‹ Vérité;Chapitre 15 sur 21 · partie compromise. Et les meilleures nouvi · texte numérisé non relu

partie compromise. Et les meilleures nouvi

de Paris, la certitude où les ministres se

^ d'un juste dénouement, la confiance où ils s'

■ rassurés par les notes de leurs agents sur I

f le jury. Mais, à Rozan, l'air était tout auti de mensonge et de trahison flottait par les e( s'insinuait au fond des âmes. La ville, a

...ooj^lc

taie d'une province, bien déchue de son importance de jadis, ;ivail {;ardé sa foi monarchique et religieuse, le raniitisine suranné d'un passé aholi ailleurs. Aussi élait-oe un terrain excellent pour la -congrégation, oà elle s'eflorçail de remporter la vieloire décisive dont elle avait besoin, si elle voulait conserver son droit à l'enseignement, la force même qui la rendait maîtresse de l'avenir. Simon acquitté, c'était ^l'école laïque triomptuiate, la pensée libre eu pleine possession de l'enfanl, le .délivrant de l'erreur, l'armant de la vénité, Caîsant de lui le citoyen de ta future cité de solidarilé et depftii. Simon recondamué, c'était l'école des Frères sauvée, retrouvent sa puissance d'obscure oppression, assurant par l'enfant un siècle m deux encore d'ignorance supersliiieuse, delkcfae^ervï^, sous l'écrasement social de l!an- Itqne cbarpeate catboliqne et monarchique. Et jamais Harc n'avait mieux senti .l'intérêt de^Rome à gagner celte bataille, jamais il ne l'&vait devinée i ce point derrière les moindres péripMies de l'interminable et monstrueuse affaire, cette Rome papale, entêtée en son rôve de la domination du monde, qu'il retrouvait à chaque pas, sur le pavé àe Rozan, chuchotante, agissante, conquérante.

Delbos et David lui conseillèrent une grande prudence. Eui-mémes éteieat gardés par des agents de police, dans la crainte de quelque guet-^pens; et, le lendemain de son arrivée, il s'aperçut qu'il avait également autour de lui des ombres discrètes. N'était-il pas le succâsseur de Simon, l'instituteur laïque, l'eunemî désigné de l'Eglise, dont il s'agissait de se débarrasser, si l'on voulait qu'elle triompbât? Et cette haine sourde dont il se sentait poursuivi, ces menaces d'un mauvais coup dans l'ombre, suffisaient à dire où était le combat, d'où venaient les adversaires, les hommes d'aveugle violence qui ont hrùlé et tué au travers des siècles, dans leur rêve

V£niT£ 4W

Fou d'arrêter l'humanité en marche. Dès Iots, il put se rendre compte de la terreur pesant sur la ville, du morne aspect des maisons, ans peraiennes closes, comme en temps d''^pidémie. lîozan, peu animé d'ordinaireen âté, semblait s'être vidé davantage. Sous le grand soleil, les passants se h&taient, l'iBÎl inquiet, les boutiquiers restaient derrière leurs vitres, à inspecter la rue, ayant l'air de redouter quelque massacre. Surtout, l'éléctioi) du jury avait bouleversé cette population tremblante, on citait les noms des jurés avec des hochements de tête mélancoliques, c'était «n désastre lâvident que d'en compter nn dans sa Camille. Beaucoup pratiquaient, petits rentiers, industriels, commerçants tde eette ville aléricale, où le manque avoué de religîop consliloait aœ tare honteuse, très préjudiciable aux intérêts. El l'on s'imagine la furieuse pressios ides mères, des âpouees, sous la conduite des curés, des abbés, des moines sans nombre, peuplant les ait paroisses et Les trente couvents, aux cloches toujours .sonnantes.  Beauinont encore, jadisj l'Eglise avait dd mettre quelque discrétion dans son travail sourd, car on se trouwaitrlà en présence d'une ancienne bourgeoisie voltairienne eldefaubourgs révolutionnaires. Hais à Bozan, dans celte vieille cite endormie, aux seolei .traditions dévotes, pourquoi se serail-on gêné? Les femmes d'ouvriers ; allaient i la messe, les bourgeoises y faisaient toutes partie d'associations pieuses, et ee fut ainsi la croisade sainte, pas une ne refusa ^'aider à la défaite de Satan. Huit jours avant le procès, la ville entière devint un champ de bataille, il n'y eut plus une maison où un combat ne fût livré pour la bonne cause, les misérables juréË s'enfermaient, n'osant sortir, parce que, jusque sur les trottoirs, des inconnus les abordaient, les terrîGaient de regards, de mots jetés en passant, avec la menace sou»entendue de les chfttier dans leurs aiïaires ou dans leur

personne, s'ils ne faisaient pas acie de bons catholiques

en recondamnant le juif.

Et Marc s'inquiéta davantage encore des r^-nsei^nements qu'on lui donna sur le conseiller Gujbaraijd,.qui devait présider la Cour d'assises, et sur le procureur de la république Pacart) chargé de requérir. Le premier élail un ancien élÈve des Jésuites de Valmarie, auxquels il devait son rapide avancement, et il avait épousé une bossue très riche, très pieuse, qu'il tenait de leurs mains. Le second, ancien démagogue, compromis vagnement dans une affaire de jeu, était devenu un antisémite frénétique, rallié à l'Eglise, dont il attendait un poste à Paris. Marc se méfiait surtout de ce dernier, en voyant les anti-simonisles afTecter des craintes sur son attitude probable, comme s'ils redoutaient en lui un réveil de son passé révolutionnaire. Tandis qu'ils ne tarissaient pas sur la haute conscience, sur la belle &me de Guybaraud, ils parlaient de Pacart avec des réticences, des sous-entendus, trouvant son antisémitisme insuffisant, voulant sans doute lui réserver le râle héroïque de l'honnële homme foudroyé par la vérité, le jour où il demanderait la tête de Simon. Ils allaient donc dans tout Rozan, l'air désolé, en répétant que Pacart n'était pas avec eux, el c'était là ce qui éveillail la défiance de Marc, car il savait de bonne source la vénalité certaine du personnage, résolu aux pires marchés, âprement désireux de se refaire un'honneur dans quelque haute situation. D'ailleurs, à Rozan, pour ce second procès, toute l'ardente el meurtrière lutte semblait avoir lieu sous terre. Oa n'y aurait pas retrouvé, comme à Beaumont, pour le premier, le salon do ta belle madame Lemarrois, où se rencontraient l'aimable député Marcilly, le discret préfet Hennebise, l'ambitieux général Jarousse, des universitaires, des fonctionnaires, des magistrats, menant l'affaire avec légèreté, parmi les sourires des dames. De môme, il n'était plus question

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d'un prélat libéral, tel que monseigneur Bergerol, tenant en échec la congrégation, dans la crainle douloureuse de voir l'Eglise submergée, emportée, par le flot montant des basses superstitions. La lulte, cède fois, s'était enragée, empoisonnée, an fond des alFreuses ténèbres où cheminent les grands crimes sociaux; et elle continuait en assassine, sous la morne paix de la ville morte, elle n'apparaissait guère à la surface qu'en un bouillonnement trouble, cette terreur qui soufflait par les rues, comme au travers des cités pesliférées. L'angoisse de Marc venait justement de là, de ne pas revoir le heurt retentissant des sîmonistes' et des anti-simonisles, d'assister auï préparatifs scélérats d'un ténébreus égorgement, dont un Guybaraud et un Pacart lui semblaient devoir Être les inslrumenls nécessaires et choisis.

Cependant, chaque soir, David et Oelbos se retrouvaient chez Marc, dans la grande pièce que celui-ci avait louée, au fond d'une rue solitaire, et des amis ardents, venus de toutes les classes, les enlouraient. C'était la petite phalange sacrée, chacun y apportait ses nouvelles, ses idées, son courage. On ne voulait pas désespérer, on se séparait ragaillardis, prêts à de nouveaux combats. Et ni Marc ni les autres n'ignoraient que, dans une rue voisine, chez un beau-frère de l'ancien président Gragnon, se tenaient les conciliabules de la bande ennemie. Gragnon, cilé comme témoin par la défense, était descendu là, et il recevait les anti-simonisles militants de la ville, tout un flot de soutanes et de frocs qu'on voyait, dès la nuit close, discrètement s'y engouffrer. Le père Crabot, disait-on, y avait couché deus fois, puis était rentré à Valmarie, où il se terrait dans la pénitence, avec une grande ostentation d'humilité. Dés Ggures louches rddaîent au fond de ce quartier désert, les rues n'y étaient pas sâres. Aussi, lorsque David et Delbos sortaient de chez Marc, la nuit, leurs amis les accompagnaient-ils en

bande, jusqu'à leurs demeures. Un «oup de Feu fui tiré un soir, sans que les agents, toujours aux aguets, pussent arrêter personD«. Haïs l'arme cléricale est plus encore la calomnie empoisonnée, l'assassinat moral pratiqué lâchement dans l'ombre. Et ce fui Delbos U victime choisie, le jour même où devaient s'ouvrir les déhats du procès. Le numéro du tPetit Beaumonlais » qui arriva^ ee matin-là, contenait une abominable délatioD, aggravée de mensonges, toute une histoire honteusement travestie sur le père de l'avocat, vieille d'un demi^iiëcle. Delbos père, autrefois petit orfèvre, voisin de t'évéehé de Beaamont, t'y trouvait luusé d'un détournement de vases sacrés, dont on lui avait confié la réparation. La vérîlé était que l'orféTre, volé lui-même par une femme qu'il ne voulait pas livrer, s'était vu .forcé de rembourser les objets disparua;et il n'javail pas eu de poursuites, l'alTaire restait obscure. Seulement, il fallait lire l'immonde liNiille pour comprendre à ^uel degré certains hemmes peuvent descendre dans la haine et dans l'ignominie. Cette douloureuse aventure du père, oubliée,' ensevelie, ilail jetée à la face da fils avec une abondance fangeuse de détails faux, d'iinaginations atroces, en une langue qui routait l'outn^e et l'ordure. El, oertainemeni, le violateur de tombe, le diffamateoir assassin, tenait les-docu- . ments publiés des mains mèmt>s du père Crabdt, auquel ■ans doute quelque prêtre archiviste les avait communiqués. On espérait, par ce coup de massue inattendu, Inpper Delbos en plein cœur, l'assassiner moralement, le discréditer comme avocat, le détruira au point de ne lui laisser, pour la défense de Simon, ni le force de parler, ni l'autorité de se faire entendre.

Alors, le procès commença, un lundi, par une ardente journée de juillet. La défense avait cité de nombreux témoins, en dehors de Gragnon, qu'elle comptait confronter avec Jacquin, le chef de l'ancien jury. Sur la .liste, se

VÉRITÉ sot

trooTaient Hignot, mademoiselle Roiuaire, le juge d'instruction Dais, Mauraisin, Salvan, Sébastien et Victor Milhomme, Polydor Souquet, les enfants des T ' ' Dolbîr et des Savin. Elle avait également cité bot, lepère Philibin, le frère Fùlgenee, le fi mais on savait que ces trois derniers ne se pi pas. De soncAtâ, le procureur de la répat) s'était' contenté de rappeler les léinoins de qui aveieni témoigné au premier procès. Les zan; depuis la' veille, s'animaient' enfin do fl moins, des journalistes, des curieux, dont i amenait'un aonvd arrivage. Autour du Pàlài sariout, la fôale stationna dés six heures du le désir surexcité d'apercevoir Simon. Mai militaires considérables étaient' mobilisées, ( la rue, Simon la trarersa entre deux baies i épaisses, que personne ne put distinguer <, était huit heures. On avait' choisi celle be pour éviter U grosse chaleur, les audlenci sufTocantes.

Ce n'étiit plus la salle des assises de Bes' neuve, avec lé misse llâmenl de ses ors, n crue des hautes fenêtres. La Cour d'assises < stallée dans un antique ch&teau féodal, oceu|; salle, longue et basse, l&mbrissée de vieux e ëclaiiée par des baies profondes. On aurait tapelles noires où l'Iâquisilion rendait s , eu de dames avaient pu, être admises, touioa (jukiicui ^ d'ailleurs des toilettes sombres. La presque totalité des oancs se trouvait occupée par les témoins, l'étroit espace réservé au public debout avait du être réduit encore. El l'auditoire qui s écrasait depuis sept heures, dans ce Heu morne et sévère, gardait un silence relatif, agité d'un frémissement sourd, les yeux ardents, les gestes contenus. Les passions semblaient s'être terrées, il s'agissait d'une

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exécution souterraine, d'un écraseme'nt accompli loin du

jour, avec le moins de bruil possible.

El Marc, dès qu'il fui assis à son banc, près de David entré avec Us témoins, eut cette sensation d'angoisse, une menace d'étoulTement, comme si les murs allaient leur crouler sur la télé- Il avait vu tous les yeux se diriger sur eux, David surtout soulevail une grande curiosité. Puis, il s'émut, Delbes venait d'arriver, pâle et résolu, sousies regards mauvais du plus grand nombre, le fouillant, voulant voir où il saignait de l'article infâme paru le matin. Hais l'avocat, comme revélu d'une armure de mépris ei de vaillance, se tint longtemps debout, dans sa force souriante. Si Harc dès lors s'intéressa au jury, dévisagea chaque juré qui entrait, pour essayer de lire à quels ' hommes était confiée la grande tâche réparatrice. Celaient d'insignifiantes figures de petits commerçants, de petits bourgeois, un pharmacien, un vétérinaire, deux capitaines retraités. Et, sur tous ces visages apparaissait la même expression d'inquiétude morne, la volonté de ne rien laisser deviner du trouble intérieur. Avec eux, ils apportaient les ennuis dont on gâtait leur existence, depuis que leurs noms étaient connus. Plusieurs avaient des têtes blêmes de donneurs d'eau bénite, de bedeaux rasés et cafards, habitués aux discrétions hypocrites du culte, tandis que d'autres, trop gras, congestionnés, semblaient avoir doublé leur ration matinale d'eau-de-vie pour se donner du cœur au ventre. On sentait derrière eux toute la vieille cité cléricale et militaire, avec ses couvents et ses casernes, et un frisson passait, lorsqu'on songeait de quelle œuvre de justice étaient chargés ces hommes i l'intelligence et à la conscience déformées, étouffées par le milieu.

Hais il y eut un soupir épandu au travers de la salle, et Marc éprouva l'émotion la plus poignante de sa vie. Il n'avait pas encore revu Simon, il l'aperçuttout d'un coup,

V£R1t£ SOS

derrière Delbos, debout au banc desaccusés. Etce futuae (errible apparition, ce petit homme maigre et courbé, la face ravagée, le crâne nu, â peine couvert de quelques pâles cheveux blancs. Quoi I cet agonisant, ce reste chétir, c'était son ancien camarade, qu'il avait connu si tin et si vitl S'il n'avait jamais eu de grands dons extérieurs, la voix faible, le geste sec, il portait en lui un ardent foyer de jeunesse et de foi. El c'était ce pauvre être brisé, anéanti, ^que le bagne rendait, une loque humaine où ne luisaient plus que les deux yeux de flamme, tout ce qui était resté en lui de volonté, de courage invincible! A ses deux yeux seuls, on le reconnaissait, et l'on y trouvait aussi l'explication de sa longue résistance, de sa victoire finale, grâce à ce monde de l'idée pure, de la chimère, dans lequel il avait toujours vécu. Tous les regards de l'auditoire s'étaient tournés vers lui, sans qu'il les sentit seulement, grâce à sa force extraordinaire d'abstraction, regardant lui-même ce monde assemblé, de son air absent. Puis, il eut un sourire d'infinie tendresse, il venait d'apercevoir son frère David, et Marc sentit ce dernier, près de lui, qui tremblait de tous ses membres.

Il était huit heures un quart, lorsque l'huissier lança son cri, et la Cour entra. La salle s'était levée, puis elle se rassît. Uarc, qui se rappelait le violent auditoire de BeaumonI, grondant, vociférant, s'étonnait du calme lourd de celui-ci, sous lequel il sentait bien les mëmer passions atroces, la besoin muet du meurtre, comme embusqué au fond d'un trou d'ombre. A peine la vue de la victime lui avait-elle tiré un murmure étouffé ; et, maintenant, pendant que la Cour s'installait, il retombait dans son attente noire. De même, comparé à l'ancien président Gragnon, brutal et jovial, le président Guybaraud surprenait, d'une politesse parfaite, le geste onctueux, la parole insinuante. C'était un petit homme exhalant une odeur discrète de sacristie, souriant et doux, mais dont

leB yeux gris avaient le fi-oîd et le coupant de l'acier. El l'inlithése n'était pas moins saisissante entre l'ancieo procurear de la républiqoe, le brillant Raoul de La Bissonnière, et Pacarl, le procureur de la république actuel^ tris long, très mince, trM see^ la face cuite et jaune, comme brûl6 parle besoin d'effacer son passé louche, en fusant vite fortune. A droite et à gauche du président, les denx assesseurs, des figures quelconques, avaient prie place, de cet air délachë des gens qui ne servent à rien gl dont la responsabilité est nulle. El, tout de suite, le procureur de la république s'était mis à étaler devant lui an énorme dossier, qu'il feuilletait d'une main dure et méthodique.

Après les premières formalités, lorsqu'on eut constitué le jury et que la Cour reparut, an grelHer fît l'appel des témoins, qui tous, un à un, se retirèrent. Marc dut sortir avec les autres. Puis le président' Guybaraud procéda sans h&te à l'interrogatoire de Simon. Il posait les ques* tiens d'une voix blanobe, où Ton sentait comme le froid ■ d'une lame, maniée avec une précision, une adresse meurtrière. Cet interrogatoire interminable, s'atlardanl ans moindres détails de l'ancienne affaire, revenant avec insistance sur l'accusation détruite par l'enquête de la Cour de cassation, fut une surprise. On s'attendait i an déblaiement du terrain, à un simple examen des questions posées par la juridiction suprême, et il fui tout 4» suite évident que la Cour d'assises de Rozan n'entendait tenir aucun compte des vérités établies par celte juridiction, et que I& président allait user de son pouvoir discrétionnaire pour reprendre l'affaire Simon entièrement, dès l'origine. Bientût même, on put comprendre, aux questions posées, que rien n'était abandonné du premier acte d'accusation, Simon rentrant de Beaumoni par le chemin de fer, se trouvant à Maillebois dès onze heures moins vingt, allant embrasser Zéphirin qui se couchait, le

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violant, l'étranglant dans nn coup d« folie monstruease ; et li seulement apparaissait la versio'n récente, nécessitée par U découverte, chez le p^re Philibio, du coin du modèle d'écriture, portant le timbre de l'école des Frères : Simon était accusé maintenant de s'âtre procuré ce modèle, d'avoir fait fabriquer nn faux cachet pour le timbrer, enfin de l'avoir paraphé lui-même des fansses initiales du frère Gorgias. C'était toujours l'histoire enfantine dont ce dernier avait senti rimbëcillité, au point de reconnaître l'aulhenticitâ du modèle et de son paraphe. Rien n'était donc abandonné de l'accusation première, on la soutenait même d'une grossière invention flonvelle, tout en gardant comme base unique le fameux rapport des experts, les sieurs Badoche et Trabut, qui, malgré l'aveu formel du frère Gorgias, s'entêtaient dans leurs conclusions premières. Et, pour ne laisser aucun doute, au sujet de son attitude, le procureur de la république Pacart se permît d'intervenir, voulant faire préciser par l'accusé certaines de ses dénégations, relatives à la prétendue fabrication d'un faux cachet.

Pendant ce long interrogatoire, l'altitude de Simon fut jugée pitoyable. On le rêvait, même parmi beaucoup de ses amis, tel qu'un justicier le bras armé de la foudre, se dressant en vengeur, du tombeau où des mains iniques l'avaient muré. Et, cotnme il répondit d'une voix polie, grelottant encore de fièvre, sans aucun des éclats attendus, il causa une grande déception, ses ennemis recommencèrent à dire qu'il avouait son crime, dont il portail bien l'ignominie sur sa face ingrate. Il ne s'emporta qu'un instant, lorsque te président le questionna, à propos de ce faux cachet, dont il entendait parler pour la première fois. Du reste, aucune preuve n'était fournie, on se contentait de raconter comme quoi un ouvrier inconnu avait confié à une femme, qu'il venait de faire, en secret, un drMe de travail pour l'instituteur de Haillebois. Devant

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la violence brusque de Simon, le président n'insista pas, d'autant plus que Delbos s'était levé, prêt à soulever an incident. Et le procureur de la république ajouta simplement que, si l'on n'avait pu retrouver l'ouvrier inconnu, il ne s'en réservait pas moins de donner au tail iDute sa gravité de vraisemblance. Le soir, lorsque David lui conta celte première audience, Marc, devinant quelque nouveau travail d'abominable iniquité, éprouva un grand serrement de cœur, la certitude du crime des crimes qui se préparait. Lui ne s'étonnail pas de l'attitude calme, effacée de Simon, confiant dans la lorce de son innocence, incapable d'extérioriser ses ëRiotions. Hais il se rendait parfaitement compte du mauvais effet produit ; et, surtout, il ressentait, de la froideur aggressive du président, de l'importance qu'il donnait aux questions les plus inutiles, vidées déjà, une impression désastreuse, la presque certitude d'une condamnation nouvelle. David, auquel il ne crut pas devoir cacher son inquiétude, eut de la peine à contenir deux grosses larmes, car lui aussi venait de sortir désespéré du Palais dejustlce, envahi d'un pressentiment arfreui.

Cependant, les journées qui suivirent, entièrement consacrées à rintBrrogalûire des témoins, leur rendirent quelqu"! courage et quelque illusion, en les rejetant en pleine bataille. Les anciens témoins de l'accusation furent d'abord entendus, et l'on revit le défilé des employés d^ chemin de fer, des employés de l'octroi, qui se ontre disaient sur la question de savoir comment Simon était rentré à Maillebois, par le train de dix heures et demie, ou bien & pied, Marc, voulant être le plus tôt possible dans la salle, avait prié Delbos de le faire appeler tout de suite ; et il vint déposer sur ta découverte du pauvre petit corps de Zéphirln ; puis, il retourna s'asseoir près de David, resté en un coin de l'étroit espace réservé aux témoins. Il put assister ainsi au premier incident

soulevé par l'avocat, tris brave et très maître de lui, malgré l'atroce nausâe qui lui noyait le cœur. II s'était levé pour exiger la companitioniia père Philibin, des Trères Falgence etGorgias, cités régallÈrement. Alors, leprésïdent comnieiica par donner des explications brèves : les citations n'avaient pu atteindre ni le père Philibin, ni le frère Gorgias, tous les denx hors de France sans donle, et dont on ignorait le domicile ; quant au frère Fulgence, il était gravement malade, il avait envoya an certificat de médecin. Delbos insista pour ce dernier, finit par obtenir qu'un médecin assermenté le visiterait. Ensuite, il ne voulut pas se contenter d'une lettre du père Crabot, cité lui aussi, dans laquelle le jésuite alléguait ses travaux, ses devoirs confessionnels, en déclarant d'ailleurs ne rien savoir de l'afl'aire ; et il obtint encore, malgré une aigre intervention du procurenr de la république, qu'on insisterait près du recteur de Valmarie. Hais ce premier heurt avait exaspéré' les colèreâ, le président et l'avocat ne cessèrent plus d'élre en conflit. Et, ce jour-là, l'audience prit fin sur la grosse émotion de la déposition inattendue de l'iDstituteui^adjoint Mignot. Uademoiseile Rouzaire» toujours très âpre, très affirmative, venait de répéter la certitude où elle était d'avoir entendu, vers onze heures moins vingt, les pas et la voix do Simon, rentrant, causant avec Zéphirin, témoignage qui avait pesé si lourd dans la condamnation de jadis, lorsque Mignot, lui succédant à la barre, rétracta toute son ancienne déposition, d'un extraordinaire accent de franchise émue : i) n avait rien entendu, il était maintenant convaincu de l'innocence de Simon, il en donnait les raisons les pins fortes. Rappelée, mademoiselle Roazaire eut avec lui une confrontation dramatique, où. elle finit par perdre pied, s'embarrassant dans ses calculs des heures, ne trouvant rien à répondre sur l'impossibilité d'entendre de chez elle ce qui se serait passé chez le petit Zéphirin. Marc i-i. .

SID LES QUATRE 'ÊV1.NGILES

dut revenir appujerla démonstraiîon de Hignot, el il se rencontra un instant à la barre avec l'inspecteur primaire Hauraisin, qni, prié de donn«r son opinion sur l'accusi et sur les lémoins, crut se tirer d'affaire en faisant un élofe eiagéré des mérites de mademoiselle Ronzaire, sans trop se prononcer contre Mignot, ni contre lllarc, ni contre Simon ltii-mËme,;.dans l'ignorance où il était de la façon dont l'affaire pouvait tourner.

Hais les deux audiences qui suivirent furent roeillenrei encore pour la défense. La question du huis-clos, qui avai< passionné le public, au moment du premier procès, ne fut même pas posée, le président n'ajant point osé la soulever. Il interrogea donc publiquement les anciens élèves de Simon, autrefois des eniknis, aujourd'hui des jeunes hommes, mariés presque tous. Fernand Bongard, Auguste et Charles Doloir, Achille et Philippe Savin, vinrent successivement dire le peu dont ils se souvenaient, des choses plutôt favorables k l'accusé; et ainsi s'écroulait la légende abominable, créée à la faveur du huis-clos, les immondes détails donnés par ces enfants, et dont on ne pouvait souiller tes oreilles d'un auditoire, où il j avait des femmes. Puis, les dépositions sensatioDoelles de l'audience furent celles de Sébastien et de Victor Hilhomme. Sébastien, âgé déjà de vingt-deux ans, expliqua d'nne voix émue son mensonge d'enfant, les alarmes de sa mère, ce faux témoignage qu'elle et lui avaient expié, après l'avoir longtemps portëcomme un tourment. Et il rétablit les faits, le modèle d'écriture vn par lui entre les mains de son cousin Victor, dispara, retrouvé, livré enfin, lorsque sa mire, i son chevet d'agonisant, s'était crue punie de sa mauvaise action. Quant à Victor, pour être agréable à sa mère, désireuse de ne pas compromettre davantage la papeterie, il affecta an oubli total, l'intelligence un peu bornée d'un gros garçon qui ne se souvenait de rien. Sans dnute, il avait apporté le

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modèle de -l'école des Frères, puisqu'on l'avait trouvé dans un de sescahiers ; mais il m sarait rien aiitre t il ne pouvait rien dire. Enfin, un autre desaacîens'i des Frères, Poljdore Souquet, le neveu de Pélag vieille servai^te de madame Dupârqne, parut ft la et eut à subir, de la part de DâlboS, une série de tions très prefisanles snr la façon dont le frère Gi l'avait reconduit chei lui, le «oir du crime, les inci de la route, les paroles échangées, l'heure. C'était qui avait conseillé à l'avocat de faire citer ce témoi lui disant la conviction od i) avait toujours été q^ vaurien sournois d'hier, devenu un louche fair domestique aujourd'hui dans un couvent de Beaui détenait sûrement une partie de la vérité. Delboe, leurs, n'en obtint avec peine que des réponses évai des regards de malice voilés de stupidité. Esi-^ce < pouvait se rappeler, à tant d'années de distance ?L'e: était trop commode, et le procureur de la répub donna des signes d'impatietiee înqnièle, 'tandis q public, tout en ne comprenant pas l'insislanc l'avocat, s'acharnant snr ce témoin insignifiant, n pourtant dans l'air le frisson de la vérité qui pa soupçonnée, fuyante encore.

L'audience suivante apporta une émotion noui Elle avait commencé par les interminables discns des deux experts, les sieurs Badoche et Trebnt, s'c nant, contre le frère Goi^as lui-même, à ne pai n naître les deni initiales de son par&pho F C, lesquels eui seuls retrouvaient le paraphe de Si un E et un S enlacés, illisibles il est vrai, fondant de trois heures, ils enlassèrent les arguments, p guërent les démonstrations, s'^ilant & fhiid dans démence. Et le prodigieux était qne le présideni laissait aller, les écoutait avec une complaisance via pendant qne le procureur de la république, affectai

prendre des notes, lenr faisait préciser certains détails, comme n l'accusation âtail tonjoars acqnise à lear système. Dam la salle, devant cette mise en sefene, des gens raisonnables se remettaient & tiésiler : pourquoi pas? mon Dienl car, en fait d'écriture, on ne sarait jamais. Hais, i la fin de l'audience, un incident, qui ne dura pas dii minutes, bouleversa les esprits. On vit apparaître î la barre, tout vêtu de noir, l'ancien jnge d'instruction Daix, cité par la déiense. Il avait à peine cinquante-six ans, il en paraissait soixante-dix, maigri et courbé, les cheveux ' tout blancs, la face réduite à la mince lame du oez. H venait de perdre sa terrible femme, on racontait la tortnrt oà cette ambitieuse, laide et coquette, l'avait fait vivre, en voyant que rien ne les tirait dn destin médiocre de leur ménage, pas même cette condamnation du jaifSimoB qu'elle avait voulue et dont elle avait tant espéré. Et Daii, timide, inquiet, professionnel méticuleux, honnAts homme au fond, venait soulager sa conscience, maintenant que sa femme n'était plus là, tourmenté des actes arrachés à sa faiblesse, dans son besoin d'avoir la paix chez lui. Il ne parla pas directement de ces choses, il ne convint même pas que, dans l'état où l'affaire était entre ses mains, après l'instruction ouverte par lui, une ordonnance de non-tien s'imposait. Seulement, il se fit interroger par Delbos, et questionné sur son opinion actuelle, il déclara nettement que l'enquête de la Cour de cassation ruinait son œuvre, l'acte d'accusation de jadis, et que pour lui désormiûs Simon était innocent. Puis, il se retira, au milieu du saisissement muet de la salle. L'apparition de cet homme en deuil, l'aveu fait d'une voix lente et triste avaient bouleversé tous les cœurs.

Et, ce soir-là, chez Marc, dans la grande pièce de la maison isolée où l'on se réunissait après chaque audience, pour se concerter, Delbos et David témoignèrent une joie vive, une presque certitude du succès final, tellement la

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déposilion de Dais semblait avoir impressionné le jury. Cependant, Marc restait soacieux. Il leur conla des bruits qui circulaient sur les agissements sourds de l'ancien président Gragnon, très actil, menant toute une campagne souterraine, depuis son arrivée à Eoïan. Tandis qu'on se réanissait chez lui, Harc n'ignorait pas que, dans la nie voisine, chez Gragnon, des conciliabules avaient également lieu chaque soir, en grand mystère; et, certainement, on y décidait la conduite à tenir le lendemain, on y inventait les réponses à l'aire, les incidents à créer, on y préparait surtout les témoignages, selon les résultats donnés par l'audience du jour. Quand celte audience était jugée désastreuse pour l'accusation, on pouvait être ' sûr de voir se produire, au début de l'audience du lendemain, quelque coup de surprise accablant l'accusé. On avait revu le p&re Crabot se glisser chez Gragnon. Plusieurs personnes affirmaient avoir reconnu le jeune Polydor, qui en sortait. D'autres prétendaient s'être heurtés dans la rue, très tard, à une femme et à un monsieur, d'une singulière ressemblance avec mademoiselle Rouzaire et Mauraisin. Mais le pis était une certaine entreprise, un mystérieux travail mené autour des jurés notoirement cléricaux, dont on avait parlé à Marc, sans pouvoir le renseigner pleinement. Gragnon ne commettait pas la faute de les attirer chez lui, ni même de s'adresser i. eux en personne; mais il les faisait visiter, il leur faisait montrer, disait-on, la preuve irréfutable de la culpabilité de Simon, une pièce terrible que des raisons graves l'empêchaient de produire au grand jour, et dont pourlant il finirait par faire usage, si la défense le poussait â bout. Et Harc s'inquiétait de la nouvelle abomination qu'il flairait, et il annonçait pour le lendemain, à la suite Jii coup désastreux porté par Daix à l'f ccusation, t|ijclque retour offensif, la foudre que Gragnon disait avoir en poche.

su ' LES QOATRE EVANGILES

En effet, l'audience du lendemùn fat ine des plut grares, des plus passionnantes. Jacquin, le chef da premier Jury, vint ï son tour y soulager sa conscience. II raconta tris simplement comment le président Gragnon, appelé par les jurés, désireus d'être renseignés sur l'application de la peine, était entré une lettre à ta main, l'air ému, et avait montré celte lettre, signée de Simon, eldont le post-^criptum portait un paraphe absolument semblable à celui du modèle d'écriture^ Dès lors, plusieurs jnrés, qui hésitaient, s'étaient montrés convaincus de la culpabilité de l'accusé. Quant à lui, Jacqnin, il n'avait plus douté, très heureux de cette certitude, pour la paii de sa conscience. Il ignorait alors l'illégalité d'une pareille communication. Plus tard seulement, il en avait eu te tourment, jusqu'au jour où le posl-seriptum et le paraphe faux, avérés, prouvés, l'avaient décidé à se libérer de sa Taute, même involontaire, en bon chrétien. Un dernier détail, qu'il donna de sa voix paisible, fit courir un frémissement dans l'auditoire : c'était Jésus qui Ini avait dit de parler, un soir, où, torturé de remords, il était entré s'agenouiller dans une chapelle obscure de Saint-Haxence. Et Gragnon, introduit ensuite, commença par vouloir traiter l'incident avec son ancienne rondeur brutale de président autoritaire. Gras encore, quoique p&li par la peur, cachant ses longues angoisses sous son impudence de bon vivant, il prétendait ne plus bien se souvenir de détails négligeables. Oui, il croyait être entré dans la salle des délibérations du jury, tenant k la main la lettre qu'il venait de recevoir. II en était très ému, il l'avait montrée sous le coup de l'émotion, sans se bien rendre compte de son acte, uniquement désireux d'établir la vérité. Jamais il n'avait eu même le regret de cette communication, tant il était convaincu de l'authenticité du post-scriptum et du paraphe; et, d'ailleurs, selon lui, il restait à prouver qu'ils étaient faux. Puis,

VËRITÉ GI&

comme il accusait formellomenl Jacquia d'avoir lu tout haut la lettre aux juréi, en la comineiitant, ealuî-ci fut rappelé, et nne discussion très vive a'ea^géi entre eut. Gragnon finit par faire siin>rendre l'architecte en délit d'erreiir ou d'oahli, sur le fait de celte lecture à haute voix. Puis, il triompha, tandi& que l'auditoire fausil l'honnële homme, soupçonna dès lors de s'élre vendu aux jaif^. Vaiaeraent, Delbos était intervenu & pluciears reprises, s'efTorcant d'exaspérer Gragnon, de le démasquer, en l'acculant h un éclat, i la production de celte fameuse pièce qui devait être la foudre. Très maître de lui, satisfait d'avoir échappé au danger immédiat, ea jetant un doute sur la véracité de son adversaire, l'ancien président retomba dans se» réponses évasivea. On remarqua pourtant qu'un des jurés lui ût poser une question, à ^quelle personne ne comprit rien : N'avait-il pas eu connaissance d'une autre manœuvre de Simon, pour donner an modèle d'écriture toute l'authenticité voulue? Et il répondit énigmaliquement qu'il s'en tenait & ses déclarations précédentes, sans vouloir entrer dans un nouvel ordre de faits, si certains qu'ils pussent être. En somme, la journée qui s'annonçait comme devant achever de ruiner l'accusation, fut bonne pour elle. Le soir, chez Harc, on se remit à désespérer.

Pendant quelques audiences encore, l'interrogatoire des témoins traîna. Le médecin, chargé de se rendre près du frère Fulgence, pour examiner son état de santé, était revenu avec un rapport concluant à un état grave, qui interdisait tout déplacement. De mCme, le père Craboi avait réussi à s'éviter l'embarras d'une comparution, ea prétextant un accident brusque, une entorse au pied. Iau< tilement, Belbos déposa des conclusions pour qu'il fût interrogé par commission rogatoire : le président Gujbarand, si flegmatique au début, sabrait tout maintenant, avec la hàle évidente d'en finir. Et il mdofait Simon loi-

.ocglc

mëine, le traitait en coupable condamné déjà, comme enhardi par l'allilude de cet accusé d'un calme si spécial, écoutant les témoins avec la curîosîtë stupéfaite d'un homme auquel on raconte l'extraordinaire avenlure d'un autre. A deux ou trois reprises seulement, il laillît s'emporter contre des témoignages par trop mensongers ; et, le plus souTent, il se conteiitail de sourire, de hausser les épaules. Enfin, le procureur de la république Pacarl prit la parole. Grand et maigre, avec de longs gestes cassés, il affectait une éloquence sans ornements, d'une précision mathématique. Sa tâche n'était point commode, devant l'arrêt si net de la Cour de cassation. Mais sa tactique fut très simple, il n'en tint nul compte, il ne fit pas une lois allusion à la longue enquête qui avait abouti au renvoi de l'affaire devant une nouvelle Cour d'assises. Tranquillement, il reprit l'ancien adle d'accusation, 'A s'appuya sur le rapport des dent experts, il conclut à li* culpabilité, en acceptant la nouvelle version aggravée du . modèle d'écriture, autreloîs paraphé simplement d'un taux, timbré maintenant d'un cachet faux. 11 se permit même, à propos de ce cachet, des phrases singulières, des affirmations absolues, comme s'il avait eu des preuves certaines de son emploi, sans pouvoir les donner. Quant au frère Gorgias, ce n'était pour lui qu'un malheureux, peut-être un malade, à coup sûr an besogneux et un passionné, vendu aujourd'hui aux juifs, sorti de l'Église dont il avait toujours été un enfant terrible et compromettant. Et il termina en demandant aux jurés d'en finir avec cette affaire si désastreuse à la paix morale du pays, de dire une fois de plus où était le coupable, parmi les anarchistes, les cosmopolites acharnés i la destruction de l'idée de Dieu et de patrie, ou parmi les hommes de foi, de respect et de tradition, qui avaient fait depuis des siècles la grandeur de la France.

Ensuite, Delbos parla pendant deux audiences. Lni,

âpre et oerveai, d'une éloquence passionnée, reprit aussi toute l'alfaire. Mais il la reprenait pour détruire, grAce aji! arginments Tournis par l'enquête de la Co'ir de cassation, les faits allégués.dans l'ancien acte d'accusation. Il o'L-n restait pas on debout, la preuve était faite du retour de Simon à pied, de son arrivée à Maillebois vers minuit moins vingt, lorsque le crime était commis depuis une tieure déjà ; surtout, la preuve était faite de l'authenticité du modèle d'écriture, timbré i l'écble des Frères, paraphé par le frère Gorgias, dont l'aveu n'était pas même nécessaire, puisque des contre-expertises retentissantes avaient ruiné l'extraordinaire rapport des sieurs fiadoche et Trafoul. Et là, il examina la version nouvelle, surtout la prétendue fabrication du fans cachet. Aucune preuve n'avait fiu être donnée ; mais il n'en insista pas moins, sentant bien sous la louche manoeuvre, les affirmations et les réticences, quelque abomination suprême. Une lemme, avaiton dit, tenait d'un ouvrier malade la vague histoire d'un cachet fabriqué pour l'instilateur de Maillebois. Où était cette femme? que faisait-elle? et, personne ne pouvant ou ne voulant répondre, il était en droit de con> clufe à un de ces absurdes mensonges, comme « le Petit fieaumonfais * en avait tant lancé. Cependant, s'il avaU pu reconstituer tont le crime, le frère Gorgias revenant de conduire Pol;dor, passant devant la fenêtre ouverte de Zéphirin, s'approchant et causant, finissant par sauter dans la chambre, par céder à une démence de rut et de mort, devant le pauvre infirme en chemise, si rose, si rieur, avec sa tête de petit ange blond, il avouait qu'une lacune existait encore, dans sa reconstitution de l'affreuse scène; où donc le frère Gorgias avait-il pris le modèle d'écriture? caril avait raison, quand il goguenardait, en demandant si l'on a l'habitude de se promener ainsi, le soir, avec des modèles d'écriture dans sa poche. Le numéro du f Petit Beanmontais > s'j trouvait certaineu „,,,,,,

Ht LES UtJATfiE EVANGILES

ment, et c'élait là qu'il l'avait pris, pour bâillonner sa vïotiine. Quant au modèle, il Mlait bien qu'il j fûl ausaî, mais comment? La vérité, Oelboi <e doutait bien où l'on devait )a chercher, il n'avait questionné si vivement Po^ lydorqne dans l'unique but de la lui faire dire, sans pouvoir rien tirer de sa stupidité h;pocrite. D'ailleurs, qu'importait ce point resté obscar? est-ce que la culpitbililé do frère Gorgiaa n'éclatait pas évidente, areuglante? Son prétendu alibi s'appujait uniquement sur un tissu de faux témoi^nagée. Tout la prouvait, cette culpabilité, sa fuite, ses demi-aveux, et les efforts criminels ^'on avait faits pour le sauver, et la dispersion de ses complices, le père Pbilibin enseveli quelque part, «u fond d'un couvent d'Italie, le frère Fulgence réfugié, terré dans une indisposition opportune, le pore Crabol lui-même auquel le ciel avait envoyé uae salutaire entorse. N'était-ce point aussi pour le sauver, que le président Gragnon en était venu à cette communication illégale d'un faux, prouvée aujourd'hui par la déposition de l'architecte Jacquin? Ce crime seul, dans l'accunililation des autres crimes, aurait di) snflire à ouvrir les yeuK les plus prévenus. Et il termina par une peinture des effroyables souffrances de Simon au bagne, des quinie années qu'il avait passées là, au milieu des pires tortures physiques et morales, es jetant son éternel cri d'innocence. Et il dit encore qu'il s'associait au désir d'en finir, exprimé par le procureur de la république, mais d'en finir à l'honneur de la France, en faisant justice; car, si l'innocent était frappé de nouveau, ce serait pour elle une honte sans nom, un avenir de maux incidculables.

Il n'y eut pas de réplique, les débats furent clos, et le jury passa tout de suite dans la salle de ses délibérations. Il était onze heures du matin, par un grand soleil de juillet, dont les rayons brâlanla, malgré les stores, chauf-

TSRITË 519

faienl terriblement la salle. L'atlente fut an plus d'une heure; et l'audiloire, muet, anxienx, ne rappelai! en rien t'aneien auditoire de Beaumont, si tumultueux et si violent. Un air immobile, d'une pesanteur de plomb, semblait tomber du plafond de la salle. On ne causait guère, â^peine échangeait-on des regards obliques, entre simonïstes fli anti-simonistes. On aurait dît une chambre funèbre, dans laquelle se décidait la fie ou la mort, toute l'angoisse de l'avenir d'un peuple. Enfin, les jurés reparurent, la Cour rentra, 'et ce fut au mitieo d'un silence eCTrajant que le chef du jury se (int debout, un petit homme gris el maigre, un orfèvre de la ville qui avait la clientèle da clerçé. Sa voix aigre fut très distinctement entendue. La réponse, sur ta question de la culpabilité, était oui, i la majorité ; et, à l'Unanimité, le jury accordait des circonstances atténuantes. Autrefois, à Beaumont, l'unanimité s'était faite sur la culpabilité, tandis qu'une majorité très faible votait ^es circonstances atténuantes. Alors, en hâte, après avoir expédié les formalités, le président Guybaraud prononça la peine, dix ans de réclusion, et il s'en alla, e( le procureur de la république Pacart le suivit, après avoir salué te jury, comme pour le remercier.

Dans la salle, Harc avait regardé Simon, et il n'avait surpris, sur sa face immobile, qu'une sorte de faible sourire, une contraction douloureuse ijes lèvres. Delbos, hors de lui, serrait les poings. David n'était pas rentré, trop ému, attendant dehors la nouvelle. La foudre venait de tomber,Marc sentait un froid mortel lui glacer le sang, sous le vent d'horreur qui passait. C'était comme une horreur froide, l'iniquité suprême à laquelle les esprits justes se refusaient de croire, le crime des crimes impossible encore le matin, rejeté par la raison, brusquement devenu une monstrueuse réalité. Et il n'y eut pas, ainsi qu'à Beaumont, de féroces cris de joie, la curée chaude de cannibales se ruant au festin sanglant: la salle, pleine

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pourtant d'anti-simonist«s acharnés, resta dans son effrayant silence, dans celte horreur qni glaçait tous les os. A peine an long frisson coamt-il en' un marmure éloufTé. Et la sortie eut lieu sans un souffle, saDS une poussée, l'écoulement noir d'une assemblée en deuil, étranglée d'émotion, frappée d'époavanle. Dehors, H?rc trouva David qui sanglotait.

L'Église remportait donc, t'école des Frères allait revivre, pendant que l'école laïque redeviendrait l'antï- > chambre de l'enter, l'antre satanîque où les enfants étaient souillés dans leur corps et dans leur Ame. L'effort désespéré, gigantesque, des congrégations et de la presque totalité du clergé, venait d'aboutir à retarder encore leur défaite, certaine dans l'avenir. Durant des années, on reverrail les jeunes générations abêties d'erreurs, pourries de mensonges. La marche en avant de l'bumanité en serait entravée de nouveau, jusqu'au jour où la pensée libre, invincible, cheminant quand même, délivrerait le peuple par la science, qui seule pouvait le rendre enfin capable de vérité et de justice.

Le lendemain soir, comme Marc rentrait à Maillebols, brisé de fatigue, le cœur déchiré, il trouva une lettre de Geneviève, qui contenait simplement ces trois lignes : < J'ai lu toute l'enquête, j'ai suivi le procès. On vient de commettre le plus monstrueux des crimes. Simon est innocent. >

DoiiîHihvGoogIc

Le lendemain, un jeudi, comme Marc se '. dormi à peine, accablé et dans l'amertume affreuses journées de Rozan, il reçut la visite sa Glle Louise. Elle avait appris son retour, échappée un instant de la petite maison toujo madame Duparque. Et elle se jeta éperdu cou.

— OIi t père, père, que tu as dû avoir de ch je suis heureuse de t'embrasser !

Grande Glle maintenant, elle était très au l'affaire Simon, elle partageait toute la fo passion de justice de ce père adoré, son mai baule raison était son guide. Dans son cri, révolte et le désespoir où l'avait mise le moosi de Rozan.

Hais, à la revoir ainsi, à lui rendre son étr songeait à la lettre de Geneviève, dont la pe d'être pour beaucoup dans son insomnie de la

— Et ta mëre,sais-tu qu'elle m'a écrit et qu't nous désormais?

— Qui, oui, père, je sais... Elle m'en a par si je te disais les querelles qu'elle a eues a mère, lorsque celle-ci l'a vue se mettre à Ii procurer les documents qui o'élaient jamais i la maison, sortir chaiiue malin pour acbeler el

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Stt LES QUATRE ÉVANGILES

compte rendu complet du nouveau procès. Grand'mëre voulait tout brûler, et maman s'enfermait, passait les journâes chez elle... Moi aussi, j'ai tout lu, maman m'a permis de lire. Oh! papa, quelle effrayante histoire, ce pauvre homme, cet innocent que tant d'abominables gens accablent ! et, si je pouvais, ah ! que je t'aimerais davantage encore, de l'avoir aimé et défendu!

Elle le reprit dans ses bras, elle l'embrassa de nouveau, d'un cœur eialté. Lui, malgré sa souffrance, s'était mis à sourire, comme si un baume dëlicîeui eût calmé an peu la cuisson de ses plaies vives. C'était à l'image de sa femme et de sa ûlle lisant, sachant enfin, lui revenant, qu'il souriait.

— Sa lettre, sa chère lettre, reprit-il à demi-voîi, quelle consolation, quelle espérance elle m'a donnée I Une telle joie me viendrait-elle enfîn de tant de malheurs?

Puis, anxieux, il qneslionna Louise.

— Alors, ta mère t'a parlé de moi? Comprend-elle, ref rette-t-elle dos tourments ? Je l'ai toujours pensé, le jour où elle saura, elle me reviendra.

Hais la jeune fille avait posé gentiment un doigt sur ses lèvres. EUle souriait à son tour.

— Oh! mon papa, ne me fais pas dire ce que je ne puis dire encore. Je mentirais, si je t'apportais de trop bonnes nouvelles. Nos affaires vont bien, voilà tout... Sois patient encore, aie confiance dans ta Clle, qui s'efforce d'être aussi raisonnable el aussi tendre que toi.

Ensuite, elle donna des nouvelles peu rassurantes de la santé de madame Bertbereau. Depuis des années, cette dernière souffrait d'une maladie de coeur, qne les dei^ niers événements semblaient avoir aggravée tout d'un coup. Les colères de madame Duparque, presque continues, à présent, les brusques tempêtes dont elle secouait la petite maison obscure el morne, faisaient sursauter la

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malade à chaque heure, en lui causant des frissons, des ÉloafTements, dont elle avait grand'peine à se : Aussi, pour échapper & ces sortes de peurs i où elle tombait, ûnissail-elle par ne plus desc petit salon. Elle vivait dans sa chambre, cou une chaise longue, regardant la place déserte i cins, du malin au soir, de ses pauvres yeux tiques, si navrés des joies perdues depuis tant i

— On ne s'amuse guère, va I continua Louis* dans sa chambre, grand'maman Berthereau sienne, et grand'mère qui monte, qui descend, claquer les portes, en se disputant avec Pélag elle ne trouve plus personne à gronder... Moi, d je ne me plains pas, je m'enferme aussi, je trai sais, maman ; consent, je me présente dans si l'École normale, et j'espère bien être admise.

A ce rnïiment, Sébastien Hilhomrae arriva mont, libre ce jour-Jà, voulant lui aussi embr ancien maître, dont il savait le retour. Et, pres(] tAt, Joseph et Sarah se présentèrent égalemi remercier Marc de ses efforts, de son héroïsme ii nom de leur mère et des Lehmann, que la nouv damnation de Simon venait d'anéantir. Ils di coup de foudre s'était abattu de nouveau dans rable boutique de la rue du Trou, la veille, lorsi avait télégraphié de Roian la nouvelle affreuse. Simon avait préféré venir l'attendre là, avec se et ses enfants, fujant le milieu hostile de ceit ville cléricale, où ses faibles ressources, d'ail lui permettaient pas de vivre. Et la triste maiso larmes, instruite seulement de l'inique arrêt, eocore de ce qui allait se passer, attendant le i David, resté près de son frère, pour aviser, événements.

Alors, il y eut là une scène touchante entre l

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5!1 LES QUATRiC EVANGILES

jeunes gens, qui, après s'être connus à l'école, dans celle maison amie, continuaient à se voir et à s'aimer. Joseph et Sarah avaient encore les yeux gros de larmes, meurtris par toute uiie nuit de fièvre, sans une heure de bon repos; et, comme ils s'étaient remis à sangloter, en ' ^parlant de leur père, Sébastien embrassa son amie Sarah, dans un élan irrésistible de son cœur, tandis qae Louise prenait les deux mains de Joseph, pleurant ellemême, lui disant sa grande tendresse pour lui, avec la naïve pensée de le consoler un peu. Elle avait dix-sept ans et lui vingt. Sébastien allait en avoir vingt et un, et Sarah dix-huit. Marc, qui les regardikit, si frémissants de jeunesse, d'inlelligence et de bonié, fut attendri. Une pensé« lui vint, dont l'espoir bien doux l'avail effleuré déjà, devant leurs anciens jeux d'enfants. Pourquoi donc n'y anrait-il pas eu là des couples prédestinés, en germe pour l'heureuse moisson future, apportant leur cœur élargi et leur intelligence libérée à la grande besogne de demain ?

Si la visite de sa Aile, l'espoir qu'elle lui apportait, venaient d'être pour Marc une source de délicieux réconfort, dans son amertume, il fut tout de suite repris d'accablement, les jours qui suivirent, an navrant spectacle de son pauvre pays empoisonné et déshonoré. Le' crime des crimes avait donc été possible, ei la France ne se soulevait pas! Déjà, pendant ta longue lutte de la revision, il n'avait plus reconnu en elle ta généreuse, la magnanime, la libératrice et la justicière, dont il s'était fait jadis une si haute et si passionnée amante. Mais jamais il ne l'aurait jugée capable de descendre à ce point, d'être cette France sourde, dure, endormie et lâche, qui faisait son lit dans la honte et dans l'iniquité. Combien faudrait-il encore d'années et de génératioiu pour la réveiller de cet abominable sommeil ? Un moment, il désespéra, il crut la pairie perdue, comme s'il aTiii

entendu tes malédictions de Férou sortir de terre: un pays fichu, coroplètement pourri par les ciirés, empoisonné par les journaux immondes, enfoncé dans une telle boue d'ignorance et de crédulité, que jamais plus on ne l'en tirerait. Au lendemain du mcnstrueux arrêt deRozan, il s'étiût imaginé un réveil possible, il avait attendu un soulèvenent des consciences droites, des intelligences saines, sons le vent d'horrenr qui soufflait. Et rien ne bougeait, les plus braves semblaient s'être terrés dans leur coin, l'ignominie suprême s'accomplissait, grâce à l'imbécillité et à la lâcheté universelles.

A Maillebois, Marc aperçut Darras, le visage décomposé, simplementdésespéréde voir la mairie lui échapper encore, devant le triomphe du clérical Philis. Mais, surtout, la rencontre de ses anciens élèves, Fernand Bongard, Auguste et Charles Doloir, Achille et Philippe Savin, le navra, en lui montrant, d'une fa^on défîniiive^ combien peu .il avait réussi à mettre en eux de justice sociale et de courage civique. Fernand ne savait rien, haussait les épaules. Auguste et Charles s'étaient remis à douter de l'innocence de Simon. Quant aux deux jumeaux, Achille et Philippe, ils restaient convaincus de l'innocence; mais quoi? ils ne pouvaient pas faire une révolution h eux seuls ; et d'ailleurs, nn juif ^e pins ou de moins, çi n'avait pas d'importance. La terreur régnait, chacun rentrait chez soi, bien résolu & ne pas se compro- . mettre davantage. C'était pis à Beaumont, oA Marc eut la folie d'aller voir s'il ne pourrait pas réveiller certaines consciences, déterminer quelques puissants à tenter nn dernier effort, afin de faire casser immédiatement l'arrêt scélérat, Lemarrois, auquel il osa s'adresser, sembla le prendre pour nn fou. Il lui répondit nettement, presque brutalement, malgré son habituelle bienveillance, qne l'affaire était désormais terminée, et qu'il y aurait de la démence & vouloir la reprendre, tellement le pays eo

«s UB QUATRE tTUGILES

était excédé, enfiévré, malade. Comme terrain potîlique, elle était devenue exécrable, et la république resterait I «ertainement sur le carreau, aux élections prochaines, si l'OD donnait i la réaction cléricale l'occasion de l'exploiter encore. Les élections prochaiaes ! il avait tout dit, c'était de nouveau le grand ai^menl, le mot d'ordre allait être d'enlerrer l'iniquité suprême sons plus de silence qu'au lendemain du premier procès. Les députés, les sénateurs, le préfet Hennebise, toute l'administration, tous les corps constitués, sans avoir besoin d'en faire le complot, tous tombaient ï an aplatissement total, à un silence absolu, dans leur inquiétude de l'innocent -condamné deux fois, dont oo ne devait même plus prononcer le nom, par épouvante du fantAme qu'il évoquait. El d'anciens républicains, d'anciens voltairiens, comme Lemarrois, achevaient leur revirement, se rapprochaient de l'Église, croyaient avoir besoin d'elle, pour tenir tète au socialisme montant, leur terreur de demain, qui menaçait de déloger la bourgeoisie possédante de sa longue usurpation. Certainement, Lemarrois n'avait pas été fâché de voir Delbos, son adversaire aux élections, dont les voix socialistes augmentaient à chaque scrutin, battu k Rozan, atteint lui-même de la foudre j et son besoin l&che de silenee venait beaucoup de son désir de laisser se nojer les héros compromis. Au milieu d'une telle débftcle des consciences et des caractères, HarciUy seul gardait son sourire aimable, très & l'aise, ayant déjà eu le portefeuille de l'Instruction publique dans un ministère radical, certain de le retrouver un jour ou l'autre dans un ministère modéré, tellement convaincu de la force irrésistible de sa souplesse et de ses poignées de main à tous, qu'il fat l'unique à bien accueillir Harc et à lui faire tout espérer, s'il remontait au pouvoir, sans d'ailleurs lui rien promettre formellement.

La Congrégation dès lors exulta, dans l'insolence de

lAn triomphe. Quel aoulagement à se dire i Crabot, et sas compliBes, et ses créatures, et mais saavéa t II y eut un grand dîner, suivi d cbei l'ancien -président Gragnon, oà l'on vit. ; foute des magistrats,, des fonotionnaires, e nniversitaires. Ou se fouriait, on sa serrai) heureux de vivre, aprÂa no danger ai gra matin, le c Petit BeaomoDtais > célébrait la vaillants soldats de Dieu et de la patrie. Pni ment, il se tut, lui ausa tombait au grand si sans doute reçu le mot d'ordre d'en haut, déjà, sops le. retentissement de la victoire, t mencait à »entir ta défaite mtwale; et la crain main revenait, on jugeait safe de distraire Les jnrés avaient parlé, on sarait mainte avaient condamné Simon à une seule voix i En o^tre, au sortir de l'audience, tous avaiei demande en grâce. lU ne pouvaient avouer plus claire leur mortel embarras, la cruelle ils s'étaieot vus de eonûrmer l'ancien verdi mont, tout en ne doutant guère de l'innocei cnsé. Celte innocence, elle achevait d'éclater yeux, par cette extraordinaire altitude d'un j et pardonnant i la fois, dans la plus inei) contradictions. Et la grâce s'imposait tellem la sentait si nécessaire, si inévitable, que i s'étonna, lorsqu'elle fut signée quelques jout Le ( Petit Beaumontais i crut devoir injuri juifi une dernière fois; mail lui-même : soupir de soulagement, heureux d'être enfît de son abominable r&le. Cette grftce venait David un dernier sujet d'angoisse, un affrei eonseienee. Son frère était à bout de forée! fièvre, dans un tel état d'épuisement physiqi fo'il n'allait suis doute rentrer en prison

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su LES QUATRE ÉVANGILES

mourir. Une femme, des enfants en larmes l'attendaient, espéraient encore le sauver, à force de tendresse et de soins. Et, pourtant, David repoussa d'abord la grâce, voulut en causer avec Marc, avec Delbos, avec tous les héroïques défenseurs de l'innocent, comprenant bien que, si la grâce n'enlevait pas i Simon le droit de faire reconnaître son innocence un jour, elle leur enlèverait, ', è eui, leur arme la plus puissante, le roarijr souffrant toujours son calvaire, tirant des larmes et des cris de révolte an monde entier. Tous s'inclinèrent cependant, le cœur brisé, et David accepta la grâce. Mais Marc et Delbos le sentirent, la congrégation avait raison de triompher,car l'affaire Simon était humainement finie, du jour où elle ne bouleversait plus l'équité et H générosité des foules.

Tout de suite, le sort de Simon se Ironva réglé. Il était impossible de le ramener & Uaillebois, où il fut convenu que madame Simon resterait quelques jours encore, chez les Lehmann, avec ses enfants, Joseph et Sarab, qui attendaient la rentrée aux Ecoles normales voisines, dont ils suivaient les cours. De nouveaa, David se dévoua. Depuis longtemps, son plan était arrêté : céder l'exploitation de la carrière de sable et de cailloux, laissée aux mains d'an gérant; acheter en échange la concession d'une carrière de marbre, dans une vallée déserte des Pyrénées, affaire excellente, indiquée par un ami, étudiée mûrement ; j emmener Simon, qu'il prendrait pour associé, et dont l'air des montagnes, la joie d'une vie active, remettraient la santé avant six moi;. Et, dès l'installation faite, madame Simon rejoindrait son mari, eans compter que les enfants pourraient aller achever leurs vacances près de leur père. Tout cela fut exécuté j avec une précision, une promptitude remarquables. On ,' escamota Simon. Il quitta Rozan, encore agité, et pas une ! &me ne soiipconna même son départ. Il voyagea inconiu, [i

TËRITS il sembla disparaître avec David, dans la vallée perdn au milieu des hautes cimes. Od snt si grâce à un article de journal, que sa Tamille I jDi»l. El, dès lors, il s'efTaca totalement, sa finit par tomber à l'oubli.

Le jour même où la famille Simon devait si réuaie, an désert, dans la paix d'une grande encore frissonnante, Marc, appelé par une lettre de Salvan, se rendit près de ce dernier, à l'Éi maie. £t, dès leur poignée de main, ils en pari évoquèrent la scène si touchante et si douce, qt sait très loin d'eux, au bout de la Franee.

— Ce doit être notre récompense à tous, dit ! nous n'avons pu tirer immédiatement de 1' grande sanction sociale, nous aurons an mein bonheur, ce doux martyr aux bras de sa femme enfants.

— Oui, dit Marc, j'évoque cette scène, depai tin. Je les vois paisibles, riants, sons le vaste < Et pour lui, le pauvre homme, si longtemps chaîne, quelle joie ce doit être de marcherlibn respirer la fraîcheur des sources, l'odeur pare d< et des arbres I Et pour eux, les chers petits et femme, quelle chimère réalisée, le ravoir enfii mener comme un grand en&nt qui sort de ma sourire, en le regardant renaître 1... Tous av< c'est là notre unique récompense.

Il se tut, puis il ajouta plus bas, avec l'amer crête d'un comballanl qui ne pouvait se GODEnlt vu son arme brisée en sa main :

— Notre r6le est bien flnr... La grâce était si inévitable, mais elle nous a enlevé toute notre f< tion... Il a'f a plus qu'à attendre la moisson du semé par nous, s'il veut bien lever un jour, daj lerraÎD auquel aous i'avoai confié.

. i.,<i ■.■Gooj^lc

SM LES QUiTBC EVANGILES

— OhJ il Iftvera, n'ea douiez pasj mon amiL s'écria Salvan. Il ne &ut jamais dâseqiirer de aotte pauvre el grand pays. U pent Ure trompé el se iromper, il reviânl lonjonrs à la vérité vraie, à la raison. Soyoïu contents de notre œuvre, elle est grosse du prochain avenir.

A son tour, il se tut, il eut un geste soucieux.

: -> Hais je pense an fond comme vous, notre victoire n'est pas pour demain. L'heure aciaelle ^sl vraimeni abominable, jamais nout n'en avonS' traversé de plus

I trouble ni de plus menaçante. El, justement, je vous ai prié de venir me voir, dans le désir de causer un peu, de la situation inquiétante où nonssommes.

Alors, i) le mit au courant de ce qu'il avait appris. Depuis l'arrêt de Rozan, tous les sîmonisles avérés, tous les braves compromis danS' l'affaire, se trouvaient dédgnét ft )a vengeance de la congrégation, k la haine de la grande foule égotste et I&che. Ils allaient pajer durement dans leurs- intérêts, dans leur personne, le crime de s'être mis à part, au nom de la vérité ft de la justice.

— Le savez-vous F Delboa n'est plus salué au Palais. On lui a retiré la moitié de ses dossiers, les clients le jugent trop compromettant. C'est toute sa situation i refaire, et le pis est qu'aux prochaines élections, il écbouera certaîneinenl encore, le parti soeialiste lui-même se trouvant coupé en deui par l'aftïtire... Quant à moi, je vais sauter probablement...

D'un cri de surprise et de désolation, Marc l'inteirompil:

— Tousl vous!

— Eh 1 oui, moi, mon ami... Vous ne l'ignores pat, Mauraisin convoite U direction de cette École depuis bien longtemps. Il n'a jamais manœuvré que pour m'en déloger etflrioflipber &ma place. Sa longue compromission avec l'Église était simplement une lactique savante, afin de se faire imposer par elle, le jour où elle sérail rictorienst.

vARrrs 531

Cependant, après l'enquête de la'Cour de eassation, ea bien peur, il commentait i. dire qu'il avait ton, cm Simon innocent. Hais Toili Simon recondamn Mauraisin hurle de nouvetiu avec la faction cléricale, tain cette fois d'obliger Le Barazer à m'eiécuter, soi pression de toutes les forces réactionnaires victorieuE Je serais très étonné d'être encore ici, à la rentrée tobre.

Harc continuait à se désoler.

— Comment ! voua dont l'enseignemeal primai tant besoin, vous qui avez rendu de si grands service donnant aux écoles laïques toute une légion de mal de clairs esprits libérés du dogme ! C'était, comme le disiez si bien, la question de vie et de mort, des sionnaires de la pensée libre installés partout dam campagnes, refaisant une mentalité de raison et de darité & la France, la sauvant du mensonge séculain sa crédulité de troupeau asservi, portant la vérité che souffrants et chez les humbles. Demain, 1& France dra ce qne vaudront les instituteurs primaires. Et partiriez avant que toute votre besogne soit accom lorsqu'il vons reste tant à 'faire encore ? Hon, non ! impossible, Le Barazer était au fond avec nous, s'il r prononçait pas nettement, et jamais il ne comm< celte mauvaise action.

Salvan souriait avec quelque tristesse.

— D'abord, aucun homme n'est indispensable, je disparaître, d'autres se lèveront derrière moi, pour ei nuer la bonne œuvre commencée. El Hauraisin venir prendre ma place, je ^is convaincu qu'il n'y pas grand mal, car il ne l'occupera guère, et il forcé d'y iDarcher snr ma trace. Voyez-vous, il y a œuvres, une fois commencées, qni s'accomplissent pi force de l'évolution humaine, en dehors même hommes... Ensuite, on dirait que vous ne connaisse] ,

531 LES QUATRE ËVANGILES

Le Sarazer. Moas ne comptons guère, allez! dans les décisions de sa savante diplomatie républicaine. Il était ;ivec nous, c'est certain; il y serait encore, si doue étions victorieux. Uais, aujourd'hui, notre défaite lui cause le |ilus mortel embarras. Il n'a au fond qu'un désir, sauver son œuvre, c«t enseignement laïque et obligatoire, dont il est un des créateurs, aux âges héroïques de noir» pauvre république, si lente à atteindre l'àge de raison. Aussi, puisque l'Eglise, redevenue puissante pour une heure, menace de ruiner son œuvre, se résïgnera-t-il i lui taire les sacrifices nécessaires, temporisant, attendant de pouvoir reparler en maître, à son tour. L'homme est ainsi, nous ne le changerons pas.

' Il continua, il dit toutes tes influences, toutes les puissances qui agissaient et pesaient sur lui. Le recteur Forbes, cet émdit si indifTérent, si désireux de paix, lui avait nettement ordonné de satisfaire les exigences des députés de l'opposition, dans la crainte d'avoir des ennuis avec son ministre. Ceux-ci, en tète desquels le comte Hector de Sanglebœuf se signalait par sa violence, faisaient démarche sur démarche pour obtenir la révocation des simonistes notoires, appartenant à l'administration et à l'université; et les députés républicains, le radical Lemarrois )ui-m6me ne bougeaient pas, consentaient à l'hécatombe, afin de [latter l'opinion publique et de ne pas trop perdre d'électeurs. Des professeurs, des instituteurs, maintenant, suivaient l'exemple du proviseur Depinvilliers, allaient â la messe, le dimanche, en compagnie de leur dame et de leurs demoiselles. An lycée, l'a umOnîer régnait, les exerfices religieux redevenaient obligatoires, tout élève qui s'y refusait était mal noté, iiarcelé, tyrannisé, au point de n'avoir plus qu^à prendre la porte. La main du père Crabot s'appesantissait là, avec l'autorité réactionnaire dont elle faisait preuve dans la direction du collège de Valmarie. El un fait aurait suffi à

prouver l'audace croissante de la congrégalion nier établissement peuplé ouvertement de pn jésuites, lorsque, jusque-U, on avait déguisé ces en prêtres séculiers, afin de tourner la loi.

— Yoiià! conclut Salvan, grâce à la recoud: de Simon, ils parlent en maîtres, ils obtiennen la Iftcheté et de rimbëcillilé universelles. El noi être sârement balayés, pour faire place k leurs cré Déjà, on parle de donner la meilleure direction ' mont à mademoiselle Rouzalre. D'autre part, l'instituteur de Jonville, serait nommé ici, car menacé de se retourner contre l'abbé Cognassi tardait davantage à récompenser ses services. En trequin, le républicain d'hier, rallié à l'Eglise lamentable aberration patriotique, a obtenu deu de nos faubourgs pour ses deux fils, d'un nations d'un antisémitisme exaspérés, érigés en dogme; que nous sommes une fois encore en pleine aigu6, une crise dernière, je l'espère, en attei jour où le pays vomira le poison dont il meurt... saute, vous vous doutez, n'est-ce pas? mon ami, ( devez sauter avec moi.

Marc le regarda, souriant, comprenant euiin ( il l'avait fait venir en hâte.

— Alors, je suis condamné?

— Oui, celle fois, j'en ai peur, el j'ai voulu vi venir tout de suite... Oh! l'affaire n'est pas faite Le Barazer reste muet, affecte d'attendre son heu rien dire de ses intentions. Mais vous ne vous i pas les assauts auxquels il est en butte, surtout égard. C'est naturellement vous dont on exige tion, la révocation immédiate. Je vous parlais à . de ce grand niais de Sanglebœuf, dont la vieille n de Boise tient la ficelle, et qui la désespère, tant cule mal son geste de panlia. Trois fois déjà, il es

lOOJ^Ic

SS« LES QUATRE Ev&NClLES

1 la Préfeclare, en menaçant Le Barazer d'une interpellation à la Chambre, s'il ne s'entendait pas arec le préfet flennebise pour vous exterminer. Je crois que tous ■eriez déjà mort, sans cette mise en demeure brutale... Mats, mon pauvre ami, il n'est guère possible à Le Ba- ' raier de résister plus longtemps. Il ne Taut mAme pas lui •n vouloir. Rappelez-vouE le doux entêtement, l'art diplomatique avec lesquels il vous a soutenu pendant taut d'années. 11 trouvait toujours moyen de vous sauver, en accordant des compensations à vos adversaires : un véritable chef-d'œuvre d'inertie, d'équilibre instable. Maintenant, c'est fini, je ne lui ai même pas parlé de vous, tont plaidoyer serait inutile. Et il faut le laisser faire, il ne retarde sans doute ta décision que pour trouver un arrangement ingénieux, car lui-même n'aime pas beaueonp être battu, et jamais il n'abandonnera le succès de son œuvre, celte école laïque -et obligatoire qui senle peut refaire la France de demain.

Marc ne souriait plus. Il était tombé dans une grande tristesse.

— Ce sera pour moi un déchirement, murmora-t-U. "^ laisserai le meillenr de mon être dans cette modeste 4eole de Haillebois, parmi ces chers écoliers, dpnt je faisais mes enfants. Tont mon cœur et tout mon cerveau sont là. Puis, comment occuper ensuite ma vie brisée? le suis incapable d'une autre besogne utile, je m'étais donné cette mission, et quelle douleur de la voir interrompue, inachevée, au moment où la vérité a tant besoin tl'ouvriers solides !

Mais, bravement, Salvan s'égayait à son tour. Il lui yrîl les deui mains.

— Voyons, ne vous découragez pas. Nous saurons bien ■0 pas rester les bras croisés, que diable I

Et Marc, réconforté, lui rendit son étreinte.

— Tous avez raison! Quand un homme comme vona

VÉRITÉ est fi-appé/ on peut le snifre dans la disgr&co. est à nous.

Quelques jours encore se passèrent. À Haill congrégation, profilant de sa victoire, s'occupa! najer la situation. Tout un vaste effort était te rendre à l'école des Frères sa prospérité snciqnu \i le but, pronter de la honte infligée à l'écoli célébrer les vertus de l'école congréganiste, où saient que des fleurs de simplicité et d'innoc plusieurs familles furent conquises, les Frères gagner, à la rentrée, une dizaine d'élèves. Mais, Capucins, l'imagination et l'audace se montrer étonnantes encore. En somme, n'était-ce pas le Saint-Antoine de Padoue, qui avait tout cond obtenu de la bonté de Dieu? Carie fait n'était pa on devait h lui seul la recondamnation de Simo ans pièces de vingt sous el de quarante sous d'&mes pieuses avaient versées à son Jronc, en lui dant le définitif écrasement du juif. II y avait là veau miracle, jamais son pouvoir ne s'était sî ha al£rmé, les oSrandes se multipliaient, afSua (ouïes parts. Et le père Théodose, encouragé, il venait d'avoir une brusque idée de génie, pour saint une antre moisson de gros sous. Il Uni stupéfiante affaire financière, il émettait des ob hypothécaires de cinq francs sur 1« paradis. Dt laires, des prospectas inondaient le pays, eiplii fonctionnement ingénieux de celte mise en acii béatitudes célestes. Chaque obligation était dii dix coupons de cinquante centimes, chacun à vi le trésor des bonnes œnvres, prij;res el sainles te tout payable ici-bas au comptant et remboun ciel, i la caisse du miraculeux Sainl-Ântoine. Dei devaient en outre allécher les souscripteurs, vin donnaient droit i une statuette coloriée du saini,

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53e ' LES QUATRE tVitlGlLES

titres assuraient une messe annuelle. EnHn, le prospectus expliquait qu'on avait donne à ces titres le nom d'obligations de Saint-Antoine, puisque le saint était le caissier chargé de les rembourser au centuple dans l'autre monde. Et il terminait par ces phrases : c De telles garanties surnaturelles font de ces obligations de vraies obligations hypothécaires, d'une sûreté absolue. Aucune catastrophe financière ne peut les menacer. La destruction du monde elle-même, à la fm des temps, les laisserait indemnes, ou plutôt mettrait immédiatement les souscripteur? en jouissance des intérêts capitalisés. >

Ce fut un succès énorme, retentissant. Des milliers d'obligations se trouvèrent placées en quelques semaines. Les dévoles trop pauvres se cotisaient, mettaient chacune vingt sous, puis se partageaient les coupons. Toutes les âmes crédules et souffrantes risquaient leur argent, à cette loterie nouvelle, dont le gros lot représentait la chimère tant caressée, une éternité de survie heureuse. Cependant, le bruit courait que monseigneur Bergerot, très ému, allait interdire cette impudente spéculation, qui scandalisait certains catholiques raisonnables. Puis, il ne dut point oser, dans la fâcheuse situation oA l'avait mis la défaite des simonistes, qu'on l'accusait d'avoir toujours appuyés sourdement. Jamais il ne s'était senti le courage de tenir tête ï la congrégation toute-puissante, peu sur de son clergé, navré d'avoir à livrer l'Eglise au flot de la superstition montante. Avec Kàge, il était devenu plus faible encore, il ne lui restait que la force de s'agenouiller en demandant pardon à son Dieu de laisser ainsi les marchands envahir le temple^ pour sauver le temple luimême, que les fidèles auraient déserté, s'ils n'y étaient venus trafiquer de leur âme. Mais, àMaillebois, le curé de Saint-Martin, l'abbé Quandieu, n'en put supporter davantage. Cette fois, la condamnation de Simon t'avait frappé au cœur, dans son désespoir de voir l'Eglise eon-

TâRlTË

sommer ce crime de suprême aveuglement, jour du meurtre, il était convaincu de l'in Simon, il ne cachait passa désolation d'assisté tacle lamentable, les prêtres et les fidèles du Dieu de bonté, de vérité et de Justice, s'i l'œuvre la plus monstrueuse d'iniquité, de sa de mensonge. Pour lui, celte faute serait dui liée, car l'Église, si menacée déjà, «edélru propres mains, hâtait sa ruine. Son vieux r d'une Église de France indépendante etlibéral dans le grand mouvement démocratique du s blait bien mori désormais. D'autre part, les C rendaient la vie intenable, leur Chapelle si achevait de tuer la paroisse, et le curé vojs église de Saint-Martin un peu plus désertée, chaque jour. Les offrandes, les messes s'en plus en plus, passaient toutes au triomphal Sa de Padoue. Lui, de mœurs très sobres et Iti s'accommodait personnellement de son casuel i il souffrait de voir ses pauvres ruinés, leur a; tout, jusqu'à la laine de son matelas. Le l obligations hypothécaires sur le paradis m comble à sa tristesse, et une colère indignée 1 de toute résignation chrétienne. C'était là un tion trop impudente, il osa dire en chaire sa prêtre du Christ, sa douleur d'assister à cette grossière de cegrandchrislîanisme qui avait n monde et que tant d'illustres esprits avaient I plus purs sommets de l'idéal. Puis, il était . une dernière visite à son ancien soutien, son ami, monseigneur Bergerot. Et, le sentant it continuer la lutte, se voyant lui-même vainci il avait donné sa démission de curé de Sain s'était retiré dans une petite maison du faut comptait vivre d'une rente infime, en dehoi

C(X)j^lc

6» LES QUATRE SVANGILES

Ë{^ise dont H ne poofait plos servir dî la politique de

haine ni le culte de basse saperstilion.

Anssi, les Capucins jngèrent-ils l'oceasiou bonne de triompher de nouTeau. Le père Théodose imagina de célébrer ce qu'il nommait la fiiîte de leur ancien adversaire. Grâce à de savantes manœuvres, l'évéque venait de nommer à la cure de Maillebois un jeune vicaire arriviste, créature du père Grabot, et l'idée géniale fut d'organiser, de concert avec ce nouveau curé, nne procession solennelle qui, partie de la Chapelle des Capucins, porterait su BQperbe Saint-Antoine rouge et or à l'église parois- •iale, pourl'j installer en grande pompe. Ce seraitTéclalanle image de la victoire définitive, le couronnement, l'apothéose, la paroisse envahie et conquise par la con- (fégation, les moines souverains maîtres, installant partout le culte idolâtre, sous lequel ils espéraient rançonner et abêtir la France, an point d'en refaire l'ignorant Iroupeftu des figes de servage. Et, par unel chaude journée de septembre, la procession fut vraiment magnifique, avec le concours de tout le clergé des environs, au milieu d'une foule énorme, accourue du département entier. La Chapelle n'était séparée de Saint-Martin que par la place des Capucins et une courte ruelle ; mais on fit le grand tour, OD alla passer par la place de la République et par la Grand'Rue, on promena le Saint- Antoine d'un bout de la Tille i l'autre. Le maire Philis, entouré de la majorité cléricale du conseil, suivait la statue peinturlurée, portée sur nn pavois de velours rouge. Toute l'école des Frères l'était mobilisée, bien qu'on fût en vacances, recrutant des «nfants, les habillant, leur mettant un cierge au poing. Pais, venaient à la queue les filles de Marie, des con- Eréries, des associations pieuses, un interminable défilé de dévotes, sans compter un flot de bonnes Soeurs, des couvents entiers amenés de Beaumont. Il ne manquait qutf monseigneur Bergerot, qui s'était fait excuser.

TÉRITE: 631

tombé jaslement malada l'avant-veille. Jamais encore Maillebois oe s'élail trouvé en proie à une *""» fi*»» religieuse. Le monde se mettait à genoux ! loirs, il f avait des hommes qui pleuraient, filles tombèrent, frappées de crises nerreust transportées chez le pharmacien. Le soir, la à Saint-Martin, pendant que les clachea sont volée, fut un éblouissement. El personne Maillebois était enfin racheté et pardonné voulu permettre, par cette cérémonie gra l'infâme souvenir du juif Simon fdt à jamais Ce jonr-li, Salvan était justement venu i pour y voir madame Berthereau, dont il avai inquiétantes nouvelles. Et, comme il sortait maison de la place des Capucins, il apercul rentrait d'une visite faite aux Lehmann, et i cession interminable avait, arrêté au passai hommes, immobilisés, durent donc attendre temps, après s'être donné une muette poigi Fuis, quand le dernier des moines eut pas l'idole dorée, badigeonnée de rouge, ils simplement un regard, ils firent quelques pa

— J'allais chez TOUS, finit par dire Salvan. Marc crut qu'il venait lui apporter la noi

révocation enfin signée:

— Alors, c'est fait ? demanda-t-il en soui apprêter mes malles ?

— Non, non, mon ami, Le Barazer n'a donné signe d'eiistence. Il prépare je ne sais notre exécution est sfire, patientez encore un

Puis, ne plaisantant plus, le visage M navré :

— Non, J'ai su que madame Berthereau é mal et j'ai voulu la voir... Je sors- de chez cœur bien gros, c'est la fin prochaine.

■ ' 1. i^d ■.■Gooj^lc

S40 LES QUATRE ËVANGILES

— Louise est venue me provenir hier soir, dît Harc. J'aurais désiré taire comme vous, me rendre tout de suite auprès de la mourante. Hais il paraît que madame Dnparque a signifié sa volonté formelle de quitter immédiatement la maison, si j'osais y mettre les pieds, sous n'importe quel prétexte. Et madame Berthereau, qui voulait me voir, je le sais, évite d'en témoiguer l'envie, pour ne pas provoquer quelque scandale, autour de son lit de mort... Ah ! mon ami, la haine d'une dévote est décidément sans pardon.

Se nouveau, ils marchèrent en silence.

— Oui, madame Duparqne fait bonne garde, reprit Salvan, j'ai bien cru un moment qu'elle ne me laisserait pas monter n)oi-mème. Et elle ne m'a pas quitté, elle a surveillé mes moindres paroles i la malade et i votre femme... Elle se sent certainement moins forte, elle doit redouter une surprise possible, dans ce deuil dont la maison va être frappée.

— Comment ça f •

— Ob I je ne saurais dire, c'est une simple sensation. Uadame Berthereau, sa fille, va enfm lui échapper dans la mort, et elle peut craindre que Geneviève, sa petitefille, se trouve elle-même en passe d'être délivrée.

Mare s'arrêta, le regarda fixement.

— Âvez-vous donc remarqué q&elque symptôme ?

— Eh bien ! oui. Mais j'étais résolu à ne pas vous en parler, car je serais désolé de vous apporter un faux espoir... C'est h propos de cette procession, de celte idolâtrie en plein soleil, dont nous venons d'avoir le déplorable spectacle. Il parait que votre femme a refusé absolument d'y assister. Et voilà même pourquoi j'ai rencontré madame Dnparque chez elle, car vous pensez bien qu'elle tenait ft se montrer au premier rang des dames pieuses, affichant leur foi. Hais, si elle s'était absentée une seule miaule, elle aurait en trop peur de voir quelque

Satan, tous on une autre voleur d'&mes, s'introjduire chez elle, pour lui dérober sa fille et sa petite-lîllo. Aussi est-elle restée, et dans quelle fureur froide, vous ne pouvez'vous l'imaginer t ses yeux, comme des épées, me perçaient de part en part.

Marc, ardemment, écoulait, se passionnait.

— Ah I Geneviève arefusé d'assister à celte procession. Elle ena donc compris, la malfaisarlce, la bassesse et la sottise, etelle revient donc un peu à »a saine raison d'autrefois î

— Sans doute, continua SaWao. Surtout, elle a été blessée, jecrois, par cesextravagantes obligations hypothécaires sur le paradis... Hein? mon ami, est-ce admirable? Jamais tant d'impudence religieuse n'a exploité, tant d'imbécillité humaine.

Lentement, les deux hommes s'titaient dirigés vers la gare, où Salvan comptait prendre le train, pour rentrer à Beaumont. Et, quand Mare le quitta, il était plein d'une grande espérance.

En effet, dans la petite maison de la place des Capucins, rendue plus morne el plus froide par le prochain deuil dont elle était menacée, Geneviève se trouvaiten proie aune crise nouvelle, qui, lentement, la bouleversait, la retournait tonte. D'abord, la vérité l'avait comme foudroyée, cette certitude que la lecture des documents lui avait apportée de l'innocence deSimon,terriblelumiëreauresplendissement de laquelle lui était apparue l'infamie des saints hommes, acceptés jusque-là comme les directeurs de sa conscience el de son cœur. Puis, tout venait de partir de I&, le doute désormais entrait en elle, la foi s'en allait, elle ne pouvait plus ne pas discuter, juger, soumettre chaque chose à son libre examen. Le père. Théodose lui avait laissé un sentiment de malaise, la honte trouble de s'Être sentie avec lui à la veille d'une vilaine action. Et voilà que ce lancage des obligations, cette

su LES QnATBE ËVAHGILES

esploitatiaii basse de la crédulité publique achevait de la réveUer contre lui, en l'éclairant brusquecKent sur la vénalité du personnage. Et ce n'était pas sevlement le moine dtjnt le caractère s'avilissait en elle, c'était encore le culte qu'il représentait, catte religion qui l'avait si longlemps ravie en une délicieose exaltation de ddsir mystique. Quai donc? était-ca ce commerce indigne, cMte superstition idoUUre qv'elle devait accepter, si elle voulait rester ane catholique pra^qnante, âdèla à sa foi ? Longtemps, elle s'était soumise aux croyances, aux mystères, même lorsque, sourdemeot, son bon sens naturel protestait ; mais il était pourtant des bornes, elle ne pouvait aller jusqu'àceLte miseen actions du ciel, elle refusai! de marcher derrière ce Saiol-Ântoine reuge et or, promené comme'un mannequin de réclame, pour décupler aux guichets la foule des souscr^teurs. El, surtout, ce qui accrut encore en elle cette révolte de la raison, ce fut la retraite de l'abbé Oiiandieu, de e« lUrecteur si dont el si humain auquel elle était retournée, i la suite des ardeurs suspectes du père Théodose, Pour qu'un tel homme ne se sentit plus la force de vivre dans l'Église, telle que la faisait une politique cléricale de haine et de domination, ne lallait-il pas qu'il devint difficile anx âmes droites et bonnes d'y rester désormais ?

Uais, sans doute, jamais Geneviève n'aurait évolué si vite, grâce atu circonstances, si un travail préparattHre ne t'était déjà fait en elle, lentement, i son insu. 11 Cillait, pour bien saisir les causes premières, reprendre toute son histoire. Tenant de son père, tendre, gaie, passionnée, ayant des sens, elle s'était prisa d^mour puir Harc, le voulant, le désirant, jusqu'à consentir à vivre an fond d'un village perdu, avec ce très m*desle iastiluteur. Désireuse aussi de liberté, lasse 1 dix-huit ans du marne intérieur de madame Duparque, ^e avait paru os instant dégagée de son éducation pieuse, elle s'étail dointe &

TtRITC 54S

son mari daas us tel élan de jeunesse-, que lui-mèms aïail pu croire la posséder tent estière. Et, d'ailleurs, si des craintes sourdes lui étaient restées, il avait pasatj outre, r»doranl, se croyant assez ioft pour la refaire 1 son image, remettant cette conquête merale h plus tard, dans réIOBrdissemen* de son bonbetir. Puis, la tare ancienne avait reparu chez elle, et il s'était de noareaR nionlré faible, lardant à agir sous le prétexte DoMe de r^pecter sa liberté de conscience, la laissant se remettre h la pratique religieuse, fréquenter l'église, s'j oublier. C'était toute son enfance qui repoussait, le poison mystique non éliminé encore, une crise fatale chez les âmes des femmes sourries d'erreurs et de mensonges, aggravée chei elle par la fréquentation d'une grand'mère dévote et dominatrice. Les faits, l'afiaire Simon, la communion diS^^ de LoHiae, avaient alors préeiptlé la rupture entre 1«3 épous. En elle, brûlait sartout un désir éperdu d'aa delà dans la passion, un espoir de trouver au eiel te bonheur illimité et divin, promis jadis i ses sens précoces iè fillette ; et son amour pour Hare s'était obscurci simplement devant le r^ve de ces exlases que chantent lei canliqites, une dilectien plus haute et toujours décevante. On avut eu beau l'etalter, lui nwntir, la faire agir contre son mari, en Ivi promettaot de la hausser à la vérité supérieure, à la fétidté parfaite. Sa continuelle défaite était partie de son abandon du seul bonheur humain naturel et posiiUe, car jamais plus elle ne s'était rassasiée, elle avait vécu dans nae détresse croissante, sans repos ni joie, malgré son entêtemeat à se dire heureuse du vide de la chimère. Maintenant encore, elle n'avouait pas le Béant où l'avaient laissée les longaes prières sur les dalles froides des chapelles, les communions inutiles, trompant son espéraaee de sentir enfin dans sa chair et dans 8«n sang la chair et le sang de Jésus, devenus siens, l'uuiw d'éleritelle allégresse. Hais la bonne nature la

reconquérait, un peu tous les jours, la rendait à la santé, i l'amour humain, tandis que le poison ancien du mysticisme s'éliminait davantage, après chaque échec du mensonge religieux, le père Théodose inquiétant et rejeté, l'abbé Quandieu bon homme et inefficace. Et, au milieu de son grand trouble, elle en restait à s'étourdir encore de quelques pratiques religieuses, si lourdes, si amères, pour ne pas comprendre que l'amour de Marc s'était réveillé en elle, un besoin immense de se reposer dans ses bras d'époux et de père, dans celte unique et éternelle vérité qui fait de l'homme et de la femme le couple de santé et de joie.

Alors, des querelles avaient éclaté entre madame Du parque et Geneviève, plus fréquentes et plus vives. La grand' mère sentait bien que sa petite-6He lui échappait. Elle la surveillait étroitement, elle la gardait presque prisonnière; mais celle-ci, k la moindre discussion, avait toujours la ressource de monter s'enfermer dans sa chambre, après avoir fait claquer les portes; et, là, elle était an moins k ses pensées, elle ne répondait plus, même quand la terrible aïeule venait frapper du poing. Pendant deux dimanches de suite, elle s'enferma ainsi, elle refusa de l'accompagner aux vêpres, malgré des supplications, suivies de menaces. Madame Duparque, à soixante-dix-huit ans, était la dévote intraitable, façonnée par une longue vie au sei'vage total de l'Église. Elevée par une mère ri- (ide, lorsqu'elle avait épousé Duparque, tout à son commerce, brutal et sans caresses tendres, elle était de sens endormis qui devaient s'éveiller tard. Le ménage, durant près de vingt-cinq ans, allait tenir, en face de la cathédrale de Saiut-Haience, un magasin de nouveautés, fréquenté surtout par une clientèle de couvents et de presbytères. Et ce fut là que, vers la trentaine, si peu aimée, le cœur et la chair si peu contentés par son mari, elle se donna de plus en plus à la religion, d'une honnêteté trop stricte

TËRITE

pour prendre un amant. Elle réfréna son besoin ' sualité, elle parvint à le tromper, à le satisfaire cérémonies du culte, dans les odeurs d'encens, 1 exaltées, les rendez-vous mystiques avec le Jés des Saintes images. N'ayant pas connu l'étreinte née de l'amant, elle put estimer suffisante la ci de l'elTleurement discret des prêtres, de l'homi duquel on ne pèche pas, même en vivant dans soi en lui livrant l'intimité charnelle de son étr gestes onctueuï, les caressantes paroles de son la baignaient d'une continuelle joie, il n'était pi ses rigueurs, ses menaces de l'enfer, de tourmem qui ne fissent passer dans sa chair cbàliée un frisson. El, à croire aveuglément, à se conforme ment aui pratiques les plus sévères, elle ne tr< seulement la satisfaction de ses sens amortis, ell encore la règle, le soutien, la domination dont ga Faiblesse séculaire de femme. L'Église le : elle ne conquiert pas la femme uniquement pa sualité du culte, elle la fait sienne en la brulalis terrorisant, elle la traite en esclave habituée a depuis des siècles, et qui a fini par 'goûter l'ami sance du servage. Madame Duparque, rompu berceau à l'obéissance, était ainsi la fille cou l'Église, la créature dont elle se méfie, qu'elle et qu'elle enrégimente, l'instrument à jamais di lui permet d'atteindre l'homme et de te conquéi tour. Lorsque devenue veuve, ayant réalisé sa P' tune compromise, elle s'était inslaSIée à Maillel n'avait plus eu, dans sa vie brusquement oisive occupation, d'autre passion grandissante que ce lion autoritaire où elle achevait de contenter i lence manquée de femme, toutes les joies ni tous les bonheurs humains qu'elle n'avait pas co dans sa rudesse à vouloir imposer son culte

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SW LES QDAIHK ÉTAHGILES

|)acé i S» pelile-TiUe Ge»evièT«, il eotrail (drement le regret de cette félicilé d'ajmuj, la hune d« cet affrafichissem«nt de la femme, qu'elle aurait voulu lai interdire comnK l'enfer ignoré, peut-être délicieux, où ellemême ne devMt jamais mettre les pieds.

Hais, entre la grand'mëre et la petite-fille, entre la dévote lëtue et la croyante près da t'alTraueliir, il y avait la mère, la dolente madame Berihereau. Celle-ci, d'apparence, n'était aussi qu'une dévole, pliée sous larigW, acquise dès la aaîssance à l'Ëglite. Elle n'avait même jamais cessé de pratiquer un seul jour, puisque eob mari, le libre penseur Bwthereau, l'ami de Salvan, poussait la faiblesse tendre jitsqtt'k l'iucaapagQei' i la messe, daot son adoratioa peur elle. Seal«meiU,elle avait e»aaii l'amour de cet bomme exquis, la f assàon ardente de toutes tes heures dont il l'entourait, et elle en était restée imprégnée, à jamais possédée et frémissante. Et, depuis taBtd'années qu'il était mort, elle lui appartenait tâujours, elle vivait de son uniqae souvenir, achevant solitairemeit ■on existeace de femme aux tu-as de sa chère ombre. Cela expliquait ses longs nlences, Ma effacement résigné, dans la petite maison norne, oà elle s'était retirée avec la fille comme daas on couveat. Elle n'avait pas même songé i se remarier, elle était devenue une autre madame Duparque, d'une religion rigide et. méticuleuse, taujonrs vêtue de nnr, le visage couleor de cire, l'air dompté, anéanti, lous la rude main de l'aïeule qui pesait sur la Maison entière. A peine, parfois, sa beucbe lasse avait-elle in pli d'amertiune, ses yeux de soumission s'éclurùent-ili d'une fugitive luear de révelte, quand l'amaut disparu, se réveillant en elle, lui donnait le regret immense de l'ancienne félicité d'ajBour, au fond de c« oéanl glacé de pratiques religieuses, où elle agonisait si longuement. El il avait &1Ib, dans les derniers temps, l'alfreux tourment de la fille Geneviève, auquel elle assistait, cette lutte de la

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femme déchirée eatre le prêtre et le mui, pour U tirer de son lâche abandon de recluse, morte aux soucis ds monde, jusqn'i lui donner l'audace de se dresser contre sa terrihie mère.

Maintenant, madame fierthereau allait mourir, heureuse personnellement de celle délivrance. Haïs, en Toyanl ses forces diminuer chaque jour, elle sentait grandir son désespoir de laisser Geneviâve dans la lortire où elle se débattait, i la merci de madame Duparque. Quand elle-même oe serait plus là, que deviendrait sa pauvre enfant, sous l'impitoyable servage, au fond d« cette maison d'agonie humaine, dont elle avait tant souSert ? Cela lui devenait inlalérable de partir de la sorte, sans avoir rien fait, rien dit, qui pût la sauver, l'aider à retrouver quelque santé et quelque joie. Elle en était hanlée, elle trouva le courage de se satisfaire, un soir oà elle avait encore la force de parler, en le faisant doucement, avec une grande lenteur.

C'était un soir de septembre, tiède et pluvieux. La nuit venait, la petite chambre, d'une simplicité monacale, arec ses vieux meubles de nsyer, s'obscurcissait peu i peu d'un pâle crépuscule. Ei, comme la malade n« pouvait rester étendue, étouffant tout de suite, elle ■• trouvait assise sur sa chaise longue, le dos soutenu par des oreillers. Â cinquante-six ans à peine, sa langue face meurtrie et triste, sous ses bandeaux de neige, semblait très ancienne, comme effacée et décolorée par le vide d« sa vie. Geneviève était près d'elle, dans un fauteuil, «t Louise venait de monter, apportant la tasse de lait, U seule nourriture que U imilade pût supporter encore. Un silence lourd endOTmaît U maison, use dernière sonneria de la Chapelle des Capucins venait de s'éteindre dans l'air mort de la petite place, toujours déserte.

— Ha fille, dit madame Berthereau de sa voix si laible, si lente, puisque nous sommes seules, je te prie de m'é-

S(8 LES QO&TRE £VAHGiLES

couler, car j'ai des choses à te dire, et il est temps que je me hâte.

Surprise, inquiète pour la malade de cet effort suprême, Geneviève voulut l'interrompre. Mais, devant son geste résolu, elle demanda simplement :

— Mère, est-ce à. moî seule que tu désires parler? faut-il que Louise se retire?

Un instant, madame Derihereau garda le silence. Elle aiait tourné la tète vers la jeune tille, grande et belle, qui la regardait avec une tendresse navrée, les jeui francs, le front haut. Et elle finit par murmurer:

— Je préfère que Louise reste. Elle a dix-sept ans, il faut qu'elle sache, elleaussi...Ha chère mignonne, viens l'asseoir là, tout près de moi.

Puis, lorsqu'elle l'eut à côté d'elle, assise sur une chaise, elle lui prit la main.

— Je sais combien tu es raisonnable et brave, et si je fai blâmée parfois, je rends justice à ta franchise... Aujourd'hui, vois-lu, à mon heure dernière, je ne crois plus qu'à la bonté.

Elle se recueillit un moment encore, elle tourna les yeux vers la fenêtre ouverte, vers le ciel pâlissant, comme pour retrouver toute sa longue vie de mélancolie et de résignation dans l'adieu du soleil. Son regard revint ensuite à sa fllle, qu'elle contempla longuement, d'un air d'indicible compassion.

— Ma Geneviève, j'ai bien du chagrin de te laissersi malheureuse... Ne dis pas non, j'entends parfois tes sanglots, la nuit, là-haut, au-dessus de ma tête, quand tu ne peux dormir. Et je me doute bien de ta misère, des combats qui le déchirent... Voilà des années que tu souJTres, sans que j'aie eu même la bravoure de venir à ton aide.

Des larmes soudaines gonflèrent les paupières de Geneviève. Cette évocation de ses souffrances, à cette heure tragique, la bouleversait.

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