rendait à
VËRITË 4TS
quelque dévotion, le regard absent. Cette fois, tons deaz se trouvaient face à face, sans que personne pût les séparer, dans une absolue solitude. Elle l'avait bien tu, elle le regardait d'un regard où il crut lire une grande souffrance, tin besoin tnavoné de secours. Et il e'approcha, il osa venir s'asseoir sur le banc, à quelque distance d'elle, comme s'il craignait de la fâcher et de la mettre en fuite. Un grand silence régna. On âtait en juin, le soleil baissait i l'horizon, dans un vaste ciel pur, criblant les feuillages de minces flèches d'or. La chaude aprës-nudi se rafraîchissait déjà de petits souffles errants. Et il II regardait toujours, sans rten dire, très ému de la reti^uver maigrie, pâlie, comme à la suite d'une maladie grave qui avait encore afltné sa beauté. Son visage d'autrefois, ans beaux cheveux blonds, aux grands yeux de passion et de gaieté, s'était ëmacié, avait pris une expression d'inquiétude ardente, le lourmeôt d'une soif dont rien ne pouvait apaiser la brûlure. Ses paupières battirent, denx larmes qu'elle s'elforcait de renfoncer contèrent sur ses joues. Alors, il parla, il sembla l'avoir quittée da la veille, dans son désir de la rassurer.
— Notre petit Clément va bien ?
Elle ne répondit pas tout de suite, par crainte sans doute de montrer l'émolion dont elle étranglait. L'enfant, qui venait d'avoir quatre ans, n'était plus à Dher- . becourt. L'ayant repris à la nourrice, elle le gardait maintenant avec elle, malgré les sourdes gronderies de la grand'mère.
— Il va très bien, dit-elle enCn, avec un léger tremblement de la voix, affectant «lie aussi une sorte de paix indifférente.
— Et notre Louise, repril-il, tu en es satisfaite?
— Oui, elle n'ohéil toujours pas à mon désir, tn es resté le maître de son esprit, mais elle est sage et bonne, elle travaille, je n'ai pas à me plaindre d'elle.
4Tfl LES QUATRE ÉVANGILES
Le silence retomba, une gène les tint muets de nouveaa. Il suffisait de celte allusion à la terrible querelle qui les avait séparés, an sujet de la première communion de leur Tille. Maïs c'était pourtant là un désaccord dont la vinlence s'atténuait chaque jour, l'enfant ajant pris toute la responsabilité à son compte, par sa tranquille volonté d'attendre ses vingt ans, avant de faire acte de foi religieuiQ. Elle avait doucement lassé sa mère, et celle-ci, en en parlant, venait de laisser échapper an geste de fatigue, comme si elle parlait d'un bonheur, longtemps souhaité, dont elle n'espérail plus la joie.
Au bout d'un instant, il osa tendrement lui poser une question encore.
— Et toi, mon amie, tu as été si souffrante, comment Tas-tu& présent?
Elle eut un haussement d'épaules désespéré, elle dut retenir deux nouvelles larmes.
— Oh! moi, je ne sais plus depuis longtemps comment je me porte. Ça ne fait rien, je me résigne à vivre, puisque Dieu m'en donne la force.
Il fut si navré, si pénétré d'un frisson de pitoyable amour, devant tant de souffrance, que le cri de son inquiétude lui échappa.
— Geneviève, ma Geneviève, quel est ton mal, quel est Ion tourment, dis-le moi ? et si je pouvais le consoler, le guérir !
Hais déjà elle s'écartait de lui, en le voyant qui se rapprochait sur le banc, jusqu'à toucher les plis de sa robe.
— Non, non t il n'j a plus rien de commun entre nous, lu ne peux plus rien pour moi, mon ami, car nous sommes de deux mondes différents... Ah! si je te disais ! A quoi bon? lu ne comprendrais pas.
Et elle parla pourtant, elle dit sa torture, son angoisse diaque jour grandissante, en petites phrases fiévreuses.
VÉltlTÊ sans même s'apercevoir qu'elle se confessa elle était dans une de ces heures navrée: s'ouvre et s'épanche. Elle conta comment échappée une après-midi de Maillébois, pc l'insu de madame Duparque, se faire entendi sionnaire célèbre, le père Âlhanase, dont lei haute piété révolutionnaient alors les dévot raoot. Il n'était que de passage, il avait fait, des cures merveilleuses, des âmes de femme: suppliciées par le désir de Jésus, au^iquel rendu d'une bénédiction, d'une prière, le cal des saints Anges, Et elle sortait de la cathéd elle y avait prié pendant deui heures, après confession toute sa soif insatiable du bonbi saint religieui, qui s'était contenté de l'abi qu'il nommait trop d'orgueil et trop de passii en lui imposant la péniteuce d'occuper t d'humbles pratiques, par exemple le souci di des malades. Et elle avait eu beau s'an'éantii au fond de la chapelle la plus noire, la plu Saint-Maience, elle n'était point calmée, point rassasiée, elle brûlait toujours du m£i satisfaction, dans le don total qu'elle avait à Dieu de son être,, sans que jamais enc( trouvé eu lui la paix heureuse de sa chai cœur.
Alors, Marc soupçonna la vérité, et il en i frémissement d'espérance, dans sa trisless< pauvre Geneviève si misérable. Evidemmer Quandieu, ni même le père Théodose n'ava en elle l'éperdu besoin d'aimer. Elle avait coi elle devait toujours aimer l'homme, le mi s'était séparée, et qui l'adorait. Le pâle Jésu! tions mystiques, la laissait inapaisée, irrilée. désormais que l'orgueilleuse, l'entêtée calb
...ooj^lc
tT8 LES QUATRE £VANGILGS
allait à des pratiques religieuses, de plus en plus esaspâ rées et rudes, comme à des stupëflants plus forts, dont elle avait besoin pour endormir l'amertiime, la révolte de ses désillusions croissantes. Tout l'iodiquait, le réveil déjà de la mère en elle, le pelil Clément qu'elle avait repris, dont elle se préoccupait, la chère Louise qui redevenait sa consolation, si t^drement diplomatique, exerçant sur elle une douce influence de ^érison, en la ramenant chaque jour un peu au père, A t'époux. Puis, c'élaienl les fâcheries commençantes avec la terrible grand'mère, la petite maison de la' place des Capucins oà elle finissait par ne plus pouvoir vivre, tellement elle s'y mourait de froid, de silence et d'ombre. Et la crise venait d'aboutir à cette suprême tentative, ce missionnaire tout-puissant, es qui elle avait mis sa foi, puisque ni l'abbé Quandieu, nî le père Théodose n'avaient pu lui donner Jésus, ce confesseur miracnleui qu'elle était -çcoufue consulter secrètement, pour n'en être point empêchée, et dont elle avait obtenu l'unique soulagement dérisoire d'un régime de pratiques enfantines I
— Hais, ma Geneviève, cria de nouveau Marc, emporté, perdant toute prudence, c'est notre foyer qui le manque, si tu es ainsi désemparée, tjrturée! Tu es trop malheureuse, reviens, reviens, je t'en conjure I
Elle se raidit dans son orgueil, elle répéta :
— Non, non I jamais je ne retournerai près de toi... Je ne suis pas malheureuse, ce n'est pas vrai. Je suis punie de l'avoir aimé, d'avoir été de ta chair et de ton crime- Grand'mëre, quandj'ai la faiblesse de me plaindre, a raison de me le rappeler. J'expie ton enfer, c'est moi que Dieu frappe pour te châtier, et c'est ton poison qui me brûle, sans espoir de soulagement.
— Mais, pauvre femme, tu dis là des choses monstrueuses. On te rend folle. Et, s'il est bien certain que j'ai mis en toi une moisson nouvelle, c'est justement
sur cette raoissen que je compte pour asmrer im jour notre bonhear. Osi, neia neu» aommes^ trop confomlas t'ait éans l'antre, tn me reneiuiras, nos enfants le ramenerent. Le prétendu poiswi dont paria cette grand'mère imbécile eat notre aiDWir lui-même, et il tsavatlle en ton cœur, et il te ramènerai
— Jamais!... Dieir nous foudroierait l'nn et l'aolre. Tn m'as diassée de efaez nous par tes hlaaphèmeg. Si lu m'^arais aimée, ta ne m'aurais pas enlevé ma allé, en refusant de lui hisser feirs a& premier» communion. Comment veui-lu que je revienne i- >n foyw impie où il ne me serait pas m4me permis de prier?... Abt que de misère, personne ne m'^aime plus, cl It ci«l lui^iéme ne ' veut pas s'auvrirt
Et elle éclata eD'sangleta. Marc, d<é9espért devanLesIte pliaiDte affireuse, sentit U enielle inatàhé de la. terturer darantage. L'heure n'éliiit paS' Tenus'. Et te silence se fit encore, tapdfs ^e, sur Favenua d«s AtiCres, on entendait an loin des cris d'enfants joBeurs, dans l'ain limpide du soir.
Ils s'étaient an peu rapprochés, sur le: banc solitaire, [>endant lenr conversation si vive. G(M' i cAte maintenant, ils semblaient réfléchir, les yeux perdus, parmi la ponssiiTB d'or do eouchant. Puis, le premier, il reprit la parole-, comme s'il eût achevé ses réâesinaeà'voix haute.
— Je ne pense' pas, mon amie, que tu aies donné un seul instant quelque créance aux abominations dont certaines gens ont voulu me salir, à:- propos de mes rdations toutes Ihiternelles avec mademoisaiie Uazeline?
— Oh! non, répliqua-I^Ile vivement, je te connais et je la connais. Ne me crois pas devenu» assez sotte, pour ajouter foi à tout ce qu'on est venu me répéter.
Elle eut un léger embarras, elle continua :
— C'est comme pour moi, on m'a nûse, je le sais,
4aD LES QUATRE ÉVANGILES
dans le troupeau donl le père Théodose se serait fait une sorte de cour galante. D'abord, je n'admets pas l'existence . de cette cour, le père Théodose est peut-être un religieux un peu trop satisfait de sa personne, mais je le crois d'une foi sincère. Et, ensuite, j'aurais su me défendre, tu n'en doutes pas, je pense.
Malgré son chagrin, Marc ne put réprimer un léger sourire. La gène évidente de Geneviève lui révélait quelque tentative repoussée du capucin, ce qui achevait de lui faire comprendre son trouble amer et son besoin de changer de directeur.
— Je n'en doute certainement pas, répondit-il. Hoi aussi, je te connais, je te sais incapable d'une vilenie... Le père Théodose ne m'inquiète pas pour toi, bien qu'un mari de ma connaissance l'ait sûrement vu en aimable conversation avec sa femme... Et je regrette seulement le très mauvais conseil qui t'a décidée à quitter le hon abbé Quandîen pour te remettre aux mains de ce beau moine.
Une fugitive rougeur de Geneviève lui indiqua qu'il avait deviné juste. Ce n'était point sans une profonde connaissance de la femme jeune encore, de l'amoureuse chez la pénitente, que le père Crahol avait agi, en conseillant à madame Duparque d'enlever sa petite-fille des mains de l'abbé Quandieu, pour ta confier à celles du père Théodose. Le prétexte invoqué était l'insuffisance du vieil abbé, sa trop grande indulgence, à l'égard d'une ftme exaltée, qui exigeait une ferme direction. Et le capu- , cin, bel homme, aurait toute l'autorité nécessaire, toute ta puissance dominatrice, dans ce rMe délicat où il s'agissait de suppléer Jésus, de le faire adorer d'une femme, en arrachant celle-ci à l'amour du mari dont elle était encore possédée. Les docteurs catholiques savent bien que l'amour seul tue l'amour, une chair qui aime en dehors du Christ n'est jamais au Christ tout entière. Le retour de Generiève à son péché était fatal, si
vÉRire 481
elle ne cegsail d'aimer, ou si elle n'aimait ailleurs. Seulement, le pëi'e Théodose, mauvais analyste, se Irompaal sur cette pénitente passionnée et loyale, devait ; avoir mis quelque brutalité. Et il avait ainsi précipité la crise, la répugnance et la révolte éperdue de celle douloureuse créature, qui, sans revenir encore à la saine raison, voyait s'effondrer autour d'elle le glorieux décor mystique du Dieu de son enfance..
Heureux du nouveau symptôme qu'il croyait découvrir, Marc y mil quelque malice.
— Alors, demanda-i-il, tu a'as plus le père Tbéodose pour directeur?
Elle le regarda de son regard clair, elle répondit avec netteté :
— Non, le père Théodose ne me convient pas, et je suis retournée à l'abbé Quandieu, que grand'mëre a raison d'accuser de tiédeur, mais qui parfois me calme, tant il est bon.
Un instant, elle parut râver. Puis, i demi-voix, elle laissa de nouveau échapper un aveu.
— Ah I le cher homme, il ne sait pourtant pas combien il a augmenté le (ourmenl où je vis, avec une confidence qu'il m'a faite sur cette abominable affaire...
Elle s'interrompit, et lut, devinant, se passionnant à la voir aborder ce sujet, dut continuer.
— L'affaire Simon... L'abbé Quandieu croit Simon innocent, n'est-ce pasî
Lentement, elle avait baissé les yeui k terre, elle se taisail. Fuis, très bas :
— Oui, il croit à son innocence, il me l'a dit en grand mystère, dans le chœur de son église, au pied de la croix, devant Notre-Seigneur qui l'écoutait.
— Et toi, Geneviève, dis-moi, crois-tu maintenant à l'innocence de Simon î
— Hoa, je n'y crois'pas, je ne peux pas y croire. Tu
M LES QUATRE ËVANGILCS
dois te soaTcnir, jamais je ne t'aurais quitté; si je l'avais cm innocent, car soD innocence seraîtl'immonde culpabilité des dérenGCurs de Dieu, et toi-mémei en le défendant; accusais Dieu d'erreur et de mensonge. ■ Marc ae souvenait parfaitement. Il la revoyait lui apporlant'U nouvelle delà revision^.s'eiaspérantde sa joie, criant qu'il n'y avait pas de vérité ni; de justice en debors du ciel, finissant par quitter une maison où sa foi catholique était outragée. Et^ ardemment; aujourd'hui qu'il croyait la sentir ébranlée, il désirait de nouveau la convaincre, en" sentant bien qu'il l'aurait reconquise, le jour où la nécessité de la justice s'imposerait' à elle, dans l'éclatant triomphe db la vérité.
— Encore une fois, Geneviève, ma Geneviève, toi si droite, siisincère> d'une inleHigencesi'nette, lorsqnelw légendes de ton entlmoe ne la troublent pas, il estimpossible que tu acceptes d'aussi {rossiers mensonges^ R«nseigne-toi, lis les documents.
— Hais, je' f assure, mon ieni, je suis renseigné», j'ai tout lu !
— Tu as lu lies' dossiers publiés, toute' l'enquât» dfl la Cour de cassation f
— Eh I oui, j'ai lu tout ce qui a paru dans < le Petit Beaumontais ><. Tu le sais, grand'mère fait àdteter ce journal chaque matin.
D'un geste violent, Marc dit le sursaut de son dégoût et de son indignation.
— Ah bien! ma chérie, I» voilà renseignée! Llgnoble feuille dont tu parles est un égout d'empoisonnemwil public, qui ne charrie que des ordures et des mensonges. On y falsifie les documents, on y tronque les textes, on y gorge de fables slupides les pauvres cervelles crédules des petits et des humbles... El tu es empoisonnée comme tant de braves gens !
Sans doute, elle avait eu la sensation d« ce trop d*
yÈmtt m
sottise et de ce trop d'impudeoce, car elle baissait de nouveau les yeux, de son air troublé. .
— Ecoute, reprit-il, permels-inoi de l'envoyer l'enquéte publiée .an complet, avec les documents à l'appui, et ppomels-moi de tout lire attentivement, loyalement.
Mais elle releva la t6te avec TÎHactté.
— Non, non^ne m'envoie nen,je ne veox pas.
— Pourquoi?
— Parce que c'est inutile. Je n'ai besoin. de rien lire. Il la regardait avec décourag^nenf, repris de tristeBse.
— Disque tu ne veux rien lire.
— Mon DieiCl oui, si ça te plaltainsi, je neveux rien lire... A.;quoi bon? comme dit gFand!mère. Ne &iut-i] pas toujours seidéfîer de sa raison ?
— Tu ne feux rien Jire, parce que tu as peur d'être «onvainoae, iparceque tu doutes déjà de tes certitudes d'hier.
Elle eut/un sinii^e gede ;de lassitude, d'amëre insouciance.
— jEttu poTtes^en.toilaeonniclion de l'abbé .Quandien, avec épouvante tu te demandes comment un saint prêtre peut croire àiune innocence qui te forcerait à renier les années.d'erreur dont tu viens de torturer notre pauvre ménage.
Cette fois, elle n'eut p^s^roème de geste, elle sembla ne plus vouloir entendre. Ses regards restèrent un instant fixés à terre. Puis, lentement :
— Ne prends pas plaisir k me cbagriner davantage. Notre vie est rompue, c'est une chose finie, je me jugerais plus coupable encore, si je retournais près de toi. Et quel soulagement personnel aurais-tu à t'imaginer que
' je me suis trompée, que je ne trouve pas chez ma grand' œére la maison de paix etde fol, où j'ai cru me réfugier? Mon mal ne guérirait pas le lien.
4U LCS QCATRS SVANGILE^
C'était presque une confession, le regret caché de sa fuite, le doute anxieux où elle était tombée. Et il le sentit bien, il cria de nouveau :
— Mais si tu es malheureuse, dis-le donc ! et reviens, ramène les enfants, la maison vous attend toujours I Ce sera une grande joie, un grand bonheur.
Elle s'étail levée, elle répéta de sa voix blanche de pénitente, qui demeure têtue, aveugle et sourde :
— Je ne suis pas malheureuse, je suis punie, j'irai jusqu'au bout de mon châtiment Et, si tu as quelque pitié de moi, reste assis là sans chercher à me suivre, tourne ta tête s'il t'arrivait de me rencontrer encore, car tout est morl, tout doit être mort entre nous.
Et elle s'en alla, dans l'or pàlî du couchant, au travers de l'avenue déserte. Elle était toute sombre, mince et haute, ne montrant plus de sa beauté que son admirable chevelure blonde, dont un dernier rayon incendiait les boucles. Et lui, obéissant, ne bougea pas, la regarda ■'éloigner, avec l'espoir d'un dernier adieu. Mais elle ne se retourna pas, elle disparut parmi les arbres, tandis qu'un vent du soir qui se levait faisait passer sous les ombra{;es un frisson glacé.
Lorsque Marc, à son tour, se leva péniblement, il eut l'^OBiiement de voir devant lui le bon Salvan, un heu-i reuK sourire aux lèvres.
— Ah! mes amoureux, je voussurprendsi vous donner des fendez-vous dans les petits coins I Je vous avais aperçus il y a un bon moment, et je vous guettais, je ne voulais pas vous déranger... C'est donc ça cachottier, que vous m'avez fait une si courte visite, cette aprèsmidi t
Marc, hochant tristement la tète, s'était mis 1 marcher à côté du vieillard.
— Non, non, nous nous sommes rencontrés simplement, j'en ai le cœur tout déchiré.
VËRlTt 48£
Puis, il raconta cette rencontre, le long enlreliea, dont il sortait plus saignant, plus convaincu de la rupture définitive. Salvan ne s'était jamais consolé d'avoir été l'ouvrier complaisant d'une union, d'abord si passionnée, si heureuse, et qui finissait si mal. Il s'accusait d'avoir agi sans prudence, en consentant à marier la libre pensée avec l'Eglise. Aussi écoutait-il d'une oreille attentive, ne souriant plus, l'air assez satislait cependant.
— Mais, finit-il par dire, tout cela n'est pas trop mauvais. Vous n'espériez pas sans doute que notre pauvre Geneviève allait se jeter à votre tète, en vous suppliant de U reprendre. Une femme qui s'est donnée à Dieu, a trop d'orgueil pour avouer ainsi la détresse où Dieu la laisse, en se refusant à elle. Selon moi, elle n'en . traverse pas moins une crise terrible, qui peut vous la ramener d'un moment àl'autre... Si la vérité l'éclairé, ce sera le coup de foudre, Elle a gardé trop de raison, pour ne pas être juste.
E(, s'animant, il s'égaja de nouveau.
— Je ne vous ai jamais conté, mon ami, mesdémai'ches chei madame Duparque, pendant ces dernières années. Comme elles n'ont servi à rien, je n'avais pas à m'en vanter près de vous... Oui, lorsque le coup de tête de votre femme s'est produit, j'ai cru devoir aller la sermonner en vieil ami de son père; et, d'ailleurs, n'étais-je pas son ancien tuteur? Ces titres, naturellement, m'ont ouvert la petite maison si fermée et si morne de la place des Capuciiis. Seulement, vous vous imaginez de quelle façon féroce la terrible grand'mère m'accueillait. Elle ne me laissait pas seul avec Geneviève, elle coupait chacune de mes phrases conciliantes d'un cri d'imprécation k votre adresse. Pourtant, je crois avoir dit tout ce que j'avais à dire... La pauvre enfant, il est vrai, n'était pas en état de pouvoir m'entendre. C'est effrajanl, le ravage que l'exaltation religieuse fait dans une cervelle de femme, quand
4BS LES QDiTRE EVANGILES
ane éducation catholique y repousse. Celle-là paraissait pondérée, d'une bonne santé, et il a suffi de celle malheureuse aiïuire Simon ponrj produire le déséquilibre le plus complet. Elle ne voulail pas même m'écouler, elle me répondait par des tolies Jt conlondre la raison... Enfin, j'ai été battn. On ne m'a pas précisément jeté k la porte. Hais, après deux autres tentatives, à de longs intervalles, j'ai dil renoncer à mettre an peu de lo^qne dans cette maison de démence, oA la triste madame Ber- Ifaereau m'a paru être la seule à farder un peu de bon sens et i en soafTrir beaucoup.
Uarc restait assombri.
— Vous voyez bien que tonl est perdn. On ne ramène pas de si loin des gens qui s'enlètent dans leur volontâ de ne pas savoir.
— Pourquoi doncT... Moi, je snis brûlé, c'est vrai. J) est inutile que je fasse une tentative Bonvelle, on se boacherail les yeui et les oreilles i l'avance, pour ne pas voir et ne pas entendre. Mais tous avez là une aide loatepuisEonle, le meilleur des avocats, le plus Ûa des diplomates, le plus adroit des capitaines, le plus triomphant des vainqueurs.
Et il riait, et il s'exaltait.
— Oui, oui, votre adorable Louise, que j'aime et que j'admire comme un prodige de raison et de gràoe... Vons savez que la conduite si ferme «t si douoe de cette fillette, depuis ses douze ans, est d'une héroïne. Je ne connais pas d'exemple plus haut ni plus louchant. Elle a montré nn bon sens, un courage précoces qu'on ne trouverait guère chez ses petites camarades du même âge. Et de quelle déférence, de quelle affection elle a fait preuve dans le refas tranquille qu'elle oppose au désir de sa mère, après vous avoir promis de ne pas se confesser et de ne pas communier, avant d'avoir vingt ansi Aujourd'hui qu'elle a conquis le droit de tenir sa promesse, il
TÉttlTÉ iST
faut la voir manœuvrer si gentiment, si posément, conquérir cette maison où tont lui est hostile, lasser les gronderies de la grand'mère elle-même. Mais. où elle est merveilleBse, c'est dans son tendre travail sur sa mère, qu'elle entoure d'une adoration active, comme une convalescente dont il s'agit de rétablir les forées .physiques et morales, pour la rendre capable de repreiidre la vie de tout le. monde. Elle lui parle très rar«i»ent de vous, elle l'aecoulunie à reviwe de votre air, ' d« votre pensée, de votre amour. Elle est là comme :vou8-' ifiême, elle ne eeEsepas'une heare de . s'employer au retour de l'^po«8e,ide la mère,'en renouant de ses mains caresEanle^ledienrompQ.'Et, 'si votre famme vans retient, monami, ee sera, l'enfant qui vous la ramènera, l'enfant'lout-piiissant, «anté et paix du foyer.
Marc, ' très ému, l'âcoatail, «e sentait re[uis d'e»- .poir.
— Ah! si vous disiez vrai ! Mais ma pauvre Genevi&vfl est bien mai»de encore.
— Laissezfaire votrepetile guérisseuse, son baiser de chaque-matin àsa mère apporte la vie-. Si Geneviève est si torturée, i^est que la vielutteen eUe, l'arrache un^peu tous les jours à ta crise 'dcmort où ^vous avez &iîlli la perdre. Dès que la. bonne nature ^'emportera 'sur la monstrueuse iihbécillité mystique, elle sera dans vos bras, avec vos eHfants... Allons^mon ami, bon courage! Quand vous aurez rendu ce pauvre Simon aui siens, il serait bien dur que le triomphe de la vérité et de. la justice nf assurât point aussi votre bonheur domestique.
Ils échangèrent une fraternelle poignée de main, et Harc, rentré à Maillebois, un peu réconforté, se retrouva dès le teqdemain en pleine bataille. C'était surtout à Maillebois que soufflait la tempête des passions clérirales, dans l'efl'ort supi'ême tenté par l'Église, pour sauver et glorifier l'enseignement congréganisle. La fuite du frère
48S LES QUATRE ËV&NGILES
Gorgias avait fait un effet désastreux, et les grands jours de l'afTaire Simon recommençaient. Il n'était pasunfi maison où l'on ne se balitt, au sujet de la culpahilité possible .' de ce terrible frère, dont la figure prenait une ampleur démesurée.
Le frère Gorgias, en disparaissant, avait eu la tranquille impudence d'écrire au c Petit Beaumontais > une /lettre, dans laquelle il expliquait que, livré à ses ennemis, par le lâche abandon de ses supérieurs, il se mettait ' en sûreté, afin d'avoir la liberté de se défendre, à son heure et à sa guise. Mais la grande importance de cetle lettre venait surtout de la nouvelle version qu'il y donnait, pour expliquer la présence du fameux modèle d'écriture chez Zèphirin. 11 avait toujours dû trouver imbécile l'histoire si f^ompliquée d'un faux, inventée par ses chefs, désireux de ne pas même laisser admettre que le modèle pouvait sortir de l'école des Frères. Selon lui, il était stupide de nier cette provenance, comme il était enfantin de l'empêcher de reconnaître l'authenticité du paraphe. Tous les experts du monde pouvaient retrouver la mai» et l'écriture de Simon, dans ce paraphe, celui-ci n'ea restait pas moins, pour les honnêtes gens, de sa main et de son écriture à lui, Goi^ias. Cependant, sous l'absolue volonté de ses supérieurs qai menaçaient de le laisser à. ses seules forces, s'il n'acceptait pas leur version, il s'était résigné, il avait abandonné la sienne. Et, simplement, à cette heure, il la reprenait, trouvant l'autre ridicule, absurde, depuis qu'on avait découvert, chez le père Philibin, le coin déchiré, portant le cachet. C'était vraiment trop béte de prétendre maintenant, comme la congrégation s'obstinait à le soutenir, que Simon s'était procuré un cachet, ou bien en avait fait fabriquer un, pour ' perdre les Frères de l'école rivale. Se sentant lâché, exécuté par les siens, qui le jugeaient trop compromettant désormais, il se libérait d'eux, il essayait de les tenir
VÉRITÉ % sa merci, en disant une partie de velle version, en Irain de bouleversi les du c Petit Beanmontais i, était d'écriture sortait bien de chez les son paraphe, mais que sûrement Zé] chez lui, comme Victor Milhommt emporté un, malgré la défense, et qi trouvé sur la table, dans la chamt nuit de l'abominable attentat.
Quinze jours plus lard, le journal lettre du frère Gorgias. Il s'était rét on. Mais il évitait de donner son offrait de venir témoigner au procha si l'on s'engageait formellement à liberté. Il continuait de traiter Simi il disait avoir la preuve écrasante di fournirait seulement devant la Cour l'empêchait pas de parler de ses sup bot surtout, en termes agressifs et ■ violence amère du complice accepté renié, sacriGé. Leur histoire du f assez imbécile ! Que) pauvre mensoi pouvait si bien se dire I Des sots e lâches surtout, car ne venaient-ils dernière des lâchetés, en l'abandoni fldële de Dieu, après avoir sacrifié libin et le malheureux frère Fulgei il n'avait que des paroles d'indulge homme, un détraqué, no vaniteux, i rassé en l'envoyant au loin, sous après l'avoir laissé se comprometlr père Philibin, il l'exaltait, en taisail devoir religieux, d'une obéissance pi de ses chefs, utilisé pour les pires h où l'on avait eu intérêt à lui ferme
■.Gooj^lc
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du coavenl des Apennins où ce héros agonisait, il le montrait en martyr de la foi, tel que d'ardents anli-simonistes l'avaient représenté, sur one image pieuse, arec une auréole et une palme. Et il partait de là pour se glowitï&r lui-même, d'une véhémenee eitraordinaire, d'une beauté Trénétique de carrure et d'impudence. Il en devenait superbe, dans un tel mélange de franehiae et de fliensocige, d'énergie et de duplicité, qu'A coup sâr le bas coquin qui était en lui aurait pn tourner mi ^and homme, SI le destin l'avait voulu. Ainsi que ses si^neurs se plaisaient à le reconnaître encore, U demeurait le rel^ gieui modèle, d'une toi admirable, escinsive et combattante, donnant à l'Eglise la rojaoU du ciel et de la terre, se considérant comme son soldat, auquel il était permis de tout taire pour la défendre. Il y avait Dieu, puis il j avait ses chefs et lui; et, quand il avait rendu compte de ses actes à ses chef» et à Dieu, le reste du mande n'avait qu'à se soumettre. Encore ses chefs ne comptaient plus, lorsqu'il les jugeail indignes. Il demeurait alors . seul devant Dieu, il n'y avait plue que lui et Dieu. Aussi l«s jours où il s''MaiI confessé, où Dieu l'avait absous, se considérait-il ".nmTnr. l'unique, le pur, ne devant compte de ses actions i personne, en dehors des lois bumaîoes. N'était-ce pas l'essentielle vérité catholiqae qui ne fait, an tond, relever ses ministres que de l'autorité divine ? et ne fallait-il pasloute la Ucheté mondaine d'un père Crabot, pour s'inquiéter de l'imbécile justice humaine «1 de l'opinion stupide des foules ?
Et, du reste, dans sa seconde lettre, le frère Gorgias admi'ttait, avec son impudeur seceine, qu'il lui arrivait de péch'T. Il se frappait rudement la poitrine, il criait qu'il (i'él;iit qu'un loup et qu'un porc, il se jetait avechumiliie dans la poussière, aux pieds de son Dieu. Tranquille ' ensuite, avant payé, il continuait à servir saintement l'Église, jusqu'au jour où le limon de la création, le re-
t£rit£ tat
plongeant dans quelqne ordure, nécessitait nmt almoJntiAn nouvelie. Seakment, lai, catholique loyal, ava d« f aveu, la tortse de la pénitence, tandis qn laires d^ ciei^é, ces supérieurs des ordres re il se plaignait si amèf ement, étaient des men poltrons, tretnblant devant l«nrs fautes, I«s cat hypocrites, les rejetant snr les antres, danslà conséquenees el du jne«ment des bomnKS. D ses récriminatibos passionnées, ii' n'Eivait | paraître qne sa colère d'ètrs ri brutdement après avoir été nn simple instrumeirt doci cause à celles da père ^ilibin et du frère F donnant eux et lui comme Ites victimes de k tmeuse, de la plus inepte- dies mgralitudes-. 1 quelque temps, des menaces sourdes, rsifé«s, i ses reproches. Si Itit avait toujours pa^ m bon chrétien, d'autres en étaient encore A nu crimes, parnne pénitence publique. Pourquoi ils pas?" Ils payeraient sûrement un jour; sîls patience du ciel, qui saurait bien susciter le justicier criant ces crimes inavoués, impuni sait évidemment alîuaiiin sa père Grabot, il vc de la mystérieuse histoire dont plusieurs ve fuseï avaient couru, lacaptatien de l'immensi U comtesse de QuédevtUe, ce domaine ac Valmarie, on le bmeut collège de jésuites t pluï tard. On rappelait certains détails : la co blonde longtemps célèbre par ses débordeme encore & soixante ans p^sès, tombée dans u extrême; le père Philibin, très jeune, entr comme précepteur de son petit-flls Gaston, u de neuf ans à peine, le dernier des Qiiédevi les parents venaient de périr tragiqueraei incendie ; puis, le père Crabot, alors eo pli tion de la peine d'amour qui l'avait converti,
...ooj^lc
i9S LES QUATRE ÉVANGILES
château, devenu peu à peu le confesseur, le directeur, l'ami, certains disaient l'amant de la toujours belle comtesse ; enfin, l'accident, la mort affreuse, du petit Gaston, noyé pendant une promenade aïec son précepteur, mort qui avait permis à la comtesse de léguer le domaine et la fortune au père Crabot, grâce à un fidéicommis, un obscur banquier clérical de Beaumont institué légataire universel, charge de transformer le ch&teau et le parc en une maison d'enseignement secondaire congréganiste. El l'on . se souvenait aussi que le petit Gaston avait eu pour camarade de jeux le fils d'un braconnier, dont la comtesse s'était plu à faire un garde-chasse, un gamin du nom de Geoi^es Plumet, protégé, poussé plus tard parles jésuites de Valmarie, et qui n'était autre aujourd'hui que le frère Gorgias en personne. Aussi les paroles rudes, l'altitude menaçante de ce dernier réveillaient-elles tout ce passé lointain dans les mémoires, en donnant un régain à l'ancien soupçon d'un cadavre possible entre l'humble fils du garde-chasse et les très puissants religieux, maîtres du pays. Cela n'aurait-il pas expliqué leur longue protection, la façon dont ils l'avaient si audacieusement couvert, dont ils avaient ensuite lié partie avec lui, dans la plus redoutable des aventures? Sans doute, ils entendaient d'abord sauver l'Église; mais ils avaient tout fait ensuite pour innocenter le terrible ignorantin; et, s'ils venaient enfin de l'exécuter, c'était par impossibilité de le défendre davantage. Peut-être, d'ailleurs, le frère Gorgias ne cherchait-il qu'à les terroriser, afin de tirer d'eux le plus qu'il pourrait encore. Et il les terrorisait, cela était certain, car on les sentait éperdus des lettres, des articles de cet effrayant bavard, toujours prêt à se frapper la poitrine, en criant ses fautes et celles des autres. Et, malgré l'abandon apparent où ils le. laissaient, on devinait la muette et puissante protection dont il continuait à être entouré, de même qu'on aurait pu
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dénoacer à coup sAr les envois de bonnes paroles et d'argent qui lui étaient faits, aux brusques silences qu'il gardait parfois pendant quelques semaines.
Mais quel jouleversement les aveux et les menaces du Trère Gorgias jetaient dans la faction cléricalel C'était la profanation du temple, les secrets du tabernacle donnés en pâture aux cnriositâs malsaines des incroyants. Beaucoup pourtant lui restaient fidèles, s'exaltaient de son intransigeance catholique, qui s'en remettait i Dieu seul, sans vouloir rien reconnaître des prétendus droits de la société humaine. Puis, pourquoi ne pas accepter sa version, le moaeîe d'écriture paraphé réellement par lui, emporté par Zéphirin, utilisé par Simon, dans un but diabolique? Elle était moins déraisonnable, elle excusait même le père Phîlibin, perdant la tête, déchirant le ~ coin où se trouvait le cachet, en une seconde d'amour aveugle pour sa sainte mËre l'Eglise. Un plus grand nombre à la vérité, les fidèles du père Crabot, la presque unanimité des prêtres et des religieux, s'entêtaient dans la version première, retouchée, aggravée : Simon signant le modèle d'un faux paraphe, le timbrant d'un cachet Ikux. C'était fou, et les lecteurs du c Petit Beaumontais i s'en passionnaient davantage, comme ravis de cette invention nouvelle du faux cachet, qui ajoutait une invraisemblance de plus à l'aventure. Chaque matin, le journal répétait avec une certitude imperturbable qu'on avait les preuves matérielles de la fabrication dn cachet, et que la recondamnalion de Simon, par la Cour d'assises de Rozan, ne pouvait désormais faire doute pour personne. Le mot d'ordre était donné, toute la société bien pensante affectait de croire au triomphe certaio de l'école des Frères, lorsque les adversaires impies de l'infortuné frère Gorgias seraient confondus. Celte école avait grand besoin de ce succès, car elle venait de penlre encore deux élèves, dans le sourd discrédit qui la minait, depuis
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les demi-aveux etiosfàcheusesdécouveites. Seul, l'écrasement final de Simon, renvoyé au bagne, pouvait lui rendre tout son lustre, en ruinant une seconde fois l'école laïque. Et c'était chose entendue, le successeur du frère Fulgence avait la mission de s'elTaeer, de patienter jusque-là, tandis que le supérieur des Capticths, le père Théodose^ toujours triomphant, même sur les ruines, exploitait savamment la situation, en ponssaitt les dévotes i faire de petites oITrandes régulières à Saint-Aotoine de Padoue, quarante sous par mois, pour lui demander le maintien à Haîllebois de l'école des bons FVëres.
L'incident le pins grave fut l'attitude désolée, indignée, que le curé de ^aint-MArtin, l'abbé Q'uandieuj reprit- un jour en cbaire. Longtemps, il avait passé- pour être un simonisie discret, et l'on disait- alors que son évé^ué monseigneur Bwgerot était derrière Ifti, comme le père Crabot était derrière les Capucins et les Frères de la Doctrine chrétienne. Celaient les séculiers elies réguliers e& présence, les deux armées sans cesse près d'en venir aux mains, le prêtre ne voulant pas que le moine le mangcif^ détoum&t à son profit te culte et les revenus; et, cette fois, comme ttmjours d'ailleurs,, la raison se trouvait du côté du prêtre^ une conception pins juste etplus humaine de la religion duChnst. Pais, on s'en souvenait, écoutant les conseils de monseigneur Bergerot vaincu, emporté, forcé de céder au flot de la superstition, sous peine de voirlui échapper la direction de son diocèse, l'abbé Quandieu avait dû se soumettre, faire amenda bonortible, en assistant, la mort dans l'âme, à une cérémonie idolâtre de la Chapelle des Capucins. Depuis, il s'éttil comme retiré et clottré au fond de l'exercice de son ministère, baptisant, confessant, mariant, enterrant ses paroissiens, pareil à un fonctionnaire scrupuleux, qui ne luissnit point deviner, derrière sa bonhomie professionnelle, les amertumes de son cœur et les désespérances de son esprit.
ÏÉRITÉ «5
Mais, à la smle des événements désaslreux, le père Philibin convaincu de mensonge et de faux, le frèreFalgenee compromis et eseamolé, le frère Gorgias avouant presque, prenant la Tuite, une révolte avait rendu le curé de Maillebois à la certitude où il était jadis de l'innocence de Simon. Encore aurâit-il g>ardé le silence, par étroite discipline, si l«ctiré de Jonvilte, le terrible abbé Cognasse, n'avajl fait, dans on de ses prAnes, une allusion très claire, en signalant, àlatâte d'une paroisse voisine, un prêtre apostat, vendu aux juifs, traître A son Dieu et à sa patrie. Du coup, toute son ardeur de chrétien «e ralluma, il ne put CDn>eflir davantage sa douleur de voir ceux qu*il nommait les vAndeursdu.temple, trahiret crucilieFJésus une seconde fois, le Jésds de vérité et de justice. Et, le dimanehe suivant, &.son prdne, il parla dc^. hommes néfastes qui étaient en Irain d'achaver de tuer l'Ëglise, par leur abominable complicité avec les auteurs des crimes les plus immondes. On s'imagine <lorscandale,ragitation folle parmi ce monde clérical, si ^xieux déjà de savoir comment finirait l'affaire Simon. Et le pis était qu'on disait monseigneur Berg^rot, denouveau derrière l'abbé Quandieu, bienrésolu cette foisà ne pa^ lais^ des sectes de fanatisme et de haine' eonipromettre la.reljgion davantage.
Enfin, an miliflu de ces passions déchaînées,, les débats du nouveau procès s'Auvrirent devant la Cour d'assises de Rozan. On avait pu ramener Simon *n France, très souffrant encore, mal guéri des fièvres épuisantes qui venaient de retarder son retour pendant près d'une année. Même, durant la traversée, on avait en peur de ne pas le débarquer vivant. Puis, dans la crainte de scènes de désordre, de violences et d'outrages, il avait fallu dissimuler le lieu de son débarquement, l'amener ensuite à Rozan de nuit, par des chemins détournés, ignoré de tous. Et il était, à celte heure, dans une prison voisin
du Palais de Justice, n'ayant qu'une rue à traverser
pour se rendre devant ses juges, étroitement surveillé et
gardé, défendu aussi, comme le personnage inquiétant
et considérable auquel se trouvait lié le sort de la nation
entière.
Ce flit sa femme Bacliel qui, la première, put le voir, éperdue de cette réunion après tant d'années affreuses. Elle n'avait point amené ses enfants, Joseph et Sarah, restés à Maillebois, chez les Lehmann. Ahl l'étreinte qu'ils échangèrent! Et elle sortit en larmes, tellement elle le trouva maigri, affaibli, sous ses cheveux blancs. Il s'était montré singulier, ignorant tout encore, n'ayant appris la revision prochaine de son procès que par une communication brève de la Cour de cassation, sans détails. Cette revision enfin décidée ne l'avait pas surpris, il vivait depuis tant d'années dans la certitude qu'elle aurait lieu un jour, debout quand même, malgré les atroces tortures, victorieux de la mort par l'unique force de son innocence. Il voulait vivre, et il vivait, pour revoif ses enfants et leur rendre un nom sans tache. Mais dans quelle noire angoisse d'esprit il était resté plongé, retournant sans cesse l'effrayante énigme de sa condamnation, sans pouvoir en trouver le motl Et il ne savait toujours rien de précis, et ce furent son frère David et l'avocat Delbos, accourus près de lui, qui finirent parle mettre au courant de ta monstrueuse aventure, de la terrible guerre engagée sur son cas, depuis des années, entre les deux camps éternellement ennemis, les hommes autoritaires, défendant l'édifice pourri du passé, et les hommes de pensée libre, en marche vers l'avenir. Alors seulement il comprit, il s'effaça, il considéra ses souffrances personnelles comme un simp]e incident dont la seule importance était d'avoir été la cause d'un admirable soulèvementde justice, utileàl'humanité entière. D'ailleurs, il ne parlait pas volontiers de ses soulTrances, il avait
TÊRlTt moins soufTert par ses compagnons, les i assassins, que par ses gardiens, des brutes f dans leur bon plaisir, prenant une volu[ supplicier et à tuer impunément. Sans la t lance qu'il devait à sa race et k son tempéra logicien, il se serait vingt fois Tail abattre revolver. El il causait de ces choses d'un a il avait encore des étonnements naifs, en complications extraordinaires de l'abomi dont il était la victime.
Marc, qui s'était fait citer comme tâm< congé, vint as fixer à Rozan, quelques j< procès II y retrouva David et Delbos, inst p'oinc et suprême lutte. David, si calme, si lude, le surprit par son ânervement et s( cieuï. Dt.'bos lui parut également préoccu vaillanva si gaie d'ordinaire. A la vérité, c ttuf^ affair'^ très grosse, où il risquait sa cari sa p'ipulariié grandissante de candidat i élections prochaines. S'il gagnait sa cause, i par battre Lemarrois, à Beaumont. Seult sortes d'inquiétants symplAmes se produis en heure, de sorte que Marc ne tarda pas à rnSme, dans ce milien nouveau de Rozan, quait avec tant d'espoir. Au dehors, même l'acquittement de Simon était certain, pou quelque bon sens. Dans l'intimité, les créa
. Crabot ne cachaient pas à quel point elles