‹ Vérité;Chapitre 17 sur 21 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

En octobre, ce Tut avec une sértnité joyeuse que Mare alla reprendre, à Jonville, soa ancien poste si modesta d'instituteur primaire. Un grand calme s'était Tait en lui, un courage et un espoir nouveaux venaient de succéder à la désespérance lasse, dont l'avait accablé le monstraenx wrét de Rozan.

Jamais on ne réalise (oui l'idéal, et il se reprochait presque d'avoir compté sur un triomphe d'apothéose. Le Iraîn hamain ne va pas de la sorte, par bonds superbes et par glorieux coups de thé&tre. C'était la chimère, croire que la justice allait être acclamée par les millions de bouches d'un peuple, s'imaginer le retour de l'innocent an milieu d'une grande fête nationale, Taisant du pajs entier une nation de frères. Chaque progrès, le plus petit, le plus légitime, a dû être conquis par des siècles de lutte. Chaque pas en avant de l'humanité a demandé des torrents de sang et de larmes, des hécatombes de victimes, se sacrifiant pour le bonheur des générations futures. El, dans cette éternelle bataille contre les forces mauvaise!.

il était donc déraisonnable d'attendre une victoire décisive, un de ces coups suprêmes qui réalisent toute l'espérance, tout le rave d'une humanité fraternelle et juste.

D'ailleurs, il avait Gni par se rendre compte du nouveau pas considérable fuit sur cette route du progrès, si rude, si meurtrière. Dans la mêlée, sous les outrages, sous les blessures, on ne s'aperçoit pas toujours du terrain conquis. On se croit vaincu, et l'on a beaucoup marché, on se trouve rapproché du but. Si, à Rozan, la seconde condamnation de Simon avait paru une défaite alTreuse, la victoire morale de ses détenseurs n'en était pas moins immense. Toutes sortes de hiens se trouvaient acquis, un groupement des esprits libres et des cœurs généreux, un élargissement de la solidarité humaine, d'un bout à l'autre du monde, un ensemencement de vérité et de justice, qui pousseraient un jour, même si le bon grain devait germer dans le sillon pendant de longs hivers. A grand'peine, les castes réactionnaires avaient sauvé, pour un ie;::ps encore, la charpente pourrie du^ passé, à force de mensonges et de crimes. Mais elle n'en craquait pas moins de toutes partf^, le terrible coup reçu venait de la fendre du haut en bas, et les coups de l'avenir l'achèveraient, l'abattraient en un tasd'ignolles décombres. Aussi ne gardait-il plus que le regret de n'avoir pu tirer de celte prodigieuse affaire Simon la le^on de choses admirable, qui aurait enseigné le peuple, dans un éclat de foudre. Jamais un cas si complet, si décisif, ne se représenterait sans doute : la complicité de tous les pouvoirs, de toutes les oppressions, se liguant pour écraser un pauvre homme, un innocent, dont l'innocence mettait en péril le pacte d'exploitation humaine signé entre les puissants de ce monde ; le crime avéré du prêtre, da soldat, du magisirat, du ministre, entassant pour essayer encore de tromper le peuple, le plus estraordiuaire amas d'infamies, tous pris en flagrant délit de mensonge et de

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meurtre, n'ayant plus qu'à sombrer dans un océan de boue; le partage enfin du pays en deux camps, d'un c<ïlé l'ancienne société autoritaire, caduque et condamnée, de , l'autre la jeune société de l'avenir, libérée déjà, allant ' toujours à plus de vérité, à plus de justice, à plus de paix. L'innocence de SîmoD reconnue, c'était le passé réactionnaire assommé d'un coup, c'était l'avenir joyetii apparaissant aux jeux des plus simples, enfin grands ouverts. k aucune époque, la hache révolutionnaire ne se serait abattue si profondément dans le vieil édifice social vermoulu. Tout un élan irrésistible aurait emporté la nation vers lu cité future. En quelques mois, l'affaire Simon aurait plus fait pour l'émancipation du peuple et pour le règne de la justice que cent années d'ardente politique. Et la douleur d'avoir vu les faits gâter, briser entre leurs mains l'œuvre admirable, devait rester éternellement ao cœur dus combattants.

Mais la vie continuait, il fallait bien lutter encore, lutter toujours. Un pas était fait, d'autres pas restaient k faire. Au jour le jour, dans le réel amer et obscur le plus souvent, le devoir était de donner de nouveau son sang et ses larmes, quitte à gagner le terrain pouce à pouce, sans avoir la récompense d'assister jamais à la victoire. Marc acceptait ce sacriGce, n'espérant plus voir l'innocence de Simon reconnue légalement, déAnitive et triomphante pour le peuple tout entier. 11 sentait l'itdpossibilité de reprendre l'affaire au milieu des passions du mom.:at, certain d'un recommencement des atroces campagnes et d'un nouvel écrasement du juil, grâce à la déclaration de quelques-uns et à la lâcheté du plus grand nombre. Sans doute faudrait-il attendre la mort des personnages mis en cause, une transformation des partis, mie autre heure politique, avant que le gouvernement osât saisir une seconde fois la Cour de cassation, pour effacer de l'histoire du pays cette abominable page. David et

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Simon eux-mêmes en semblaient convaincus, enfermés là-bas dans lenr exploitation des Pjrénées, toujours aux i^uels d'une circosslance, d'une trouvaille heureuse, mais les mains li^es par la situation, sentant bien la nécessité d'attendre, s'ils ne voulaient pas soulever encore un massacre inutile et dangereux. Et, dans cette attente forcée, Marc en revenait à sa mission, à l'œuvre unique M) lamelle il mettait sa certitude, l'instruction des humbles ei des pelils, la vérité engendrée par la connaissance qui peut seule rendre un peuple capable de jeslice. Les quelques progrès obtenus, il les devait à son enseignement; et les petits-enfants d«s enfants réaliseraient par le savoir un peu plus d'équité ; et les arrièrepetîls-enfanls des petils-enfanfs seraient enfin peut'-Stre assez libérés de l'erreur, assez justes, pour réparer le eriitle en glorifiafil l'innocent. Une grande sérénité lui était venue, il acceptait que des générations fussent nécessaires, afin de tirer la France de son engourdissement, des poisons dont on l'avait gorgée, tout un sang nouveau fui referait d'elle la France de son ancien rêve, généreuse, libératrice et justicière.

La vérité, la vérité! jamais il ne l'avait encore aimée si passionnément. Autrefois, il en avait le besoin comme de l'air qu'on respire, il ne pouvait vivre sans elle, tombant en soulTrance, en un& angoisse intolérable, dès qu'il ne la possédait plus. Maintenant, après l'avoir vue si furieusement combattue, niée, enfouie au plus profond du menlonge, ainsi qu'une morte qui ne se réveillerait pas, |1 notait en elle davantage, il la sentait d'une façon irrélistible, capable de faire sauler le monde, le jour où l'oa voudrai! l'enfermer sous terre. Elle cheminait sans nne kenre de repo's, elle marchait à son but de lumière, et rien ne l'arrêterait. Il haussait les épaules d'ironique dédain quand il voyait des coupables croire qu'ils avaient anéanti la vérité, qu'ils la tenaient sous leurs pieds.

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comme si elle n'élaît plus. Le moment venu, la véritd éclaterait, les disperserait «n psnssière, tranquille et fayoBnante. Et c'était cette certîtnde d'avoir avec lui la vérité toujours vivante et victorieuse, même après dea siècles, qui lui donnait celte force tranquille de se remettre i la besogne et d'attendre gaiement, mâme au delà de son existence, le 4riomph« certain.

Puis, le spectacle efTropble de l'affaire Simon avait solidifié ses convictions, élargi sa fsi. Dëjà, il condamnai! ta bourçeoisie, une classe épuisée par l'abus du pouvoir nsnrpé, voie le jour du partage, nne ckss« libérale devenue réactionnaire, passée de la libre pensée au pins bas cléricalisme, depuis le jour où elle avait senti dan« KÉglise l'atltée naturelle de ses rapines et de ses joui*sances. Aujourd'hui^ M l'avait me i l'œuvre, IJiehe «t meitteuse, faible et tyrannique, déniant toute justice i llnnocent, résignée à tous \es crimes pour ne rien l&cher de ses millions, dans sa terrenr du peuple peu i peu réveillé, réclamant sa part. Et la jugeant plus pourrie et plus agonisante encore qu'il n'avait cm, il. la condamnait i nne disparition prompte, si la nation ne voulait pas mourir d'une infection inguérissable. Désormais, l'unique sahit était dans le peuple, dans cette force nouvelle, cet inépuisable réservoir d'hommes, de travail el d'énergie. Il le sentait monter sans cesse, comme la jeune humanité renouvelée, apportant & la vie sociale une infinie puissance, pour plus de vérité, plus de justice, pins de bonheur.

Et cela confirmait la mission qu'il s'était donnée, cette mission si modeste en apparence d'instituteur de village, et qui était en somme l'apostolat moderne, la seule œuvre important'' dont sortirait la société de dennain. Il n'était pas de r&le plus haut, abattre Teneur de l'Eglise, lui substituer la vérité de la science, la paix humaine faite de connaissance et de solidarité. La France future pons-

I t'.oo'ilc

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sait dans les campagnes, au l'ond des plus humbles hameaux, et c'était là qu'il fallait agir et vaincre. ' , Tout de suite, Marc se remit à la besoj^ne. Il s'agissait de réparer le mal que Jauiïre avait laissé faire, en abandonnant Jonville à la toute-puissance du curé Cognasse. Hais, pendant les premiers jours d'installation, quelle joie pour le ménage réconcilié, recommençant les jeunes amours, de se retrouver dans le pauvre nid d'autrefois. Depuis seize ans, rien n'y avait été changé, c'était toujours la pelite école, avec l'étroit logement et le jardinet derrière. On venait simplement de reblanchir les murs, cela était presque propre, grâce à de grands lavages que Geneviève surveilla. Et elle ne se lassait pas d'appeler Harc, pour éveiller ses souvenirs, heureuse el riant de chaque chose qui lui revenait du passé.

— Oh ! viens donc voir le tableau des insectes utiles accroché par loi dans la classe. Il j est encore... £t ces patères que j'ai posées moi-même, pour les chapeaux des enfants... El là, au tond de l'armoire, des corps solides, en hêtre, que tu avais fabriqués.

Il accourait, il s'égayait avec elle. Puis, c'était lui qui l'appelait à son tour.

— Monte, monte vite!... Tiens, sur ce murdel'alcftve, tu vois cette date, gravée au canif? Tu te souviens, je l'ai inscrite te jour de la naissance de Louise... El, rappelletoi, la fente, là-haul, au plafond, nous Ki regardions quand nous étions couchés, et nous plais^tnlions, nous disions que les étoiles descendaient nous gut^lter et nous sourire.

Enfm, tous les deux, en parcourant le petit jardin, s'appelaient encore, s'exclamalenl ensemble.

— Hais vois donc le vieux figuier! il est tout pareil, nous l'avons quille d'hier... Ah! à la place de ces oseilles, nous avions une bordure de fraisiers, el il faudra en remollrn nnc... La pompe a élé clianç-ée, ce n'esl pas dom-

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mage. On pourra peut-élre arroser, avec celle-ci... Notce banc, oh ! notre banc, sous la vigne vierge ! Il faut lious . j asseoir et nous ; embrasser. Tous les jeunes baisers d'autrefois dans le bon baiser d'aujourd'hui I

Ils étaient attendris aux larmes, et ils restaient un moment entre les bras l'un de l'autre, dans le recommencement délicieux de leur bonheur. Un grand courage leur venait de ce milieu ami, où ils n'avaient pas laissé une larme. Chaque chose les y rapprochait et leur promettait la victoire.

Dès les premiers jours, une séparation s'était imposée, Louise avait dû partir pour l'Ecole normale primaire de Fontenay, où elle se trouvait admise. Elle voulait être, par goût, par adoration de son père, simple institutrice, comme lui-même était simple instituteur de vilLige. Et Harc et Geneviève, restés seuls avec le petit Clément, attristés malgré tout par ce départ, se serraient davantage l'un contre l'autre, pour ne pas trop sentir le vide brusque qui s'était fait. Clément d'ailleurs était là, les occupait, prenait une importance de petit homme, dont ils surveillaient avec tendresse l'éveil à la raisou. D'ailleurs, Harc venait de décider Geneviève à se chaîner de l'école des filles, après avoir prié Salvan d'obtenir dû Le Barazer qu'il voulût biËn la nummer à ce poste. Geneviève, dès sa sortie du couvent, avait eu son brevet supérieur et son certificat d'aptitude pédagogique ; et si, jadis, lors de la nomination de son mari à Jonville, elle-même n'avait pas pris l'école des filles, c'était que mademoiselle Mazeline la dirigeait. Hais aujourd'hai, l'avancement donné à JanCTre et â sa femme, ajant rendu libres les deux postes, il devenait prérérable de confier les deux écoles au nouveau ménage, les garçons au mari, les filles il la femme, ce que l'administration préfère avec raison. Quant k Harc, il j voyait toutes sortes d'avantages, le désir d'une seule direction dans l'enseignement de la

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eommnne, la eeilitiide d'avoir ainsi one cotlaboratrice dérouée, travaillant i U même œuvre, le servant an lieu de 1« gËner en sa marche wn l'ateair. Et puis, bien que rien ne l'inqniét&l cbei GeneviAve, n'était-ce pa? U nae fa(on de l'occuper, de la forcer i recon(|uérir toute sa raisoa, en faisant d'elle tme édnettrice, une gardienne de la sensibilité et de l'hitelligenee des petites femmes naissantes, des éfionses et des mères de demain? Et, enin, eela n'achAverail-il pas de les nnir, de les confondre à jamais l'un dans l'autre, s'ils s'employaient ensemble, de toale leur foi, de toute lenr tendresse, à la mâme et sainte besogne, cet eusei^ement des petits et des bumbles, dont la féficité future devait naître ? Quand U nomination arriva, ils en euren/une joie noavelle, comme s'ils s'étaient senti désormais un même cœur et nn même cerveau.

Ah ! ce Jonville tant aimé autrefois, dans quel état de malaise et de ruine Marc le retrouvait 1 1l se rappelait ses premières luttes d'instituteur contre le terrible cor* Cognasse, comment il avait fini par triompher en mettant avec lui le maire Martîneau, paysan riche, illettré et raisonnable, ayant ta haine atavique de sa race contre le prêtre, débaucheurde femmes, paresseux vivant du culte à ne rien faire. Et, â eux deux, ils avaient commencé à laïciser fortement la commune : l'instituteur ne chantait plus au Intrin, ne sonnait plus la messe, ne conduisait plus au catéchisme ses élèves ; tandis que le maire et le conseil municipal en entier s'échappaient de la routine, favorisaient l'évolution qui donnai^ 1 l'École le pas sur l'Éflise. En peu de temps, Mare, par son action sur les enfants et sur les familles, par son influence à la mairie, oà il était secrétaire, avait pu voir naître et grandir nn mouvement de vive prospérité, tout en conquérant pour sa personne la place qui lui était due, la première. Hais, du jour où il s'en était allé & Hailtebois, Hartineau,

tombd eotre I«s mains de son succeasevr Jauffre, Itiomm» de la CongrégatioD, avait nie faibli, kicapable d'agir, s'il ne KDtail pas derrière lui 14 soutieii d'une rolonlâ g^ide. La prudence paysanae l'empdeltail de g« pronoacer, il appartenait an earé ou à l'inetitutettr, selon celui dea deux qui était le plus Tort. Et, pendaQt que Jâuffre s'effaçait, teavaillant à son unique avancemeat, chantant, sonnant et communiant, TaÛé Cognasse redevenait peu à peu le maître de la commune, mettak sous lui te maire et le conseil municipal, à la secrète joie de ta l»e)le madame HartincBU, qui, sans être dévole, aimait à étrenner des robes neuves aux grand'messea des jeun de fête. Jamais cette vérifié n'était mieux i^parue qu« tant vaut l'iuslituteur, tant vaul l'école, et que tant vaut l'école, tjuit vaut la conwuMe. En lairâas 4a quelques années, la pFospâritë qui se déclarait, te pas en avant fait gttza jk Marc, étaient perdus, et Jonville rétrogradait, et une torpeur croissant» j paraljsut la vie sociale, depuis que Jaufhe 7 avait livré Harlineau et sea administrés au triomphant Cognasse.

Seize ans se passirenl «inst, et ce fut le désastre. Tonte dichéanee morale el intellectuelle entraîne fatalement ^ne misère matérielle. Il n'est pas un pays oA TEglise ail régné en maltre«se absolue, qui ne soit un pays mort. L'ignorance, l'ercMir, la crédulité basse frappent l'homme d'impiùssance t«tale. A quoi bo» vouloir, agir, progresser, si l'on est entre les Btains de Diev comme in jouet dont s'amuse son caprice? Dieu suffit, supplée i tout. Au bout de cette religion du néant terrestre et bumain, il n'y a qne la stupidité, l'inertie, l'abandon aux mains de la Providence, les terres cultivées par la routine, les habitants Itvrés ft la paresse el à le Eimine. Jauf^e laissait gorger ses élèves d''Hisloire sainte et de Catéchisme, pendant i^e, dans les familles, toute culture nouvelle semblait suspecte. On ne savait pas, on ne voulait plue

savoir. Des champs restaient improductifs, certaines récoltes étaient perdues, par manque de soins intelligents. Puis, tout effort paraissait excessif, inutile, et la campagne s'appauvrissait, devenait comme dâserte, sous la toutepuissante fécondité du soleil, le dieu de la vie, ignorée el insultée. Surtout depuis le jour où le curé Cognasse avait obtenu de la faiblesse du maire Marlineau que la commune filt consacrée au Sacré-Cœur, cette ruine du pays s'était rapidement accentuée. On se rappelait la pompe de la cérémonie, l'instituteur portantle drupeau national, brodé d'un cœur saignant, les autorités endimanchées et présentes, le Ilot de soutanes accourues de partout, parmi les belles paysannes heureuses de montrer leurs robes neuves. Hais, aujourd'hui, les paysans attendaient encore de ce Sacré-Cœur auquel ils s'étaient donnés, les moissons prodigieuses, dues à une faveur spéciale, écartant la grêle, accordant la pluie et le temps clair en une juste proportion. Un peu plus d'imbécillité pesait seulement sur la commune, une attente endormie de l'intervention divine, la lente agonie du croyant fanatisé, en qui toute initiative a été détruite, et qui se laisserait mourir de faim plutôt que de remuer un bras, si son Dieu ne le nourrissait pas.

Marc, les premiers jours, fut navré de ses quelques promenades dans la campagne, en compagnie de Geneviève, tellement l'abandon et l'incurie, les champs mal tenus, les roules à peine praticables, faisaient peine à voir. Un matin, ils poussèrent à quatre kilomètres, jusqu'au Horeux, et là ils trouvèrent Mignot en train de s'installer dans sa triste école, désespéré comme eux de l'étal de misère où le pays était tombé.

— Vous n'avez pas idée, mes bons amis, du ravage fait ici par ce terrible Cognasse ! A Jonville encore, il se soutient un peu. Mais, dans ce village perdu, ses deux cents habitants sont trop avares pour se payer un curé i

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eux, il n'agit qu'en lempëte, terrorisant, sabrant tout. Et, depniB que ce bedeau de Cbagnat le servait en humblo créature, ils régnaient ensemble, ils avaient comme supprimé le maire Saleur, le' E;ros homme simplement heureux d'être renommé i chaque élection, sp déchargeant des soucis de la mairie sur le secrétaire, se laissant même conduire par lui à la messe, pour là vanité d'y montrer sa gloire de marchand de bœuË enrichi, bien qu'au fond il n'aimât guère les prêtres... Ah! comme j'a comprends la torture ici du lamentable et tragique Pérou, comme je m'explique son exaspération, le coupda lotie qui en a fait un martyr !

D'un geste flrémissant, Marc dit à quel point ilétak hanté par le souvenir du triste mort, abattu au loin d'un coup de revolver.

— Oui, lorsque je suis entré dans cette pauvre école, je l'ai vu qui se dressait. Alîamé, n'ayant que les quelques sous de son traitement, pour lui, sa femme et ses filles, il y agonisait de se sentir le seul intelligent, le seul instruit, au milieu d'ignorants à leur aise, qui le mé[H4saienl et le redoutaient comme une force dont Us se sentaient humiliés... Et cela fait comprendre aussi le pouvoir pris par Ohagnat sur le maire, désireux de manger ses rentes en paix, dans la béate somnolence de tous ses aj^ petits satisfaits.

— Mais la commune entière en est là, reprit Hignot. Il ne s'y trouve pas un pauvre, chaque cultivateur se cobtente du pain qu'il récolte, non par sagesse, mais par un« sorte d'égolsme, d'ignorance et de fainéantisme. S'ils sont en continuelle querelle avec le curé, c'est qu'ils l'accusent de manquer d'égards, de ne pas leur donner les messes et cérémonies auxquelles ils ont droit. Grâce à Chagnat, un peu d'entente était pourtant survenue, et ec qui s'est dit et fait ici, en l'honneur de Saint-Antoine d« Fadoue dépasse l'imagination... Les résultats sont déjdo-

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rables, j'û troovë l'école d'nne salelé d'écurie, on ^rait cru que le ménage Cbagnat y avait laissé passer toutes les bétes d« la contrée, et j'ai dû prendre une femme pour tout lessiver, tout gratter aïee moi.

Geneviève était restée rêveuse, lesjeui comme perdus dans ses souvenirs.

— Âhl le pauvre Féron! Je n'ai pas été toujours bonne pour lui et les siens. C'est un de mes remords. Et comment réparer tant de Boulîrances et tant de désastres? Nous sommes si faibles, si peu nombreux encore. Il est des heures on je désespère.

Puis, tout d'un coup réveillée, sonnante, se serrant centre son mari :

— Oui, oui, mon bon Marc, ne me gronde pas, j'ai tort. Il faut me laisser le temps de devenir sans peur et sans reprocbe, comàie toi... Nous allons nous mettre à l'cBBvre et nous vaincrons, c'est entendu.

Alors, toBS les trois -s'^ayërent, et Hignot qai vonlàt accompagner le ménage, en causant, vint avec lui [uresijae JBS^'à Jonville. Là, au bord de ta route, s'élevait nn grand bâtiment carré, une sorte d'usine, la succursale in Bon Pasteur de Beanmont, promise lors de la consécrktian de ta commune au Sacré-Cœur, et qni fonciisnnait depuis des années. Le beau monde dérical avait mené grand bruit de la prospérité qu'un tel établissement allait déterminerEanEdoute,tau1es les filles des paysans placées, devenoes d'habiles onvrières ; une moralité plus grande, les paresseoses et tes coorenses corrigées désonnais; bb nsuvemenl d'ailaires poctvant, i la longue, doter le pa^s d'une indastrie. Le Bon Pasieur confeeliennait spéci^ lemcnt, pour les grands magasins de Paris, des jupoM, des pantalons et des chemises de femme, toute la lingerie fine de corps, la plus ornée et la plus délicate. Sons la âîrectioB d'une dizaine de seenrs, il j avait ii deox ceata oBvzières, qui, du matin an soir, se tuaient les jeux sni

ces riches dessous monaaiDs, destinas à d'élranges fStes dont les paiivreig filles rêvaient petit-ëlre les secrètes et ardentes fièvres; et ces deui cents petites lingÈres obscnres n'Alaîenl qu'une infime partie des tristes mercenaires exploitées, car l'ordre avait des maisons d'un bout à l'autre de la France, près de cinquante mille ouvrières (niTailIaient dans ses ateliers, lui rapportaient des œillioBs, i peine pîifées, mal traitées et mal nourries. A Jon- ' ville surtout, \é désenchantement venait d'être prompt, aucune des belles promesses ne s'était réalisée, rétablissement semblait un gouffre où disparaissaient les dernières énei^ies de la contrée. Des rafles enlevaient les travailleuses des fermes, les paysans ne gardaient plus leurs filles, séduites par le rêve d'être des demoiselles, de vivre assises, occupées à des travaux légers. Très vite d'ailleurs elles se repentaient, il n'y avait pas de corvéef plus atroces, les longues b^ures d'immobilité, l'épuisement d'une application continue, l'estomac vide, la tèle lourde, sans sommeil l'été, sans feu l'hiver. C'était ùu bagne, où, sous prétexte de cbaritè, d'œuvr^ salataire aux bannes mœurs, se trouvait pratiquée la plus effroyable exploitation de la femme, la chair broyée, l'intelligence abêtie, des bêtes de somme dont ou tirait le plus d'argent possible.

Et, à Jooville surtout, des scandales éclataient, une fille presque morte de froid et de faim, une autre devenue à moitié foMe, une autre jetée dehors sans un sou, après des années d'écrasante besogne, et qui se révoltait enfin, menaçant d'intenter au^ bonnes sœurs un procès retentissant.

Marc s'était arrêté sur la route, regardant la vaste usine, silencieuse comme une prison, morte comme un cloître, où tant de vies jeunes s'épuisaient, sans que rien chanl&t au dehors le travail heureux et fécond.

— C'est encore, dtt-îl, une force de l'Église, si simple.

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dans la pratique, à se plier aux exigences modernes, i nous emprunter nos armes pour nous ballre. Elle se l'ail aujourd'hui fabricanle, marchande, il n'y a pas un objet ou une denrée de consommation journalière qu'elle ne produise et qu'elle ne vende, depuis les vêtements jusqu'aux liqueurs de table. Des ordres nombreux sont de sim.ples associations industrielles, travaillant au rabaig, gritce à la main-d'œuvre presque gratuits, et faisant ainsi nne concurrence déloyale aux petits producteurs de nos faubourgs, incapables de lutter. Les millions gagnés tombent dans les caisses noires, alimentent la guerre d'extermination qui nous est faite, élargissent les milliards que les congrégations possèdent déjà et qui peuvent les rendre si redoutables encore.

Geneviève et Mignot écoulaient. Il y eut nn silence inquiet, dans la vaste paix du soir, tandis que le soleil couchant incendiait d'une grande lueur rose le bâtiment tlos et morne du Bon Pasteur. •

— Allons, voilà que j'ai l'air de désespérer, moi aussil reprit gaiement Marc. Ils sont encore très puissants, c'est frai. Mais nous avons pour nous le livre, le petit livre d'enseignement primaire, qui apporte la vérité et qui Unira par vaincre à jamais leur mensonge de tant de siècles... Tonte notre force irrésistible est là, voyez-vous, Hignôt. Ils ont eu beau accumuler les ruines ici, ramener les pauvres ignorants en arrière, détruire le peu de bien que BOUS avions fait : il va suffire que nous nous remettions k notre besogne de progrès par la connaissance, et nous regagnerons le terrain perdu, et nous avancerons sans fin, jusqu'à la Cité de solidarité et de paix. Leur bagne du Bon Pasteur croulera comme tous les autres bagnes, leur Sacré-Cœur ira rejoindre le Phallus antique, les autres fétiches grossiers des religions mortes... Vous entendez, Mignot, chaque élève à qui vous apprenez une vérité est un citoyen de plus pour la justice. A l'œuvre, à

VÉRITÉ l'œuvre! la vicloire est certaine, quelles que 3( difficultés et les souffrances de la route!

Ce beau cri de foi, d'éternellç espérance soni mentau travers de la campagne recueillie, dans '. coucher de l'astre qui annonçait un clair lendei Hignot retourna bravement à sa tâche du Moreu: que Marc et Geneviève rentraient commencer lei à Jonville.

Œuvre ardue, de volonté et de patience, car il i de vaincre de nouveau par la raison, d'arracher I Marlineau, le conseil municipal, le pays entier, di tenaces du curé, bien résolu à ne lâcher rien. Lo nomination du nouvel instituteur avait paru, Cognasse, au lieu de montrer de là colère et de la devant cet adversaire redoutable qu'on lui e s'était contenté de hausser les épaules, affectant i mépris. 11 se mita dire partout que ce vaincu, ce n frappé de disgrâce, perdu d'honneur depuis sa co dans l'affaire Simon, ne resterait pas six mois à J où ses chefs l'avaient envoyé pour le finir, ne voi l'exécuter d'un coup. Au fond, il ne devait pas fil quille, il connaissait l'homme si calme, si fort, passion de la vérité ; et ce qui prouvait sa sensati du danger, c'était la prudence, le sang-froid où il Cait lui-même, par la crainte de tout comprome s'abandonnait aux éclats de ses continuels emport On eut le spectacle inattendu d'un curé Cognass matique et superbe, laissante Dieu en personne de foudroyer son ennemi. Comme sa vieille servai myre, devenue terrible avec l'âge, ne trouvait pas d'imiter son mépris muet, il la gronda publiquerr jour, d'avoir dit que le nouvel instituteur avait ' hosties à Mailtebôis, ponr les souiller, devant se: Ce n'était pas prouvé, pas plus que l'histoire oâ conté que Marc avait un diable prêté par l'enfer, 4è

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tait du mur & son appel, et qui l'aidait à faire sa classe. Hais, les portes closes, le cnré et la servante s'entendaient très bien, d'une ftpreté et d'une avarice extraordinaires, l'uD ramassant le plus de messes possible, l'autre tenant les compies, se fâchant lorsque l'argent ne rentrait pas. Et ce fui, dès lors, de la pari de l'abbA Cognasse une Inlte sourde, empoisonnée, tout ce qu'il put invenler de mortel, pour détruire l'instituteur et l'école, afin de continuer à régner en maître sur la commune, dont l'église paroissiale devait rester le centre, l'unique autorité religieuse et civile.

D'ailleurs, de son citté, Marc agissait simplement comme si l'église n'était pas. Pour reprendre Martînean, pour ramener i lui le conseil municipal et tons l'es habitants, il menait nne eampagne unique, la vérité enseignée, la raison triomphant peu à peu des dogmes absurdes. Lui, voulait que l'^eole fut le centre, la maison, commune d'où sortaient la fcalernîté, la force et la joie de vivre, la juste et heureuse société de demain. Et il se renfermait donc slriclement dans son rfrle d'instructeur et d'éducateur, certain de la victoire du vrai et du bien, le jour où il aurait refait des hommes, des coeurs et des cerveaux capables de comprendre et de vouloir. Toute sa foi, tout son effort élaîenl là. A la mairie, où il avait dd reprendre sa fonction de secrétaire, il se contentait de conseiller discrètement 4e maire Marlinean, très heureux au fond de son retour. Déjà Martineau avait eu, chei lui, une querelle avec sa femme, & propos des messes chantées, supprimées par l'abbé Cognasse, depuis que Cha~ gnal n'élait plus là, pour chanter au lutrin.' Il ; avait aussi la vieille querelle, î propos de l'horloge de l'église, qui ne marchaitplus; et le premier acte où l'on comprit que quelque chose était changé à Jonville, fui une décision du conseil municipal, le vole d'une somme de trois eents francs, destinée à l'achat et à la pose d'une horloge

VËRITË Ut

neuTe, au fronton de U mairie. Cela parut très hardi. On approuva pourtant, on aurait enfin l'heure exacte, puisque l'église, avec sa vieille patraque rouillée, ne la dounail plus... On en plaisantait aussi : ce oe serait plus l'église qtii donnerait l'heure, ee serait la mairie. Mais, Iranqqille, Harc évitait de triompher, car il savait que des années seraient nécessaires, avant de regagfier le terraîn perdu. Chaque jour amènerait un progrès, il semait patiemment l'avenir, avee la certitude d'avoir avec lui les lâches et les égoïstes de la veille, ces paysansqui déjà ne croyaient plus et qui seraient acquis ouvertement à It vérité, le jour où ils verraient en elle l'unique source ée santé, de prospérité et de paix.

Alors, ce hirenl pour Harc et pour Geneviève des années fécondes de travail et de bonheur. Lui surtout n'avait jamais été si courageux, si fort. Le retour tendre de sa femme, cette union maintenant complète qui faisait du ménage un seul cœur et une seule intelligence, lui apportait tonte une puissance nouvelle, l'accord entre sa vie et son oeuvre. S'il avait tant sonffert autrefois de prétendre enseigner la vérité aux autres, sans pouvoir convaincre sa compagne de chaque heure, l'épouse adorée, la mère de ses enfants, s'il s'était senti comme diminué et paralysé dans sa liche d'arracher autrui à l'erreur, lorsque par faihiesse ou impuissance il tolérait l'erreia chez lui, il possédait maintenant toute la force irrësis* lible, toute l'autorité que donne l'exemple, le honheur réalisé au foyer domestique par une entente parfaite, une foi commune. Et que de joie saine, que de bonne besogne, dans la même œuvre poursuivie par le mari et la femme, agissant de concert, chacun librement, avec son individualité propret Si Geneviève avait encore parfois des défaillances, Harc intervenait à peine, préférait la laisser elle-même regretter et réparer ses heures de trouble, renaissant du passé. Chaque soir, après la classe,

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lorsque les garçons et les filles éiaienl partis, l'instituteur et l'institutrice se retrouvaient ensemble, dans leur étroit logement; et ils causaient de ces enfants qui leur étaient eonfiés, se rendant compte delà besogne de la journée, •t ils tombaient d'accord sur la besogne du lendemain, sans s'astreindre pourtant à des programmes semblables. Elle, sentimentale, croyait moins aux livres, s'attachait davantage i faire de ses lillelles des sincères et des heureuses, en ne les libérant de leur antique servage que par la raison e( pour l'amour, dans la crainte de les jeter à l'orgueil et à la solitude. Lui, peut-être, serait allé plus kin, aurait nourri volontiers les Biles et les garçonsdes némes connaissances, quitte ensuite à s'en remettre à la vie pour instruire chaque sexe de son rlMe social. Leur grand regret fut bienlftt de ne pouvoir diriger une école mille, comme était celle de Hignot, au Moreux, où les 4eux cents et quelques habitants fournissaient à peine une douzaine de garçons et autant de iïlles. A Jonville, qui comptait près de huit cents habitants, l'instituteur avait me trentaine de garçons, l'institutrice une trentaine de illes. S'ils les avaient réunis, quelle belle classe, cela leur aurait faite, Harc directeur, ayant Geneviève comme •djointel C'était là leur trouvaille, ne plus séparer les filles des garçons, e( confier ce petit monde à un ménage, 1 un père et à une mère, qui les auraient instruits, élevés Ml tas, comme leur propre famille. Ils y voyaient toutes sortes de bénéfices, un apprentissage plus logique de l'existence, une émulation excellente, des mœurs plus tranches et plus douces. L'introduction de la femme comme adjointe de son mari leur semblait surtout devoir Cire féconde en bons résultats. Eux dont un simple mur séparait les deux classes, ce qui leur paraissait un non-sen^^ 4éplorable, quelle joie ils auraient eue k démolir ce mur, i ne plus avoir qu'une école, un petit monde complet, où il aurait mis sa virilité, où elle aurait apporté sa tén-

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dresse, et quelle bonne besogne ils auraient accomplie, en se donnant lout entiers k ces petits ménages de l'avenir, dans leur union de grand ménagequi s'adorait, faitd'nne mênie chair et d'un même esprit!

Harc repril donc son œuvre, telle qu'il l'avail menée pendant quinze ans à Maillebois. Ici sa classe était moins nombrense, ses ressources plus Taibles. Mai^ il avait la joie d'agir comme en famille, son action se trouvait res- . serrée, directe et d'une efficacité constante. Qu'importait le nombre restreint des élèves, la vingtaine d'enfants à peine dont il faisait des bommes ! U aurait sufli que, dans toutes les petites communes de France, les instituteurs suivissent son exemple, donnassent vingt hommes raisonnables et justes à la nation, pour que celle-ci devint l'émancipatrice et'Ia jusliciére, la libératrice du monde. Un grand bonheur fut aussi la liberté presque complète où le laissa le nouvel inspecteur primaire, M. Mauro;, un ami que Le Barazer avait nommé à ce poste, en lui donnant des inslruclions discrètes et spéciales. La commune était si peu importante, Marc pouvait s'y faire oublier, y agir à peu près à sa guise, ce qui lui permettait d'appliquer sa méthode, sans y être trop tracassé. D'abord, il fit disparaître de nouveau tous les emblèmes religieux, tous les tableaux, cahiers, livres, où le surnaturel triomphait, où la guerre, le massacre et l'incendie étaient enseignés comme un idéal de puissance et de beauté. Pour lui, c'était un crime d'empoisonner ainsi le cerveau de l'enfant, de troubler à jamais sa raison par la foi au miracle, de mettre au premier rang de son devoir d'homme et de patriote la force brutale, le meurtre et levol. 11 H' pouvait ' naître d'un tel enseignement qu'une société d'imbécile inertie, de brusques fureurs criminelles, d'iniquité et de misères. Tandis qu'il rêvait de mettre uniquement sous les yeux de ses élèves des images de travail et de paix, la raison souveraine gouvernant le monde, la justice établi»-

Sa6 LBS QUITIIE ETAHGILES

sant la fraternité parmi les hommes, l'antiqtie violeoce des &ges guerriers condamnAe désormais et faisant place à ' l'eDlenle solidaire de tons les peuples, pour Te plus de ■' bonheur posslhle. Puis, la classe débarrassée de ces fer- . raeuls empoisonneurs du passé, il donna surtout de l'îmi portance aux leçons de morale civique, s'efTorcant de - faire de chaque enfant un citoyen, très renseigné sur soii pays, capable de le servir, de l'aimer assez pour ne pas le mettre à part de l'humanité. Ce n'était plus par les armes que la France devait rêver de conquérir le monde, mais par l'irrésistible puissance de l'idée, par tant de liberté, de vérité et d'équité, qu'elle délivrerait toutes les nations et qu'elle aurait la suprême gloire de fonder avec elles la grande confédération des peuples libres et fraternels.

Pour le reste, Hare tâchait de se conformer le plus possible aux programmes, tout en leur échappant parfois, tant ils étaient chargés. Son expérience déjà longue lui avait appris que savoir n'était rien, si l'on n'avait pas compris et si l'on ne pouvait utiliser les connaissances acquises. Aussi, sans exclure le livre, qui restait la base, la lettre écrite, donnait-il le plus grand développement 4 l'explication orale, à la leçon vécue et vivante. Et c'était I& que son don inné d'instituteur faisait merveille, comme ■i les luttes et les souffrances traversées, toute cette tempête où il venait de vieillir l'avaient encore rapproché des petits et des humbles, heureux de retourner à leur intelligence conimencante, si fraîche, si avide de certitude. Jamais il n'avait joué si gaiement avec eux, jamais il ne s'était mis si complaisamment à leur portée, en grand frère qui semblait avoir oublié jusqu'à ses lettres afin de se donner le plaisir de les apprendre de nouveau, en les épelant une à une, en même temps que les gamins de six ans. De même, pour la grammaire, pour l'arithmétique, pour l'histoire et la géographie, il sem-

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falait faire des découvertes personnelleE, cherebait la vériié avec ses élèves, eomme s'il ne l'avait jamais eue, ' finissait' par s'émerveiller de la trouver, grâce à leur aide; et cela passionnait chaque leçon, les élèves s'y intéressaient ainsi qu'au plus amusant des jeux, tout en l'adorant lui-même d'être de la sorte un si bon camarade. On obtient ce qu'on veut des enfants par la chaleur de la sympathie, il suffit de les aimer pour réussir h être entendu et compris. Puis, il tâchait de leur faire vivre c& qu'il leur enseignait, il leur expliquait dans les champs les travaux de la terre, il Us menait chei des menuisiers, des serruriers, des mafons, afin de leur donner de premières notions exactes sur les métiers manuels. Selon lui, la gymnastique devait se confondre avec les jeux, les récréations se trouvaient naturellement consacrées aux exercices du corps. Il se faisait aussi le justicier, il priait ses élèves de lui soumettre tout leurs petits différends, et il mettait no soin extrême h rendre des sentences inattaquables, acceptées des deux parties, car il n'avait pas seulemeiit une foi absolue en la force bienfaisante de la vérité sur de jeunes cerveaux, il était encore convaincu de la nécessité de la justice, pour les contenter et les mûrir. Par la vérité, par la justice, pour aboutir à l'amour. Un enfant, à. qui on ne ment jamais, et que l'on traite toujours justement, devient un homme amical, raisonnable, intelligent et sain. Et c'était pourquoi il veillait tant sur les livres que les programmes le forçaient à mettre entre les mains de ses élèves, sachant combien les meilleurs, mémo ceux écrits dans d'excellentes intentions, sont encore pleins des séculaires mensonges, des grandes iniquités consacrées par l'histoire. S'il redoutait les phrases, les mois dont le sens échappait à ses petits paysans, et s'il s'efforçait de les traduire en paroles simples et claires, i) craignait davantage les légendes dangereuses, les erreurs devenues

SSS LBS QDITRB SVAHGILES

des articles de foi, les leçons abominables données ao nom d'une religion menteuse el d'un faux patriotisme. Entre les livres écrits par des religieux pour les écoles des Frères, el ceux que des universitaires rëdigeaieQÉ pour les écoles laïques, il n'y avait liouvenl aucune différence, les erreurs volontaires des premiers se trouvant textuellement reproduites dans les seconds; et comment ne Rerail-tl pas intervenu, afin de les éclairer, de les expurger par ses explications orales, lui dont l'œuvre unique était de ruiner l'enseignement congréganiste, source de lonl mensonge et de toute misère?

Pendant quatre années, Harc et Geneviève travaillèrent modestement, puissamment. Dans leur domaine étroit, ils tâchaient de faire en silence le plus de bonne besogne possible. Les générations d'enfants se succédaient, et ils se disaient que cinquante ans auraient sufû pour renouveler le monde, si chaque enfant, en devenant un homme, avait apporté un peu plus de vérité et de justice. Certes, l'effort de quatre années était encore peu sensible. Et, pourtant, Ils se réjouissaient, de bons symptômes se produisaient déjà, l'avenir germait des terres fécondes vaillamment ensemencées.

Salvan, mis à la retraite, avait fini par venir se retirer à Jonville, dans une petite maison, léguée par un cousin. Il y vivait en sage, d'une rente modique, de quoi vivre et cultiver quelques fleurs. Dans son jardin, il y avait, sous on berceau de clématites et de rosiers, une grande table de pierre, autour de laquelle il aimait voir, le dimanche, des amis, des anciens élèves de l'Ecole normale, causant, fraternisant en beaux rêves. Il devenait le patriarche, il souriait à ces braves, qui continuaient le travail de régénération, si longtemps préparé par lui. Chaque dimanche, Harc venait, et sa joie était complète, lorsqu'il rencontrait là Joulic, l'instituteur de Maillebois, son successeur, qui lui donnait des nouvelles de son ancienne classe.

VËRITË b»

lant aimée. Joulic était un grand garçon mince, blond, doux et énergique, le fils d'un pclil employé qui s'était mis dans l'enseignement par goût, et pour échapper à l'abrutissante vie de bureau^ dont il avait vu souffrir son père.

Un des meilleurs élèves de Salvan, il apportait à l'enseignement primaire un esprit libéré de tous lés dogmes absurdes, entièrement acquis aux méthodes expérimentales. El il réussissait beaucoup àMaitlebois, grâce à beaucoup de finesse, à une fermeté tranquille qui s'imposait sans violence, en déjouant tous les pièges où la congrégation avait tenté de le faire choir. [| venait de se marier, il avait épousé la fille d'un instiltttcur, un,e petite blonde douce comme lui, qui avait achevé de faire de l'école une maison de gaieté et de paii.

Un dimanche, comme Marc arrivait, il trouva Joulîe qui causait déjà avec Salvan, assis devant la table de pierre, sous le berceau Henri de clématites et de roses. Et tous les deux s'égayèrent, quand ils l'aperçurent.

— Arrivez, arrivez donc, mon ami, cria Salvan. Voilà Joulic qui me conte comme quoi l'école des Frères a encore perdu des élèves. On nous dit battus, nous travaillons dans le recueillement, et chaque année, notre action s'élargit et triomphe.

— Oui, conlirma l'instituteur, tout va bien à Maillebois, qui semblait le bourg pourri du cléricalisme... Le frère Joachim, Je successeur du frère Fulgence, est un homme fort habile, aussi souple et prudent que l'autre était extravagant et rude. Mais il ne peut vaincre la défiance des familles, tout un mouvement sourd d'opinion contre les écoles congréganistes, où les éludes sont médiocres et les mœurs inquiétantes. On a eu beau recondamner Simon, l'ombre monstrueuse de Gorgias revient dans ces classes qu'il a souillées, ceux mêmes qui l'ont défendu furieusement sont hantés de son crime. Et voilk

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SM LES QUATRE fiVANGILBS

corameni j'hérite de chaque enfanf que perdent les îgao-

nntins.

. Harc s'était assis dans l'air frais et embaanié du jardin. .

Et il riaîl, et il remerciait son jeuae camarade.

— Mon bon Joulic, vous ne savez pas le plaisir que vous me faites. Quand j'&i dil qaitler Haillebois, j'j ai laissé une partie de mon cœur. Ha grande amertume était d'y abandonner mon oeuvre, poursuivie depuis quinze ans, brusquement interrompue, avec l'inquiétude de ne pas savoir ce qu'elle allait devenir. C'est comme si vous m'annonciez les succès d'an enfant i moi, resté an loin, qui grandirait en force et en beauté... Hais ce que vous ae dites pas, c'est que vous êtes l'ouvrier de cette œuvre continuée si vaillamment, devenue plus solide et plus large. Mon inquiétude a cessé depuis longtemps, je sais en quelles mains se trouve mon ancienne école ; et, si Qtt peu du poison s'éltmjne à Haillebois, si la force de la vérité y fait régner plus de justice, c'est que chaque année les élèves qui sortent de vos mains deviennent des hommes de raison et d'équité... Demandes à votre maître Salvan ce qu'il pense de vous.

D'un geste, Joulic conpa court à tant d'éloges.

— Non, non, je ne suis qu'une unité dans' le boa combat, et je vaux ce qu'on m'a fait, tout le grand mérite revient & notre maître... D'ailleurs, je ne suis pas seul à Haillebois, j'ai en mademoiselle Mazeline l'aide la plus précieuse, je dirai même le soutien te plus fort. Elle m'a souvent consolé, encouragé. Vous n'imaginez pas l'énergie morale qu'il y a au fond de celte douce et de cette raisonnable, et cerlaii^ement la grosse p3.tt de nos succès lui est due, car c'est elle qui peu h peu a conquis la famille par les bonnes épouses et les bonnes mères qui sont sortica de son école... La grande force est la femme, quand elle est vérité, justice el amour.

Hais, & ce moment, Hignot parut. Il venait de taira

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allègremenl i pied les quatre kilomètres qui séparaient le Horeux de Jonville. Ces réunions ia âimanclie étaient pour lui un repos dëlicîeux. Il avait entendu les dernières paroles de Joolic, et tout de suite il parla.

— Ah! mademoiselle Hazeline, vous gavei que j'ai voulu l'épouser. Jamais je n'en ai soufflé mot à personne, mais je puis bien le dire à présent... Elle a beau ne pas élre jolie, je rêvais d'elle, i Maillebois, en la voyant si bonne, si sage, si admirable. Je lui ai donc parlé de mon idée un jour, et » vous l'aviei vue devenir très grave, souriante pourtant, émne et (hilerneUe I Elle m'expliqua très bien sa situation, elle se disait trop vieilTe déjà, trente-cinq ans, juste mon lige. Puis, ses fillettes étaient deveaues sa famille, elle avait renoncé depuis trop longtemps à vivre pour elle. Et je crois bien, cependant, que ma proposition avait remué au fond de son cœur d'anciens regrets, tout un passé douloureux... Enfin, nous sommes quand même de bons amis, et ca m'a décidé à rester garçon, ce qui me gène parfois au Horeux, & cause de mes écolières, de petites personnes qu'une femme saurait mieux soigner.

Ensuite, il donna, lui aussi, de bonnes nouvelles sur l'état d'esprit de sa commune. Toute- la crasse d'ignorance et d'erreur que son prédécesseur Cbagnat avait laissé volontairement s'amasser commençai! h disparaître. Saleur, le maire, avait eu de grands ennuis, avec son fils Honoré, élevé au lycée de Beaumonl, où l'aumAnîer l'avait bourré de plus de religion que dans un séminaire, à ce point que, nommé à Paris directeur d'une petite banque catholique, il venait d'j culbuter, en frisant la police correctionnelle. L'ancien éleveur retiré, de maquignon devenu bourgeois, déjà peu ami des curés, ne dërageail plus contre ce qu'il appelait la bande noire, exaspéré de celte déchéance de son fils qui le bouleversait dans sa vie cossue de paysan enrichi. Aussi se

mettaii-il du cbté de l'instituteur Mignot, h chaque querelle avec l'abbé Cognasse, entraînant le conseil municipal, menafant de déserter l'église, si le curé cuntinuait à les traiter en troupeau conquis. Jamais encore le Moreux, ce coin tranquille et perdu, où il n'y avait pas un pauvre, ne s'était ouvert si largement au souffle nouveau. Gela provenait beaucoup de la' situation plus heureuse, plus digne, faite depuis quelques années aux instituteurs. Sans cesse, on se préoccupait d'eux, des lois amélioraient leur condition, les traitements les plus bas se trouvaient maintenant fixés à douze cents francs, sans retenue. Et l'effet ne se faisait pas attendre : si Férou, autrefois, était tombé dans le mépris des paysans, mal payé, loqueteux, minable, en regard de l'abbé Cognasse, engraissé par le casuel et les cadeaux, honoré et redouté, Mignot se relevait aujourd'hui, pouvant vivre dignement, grandi, mis en sa vraie place, la première. Tout an mouvement emportait le pays, dans la lutte séculaire entre l'Église et l'École, à se déclarer pour cette dernière, dont la victoire semblait désormais certaine.

— Oh ! continua Mignot, ils sont encore très ignorants, vous n'imaginez pas un tel trou d'engourdissement et de routine. Us possèdent des terres, ils ont toujours mangé du pain, ils se laisseraient tondre volontiers comme jadis, dans la crainte des nouveautés et de l'inconnu de demain. Mais, tout de même, il y a déjà quelque chose de changé, et je te vois aux saints qu'on m'adresse, au rAte de plus en plus prépondérant que joue l'école... Tenezl ce matin, lorsque l'abbé Cognasse est venu dire sa messe, il a trouvé juste trois femmes et un gamin dans l'église; et, eo partant, il a fait claquer la porte de la sacristie, il a menacé de ne plus revenir. A auoi bon déranger pour rien le bon Dieu et lui-même?

Marc s'était mis à rire.

— Oui, je sais, il recommence & se fitcher au Moreux.

Ici, il se contient encore, il essaye de lutter par une grande souplesse diplomatique, surtout avec les femmes, car ses maîtres ont dû le lui enseigner : on n'est pas battu, tant qu'on a les femmes avec soi. Il va souvent à Valmarie, m'a-t-on raconté, et il y voit le père Crabot, dans la retraite profonde où celui-ci tâche de disparaître, il en rapporte sûrement cette onction, ces caresses aux dames, qui me surprennent beaucoup chez un brutal de son espèce. Lorsque de nouveau la colère l'emportera, il sera fini... D'ailleurs, tout va bien k Jonville. Nous gagnons un peu de terrain tous les ans, la commune retrouve sa prospérité et sa santé. Voilà les paysans qui ne laissent plus leurs filles aller travailler au Bon- Pasteur, à la suite des derniers scandales. Et le conseil municipal, Martineau en tête, me semble regretter infiniment l'accès d'imbécile faiblesse où l'abbé Cognasse et JaufTre l'ont jeté, le jour où il a laissé consacrer la commune au Sacré-Cœur. Je cherche une occasion d'effacer ce mauvais souvenir, je fmirai bien par la trouver.

Il y eut un court silence, la douceur du temps était délicieuse. Et Salvan, qui avait écouté corn plaisamment, conclut de son aîr allègre et paisible :

— Tout cela est plein d'efUcouragement, voilà Maillebois, Joaville et le Moreux en marche vers ces temps meilleurs pour lesquels nous avons si rudement lutté. On a cru nons vaincre, nous exterminer à jamais ; nous avons, pendant des mois, semblé morts ; et voilà le lent réveil, la semence a cheminé en terre, il nous a suffi de nous remettre silencieusement à l'œuvre, pour que le bon grain npoussàt et refleurît. Maintenant, rien n'entravera plus Iji moisson future. C'est que nous sommes la vérité, et que rien ne la détruit, rien ne l'arrôte dans son resplendissement... Sans doute, les choses ne vont pas encore très bien à Beaumont. Les fils de DoiHrequin, ce républicain des lemos héroïques tombé à la réaction cléricale.

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ont eu de l'aïaDcemenl, tandis que mademoiselle Rouzaîra continue à empoisonner ses filles d'histoire sainte et de catéchisme. Pourtant, l'esprit de la ville se modifia peu à peu, lui aussi. Uauraisin ne réussît pas à l'École nor- ; maie, des élèves m'oni raconté en riant que mon ombre y revient et l'y paralyse d'une sourde terreur. L'élan y était trop fortement donné vers l'émancipation complète de l'instituteur, il n'a rien pu faire pour l'enrayer, j'espère même qu'on nojis débarrassera de lui prochainement... El, voyez-vous, le sym[rïi)me très heureux, c'est que, derrière Haillebois, derrière Jonville, derrière le MoreuK, il y a d'autres communes, presque toutes les communes, oâ l'instituteur est en train de battre le curé, de mettre l'école laïque à son rang, sur la ruine de l'école congreganiste. Â Dherbecourt, à Juilleroy, à Rouville, aux Bordes, la raison triomphe, la vérité et la justice élargissent lentement leur conquête. C'est la poussée générale, un mouvement irrésistible qui emporte la France à sa mission libératrice.

— Mais c'est votre œuvre, celai cria passionnément Marc. Dans chacune des communes que vous nommez, il y a un de vos anciens élèves, Joulic, ici présent, est en train de transformer Maillebois, parce que vous lui avez donné votre science et votre foi. Tous les autres sont les enfants de votre cœur et de votre cerveau, les missionnoires envoyés par vous au fond des campagnes, pour enseigner le nouvel évangile de vérité et de justice. El si, enfin, le peuple se réveille, revient à la dignité d'homme, devient capable d'être une démocratie équitable, libre et saine, c'est que la génération de vos élèves occupe les classes, instruit les petits, en fait des citoyens. Vous êtes le bon ouvrier, il n'y a de progrès possible que par le savoir et la raison.

Joulic et Mignot se joignirent à lui, enthousiastes. '

— Oui, oui ! vous avez été le père, nous sommes touB

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vos enfants, le peuple ne vaudra que ce que l'instituteur le fera, et l'instituteur ne peut valoir lui-même que ce que les Écoles normales l'auront fait.

Très ému, Salvan protestait, avec sa modeste bonhomie.

— Des hommes eomme moi, mes enfants, mais il y en » partout, il 7 en aura partout, lorsqu'on leur permettra d'agir. Le Barazer m'a beaucoup aidé en me maintenant à mon poste, sans trop me garrotter. Ce que j'ai fait, Mauraisin lui-rnSme est presque obligé de le Ciire, car l'évolution l'emporte, la'besogne une fois commencée na s'arrête plus. Et vous verrez le saccesseur de Mauraisin comme il enfantera des institttteurs encore plus libérés que ceux qui sont sortis de mes mains... Une chose qui me ravit et dont vous ne parleis pas, c'est que le reemtement des Écoles normales se fait beaucoup mieux aujourd'hui. Ha grosse inquiétude, jadis, était de voir la défiance, le mépris, où était tombée la situation d'instituteur, 61 mal payée et si peu honorée. Mais, depuis que les traitements sont augmentés, depuis qu'un véritable honneur s'attache aux plus humbles membres de l'enseignement, les candidats arrivent de toutes parts, on peut choisir et constituer un excellent personnel I... Et, si j'ai rendu quelques services, dites-vous bien que j'en trouve récompense au delà de tout espoir, en voyant mon œuvre ainsi réalisée et continuée. Je ne veux plus eire qu'un spectateur, j'applaudis à vos efforts, et je suis si heureux dans la calme retraite de ce jardin, où ma seule joie esl de vivre oublié, excepté de vous antres, mes enfants.

Tous s'attendrirent, autour de la grande table de pierre, sous le berceau dont les roses embaumaient. Du beau jardin verdoyant, de la campagne entiËre, venait une Eérénité infinie.

Chaque année, depuis la réinstallation de ses parenlt à Jonville, Louise venait passer les vacances près d'eux. El au sortir de sa chère École normale de Fontenay, oii

elle graadissait en raison solide et en claire inlellîgence, c'était pour elle un repos délicieux que ces Heux mois d'intimité étroite avec son Trere Clément, son père et sa mère. Clément allai! avoir dix ans bientAt, et Harc le gardait simplement sur les bancs de son école, lui donnait d'abord cette instruction primaire qu'il aurait voulu généraliser, étendre à lous les enfants de la nation, sans distinction de classe, afin de baser ensuite sur elle, selon les aptitudes, les éludes générales et gratuites de l'enseignement supérieur. Plus tard, Si son fils avait son goûl, il rêvait modestement de le faire entrer à l'École normale de Beaumont, car, de longtemps, la véritable œuvre de salut serait encore dans les humbles écoles de village. Louise, elle aussi, s'en était tenue à l'ambition désintéressée de n'être qu'une petite institutrice primaire, Kt, dès qu'elle fut sortie de l'école de Fontenaj, avec son brevet supérieur et son certificat d'aptitude pédagogique, elle fut ravie d'être nommée adjointe à Maillebois, dans la classe de mademoiselle Hazeline, son ancienne maltresse si aimée.

Louise avait alors dix-neuf ans. Salvan s'était employé auprès de Le Barazer pour obtenir cette nomination, qui d'ailleurs passa presque inaperçue. Les temps changeaient chaque jour davantage, on n'en était plus à l'époque délirante où les noms seuls de Simon et de Froment soule- Yaientdes tempêtes. Et, six mois plus tard, cela enhardit LeBarazer,qui osa donner à Joulic, comme adjoint, Joseph, le fils de Simon. Joseph, sorti de l'École normale de Beaumont depuis deux ans, avec des noies excellentes, avait débuté à Dherbecourt. L'avancement était presque nul. mais il y avntt du courage à le déplacer, à le mettre âan> cette école de Maillebois, où sa présence allait être, pour son père, un commencement de réhabilitation. On cria bien un peu, la congrégation tenta d'ameuter les parents ; puis, k nouvel adjoint plut beaucoup, très discret, très doux et

v£rit£ très énergique dans ses rapports avec les enfan faits qui achevëreot de montrer alors combie: publique évoluait, ce (ut toute une petite révol Heure, à la papeterie Milhomme. On y vit un joi Edouard, la maîtresse absolue, s'effacer deva: Alexandre, disparaître au fond de l'an'ière-b( celle-ci s'était tenue pendant tant d'années Alexandre prit place au comptoir, servit la cl personne ne s'y trompa, c'était que cette cliei geait, indiquait peu à peu le triomphe de t'é sur l'école congréganiste ; car madame Édona ferme attitude de bo'Hne commerçante, n'avait d'autre souci que d'être avecla majorité de ses et elle était femme assez énergique pour cédei sa belle-sœur; s'il s'agissait de sauver la ca comme quoi la présence de madame Alexandre loir de la papeterie Milhomme, devint pour toi certain que l'école des Frères devait être bi( En outre, madame Edouard avait de grand avec son fiIsYictor, qui sortait de cette école, e avoir atteint le grade de sergent, venait de compromis dans une vilaine histoire ; tandis qi Alexandre pouvait se montrer très ilëre de son lien, un ancien élève de Simon et de Marc, ui de Joseph à l'Ëcole normale de Beaumont, . adjoint depuis trois ans, à Rouville. Et toute nesse, Sébastien, Joseph, Louise, après av ensemble, arrivait de la sorte à la vie active une raison élai^ie, une amabilité et une î mûries dans les larmes, pour continuer l'œuv ment disputée des aînés.

Une année s'écoula, Louise venait d'avoir Chaque dimanche elle se rendait à Jonville, < la journée près de sou père et de sa mère. Et I elle trouvait Joseph et Sébastien, restés grand

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SM lES QOinS SVANGELES

venaient rendre visite à leurs anciens maîtres, Harc et Salvaa. Souvent aussi, Sarati accompagnait son frère Joseph, pour la joie de celle journée au plein air, dans une intimité tendre. Elle, depuis trois aooées, avait voulu rester avec ses grands-parents, les Lehmann, dont elle

- s'était plu k diriger l'atelîer de couture, si active et si adroite, qu'elle finissait par rendre un peu de prospérité à la misérable boalique de la rue du Trou. Une clientèle était revenue, et elle avait gardé les commandes des grands magasins de Paris, prenant des ouvrières, les associant en une sorte de groupe coopératif. Madame Lehmann venait de mourir, le vieux Lehmann, figé de soixante- quinze ans, n'avait plus qu'un chagrin, celui d'être irep Agé, ponr espérer voir jamais la réhabilitation de Simon. Chaque année, il allait vivre quelques joars près de ce dernier, au fond des Pjrénéesjil embrassait sa fille Rachel, il embrassait David, et il revenait heureux de les avoir trouvés tous les trois au travail, dans leur calme solitude, mais très attristé de les sentir sans bonheur possible, tant que le monstrueux arrêt de Rozan ne sérail pas revisé. Vainement Sarah aurait voulu qu'il rest&t là-bas, il s'entêtait à ne pas quitter la rue du Trou, sous prétexte de se rendre utile encore en surveillant lui aussi l'atelier. Et c'était, en effet, ce qui permettait à la jeune fille de prendre quelques vacances, les jours oà elle se trouvait un peu lasse d'avoir accompagné son frère Joseph à Jonville.

Alors, ce nouveau rapprochement, ces joamées passées si gaiement ensemble amenèrent les mariages prévus. Depuis leurs jeux d'enfants, les deux couples de beaux amoureux s'étaient sans cesse retrouvés, comme réunis par une tendresse croissante. Et il fut d'abord question du mariage de Sébastien et de Sarah, dont l'annonce ne

■ surprit personne. On estima seulement que, si le fils Hilhomme épousait la filie de Simon, avec l'autorisation

vâftiTÉ sn

de sa mère et surtout de sa tante, il j avait là un nouvel indice des temps aouTeaux. Pais, lorsque ce mariage fut retardé de quelques mois, pour le faire coïncider avec un autre, celui de Louise et de Joseph, Haillebois finit par s'enfiévrer un peu ; car cette fois, il s'agissait du fils du condamna et de la fille de son- plus héroïque défenseur, le fils devenu adjoint dans l'école où le père avait été frappé, la fille, adjointe elle aussi chez CDademoiselle Uazeline, son ancienne institutrice; et, circonstance aggravante, 00 se demandait comment madame Duparque, l'aïeule de Louise, allait accueillir une pareille union. L'idylle des deux fiancés, leur voisinage classa k classe, leurs rencontres rieuses chaque dimanche, dans la paavre école de Jonville, tout ce qui allait se confondre en eux des anciennes luttes douloureuses et des anciens hérolsmes, louchèrent bientôt' les cœurs, firent même parmi U population nn peu plus de paix. Hais la curiosité resta de savoir si Louise serait regue par sa grand' mère, qui depuis trois ans ne sortait plus de sa petite maison de la place des Capucins. Et, pendant un m'ois eneorie, les mariages furent retardés, dans l'attente de ce que déciderait madame Duparque.

Louise, k vingt ans, n'avait pas encore £ût sa première communion, et il était convenu que les deux couples ne se marieraient pas à l'église. Elle éeriril vainement à madame Duparque, elle la supplia de lui ouvrir sa porte, sans même recevoir de réponse. Jamais celte porte ne s'était rouverte devant Geneviève et ses enfants, depuis le jour où ils étaient partis pour retourner an mari, au père. Il 7 avait près de cinq ans que la grand'mère tenait son farouche serment de n'avoir plus de lamilla, de vivre à l'écart, cloîtrée, seule avec son Dieu. Geneviève avait bien fait quelques tentatives de rapprochement, émue par l'idée de cette femme de quatre-vingts ans passés, menant eette vi« d'ombre et de silence. Elle s'était

heurtée chaque fois à uae obsliaatJon sauvage. Et, pourtant, Louise voulut risquer un essai encore, désolée de a'avoir pas avec elle tous les siens dans son bonheur.

Un soir donc, comme le jour tombait, elle se permit d'aller sonner à la petite maison, déjà noyée de crépuscule. Elle Tut très surprise, aucun son ne se fit entendre, on devait avoir coupé le fil de la sonnette. Alors, elle s'enhardit à frapper d'abord avec discrétion, puis avec force. Enfin, il ; eut un petit bmit, la planchette d'un étroit judas avait dû glisser, ainsi que dans certains couvents.

— Est-ce vous qui êtes là, Pélagie ?... demanda Louise. Voyons, répondez-moi.

Et elle dut tendre l'oreille, l'appliquer presque contre le judas, pour entendre la voix de la servante, assourdie.

— Allez-vous-en, allez-vous-en, madame vous dit de TOUS en aller tout de suite.

— Eh bien ! non, Pélagie, je ne m'en irai pas. Retournez dire à grand'mère que je ne quitterai pas cette porte, tant qu'elle ne sera pas venue me répondre elle-même.

Elle resta là dix minutes, un quart d'heure. Elle continua de frapper de temps à autre, sans rudesse, avec une sorte d'insistance respectueuse et tendre. Tout d'un coup, le judas se rouvrit, mais en tempête, et une voix rude gronda, etTrayanle et comme souterraine.

— Pourquoi viens-tu?... Tu m'as écrit à propos d'une abomination nouvelle, d'un mariage qui achèverait de me tuer de honte!... A quoi bon en parler? Est-ce que lu peux te marier? Est-ce que tu as fait ta première communion? Mon, n'est-ce pas? Tu t'es moquée de moi, tu devais communier, lorsque tu aurais vingt ans, et aujourd'hui tu décides sans doute que tu ne communieras jamais... Alors, va-t'en, je suis morte pour toil

Louise, bouleversée, frissonnante, comme si an soufSe

CoKwk

VJRITft 691

de la tombe lui passait sur la face, eul le temps de crier:

— 6rand'mère,]e veux attendre encore, je reviendrai dans un mois.

Mais le judas s'était violemment refermé, la petite maison obscure et muette semblait s'étte anéantie dans la nuit devenue noire.

Depuis cinq ans, un peu davantage chaque mois, madame Duparqne avait ainsi rompu complètement avec le monde. Au lendemaindela mort de madame Berthereauel du départ de Geneviève, elle s'était d'abord contentée de ne plus recevoir sa famille, tout entière à des amies pieuses, à des religieux et à des prêtres familiers de son entourage. Le nouveau curé de Saint-Martin, l'abbé Coquard, qui avait succédé à l'abbé Quandieu, était un prêtre rigide, d'une foi sombre, dont elle aimait à entendre les menaces, l'enfer avec les flammes, ses fourches rouges et son huile bouillante. On la rencontrait matin et soir, se rendant à la paroisse, chez les Capucins, partout où il y avait des offices et des cérémonies. Puis elle sortit de moins en moins, elle finit par ne plus jamais mettre le pied dehors, comme prise par l'ombre et le silence, ensevelie lentement. Un jour, les volets de la petite maison, qu'on ouvrait et fermait encore, matin et soir, avaient eux-mêmes cessé de s'ouvrir; et la façade était devenue aveugle, la maison avait semble morte, sans qu'une lumière, sans qu'un souflle de vie s'en échappât désormais. On aurait pu ta croire abandonnée, inhabitée, si, dès la nuit venue, des soutanes et des frocs ne s'y fussent glissés discrètement. C'était l'abbé Coquard, c'était le père Théodose, parfois même, disait-on, le père Crabot, qui lui rendaient d'amicales visites. La petite fortune qu'elle s'était arrangée pour laisser par moitié au collège de Valmarie et à la Chapelle des Capucins, les deux ou trois mille francs de son héritage n'auraient peut-être pas suffi  expliquer celle fidélité autour d'elle; et il y fallait ad-

en LKS QVATSC tVAHGILES

mettra anssi nn eff^ de ses exigences, de st nstare despotiqaa qni pliait d«Tanl ell« les personnages les plus puissants, dans leur inquiétude à la savoir capable de quelques folies mystiqnesl Oa raconbit qu'elle avait «b- . tena l'aatarisatiMi d'eatendre la .messe, de commuaier chez elle, et c'était pourquoi, sans donte, elle n'en sortait pl«s, puisqu'elle «rut, par la force de sa pieté, réduit Dien en personne à prendra i& peine de venir dons sa maison, afin de loi éviter l'eiLDui de se rendre dans la sienne. Voir les niei, voir les passaatx, voir la sitele abominable oà U saute Église agonisait, lui devenaitune telle tortnre, qs'elle avait ini, assuraiton, par faire cloaer ses volets ef calfeutrer les fentes des fenêtres, pour que pas un bmit, pas ose loenr dn debois ne vinssent jusqu'à elle.

Ce fiil la crise suprême. Elle passait les jours en prières. Il ne lui snttisait pas d'avoir rempu avec sa famille, im^ùe, damnée, elle se demandut si son salut n'était pas oomprontis, sî elle n'avait pas qnelqae responsabilité dans cette damnation de tous les siens. La révolte sacrilège de sa fille, madame Bertfaerean, k son lit de mort, U hantait, lui faisait croire que la malhenrense était au pergatoire, peat-étre mime en enfer. C'était ensuite la perdition finale de Geneviève, si combattue par le démon, retournée à son erreur, i son vomissement. Et venait eoIîD Louise, la païenne, la sans-Dieu définitiTe, qui avait repoussé jusqu'au divin corps de Jésus. Ces deux-là, d'esprit et de chair, appartenaient au diable ; et, si elle fais^t dire des messes et brûler des cierges, ponr le repos de l'&me de la morte, elle avait abandonné les deux vivantes aai justes vengeances du Diea de colère et de châtiment. Hais son inquiétude, son angoisse restaient extrêmes, elle se demandait pourquoi le ciel la frappait ainsi dans sa race, elle s'efforçait de voir là une terrible épreuve, dont sa sainteté devait sortir «elatanta, triois-

téritA u»

pbante. Sa elavistralîoR, sa vie mûrie, doonée entière aux pratiques reltgieuses, lai semblait une réparation nécessaire, dont elle serait récompensée par d'éternelles délices. EHe expiait ainsi té noHstrscBx péché de >a raee, eeà Femmes coupables de libre esprit, qui, en trois générations, s'étaient échappées de l'Église, poor ab«utir à la folie d'une religien de s*tidarilé hamaiRe. Et, viwlanl racheter celte apostasie June âeseénd^Bce maudite, elle mettait son faroucbe orgaeil i- s'bsnrilier, h ns pins Tivre qse po»r garder Kea, dans le dégûût de son indignité sexuelle, arec l'unique déâr de diJtlier son sHo condamné, en tuani 1« peu de la. temme qui restait en elle.

Alors, elle j mit usearimir si mde et si soiabre qa'elledécosrage» les: quelques prêtres et reUgîeui, les seuls êtres qui la reliaient eseore au monde vivant. Elle leiirtMl bten le déclio de l'Église, elle entendait craquer le ealbolieisBe, swu feSprt dn siècle dtaboliqHe, dont elle s'était retirée, powr protester contre la victoire de Satw, eemme si elle l'cèt niée en »'; assistant pas. Peut-être sa» renoncement, ce qu'elle croyant étra sm martyre allatttl redonner de la v^uear ms saidats du CbrisL Et die les aurait voulus aussi ardeata^ anssi rés»lu& et frénétiques, i son eiemple, s'enfenoant dans la ligidilé dcs^ dogmes, portant le fer et le feu parmi les incrédules, aidant l'Ëxtenninateur à reconquérir son peu[^e & coups de tonnerre. Elle n'était plus jamais satisCatter elle trouvait le père Grabot, le père Tbéodose, le soBibre abbé Coquard lui-même beaucoup trop tièd«s. Elle les accusait de pactiser avec l'exécrable e^rit mondain, d'acbever de leurs profH-es maina la mine de l'Église, en arrangeant Keu au goût dii jour. Elle lenr dictait leur devoir, leur prêchait une campagne de franchise et de vioIenee,la tële déliraate, exaltée par la soUbide, inassouvie tmjours, malgré les pèoitences dont ik l'acablaîent. Et le pière

soi LES QUATRE KVAHGILES

Crabot fut le premier qui se lassa de cette étrange pénitente, si dure pour elle-même à quatre-vingt-trois ans, si inquiétante par ses allures de prophétesse désespérée, dont l'intransigeance catholique était la condamnation du ] long effort de son ordre pour humaniser le Dieu terrible ' des massacres et des bûchers. Il espaça ses visites discrètes, il cessa de venir, estimant sans doute que la part d'héritage espérée pourValmarie ne valait pas les dangers à courir avec une telle àme, en continuelle tempête. Puis, i quelques mois de distance, l'abbé Coquard le suivît, disparut à son tour, non par la crainte lâche d'être compromis, mais parce que chacun de ses entretiens avec la vieille dame devenait une bataille atroce. Lui, despotique et âpre comme elle, entendait garder sa toutepuissance de prêtre ; et, un jour, il se fâcha, il n'accepta plus de voir les rôles renversés, elle tonnant an nom de Dieu, lui reprochant son inaction, tandis que lui-même avait l'air d'an simple pécheur pris en fanle. Et, pendant près d'une année encore, on ne vit plus, au crépuscule, que le froc du père Théodose se glisser dans la petite maison, muette et verrouillée, de la place des Capucins. Sans doute, le père Thëodose trouvait la modeste fortune de madame Duparque bonne à prendre, car les temps étaient durs pour Saint-Antoine de Padoue. Il avait beau lancer de nouveaux prospectus, les troncs ne s'emplissaient plus, comme aux jours heureux où il avait eu le trait de génie de faire bénir par monseigneur Bergerot la châsse contenant un os du Saint. Alors, la loterie du miracle enfiévrait les foules, il n'y avait pas un malade, un paresseux, un pauvre, qui ne rêvât de gagner du ciel le bonheur, pour vingt sous. Maintenant, à mesure qu'un peu de Téritc et de raison se répandait, par l'école, les clients devenaient rares, le bas commerce exploité à la Chapelle des Capucins apparaissait dans son imbécillité honteuse. Un instant, l'autre coup de génie du père

VËRIT£ 60»

Théodose, la création des obligations hypothécaires sur le Paradis, avait de nouveau bouleversé les ftmea des humbles et des souffrants, si avides de félicité, meroe au delà du tombeau, puisque la teiTe leur était si cruelle ; et, pendant des mois entiers, l'argent des dupes avait amué, les économies des bas de laine contre la chance d'un peu de paix possible, là-haut, dans l'inconnu. Enfin, devant l'incrédulilé croissante, vojant avec quelle peine il finissait par placer ses obligations, le père Théodose venait d'avoir un troisième coup de génie, l'invention de petits jardins, personnels et réservés, aux champs toujours en fleurs des bienheureux. Il s'agissait de coins délicieux d'éternité, avec des roses et des lis de premier choix, sous des ombrages arrangés pour le plaisir def yeux, près de sources particulièrement pures et fraîches. Et, grâce encore à l'intervention décisive de Saint-Antoine de Padoue, on pouvait les retenir à l'avance, s'en assurer la jouissance Éternelle; mais cela, naturellement, coûtai) très cher, surtout si l'on voulait quelijue chose de vaste, de confortable ; car il y en avait de tous les prix, selon l'agrément, la situation, le voisinage des anges et de Dieu. Deux vieilles dames déjà avaient légué leur fortune aux Capucins pour que le saint miraculeux leur réservai ce qu'il restait de mienx en jardins disponibles, l'un dans le genre des anciens parcs français, l'autre dans nn genre plus romantique, avec des labyrinthes et des cascades. Et l'on disait que madame Duparque, elle aussi, avait fait son choix, une grotte d'or au flanc d'un moni d'azur, parmi des bosquets de myrtes et de lauriersroses.

Seul, le père Théodtise la visitait donc toujours, supportant ses humeurs, revenant quand même, lorsqu'elle l'avait chassé, esaspërée desa tiédeur et de sa résignation, devant le triomphir des ennemîsde l'Eglise. Il avait même fini par obtenir d'elle une clei de la maison, de façon à

«M LES QDJlTRB STANGILES

pouvoir entrer quand il tut plairait, sans courv le risi^ de sonner îongtemps, car la pauvre Pélagie^ dsTcnua sourde, n'oanait souvent pas. Ce ftit mérae à ce moment que les deux femmes, les deux recluses, eoupëeent le cordon delà sonnette: à quoi bon garder ee lieu avec le dehorsf le seul être vivant recs aval une eief, eUes s'éviteraient Te sursaut neireni ^ cette jûgr» sonnerie,, â laquelle elles ne voulaient pas repondre. Pélagie âtùt devenue aussi forooehe, aussi maniaqu« ^esn mattvessfty comme hébétée d'étroite dévotion. Bile avûL d'abwd cessé de s'attarder chea les foumiseew^, causant â> peine, filant comme une ombre le long des maison- Puis, ell« n'était plus allée aux proTÏsiaas que dewx fois par seuainc^ sa maltresse et elle se condamnant k manger des paina rassis, quelques légumes, une neorriture d'enstles as désert. Et, maintenant, les queli^iies rares Eoumisscun venaient eux-mêmes le ramedi soir, à la nuit tambée, déposer un panier, qu'ils retrowvmeot le sanredj samnt, vide, avec l'argent, dans na morcea» de vieux jouriul. Mais Pélagie avah un grand tourment, sob nevea Poijdoc, entré comme domestique dans un emiveat de Beaamottt, et qui venait loi ^ire des scènes affreuses, pour avoir de l'argent. H l'effrayait ï an tel point, ^'elle n'osait le laisser â la porte, le sachant capable d'ameuter le quartiar, de tout enfoncer â cosps de pied, si etie ne lui oavtait pas. Du reste, qnand elle l'avait fait entrer, elle tremblait davantage, le sachant capiible d'un mauvais coup, a dU lui refusait dix francs. Depuis de lof^aes aaïUes, elle caressait le rêve d'employer i ses j«ies célestes, dans l'autre monde, toutes ses économies, une dizaine de mille francs amassés sou â sou; et si elte tardait, si le magot était toujours dans sa paillasse, caché avec som, c'était qu'elle hésitait encore sur le meilleur plaeene&l, le plus efficace, des messes perpétuelles pour le repos de s&n ftme, ou bien un petit jardin réservé, on coin modeste, à

TERin an

cMé dn jardin seigneHrial de sa Maîtresse. Et le inalbeur arriva : un soir qu'elle araH dd întrodaire Priydor, le garnement ne Tassassina p«, Htais il se raa sur tons les meubles, finit par ércntrer ia paillasse et se sauver, avec les dix mille francs; tandis que Pélagie boosculée, tombée devant le lit, râlait de désespoir, ea Tofant s'ea aller ainsi, aux nains d'un bandit d« son sang, cet argent bânit que Saint-Antoine de Padoue deTait fair« finaetifier en déliées éternelles. Allait-etle donc Être damnée, maintenant ipie.les ^ichels de la loterie dn niraele étaient fermés pour elle? Elle en m»arat dens j«nrs plus tard, et ee fut le père Théodose qui trouva son cfurps déjà froid, dans la nuntsarde ose et sale o4 il était leonté, sarprisct iatfHÏet de ne pas la voir. Il dut tout régler, déclarer le décès, s'eeenper du cobtm, s'inquiéter de la façon dont allait vivre maintenant la seule babitante de la petite maison close et morte, sans personne désormais pour la soigner et la servir.

Depuis planeurs semaines, madame Dnparqse était alitée, ses jambes m la portant i^ks. Mais dans sa» lit, elle restait assise sur son séant, elle y était encore très droite, très grande, avee son long visage, ceupè de |m>foodes rides symétriques, à la faeucbeminee, au nei dwainatenr. Desséchée, n'ajant plus qa'un petit souflle, elle régaait encore dcspetiquement dans cette maisen vide, sileflciense et noire, d'od elle avait ebassé les siens, où venait de mourir la seule créature, la béte domestique qu'elle voulait bien tolérer. Et, l(H^qse le père Tbéedosc essaya de causer avee elle, en revenant de l'enterrement de Pélagie, afin de connaître ses intentions, la b-^oa dont elle comptait vivre désormais, il n'en obtint même pas de réponse. 11 insista, très embarrassé, il préposa de lui envoyer une religieuse; car, enfm, elle ne pouvait se soigner elle-même, faire son ménage et se servir, puisqu'il lui était impossible de descendre de son lit. Alors, elle

M8 LES QUATRt: ÉVANGILES

se fôclta, elle gronda comme un animal souverain, blessé i mort, qui ne vent pas être dérangé dans sa paix. Des mots obscurs sortirent de sa goi^e : tous des làcbes, tous des traîtres à leur Dieu, tous des jouisseurs qui abandonnaient l'Eglise, pour que la voûte ne leur croulât pas sur la tfile. Et )e père Théodose, s'exaspérant à son tour, s'en alla, en se promettant de revenir voir le lendemain si elle ne serait pas plus raisonnable.

Une nuit et un jour se passèrent ainsi, le supérieur des Capucins ne se présenta que vingt-quatre heures plus lard, au crépuscule. Pendant une nuttet.unjonr.madame Dumarque resta seule, absolument seule, derrière les volets cloués bas, les fenêtres et tes portes calfeutrées, au fond de sa chambre noire, où ne parvenait plus une clarté ni un bruit. Depuis tant d'années, elle avait voulu cela, coupant tout lien charnel avec les siens, se retranchant du monde, en protestation contre celte société abominable «ù, )e péché triomphait. Même après s'être donnée totalement à l'Eglise, dans son indignité sexuelle de femme, elle en était venue à juger ces prêtres sans foi militante, ces religieux sans bravoure héroïque, tous des mondains, tous des jouisseurs. Et elle les avait renvoyés à leur tour, et elle était restée seule avec Dieu, son Dieu implacable et télu, régnant dans l'absolu de (oute sa puissance exterminatrice et vengeresse, La lumière était morte, la vie était morte, il n'y avait plus, dans ce morne et froid tombeau, clos de toutes parts, qu'une octogénaire assise encore sur son Ut, di-oite et les yeux ouverts sur les ténèbres, attendant que son Dieu jaloux t'emportât, pour donner aux âmes tiédes l'exemple d'une fin vraiment pieuse. Et, vers le soir, lorsque le père Théodose se présenla, il fut très surpris de trouver une résistance, de ne pouvoir ouvrir la porte. Pourtant, la clef tournait dans la serrure, on aurait dit que les verrous étaient poussés. Mais qui donc les aurait poussés? personne n'était plus là.

e1 la malade ne pouvait quitter son lit. Il fit de vains efi'orts, il finit par prendre peur, il courut à la mairie conter les choses, sentant le besoin de ne pas engager davantage sa responsabilité. On alla tout de suite prévenir Louise, chez mademoiselle Mazeline, et le hasard voulut que Harc et Geneviève fussent précisément venus de Jonville, inquiets des dernières nouvelles.

Alors, ce fut tragique. Toute la famille se rendit place des Capucins. La porte ne cédant toujours pas, on fit venir un serrurier qui déclara ne rien pouvoir, les verrous étant sûrement mis. Il fallut appeler un maçon, qui descella les gonds, à coups de pioche. La maison, muette à chaque coup, retentissait comme un caveau muré. Et. quand on eut arraché la porte, Mare et Geneviève, suivis de Louise, rentrèrent avec un mortel frisson dans cette demeure familiale, où l'on n'avait plus voulu d'eux. Il j régnait une humidité glaciale, ils eurent grand'peine à pouvoir allumer une bougie. En haut, sur son lit, et droite toujours, le dos appujé contre des oreillers, ils trouvèrent madame Duparque morte, tenant entre ses maigres et longues mains crispées vd grand crucifix. Elle avait sûrement trouvé la. suprême énergie, en un effort surhumain, de quitter son lit, de descendre pousser les verrous, pour que personne au monde, pas même un prêtre, ne la dérangeât plus dans son intimité dernière avec son Dieu. Et elle était remontée, et elle était morte. Frissonnant, le père Thëodose était tombé à genoux, bégayant une prière. Mais il restait éperdu, comprenant qu'il n'; avait pas là seulement la fin d'une terrible vieille femme, d'une grandeur iarouche dans sa foi intransigeante, mais que c'était aussi toute l'intolérante religion de superstitions et de mensonges qui mourait. Et Marc, entre les bras duquel Geneviève et Louise, terrifiées, se rëfugiaienl, sentit passer comme un grand souffle, l'éternelle vie renaissant de cette mort.

«9 LIS QDITRK tVlNGILES

Aprifl la oonioi, dont la famille laissa l'ahbé Coquard se charger, on ne trouva rien dus les tiroirs de la morte, .-slaiMut, ni Tateurs d'aueiae sorte- Os a« pouTsit accuser le père Théodose de les aïoir sousb^iles, païoqu'il n'était plus entré dans la naisou. Les avait-elle, de s» riTaut, danoées de la main h la nain, à lui o« î d'autres? Ou les avait-elle détmitefl, pour anéantir ces biens péiissahles, dont elle ne voulait pas que sa famille profil&t? Od m pat éclaireir le mjstére, jamaia un sou ne fat retrouvé. Il restait sealeraenl la p«tiU maisaa, qui fut vuidue, et dont Genefiève fit distribuer l'arfent aux ouvres, en diaaal qu'elle entendait se canfernMr ùnsi aux volontés wrtaines de sa grand'mère.

Le soir «à elle rentra du convoi, elle se jeta ai eou de son mari, elle se confessa, «n us élan da tent son êlre.

— Si ta tavaiâ... J'étais reprise, dirais que je savais grand'méra toute seule, si hraie ^ si grande dans sa cioyance abstiaée. 0«i, je tt« demaudata si ua place n'était pas auprès d'eUe, si j'avais bien a^ en la ^t^ tant.. Que veox-ta? ^anftais je o» guârirai,. tnujiours j'aurai an fend de moi an p«B de ma foi Micieaae.» Haû, ^and Oies! quelle affireuse ehes» que eetta mort, et comme lu as raison de vouloin la vie, la fi»ime libéra remise en s«a rAIe d'^ak et de compagne die L'homme, tout ce qHÎ est bon, tout ce qù est vrai, tout ce qui e^ juste!

Ua mois plus tard, les deux mairiagea eurent lieu invilement, Louise épousa loseph, et Sacah ^ousa Sébastien. Marc j vit un eoBueneeiaent de victoire. Les moissons fntares, semées avec tant de peine, au milieu des persécutions el des outrages, gttfmaient d poussaient déjà.

DoiiîHihvGoogIc

Des années s'écoulèrent, Hue eontinnail aoa «ovn, solide à soixante ans, passionné de vériM «t de justice, comme il l'était an début de U grande lutte. Et, un joar qu'il s'était rendu à Beaumont, pour voir Delbos, eelni-d, brusquement, s'écria :

— A propos, j'ai fait une singulière rencontre... L'autre soir, je rentrais à la nuit tombée, lorsque, sur l'avenue des Jaffres, j'ai remarqué, marchant devant moi, un homme de votre ïge, l'air misérable et nvagé... Et voilà que, dans le flamboiement du eonfisenr qui est su coin de la rue Gambetta, j'ai bien cru reconnaître iH>tr« G«ifia9.

— Comment, notre Gorgias t

— Eh 1 oui, le frère Goi^as, B«n plus en soatan« d'igiBorantin, mais en vieille reding^e graisseuse, mant les murs, avec l'allure oblique d'un loup vieilli et décharné... Il serait rentra secrëtement, il vivrait dans quelque coin d'ombre, tftchant encore de terroriser et d'exploiter ses complices d'autrefois.

Marc, très surpris, restait plein de doute.

— Oh I vous devea vo«s être trompé. Gorgias'Uent bien trop à sa peau, pour venir risquer les galères & BeaumonI, le jour où an feit nonveau no«s peimeltrait de faire casser l'arrêt de Roean.

— Hais vous êtes dam l'erreur, mon ami, déolara Oelbos. Notre homme ne craint plus rien, l'action

«t LES' QCATAE ËViNGILES

publique eu matière de crime se prescrit après dix aondes révolues, et le meurtrier du petit Zéphirin peut aujourd'hui se promener tranquillement au grand jour... D'ailleurs, il est possible que je me sois trompé. El puis, le retour de Gorgias n'aurait aucun ïnlérèl pour nons, car vous le pensez comme moi, n'est-ce pas? nous n'avons rien de bon el d'utile à attendre de lui.

— Absolument rien. 11 a tellement menti que, s'il parlait, il mentirait encore... La vérité tant désirée, tant cherchée, ne saurait nous venir de lui.

De loin en loin, Marc venait ainsi causer chez Delbos de l'étemelle affaire Simon, qui, depuis tant d'années, restait au cœur du pays comme an cancer dévorant. On avait beau le nier, n'en plus parler, le mal continuait sourdement ses ravages, tel qu'un poison secret, empoisonneur de la vie. Et, deux fois par an, David s'échappait do son désert des Pyrénées, accourait se rencontrer chez Delbos avec Harc, car il n'avait pas cessé une henre, maigre la grâce, de poursuivre l'acquittement de son frère. Leur certitude à eux trois était formelle : ils feraient casser l'arrêt monstrueux, l'affaire se terminerait .nécessairement par le triomphe de l'innocent j mais, comme jadis, avant la première cassation, ils se déhattgieot au milieu des plus inextricables mensonges. Après avoir quelque temps hésité sur la piste k suivre, ils s'étaient décidés pour le nouveau crime de l'ancien président Gragnon, flairé par eux à Rozan, et dont ils étaient maintenant convaincus. Gragaoa avait simplement recommencé son coup de la communication illégale : ce n'était plus, ainsi qu'à Beaumont, une lettre de Simon, un pASt-scriplum faux, portant le paraphe du fameux modèle d^écriture ; c'était la prétendue confession écrite par l'ouvrier qui avait fabriqué un faux cachet pour l'instituteur de Maillebois, et qui, agonisant i l'hôpital, l'avait remise i une religieuse, avant de mourir. Sûrement,.

TËRITÉ 61S

Gragnon s'ôtait promené à Rozan avec celte coaression dans la poc|ie, parlant d'elle comme da coup de foudre qu'il lâcherait, si on le poussait k bout, la montrant ou la fusant montrer à certains membres du jurj, les dévots, les télés faibles, affectant surtout de ne pas vouloir mêler publiquement une sainte religieuse au scandale. El cela expliquait tout, l'abominable attiludedu jur; recondam- Banl l'innocent s'excusait : ces hommes, d'une moyenne intelligence et d'honnêteté suffisante, avaient simplement cédé à des raisons laissées secrètes, trompés dam^ leur conscience comme les premiers jurés de Beaumont. Marc et David se rappelaient encore certaines questions posées par des jurés, qui leur avaient semblé saugrenues. Maintenant, ils comprenaient, les jurés faisaient allusion à la pièce terrible, colportée dans l'ombre, dont il était sage de ne pas ouvrir ta bouche! Et ils avaient condamné. Delbos marchait donc sur ce fait nouveau, la preuve légale de cette seconde communication criminelle, qui, le jour où ils pourraient la produire, entraînerait l'immédiate cassation de l'arrêt. Seulement, il n'était pas de preuve plus difficile à faire, et tous les trois s'épuisaient depuis des années à la trouver, certaine, décisive, lin espoir unique leur restait, un des jurés, un ancien médecin, nommé Beauchamp, était, disait-on, bourrelé de remords, eomme autrefois l'architecte Jacquin, ayani acquis la certitude que la prétendue confession de l'ouvrier moi-t à l'hôpital était un faux grossier. Haïs, sam être lui-même clérical, il avait une femme extrêmement dévote, qu'il ne voulait pas désoler, en soulageant sa conscience. Et il fallait attendre.

D'ailleurs, les années, à mesure qu'elles s'écoulaient, créaient un milieu de plus en plus favorable. C'était h vaste évolution sociale qui s'activait et donnait ses grands^ f ésaltats, grâce k l'instruction laïque, libérée des dogmes, désormais triomphante. La France entière se renouvelait.

«4 LES (jUATRE KVAHGILSS

toul uD peupla MBveait sortait de ses milliers d'dcoles cMMMimles, les hambles iastîtulears prfmatrcs aehe- Taieiit ee prodig» 4» refiiire ta nation, pour les fatnres grandes besognes de Téritè el de justice. Tout allait partir de l'école, elle élail le champ fécond des pro^s infinis, on la IfOBvait ï la naiesance de cïtaqaa réforme aceom^e, de chaque dobt^Is étape vers la solidaritâ et la paii. Ce qui araîl semM4 impossible la veille, a'aecorapKssail aujourdltiii avec aisance, an mïTien d'un peuple neittew, délivré de l'erreur et du mensonj^e, sachairtetvonlanl.

El e» ftit aîasî que Delbos, anx élections de mat, battit enJin iwnamws, le député^ radîcaT, maire de Beanmont pendïint de si kingnea années. Ancien ami de Gambetta, ce dentier seivblait ne deveir jamais ô(re dépossédé de ce si^e, teDement il apparînssaît alors comme la représraitation exacte de la moyenne française. Mais, depuis cette ép«que,Ie8 événements s'étaient précipités, ta bourgeoisie avait trahi son passé révehrtionnaîre, en s'alliant à l'Eglise, pour tester de ne rien céder du pouvoir nsurpé jadis. Elle entendait garder les privilèges conquis, ae partager ni sa royauté, ni son argent, qnitte à user de tontes les anciennes forces réactionnaires, à refbuler dans le serrage t« peuple désormais éreiTlé, instruit, dont le fiot montant la terrifiait. Et Lemarrots était l'exemple typique du boarge<B8 répnbticafn d'Rier, croyant deveir défendre- sa classe, tombant i une sorte d'involontaire réaction, dès lors condamné, emporté dans la débâete inévitable de cette bourgeoisie pourrie hâtivement par cent années de négoce et de jonissance. L'avénement du petite devenait {ktaf, fe jour où il aurait censeienee de sa toute-puissance, des réserves inépuisables d'encre, d'intelligence tt de volonté qui dormaient BB lui, et il devnit suflïre que l'école l'émancipât, le tirât du lourd sommeil de l'ignorance, pour qu'il prit

V£RlTâ 81S

loutfi la place el rajetmll la nation. La bourgeoisie allait mourir, le peuple était nécessairemeBt la grande France de demain, la libératrice, la justiciëre. Et il y eut comme use annoaciation de ces choses dans le Iriompbe de la candidature de Delbos à Beaumonl, l'avocal de Simon, si longtemps combattu, outragé, et qui n'avait recueilli jusque-là que les quelques voix socialistes, devenues peu à peu une majorité écrasante.

Une autre preuve de celte accession du peujde au pouvoir fui le complet revirement de Horcilly. 11 avait fait autrefois partie d'un ministère radical ; puis, au lendemain de la recondamnatioD de Simon, il était eatrd dans un miuislère modéré; et, maintenant, il afûchail des professions de foi violemment socialistes, il venait de réussir à se faire Hommer encore, en s'attelant au char de triomphe de Delbos. D'aillears, dans le département, la victoire restait incomplète, le comte Hector de Sanglebœuf était réélu, lui aussi, comme réactionnaire iatrausigeant, grftce à ce phénoméoe des temps troublés, 9Ù seules l'emportent les opinions estrénes, franches el nettes. Ce qui demeurait sur le carreau, à jamais, c'était celte ancienne bourgeoisie libérale, que l'égoisme et la peur rendaient conservatrice, désormais dévojée, effarée, sans logique ni force, mûre pour la chute. £l la classe montante, l'immense foule des déshérités d'hier, allait aaturellement prendre sa place, une place qui lui était due, après avoir balayé, d'un dernier effort, les quelques défenseurs entêtés de I'%lise. i

Mais, surtout, l'élection de Delbos était le premier succès éclatant d'un de ces sans-patrie, d'un de ces traîtres, qui avaient afCrmé publiquement l'innocenee de Simon. Après l'arrêt monstrueux de Rozan, tous les si> mooistee en vue, fra^ipés d'impopulariu, avaient souffert dans leurs personnes et dans leurs intérêts, du crime d'avoir voulu la vérité et la justice. Itos injures, les per-

séditions, les exécutions sommaires s'étaient acharnées contre eux. C'était Delbos, que pas un client n'osait plus . charger de plaider une affaire, c'était Salvan cassé, mis i la retraite, c'était Marc tombé en disgrâce, envojé dans une petite commune ; etderrière ceux-là, lesplus connus, ' que d'autres, leurs parents, leurs amis, payaient par de grands ennuis, par la ruine même, leur simple attitude de braves gens I Depuis des années, sous la muette douleur de cette aberration publique, sentant bien l'inutilité de tonte révolte, ils s'étaient remis héroïquement à l'œuvre, ils attendaient l'heure inévitable de la raison et de l'équité. Et celte heure semblait venir enOn, voilàDelbos, un des plus engagés dans l'afTaire, qui battait Leraarrois, dont la politique l&che avait longtemps consisté à ne se prononcer ni pour ni contre Simon, dans la terreur de (t'élre pas réélu. L'opinion avait donc changé, n'était-ce pas là une preuve de la grande étape franchie ? Salvan eut, lui aussi, une consolation : on nomma directeur de l'Ecole normale un de ses anciens élèves, après en avoir presque chassé Mauraisin, coupabled'incapacité notoire; et la joie fut grande pour le sage, dans son petit jardin fleuri, non pas de triompher de son adversaire, mais de savoir son œuvre maintenant entre les mains d'un fidèle et d'un brave. Un Jour enfin. Le Barazer, ayant fait venir Uarc, lui offrît une direction à Beaumont, se sentant à présent la force de réparer l'injustice ancienne. De la part de l'inspecteur d'académie, diplomate prudent, cette offre était, k tel point significative, que Marc en fut très heureux; mais il refusa, il ne voulait pas quitter Jonville, où sa besogne n'était pas finie. Enfin, c'étaient encore toutes sortes de signes avant-coureurs. Le préfet Hennebise venait d'être remplacé par un préfet de haute raisoa, très énei^que, qui tout de suite avait demandé la révocation du proviseur Depinvilliers, sous la direction duquel le lycée était devenu une sorte de petit séminaire.

VÉRITÉ 6tT

Le recteur Forbes, lui-même, si enfoncé dans ses études d'histoire ancienne, avait dd sévir, congédier des aumôniers, débarrasser les classes des emblèmes religieux, laïciser l'enseignement secondaire aussi bien que l'enseignement primaire. Le général Jaroasse, mis â la re- ' traite, s'était décidé à quitter Beanmont, où sa femme possédait pourtant un petit hôtel, exaspéré du nouvel esprit qui régnait dans la ville, ne voulant pas y vivre en contact avec son successeur, un général républicain, sor cialisle même, disail-on. L'ancien juge d'instruction Daix était mort misérable, hanté de spectres, malgré sa confession tardive, à Rozan, tandis que l'ancien procureur de la République, Raoul de la Bîssonnière, qui avail fini par faire à Paris une belle carrière, allait disparaître dans l'écroulement d'une immense escroquerie, pour laquelle il avait eu des bontés. Et, dernier symptAme excellent, l'ancien président n'était plus salué sur l'avenue des JafTres, il filait d'un air inquiet, la léte basse, maigri etjauni, avec des coups d'œil obliques, comme s'il avait craint de recevoir quelque crachat au passage.

A Maillebois, oùHarc venait souvent voir Louise, in^stallée avec Joseph, son mari, h l'école communale, dan» le petit logement que Mignot avait occupé pendant de si longues années, les heureux effets de l'inslruction laïque répandue à flots, apportant la clarté et la santé, se faisaient également sentir. Ce n'était plus l'ancienne petite ville cléricale, où la congrégation avait réussi à faire élire maire une créature à elle, le fabricant de bâches retiré Philis, un veuf que l'on accusait de coucher avec sa bonne. Autrefois, sur les deux mille habitants, les huit cents ouvriers du faubourg, très divisés, ne parvenaient à faire entrer dans le conseil municipal que de rares républicains, réduits à l'inaction. Et, maintenant, aux élections récentes, la liste républicaine et socialiste avait passé tout entière, à une forte majorité, de

-«U LES QUATRE IViHGILES

sort« que reatrepreaeur Darrag, batlaot son rival Phîlis, venait d'être renommé maire, après avoir longtemps attend* cetle revanche. Et sa joie de rentrer enfin dans «elte mairie dont les cnrés l'avaient chassé, ut lendeloain de l'ailaire Simon, était d'autant plus vive, qu'il y revenait avec une majorité compacte, qui allait lui permettre d'agir franchement, sans être condamné à de continuels compromis.

Marc, qHi le rencontra, le trouva rajonnanl.

— Oui, j« me souviens, dit-il de son air de bonhomme, voas n'avez pas dà me trouver très brave jadis. Ce panvre Simon, j'étais convaincu de son ifluocenoe, et je vous ai refasé d'agir, quand vonsfles venu me voir à la mairie. QiMvoulez-vons? j'avais à peine deux voix de majorité, le conseil municipal m'échappait sans cesse, et la preuve est qu'il « fini par me renverser... Ab! si j'avais eu la majoriU d'aujourd'hui! Nous ssoimes les maîtres, les choses vont marcher rondement, je vous le promets.

Souriant, Marc lui demanda ce que devenait Philîs, le vaincu de la veille.

PhiUs, ob! il avait eu un grand chagrin, il avait perdu récemœent la personne que vous savez. Alors, il a dû se résigner i vivre aree sa fiUe Octavie, une demoiselle très dévote qui refuse de se marier. Son fils Jla;mond est officier de marine, toujours an loin, et la maison ne doit pas lui paraître bien gaie, dans sa défaite, àmoins qu'il ne se console, car j'y ai vu une nouvelle bonne, une l^osse fille vraiment solide et fi'aiche.

11 s'égaya bruyamment. Lai, ayant cédé son entreprise de maçonnerie, retiré avec une belle fortune, vieillissait près de sa femme, dans une parfaite union, attristée par le seul chagrin de n'avoir pas eu d'enfant.

— Alors, reprit Marc, voiU Joulic certain de n'être plus tracassé... Vous savez avec quelle peine, au milieu de

v£rxtï u*

quels eaouis, il a fait de aùù école le bon terrain oA a p« pousser le nauveau Maillebois qui vous a élu.

— Oh ! s'écria Darras, vous avei été d'aberd le {rand ouvrier, je n'oublie pas les lumeoses services rendus par vous... Et soyes tranquille, Joulîc el mademoiselle Mazeline seront désormaisà l'abri de toute veiatioa^ et je les aid«rai même autant que je paurrai, pour hâter leqr bonne œuvre, ce nouveau Maillebois, csmme vous diles, de plus en plus intelligent et libéré... D'ailleurs, maintenant, c'est votre fille Louise, -c'est Joseph, le fils du malheureus Simon, qui se dévouent à leur tour, qni oonlinu«nt la besogne d'affranchissement. Vous èlei nae famille >de travailleurs héroïques ti modestes à laquelle nous devrons tous beaucoup de reconnaissance us jour.

Un instant, ils causërenlde l'époque, lointaine déjà, oà Marc avait pris l'école communale de UaUlebois, 4ans des circonstances £1 désastreuses, après la première cosdamnatisn d« Simon. Cela datait de plus de trente ans. Que d'événements depuis, et que d'écoliers avaient passé sur lesbaAcsde l'école, apportant l'eeprit nouveau! Uars évoqv ^ soav«airde les anciens, deees premiers élèves. Femaud Bongard, le petit paysan i la téta si dure, qui avait époasé Lucile fioloir, une gamine intelligente, cenlîte en Dieu par madeiBoiselle Bauzaire, était père d'une fille de onze ans, Claire, mieux douée et que mademoiselle Mazeline libérait un peu du servage clérical. Auguste Doloir, le fils du magon, l'indiscipliné, travaillant peu, avait desa femme, Ângële Bongard, têtue et d'ambition étroHe, un fils de quinze ans, Adrien, sujet remarquable dont l'instituteur Jeulic faisait un grand éloge. Son firëre, le serrurier Charles Doloir, aussi mauvais élève que lui autrefois, un peu corrigé depuis son eiariage avec < la fille de son patron, Hartlïe Dupais, avait aussi uu fort garçon, igé de treize ans, Marcel, qui venaU de quitter

t'école avec des notes encelleates. Et il j avait encore Jules Doloir, devenu iastitulear grâce à Marc, un des meilleurs élèves de Salvan, qui tenait l'ëcole des Bordes avec sa femme, Juliette Hochard, sortie première de Fonlenay, couple de santé, de raison et de joie, égayé par la présence d'un petit diable de quatre ans, Edmond, très savant pour son âge, sachant déjà ses lettres. Puis, c'était les deux Savin, les jumeaux, les fils du petit employé : Acbille, autrefois sournois et menteur, placé plus tard chez un huissier, hébélé comme son père par des années de burean, marié à la sœur d'un de ses collègues, Virginie Deschamps, blonde maigre et insignifiante, dont il avait une délicieuse fille, Léonllne, une des préférées de mademoiselle Mazeline, qui venait d'obtenir son certificat d'étude à onze ans ; Philippe, longtemps sans place, rendu meilleur parune vie de continuelles luttes, aujourd'hui directeur d'une ferme modèle, resté garçon et associé avec son frère cadet Léon, le plus intelligent des trois, qui avait eu l'idée de se donner à la terre et d'épouser une paysanne, Rosalie Bonin, dont le premier né, Pierre, âgé de six ans, venait d'entrer dans la classe du bon Joulic. Et, chez les Savin, s'évoquait aussi le souvenir de leur fille Hortense, la perle de mademoiselle Rouzaire, si pieuse, qui, séduite, avait accouché à seize ans d'une fille, Charlotte, laquelle, après avoir été une des élèves les plus aimées de mademoiselle Mazeline, mariée plus tard à nn marchand de bois, était récemment accouchée d'une fille encore, en laquelle sans doule s'achèverait la libération finale. Les générations succédaient ainsi aux générations, chacune s'acheminait vers plus de connaissance, plus de raison, plus de vérité et de justice, et c'était de cette évolution constante, par l'instruction, que serait fait le bonheur des peuples de demain.

Mais, surtout, Marc s'intéressait au ménage de sa Louise et de Joseph, ainsi qu'à celui de son plus cher

V£rIT£ élève, Sébastien Milhomme, qui avait épousé Si ce joUr-là, lorsqu'il eut quitté Darras, il se l'école communale, pour embrasser sa fille. soixante ans passés, mademoiselle Mazeline, ap donné quarante années de sa vie à l'enseignen maire, venait de se retirer elle aussi à Jonville, très modeste maison, voisine du beau jardin de Elle aurait pu rendre encore des services, ma avait beaucoup baissé, elle était presque aveugli consolation de sa retraite forcée venait d'être de ladirection de son école entre les mains de son Louise, nommée maîtresse titulaire à sa place. lait, pour Joulic, d'une direction' à Beaumont, d ce que son adjoint Joseph pût lui succéder égalei le ménage allait donc se partager cette école di bois, encore toute retentissante des noms de Sine Marc. Le fils cl la fille y continueraient la bonne de leurs pères. Louise, âgée déjà de trente-d avait donné à Joseph un gardon, François, qui ans, était d'une ressemblance frappante avec M grand-père. Et ce grand garçon, aux yeux de cl grand front en forme de tour, se destinait & l'E maie, voulant être, lui aussi, un simple iustitu maire.

C'était un jeudi, et Marc trouva Louise au so cours de ménage qu'elle faisait à ses fillettes un* semaine, en dehors des classes réglementaires. J son fils s'en étaient allés, avec d'autres élèves, I promenade de géologie et de botanique, le long d pille. Mais Sarah se trouvait là, grande amie de i sœur Louise, la visitant, lorsqu'elle venait de Rou Sébastien son mari était maintenant maître tituli '^ Le ménage avait une fille de neuf ans, Tbéré grand charme, où se retrouvait toute la beauté dt lagrand'mère. Et Sarah venait donc trois fois par

«a LES QUATftE £VAN'G1LE5

deReuviUeiUuitlebois, ipeiaedii minutes de chemin de fer, fwur veiller Biir l'atelier de confection que le vieux Lehmasn dirigeait toujours, rue du Tre'u. Nais il sa faisait bUm vieux, quatre-vingts aos passés, el elle siugeait à o6derla maison, dont il lui devenail difficile de s'occuper elle-fDème.

Lorsque Maffc eut «a tHvssé Louise, il £crra les deux mains de Sarah.

— El mtM âdèle Sébastien, et votre grande fille Thérèse, et vous-^méme, ma «faère eubut ?

— TMit le iHoade se forte k merveille, répondit-elle d'un air de gaieté. Jusqu'à (raad-père'L&hmaufi qui est solide comme ua chËne, ma^gnê son bge. Et puis, j'ai de èenoes jMuvelles de ilk-bas, nous avons reçu un« Lettre de VoBcle David, où il aous dit ^ae mou père est remis des accès de fièvre qui k repr^neat itarfois.

Jfârchec^ douoemeflt la 16te.

— Oui, oui, la blesssre reste inguérissable au fend. It futdrait pour le rétablir complètement ceUe rèbabilita- -tioB taut désirée, si dilScâe i obfeair. Mais nous somtues ea bon ebeuûn, j'espère t«4ijeurs, car les temps glorieux soat preebes... Et répiétu-le & Sébastien, oitaque enfant dent il fait wi homme est ta ouvrier de plus pour la vériléella juslice.

Ensoite, il s'attarda an iasiant, causant avec Loaise, lui appiotant d«s uoumlleE de mBdemoiselle Maaeline, qui vivait très retirée IJoB ville, eacorapagaîe d'oiseauK et de fleurs. Il lui fit promettre d'envoyer le petit François passer le dimanche là-bas, car c'était pour la graod'Wre une vive joie d'avoir l'ofl&nt tente une journée à die.

— Et viens aussi, dis à Joseph de venir, nous - irons tous ensemble saluer le bon Satvan, qui sera ravi de voir celte descendance de braves instituteurs, dont il est un peu !e père. Nous lui amènerons mademoiselle Haieline avec nous... Et vous aussi, Sarah, tous devriex ame-

oet Sdbastîea et votre fillette Thérèse. Ce sersttïa partie, ta joie an grand complet. .. Allons, c'est entendu, tont le monde viendra I A dimaitche.

11 embrassa les denx jeimes femmes, tt se hâta, voulant prendre le train de sis heures. Mais ÏI faitltt le manquer, par snile d'une snignlîère rencontre qui le retint un instant. It tvumait le coin de la Grandltue, pour suivra l'avenue de ïa gare, lorsqu'il aperçut deirx individus, derrière un masstt'de fusains, causant avec violence. L'un d'eux, âgé d'environ quarante ans, te frappa par sa longue fece blême et ohtiise, aux sonicils pâtes. On donc avait-il connu ce visage de stnpidité el de vice? Brusquement il se souvint : c'était sâremeiit Polydor, le neveu de Pélagie. Depuis plus de vingt ans, il ne l'avait ptns rem ; in»is il savait ^e, chassé du couvent de Beaumont où rt servait comm? domestique, il menait maintenant nne vie de hasard, tombé dans la crapale des quartier» loucbes. Polydor, ayant remarqué et reconna sans doute ce passant qui le dévisageait, emmena aussitôt son compa gnon; et, comme Marc regardait alors ce dernier, il eu* an snrsaut de surprise. En redingote sale, l'air misérable et farouche, l'autre avait nne face tourmentée de vieil oiseau de proie. Rais c'était le frère GoipasI Tout de suite, Marc se soarint de la rencontre que DeTbos lui avait contée, et il voulut avoir une cerlîtnde, il s'efforça de rejoindre tes deux hommes, qui s'étaient jetés dans une petite me. fl la touilla du regard, il n'y vît absolument personne, Polydor et l'autre avaient disparu, an fond d'une des maisons suspectes dont elle était bordée. Et il se lEiit à douter de nouveau, était-ce bien Gorgias ? tl n'aurait pu l'affirmer, dans la crainte d'avoir câdé à une hantise.

A Jonville, maintenant, Marc triomphait. (Tétait là, comme partout, un lent progrés obtenu par la vérité, par l'instruction victorieuse de l'ignorance. Quelques années

eu LES QUATRE £VAHG[LES

avaienl soffi pour réparer le désastre doDt l'instituteur JaufTre s'était fait l'auteur conscient, en abandonnant la commune aux mains du curé Cognasse. A mesure que des hommes sains et raisonnables sortaient désormais de l'école de Marc, toute la mentalité du pays se trouvait renouvelée, une population se créait peu à peu, exempte du mensonge, capable de raison ; et ce n'était pas seulement une richesse intellectuelle en train de s'élargir, plus de logique, de franchise, de fraternilé; c'était aussi une grande prospérité matérielle qui se déclarait, car la fortune, le bonheur d'un pays dépend uniquement de sa culture d'esprit et de sa moralité civique. De nouveau, l'abondance revenait dans les logis propres et bien tenus, les champs se couvraient de magnifiques moissons, grâce aux méthodes nouvelles adoptées, la campagne était redevenue une joie pour les yeux, au grand soleil de l'été. Et c'était tout un heureux coin do terre en marche pour la paii, si ardemment souhaitée depuis des siècles. Martineau, le maire, reconquis par Marc, agissait à présent avec lui, suivi de tout le conseil municipal. Une série de faits avait hâté ce bon accord, cette entente commune de l'instituteur et des autorités, qui permettait d'aller vite en besogne dans la voie des réformes désirables. L'abbé Cognasse, après s'être contenu quelque temps, cédant aux conseils d'onction caressante reçus à Valmarie, voulant garder les femmes, dans la certitude que quiconque les a reste invincible, venait de retomber à ses violences coutumiéres, incapable de patience, enragé de voir les femmes elles-mêmes lui échapper, tant il mettait de mauvaise grâce à les retenir. Et il en arriva à de véritables brutalités, en ministre vengeur du Dieu qui ravage et qui tue, distribuant à la volée les effroyables peines éternelles pour les moindres offenses. Un jour, il frotta jusqu'au sang les oreilles du petit Moulin, qui avait tiré la jupe de la vieille sei'vante du presbytère, la

VÉRITÉ terrible Palmyre, grande distribotricê de taloches el fessées. Ud autre jour, il gUla la jéuDe Catherine, c pable d'avoir ri pendant la messe, au moment où 1 même se mouchait à l'autel. Enfin, le dernier dimanc hors de lui de voir que le pays, décidément, lui échapp ■] il avait allongé un coup de pied à madame Martine I la mairesse, s'imaginant qu'elle le bravait, parce qu'i ne se rangeait pas assez vite sur son passage. El, ci fois, cela dépassait vraiment toute mesure, Martin< déposa une plainte, poursuivit en police correctionni le curé, qui, dès lors, continua la luUe, se déba,ttit furi sèment, au milieu d'un tas de procès.

Mais, pour achever son œuvre, Marc nourrissait i idée qu'il put enlin réaliser. Â la suitu des lois nouvel! les sœurs du Bon Pasteur qui exploitaient si Aprement atelier de lingerie, où deux cents ouvrières mouraiei moitié de surmenage el de faim, venaient d'être oblig de quitter Jonviile; et c'était un grand débarras poui pays, une plaie et une honte de moins. Harc avait di décidé le conseil municipal à se rendre acquéreur < vastes constructions, vendues aux enchères. Son pr( était d'aménager ces constructions, ces grands atelit en une maison commune, où l'on pourrait installer, fur el à mesure des ressources, une salle de jeux et danse, une bibliothèque, un musée, même des bains g tuits. La pensée profonde de Marc était de dresser face de l'église, pour achever de la vider, une sorte palais civique, où le peuple des travailleurs trouverait lieu de réunion et de délassement. Si, longtemps, femmes n'avaient continué de se rendre à la messe t pour montrer leurs robes neuves et voir celles des autr elles viendraient désormais plus volontiers dans ce pal de solidarité riante, où un peu de plaisir bienfais les attendait. Et ta salle de récréation, inaugurée la p mière, donna lieu à une grande manifestation populai

St8 LES QUATRE EVANGILES

Il s'agissait surtout d'e^cer, de racheter l'anciemie consécration de la commune au Saeré-CCeur, dont le remords désolait Te maire et te conseil manicipal, depais qalls étaient reTenns au simple bon sens. Harthieaa, pour se disculper, dans sa prudence coahimière, accasaîi l'instituteur Jaufire de l'avoir abandonné asx mains de l'abtré Cognasse, après lui avoir trouftlé l'esprit de toutes sortes de menaces vagnes, pour Jourille et pour tairafime, s^l ne fitîsait pas sa sonnrissîon totale à rEg^ise, qui resterait étemenement la plni forte, mattresse des hommes et des fortunes. Et, maintenant, Ifartinean, voyant bien que ce n'était pas vrai, puisque l'Eglise allail . être battue et que déjï le pays redevenait plus prospère, i mesure qull se séparait d'elle davantage, était vivement désireux de se mettre (ta cOté des vainqueurs, en ancien paysan pratique, qui pensait solidement, s^ ne paHait guère. Il aurait voulu une sorte d'abjuration, une cérémonie Inî permettant de venir à la t£te du conseil municipal rendre la commune au culte de la raison et de la vérité, afin de filtre oublier Kantre, celle où elle s'était donné nne idole sanglante, de démence et de mensonge. Et c'était cette cérémonie que Harc avait eu Ta pensée de réaliser, en faisant inan^urer, par le maire et le conseil municipal, la salle de jeux et de danse de la maison commune, dans laquelle le pays devait se réunir chaque dimanche pour des fêtes civiques.

De grands préparatifs furent faits. Les élèves de Harc et de Geneviève, réunis fraternellement, Joueraient nne petite pièce, danseraient et chanteraient. On avait créé nn orchestre, composé de jeunes gens du pays. "Les jeunes filles, vêtues de bfanc, ainsi qu'autrefois les Flfles de laViei^, chanteraient et danseraient elles aussi, en l'honneur des travaux des champs et des ioîes de la vie. C'était la vie surtout, la vie sainement et pleinement vécue, toute la vie débordante avec ses devoirs et ses féli-

VÉRITÉ ew

cilés, que l'on célébrerai^ comme l'universelle source de force et de certitude. Ensuite, tous les jeux qu'on avait réunis là, des jeux d'adresse et d'énei^ie, des gymnases, des pistes et des pelouses, dans le jardin voisin, seraient livrés au petit peuple, qui s'y réunirait ckaijue semaine, tandis que des coins d'ombre seraient réservés aux femmes, aux épouses et aux mères, désormais rapprochées, égayées, ayant à elles un salon, un endroit de rencontre et d'amusement. Pour la cérémonie d'inauguration, on avait orné la salle de fleurs et de feuillage, et toute la population endimanchée de Joaville, dès le matin, emplit les rues de eon allégresse.

Ce dimanche-là, Mignol, sur le désir de Marc, amena ses élèves du Moreux, avec le consentement des parents, pour qu'ils posent prendre part à la f^le. Puisque le même curé avait desservi jusque-là Jonville et le Moreux, la même salle de jeux et de danses pouvait hien servir aux deux pays. El, justement, comme Mignot arrivait, Marc le rencontra devant l'église, dont la vieille Paimyre fermait violemment la porte de deux tours da clef terribles. Le matin, l'abbé Cognasse avait dit sa messe devant des bancs absolument vides; et c'était lui qui, dans an accès de furieuse colère, venait de donner à sa servante l'ordre de barricader la maison de Dieu : personne n'y entrerait plus, puisque ce peuple impie allait sacrifier aux idoles de la bestialité humaine. Lui-même avait disparu, terré sans' doute dans le presbytère, dont le jardin bordait la roule qui menait à la maison commune. Il ne s'y trompait pas, on crachait sur le Sacré- Cœur, Jonville se libérait de ce nouveau culte, de cette incaraation nouvelle et dernière de Jésus.

— Vous savez, dit Mignot à Marc, que depuis deux dimanclies il n'est pas venu au Moreux. 11 prétend avec quelque raison qu'O n'a pas besoin de faire quatre kilomètres pour dire la messe devant deux pauvresses et

trois gamines. Le village entier s'est révolté contre lui, le jour où il a poursuivi et fessé la petite Louvard, parce qu'elle lui avait tiré la langue. Il devient fou de violence, depuis qu'il se sent battu, et c'est moi qui suis obligé de le défendre maintenant, dans la crainte de voir la population outrée lui faire un mauvais parti. ' Uignot riait, et, questionné, il donna d'autres détails.

— Mais oui, Saleur, notre maire, si méfiant, si désireux de ne pas g&ter sa jouissance de marchand de bœufs enrichi, devenu bourgeois, parlait de lui faire un procès et d'écrire à l'évêque. Vraiment, si j'ai eu d'abord quelque peine k tirer le Horeux de la crasse d'ignorance et de crédulité où mon prédécesseur le clérical Chagnat l'avait comme noyé, je n'ai plus guère désormais qu'à laisser parler les faitst La population entière vient à mai, l'école bientôt régnera sans rivale, et l'église se ferme, c'est fini.

— Nous n'en sommes pas encore là tout de même, dit gaiement Marc. Ici, l'abbé Cognasse résistera jusqu'au' dernier jour, tant qu'il se sentira payé par l'Etat, imposé par Rome. Je l'ai toujours pensé, les petites communes ' perdues comme le Moreux, surtout celles où la vie est aisée, seront les premières à se libérer du prêtre, parce qu'il peut disparaître sans rien y déranger de la vie sociale. On ne l'y aimait déjà guère, on y pratiquait de moins en moins, on le verra partir sans regret, dès que le lien civique se sera fortement noué, en créant un autre pacte humain et d'autres satisfactions vivantes et certaines.

Mais la cérémonie allait commencer, Haro et Mignot se dirigèrent vers la maison commune, où leurs élèves étaient réunis. Ils y trouvèrent Geneviève, en compagnie de Salvan et de mademoiselle Mazeline, tous deux sortis de leur retraite pour assister à cette fête laïque, qui était un peu leur œuvre, la victoire de leur long enseignement.

VÉRITS 63»

El ce fut très simple, très fraternel et très joyeux. Les

autorités, Marlioeaa avec son échaipe, en tète du < ■'

municipal, prirent possession de ce Palais du peu] nom de la commune qu'elles représentaient. Pi enfants des écoles jouèrent, chantèrent, ouvrirent 1 de bon travail et de paix heureuse, de leurs main: centes encore, saines et pures, au milieu de grand; C'était l'éternelle jeunesse, c'était l'enfunt qui va les derniers obstacles vers la future cité de solidari faite! Ce que l'enfant d'aujourd'hui n'aurait pu l'enfant de demain le ferait. Et, lorsque les enfants jeté leur cri d'espoir, les jeunes garçons et les dlles vinrent avec la tendre promesse des fécondili chaînes. Ensuite, on vit la maturité, la pleine mi les époux et les pères, les épouses et les mères, flot humain en grand travail, derrière, lequel il n tait que les vieillards, le souvenir attendri, Vh soir de l'existence, quand l'existence a été vécue ment. L'humanité reprenait conscience d'elle, e tait l'ancien idéal divin dans la règle de la vie ter faite de raison, de vérité et de justice, pour la frat la paix et te bonheur des hommes. Désormais, Ji aurait comme Heu de réunion cette maison fratt de joie et de santé, où il n'y aurait ni menaces, ni ments, où le soleil entrerait égayer tous les âges. troublerait pas les cœurs et les intelligences, on n drait pas les parts d'un paradis menteur. 11 n'en s( que des citoyens ragaillardis, heureux de vivre pour l'allégresse de la vie elle-même. Et toute 1' dite cruelle des dogmes croulait devant cette gaieté et cette lumière bienfaisante.

Les danses se prolongèrent jusqu'au soir. Les paysannes du village ne s'étaient jamais trouvées reille fête. On remarqua beaucoup le visage riant mairesse, la belle madame Hartineau, qui était

^oo^lc

-630 LES QCiTRE £VANGILGS

nne des dernières fidèles de l'abbé Cognasse, tout en n'allant plus à l'église qoe pour y montrer ses robes neuves. Elle en avait une, de robe neuve, et elle était ravie de l'étaler, sans craindre de la salir, sur les dalles bumides. Puis, ici, elle était certaine de ne pas recevoir de coup de pied, si elle ne se rangeait pas assez vite. Enfin, JonviUe allait donc avoir un salon, où l'on pourrait se voir, causer, et faire un peu la fîère.

Un iocident extraordinaire termina cette grande journée. Marc et Geneviève ramenaient leurs élèves, accompagnés de Mignol, qui ramenait aussi les siens; et ils étaient en compagnie de Salvao et de mademoiselle Hazeline, tous très gais, plaisantant et riant. Avec eux «acore, se trouvait madame Hariinean, au milieu d'nn groupe de femmes du village, auxquelles elle racontait comment s'était terminé le procès fait par son mari au curé, à la suite du coup de pied qu'elle avait re{U de celui-ci. Devant la police correctionnelle, quinze témoins étaient venus déposer, et le juge, après des débats violents, avait condamné l'abbé Cognasse à vingt-cinq trancs d'amende, ce qui expliquait l'étal de fureur où bouillonnait ce dernier depuis quelques jours. Alors, brusquement, comme elle élevait la voix, en passant le long du jardin du presbytère, déclarant que le curé ne l'avait pas volé, on vit surgir, au-dessus du petit mur, la léte de l'abbé Cognasse, qui se mit à crier des injures.

— Ah ! vaniteuse, ah ! menteuse, je te la ferai rentrer dans la gorge, ta langue de serpent qui bave sur le bon Dieul

Comment se trouvait-il \k, juste à ce moment? Avait-il guetté, derrière le mur de son jardin, le retour de la fête? Une échelle était-elle préparée, pour lui permettre de monter et de voir? Quand il aperçut la belle Marlineaa en robe neuve, entourée de toutes ces femmes endimanchées, qui avaient déserté l'église pour se rendre à

:îi5p«^r-^

ytKïTi su

une fête Impie, dans la maison du diable, il perdit contfilëtemeot la tète.

— Femmes dévergondées qui faites pleurer les anges, femaies damnées qui empoisMineE le pajs de vos immondices, aUendezI attendez I je vais commencer & vous régler votre compte, en attendant que Satao vienne vous < prendre.

Et, eza^iérâ de n'avoir même plus les femmes avec hii,, ces misérables femmes, redoutées, exécrées de l'Église, et qu'elle garde, pour régner par elles, il arracha les pierres du chaperon en raine qai couronnait le mur, il les lança sur les femmes, de tonte la rudesse de ses mains sèches el noires.

— Tiens! t*i,la Hathnrine, qui lais coucher dans Ion m tous les vaiets de ton homme !... Toi, la Durande, qui as volé h ta sœur sa part de l'héritage de votre père [... Toi, la Désirée,qni n'as pas payé les trots messes que j'ai dil«s pour le repos de l'âme de ton enfant !... Et toi, lot, la Martineaa, quiasfoit condamner le bon Dieu avec moi, une pierre, deux pierres, trois pien:es, attends ! attends ! autant de pierres qu'il ; a de francs dans vingt-cinq francs !

Le scandale fat énorme, deux femmes forent atteintes, «t le garde champêtre, qui se trouvait li, se mit immédiatement à verbaliser. An milieu des cris, sous les huées, l'abbé Cognasse parut tout d'an coup revenir à lui. Il eut on dernier geste farouche, tel son Qieu de vengeance menaçant de destruction le monde nouveau, et il disparut, comme un diable qui rentre dans sa boite. C'était encore un bon procès qu'il venait de se mettre sur les bras, il agonisait sous le Dot montant des assignations.

Le jeudi suivant, Marc, s'étant rendu à Haillebois, acquit brusquement une certitude, dans le doute qui le hantait depuis quelque temps. Il traversait l'étroite place des Capucins, lorsque son attention fut attirée par un personnage noir et minable, planté debout devant l'école

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«M LES QUATRE ÉViHGILES

des Frères, et qui en regardait les murs d'un regard fixe. Tout de suite, il reconnut rbomme qu'il avait aperçu, le mois d'auparavant, eu compagnie de Polydor, derrière un massif de l'avenue de la Gare. Et, cette fois, il n'hésila plus, en pouvant ainsi l'examinera l'aise, sous le grand jour : c'était bien le frère Gorgias, un Gorgias en vieille redingote, graisseuse, ravagé par l'âge, la face creusée, les membres tordus, mais toujours reconnaissable à son grand nez farouche d'oiseau vorace, entre ses pommettes saillantes. Delbos ne s'était pas trompé, le frère Gorgias était revenu et devait rftder dans le pays depuis de longs mots déjà.

Dans la rêverie profonde où il venait de tomber, sur cette place endormie, presque toujours déserte, il eut conscience de ce regard attaché sur lui, qui le fouillait profondément. Il se tourna sans hâte, ses yeux se rencontrèrent avec ceuï'de la personne arrêtée à quelques pas. Lui aussi, sûrement, la reconnut. Mais, au lieu dç s'effarer, de fuir comme il avait fait une première fois, i) eut son habituel retroussement de lèvres, qui découvrait, à gauche, un peu de ses dents de loup, dans un rictus involontaire où il y avait comme de la goguenardise el de la cruauté. Puis, l'air tranquille, il parla, en montrant du geste les murs délabrés de l'école des Frères.

— HeinI monsieur Froment, quand vous passez ça doit TOUS faire plaisir, cette ruine?... Moi, voyez-vous, ça me jette hors de moi, j'ai envie d'y mettre le feu, pour y brûler les derniers de ces tâches.

Puis, comme Marc, saisi que ce bandit osât lui adresser la parole, frémissait sans répondre, il eut encore son terrible rire muet.

— Ça vous étonne que je me confesse à vous?... Vous avez été mon pire ennemi. Hais pourquoi vous en voudrais-jeî vous ne me deviez rien, vous vous battiez pour vos idées... Ceux que je hais, ceux que je poursuivrai

jusque dans la mort, ce sont mes supérieurs, mes frères en Jésus-Christ, tous ceux qui devaient me couvrir, me sauver, et qui m'ont jeté à la rue, avec l'espoir de m'y voir mourir de honte et de faim... Et encore, moi, je suis une pauvre et damnablo créature, mais c'est Dieu luimême que ces misérables lâches oot trahi et vendu, car c'est leur faute, c'est la faute de leur imbécile faiblesse, si l'Église va Être battue, et si, en attendant, cette pauvre école que vous voyez là croule de toutes parts... Quand ou songe à ta place qu'elle occupait, de mon temps ! Nous étions les victorieux, nous avions réduit presque à rien votre école laïque. Et voilà cette école qui triomphe aujourd'hui, elle seule bientôt régnera. Mon cœur en est gros de regrets et de rage.

Hais deux vieilles femmes passaient, un père capucin sortit de la Chapelle voisiné, et le frère Gorgias, jetant autour de lui des regards obliques, ajouta vivement, à voix plus basse :

— Écoutez, monsieur Froment, je suis tracassé depuis longtemps par le désir de causer avec vous. J'ai beaucoup de choses à vous dire. Si vous le permettez, j'irai vousvoir un de ces jours à Jonville, après la tombée de la nuit.

Et il s'en alla, il disparut sans que Marc eût seutemenr prononcé lin mot. Bouleversé, ce dernier ne parla de cette rencontre à personne, excepté à sa femme, qui s'en alarma. Il fut convenu entre eux qu'ils ne recevraient pas l'homme, la visite annoncée étant peut-être quelque guet-apens, une nouvelle machination de traîtrise et de mensonge. L'homme avait toujours menti, il mentirait encore ; à quoi bon dès lors espérer de ses confidences le fait nouveau cherché depuis si longtemps ? Hais des mois se passèrent sans qu'il parât; et Marc, qui d'abord s'était tenu sur ses gardes pour lui fermer sa porte, en arrivait à s'étonner, à s'impatienter de ne pas le voir venir. Il s&

«ai LES QUATAE tVANGILES

àemaaihH quelles pouvaient éfre les conCdences promises, il Goissait par toraher au tourmeut de les connaître. Ëa gomme, pourquoi ne l'aurait-U pas reçu? Même s'il n'apprenait rien d'ulile, il pénétrerait l'homme davantage. Et, dès lors, il vécut dans l'attente de cette visite si lente à se produire.

Enfin, un toir d'hiver, par une plaie battante, le frère Gorgias se présenta, ^veloppé dans un vieux manteau, qui ruisselait d'eau et de boue. Tout de suite, dès qu'il se fhl débarrassa de cette loque, Uarc le fit entrer dans la salle de classs, tiède encore, et où le poêle de faïence s'éteignait. Une petite lampe à péd-ole éclairait seule la vaste pièce silencieuse, emplie de grandes ombres. Derrière la porte, Geneviève, un peu tremblante, était resiée aux écoutes, prise de la crainte vague de quelque attentat possible.

Tout de suite, le Trère Gorgias avait repris la conversation, interrompue sur la place des Capucins, comme si elle avait eu lieu l'après-midi même.

— Vojei-ïous, monsieur Froment, l'Église se menrl, parce qu'elle n'a plus de prêtres résolus à la soutenir par le fer et le feu, s'il en était besoin. Pas un de ces pauvres nigauds, de ces jocrisses pleurards d'aujourd'hui n'aime, ni même ne connaît le véritable Dieu, celui qui exterminait les peuples pour une simple désobéissance et qui régnait sur les âmes et sur les corps, en maître indiscuté, toujours armé de la foudre... Que voulez^vous que le monde devienne, s'il n'j a plus pour parler de son nom que des poltrons et des imbéciles ?

Alors, un à un, il prit ses supérieurs, ses frères en Jésus-Cbrist, comme il les nommait, et ce fut terrible, un véritable massacre. Monseigneur Bergerot, qui venait de mourir à près de quatre-vingt-sept ans, n'avait jamais été qu'un pauvre homme, trembleor et incohérent, incapable d'avoir le courage de se séparer de Rome, pour

TËRITK 63»

fonder sa famense Église de franee, tibérale, ralronatiste, laqnellfl n'anrart guère été qu'âne sects noordre da ' protestantisme. Cétaieal ce» ffvéqires sans ftri solide, lettrés, en proie an libre examen, dont Tes mxïns débiles, désarmées dn tonnerre, laissaient (a Rinle des incrédules déserter les airtels, an lieu <îe les frapper sans nterci de l'«*melle terreur Je l'enfer. Sfais, surlooit. H gardait sa harae la plus faroncfre contre Vabbé Qnan- (tieu, encorB vivant à quatre-ringts ans passés. CehiMi, cet ancien curé de ïainMffartin, â Mailleboîs, reslail pour lui le parjure, l'apostat, le mauvais prêtre qui ararl cmctié sur sa religion, en se mettant onvertement arec les ennemis de Ken, au momenl de Faffaire Simon. 0» l'avait bien vu plus tard, qnand il avait abandonné le sacerdoce, ponr se retirer dans une petite maison ffeurie, au fond d'nn quartier désert. Il se drsaitëcœaré par la basse strperstiticm des derniers fidèles, il poussait Taudace jusqu'à prétendre que les moines, les vendeurs du Temple, comme il les nommait, étaient les démaUssenrs inconscients qui hâtaient l'effbndrentent de l'Egfïse. Lo démolisseur, c'était lui, dont la désertion servait d'argument aux adversaires du catholicisme, abominable exempte d'un homme renianCsa vie entière, rompairt ses VŒUX, préférant an martyre une vieillesse grasse et honteuse. Et, quant à l'abbé Goquart, son successeur h la cure de Saint-Hartin, ce grand sec, d'aspect si grave, si sévère, il nY a»aîï en hn, derrière ce masque excellent, que la pauvre étoffe d'un imbécile.

Jusque-là, Marc avait éeontd, silencieux, décidé à ne pas interrompre. Bais l'attaque violente contre l'abbé Quandieu le révolla.

— Vous ne comiaisser pas ce prêtre, dit-il simplement, vons en parlez en ennemi aveuglé par Fa rancune... fl a été le seul prêtre de ce pays qni ait compris, dés le premier jour, retfropbfe tort que l'Église allait se faire, en

«36 LES QOàTRE ÉTAHGILES

se dôclaraDl ouvertement, passionnément, contre la vérité et la justice. Eh quoi 1 elle qui dit représenter sur la lerre un Dieu de certitude et d'équité, de bonté et d'innocence, elle qui s'eat fondée pour l'exaltation des soulTranls et des humbles, la voilà qui se démasque, qui pour conserver son pouvoir temporel fait cause commune avec les oppresseurs, les menteurs faussaires! Les conséquences d'une telle attitude devaient forcément être terribles pour elle, le jour où la vérité et la justice triompheraient, où l'innocence de Simon éclaterait en une fulgurante clarté. C'était comme un véritable suicide de sa part, elle préparait de ses mains sa propre condamnation, elle ne serait plus jamais la maison du vrai, du juste, de l'éternellement pur et de l'éternellement bon I Et l'expialioa de sa faute commence à peine, on la verra lentement moiirir de l'affreux déni de justice qu'elle a fait sien, qu'elle s'est collé au coi^s comme un chancre dévorant... Oui, l'abbé' Quandieu a eu le génie de prévoir et de dire cette chose. Et il est faux qu'il se soit enfui de l'Eglise par lâcheté, il en est sorti sanglant, pleurant, il achève dans la douleur une vie de misère et d'amertume.

D'un geste rude, le frère Gorgias déclara qu'il ne voulait pas discuter. Il avait impatiemment attendu de pouvoir continuer sa rageuse diatribe, écoutant à peine, les yeux ardents, fixés au loin, dans les cuisants souvenirs de sa querelle personnelle.

— Bon! boni jedisceque jepense.jene vous empêche pas de penser ce que vous voudrez... Mais il est d'autres imbéciles et d'autres lâches que vous ne détendrez pas. Hein? ce gredin de père Théodose, le miroir à dévotes, le caissier voleur du paradis.

Et il repartit, il tomba sur le supérieur des Capucins avec une rage meurtrière. Ce n'était pas qu'il blâmfLt le culte de Saint-Antoine de Padoue; au contraire, il l'exaltait, il mettait son unique espoir dans le miracle, il aurait

VÉRtTfi 637

voulu voir la terre entière apporter au Saint des vingt sous et des quarante sous, pour forcer Dieu à brûler de sa foudre les villes impies. Hais le père Théodose Était un simple farceur sans conspience, battant monnaie pour lui seul, refusant de venir en aidç aux serviteurs de Dieu dans la peine. Lorsque ses trônes, autrefois, dégorgeaient des centaines de mille francs, il n'j aurait pas pris une pièce de cent sous, de temps à autre, afin de rendre la vie moins dure aux pauvres Frères de l'Ëcole cbrélienne, ses voisins. Haintenant que les dons tarissaient d'année en année, c'était pis, il lui avait refusé un secours, à lui Gorgias, dans une circonstance atroce, où -dix francs pouvaient lui sauver l'existence. Tous l'abaDdonnaient, oui! tous, ce père Tbéodose,. paillard et Iripoteur d'affaires, bourreau d'argent, sans compter l'autre, le grand cbef, le grand coupable, aussi béte que scélérat ! Et il finit par l&cher le nom du père Grabot, qui lui brûlait les lèvres, qu'il avait retenu jusque-là, par un restant de terreur sacrée, dans sa fureur à tout saccager du sanctuaire. Ah I le père Crabot, le père Grabat! il en avait fait son dieu autrefois, il l'avait servi à genoux, silencieux, prêt à pousser le dévouement jusqu'au crime. 11 le considérait alors comme un maître tout-puissant, très intelligent et très brave, visité par Jésus, qui lui assurait, en ce monde, une éternelle victoire. Avec lui, il se croyait à l'abri des méchants, certain de réussir dans toutes ses entreprises, même les plus Rkcbeuses. Et c'était ce maître vénéré pour le salut duquel il avait perdu sa vie, c'était ce glorieux père Crabot qui, aujourd'hui, te reniait, le laissait sans pain, sans gîte. Il faisait pis, il le jetait k l'eau, comme un complice embarrassant, dont on souhaite la disparition. D'ailleurs, ne s'était-il pas montré toujours un monstre d'égolsme? n'avail-it pas sacrifié déjà le pauvre père Philibin, mort récemment dans le couvent d'Italie, où il était comme mort depuis des années? Un héros, le Si

eu LES QUATRE fiTAHGlLES

père Philibin, one simple victime, qoi n'avait Jamais fait ^ qa'obéir à son supérieur, el qui s'était dévaué jusqu'i , payer seul les actes commandés, exécutés en silence. Une :. autre victime encore cet harlubertu 4e tr.ète Pulgence, . vraiment idiot celui-Ii, avec sa tële de moineau frénétique, mais inconscient au fond, ne méritant pas d'aroir été balayé, emporté dans le néant où il aclievail de mourir, quelque part, on ne savait p:|3 aa jnste. El à quoi bon tant de vilenie et d'ingratitnde? n'était-ce pas, de la part du père Crabot, aussi slupide que méchanf de licber ainsi ses anciens amis, les instruments de sa fortune? n'éfailee pas lui-même qu'il ébranlait, en les laissant abattre, et ne eraignait-îl pas qu'un d'eux ne finit par se lasser, ne se dressât pour lui jeter à laface des véritéi terribles?

— Je V0US dis, cria Gorgias, que, sons son ^nd air, sous son renom d'iatelli£ence et de diplomatie géniale, il j a une bétîse immense. II faut élre bëte à oiasger du foin pour se conduire à mon égard comme il le faîl. Mais qa'il prenne gardef qu'il prenne gardel je parlerai on jour...

Il B'a:cheva pas, et Karc, qui éeontait ardemment, voa- Inl le pousser.

— Quoi ? qu'avez-TOuS idire?

— Rien, ce sont des choses entre lui et mai, et je ne les dirai que derani Dieu, dans une confession.

Puis, il acheva son énuméralîon amè^e.

— Tenez t pour finir, ce frère Joacliim qu'ils ont mîs à la tête de notre école de Maillebois, en remplacement du frère Fnlgence : encore une créature du père Crabot, on hypocrite choisi pour son habileté et sa souplesse, qui se croit un grand homme parce qu'il ne (ire plus tes oreifles de ces petites vermines d'enfants. Aussi, vous voyez le beau résultat, l'école va être bientôt forcée de fermer ses portes, faute d'élèves. Â coups de pied e( â coups de poing, ToiU comment Dieu exige qu'on mène l'flxécrabU

v£r[t£ su

graine des ly>inine3, si l'on désire qu'elle pousse un peu proprement... Et, en somme, voulei-vous mon opinion? il n'y a dans loul le pays qu'un curé à peu près honorable, selon le Térilable esprit de Dieu : c'est Totre abbé Cognasse. Celpi-U aussi, en pleine lutte, est allé comme les autres demander conseil i Valmarie, qui a manqué le pourrir dans le tas, en lui recommaDdanl d'élre souple et babîle. Hais îi s'est ressaisi bien vile, c'est il coups de pierres qu'il poursuit les ennemis de l'Église, el voilà l'attitude des vrais saints, voilà comment Dieu, le jour oti il voudra bien s'en mêler, finira sâremeat par reconquérir le monde.

Sauvage, véhément, il avait levé les deux poings, il les brandissait, dans la grande salle de classe, si calme et si douce, où la petite lampe mettait une tueur discrète. Il yeut an moment de profond silence, pendant lequel on n'entendit plus que la pluie ruisselante battant les vitres des fenêtres.

— En tout cas, reprit Harc avec une pointe d'ironie. Dieu me semble vous avoir abandonné et sacrifié comme vos supérieurs.

La frère Gorgias Jeta un regard sur ses misérables vêtements, sur ses mains décharnées qui disaient ses souffrances.

— C'est vrai, Dieu a châtié en moi, avec une extrême rudesse, les fautes des autres et les miennes. Je m'inclinedevant sa volonté, il travaille à mon salul. Hais je n'oublie pas, je ne pardonne pas aux autres d'avoir ainsi aggravé mon mal. Ah! les bandits! i quelle vie aflrense ils m'ont condamné, depuis le jour où ils m'ont obligé de quitter Haillebois, et dans quel étal de misère j'ai dit y revenir, pour lâcher au moins de leur arracher le moreeau de pain qu'ils me doivent I

Il ne voulut pas en dire davantage, mais toute la tragique bisipire se devinait dans son frémissement de

640 LES QDITRE 6VANfiILES

fauve traqué, forcé par la faim. Sans doutay son ordre l'avait renvojé de conimunaulé en communauté, dans les |ilu3 pauvres et les plus obscures, jusqu'au jour où, jeté dehors comme trop compromettant, Il avait quitté la robe, roulé par les cliemins la tare du religieux défroqué. Alors, dans quels pays lointains s'élait-il rendu, quelle vie de privations et de hasards avait-il menée, par quelles aventures inavouables et par quels vices immondes avail-il passé : c'était ce qu'on ne saurait jamais, ce qu'on lisait seulement un peu sous la peau tannée de son visage, au fond de ses yeux flambants de souffrance et de haine. Certainement, le plus clair de ses ressources avait dû longtemps lui venir de ses complices d'autrefois, qui achetaient son éloignemenl et son silence. Quand il avait écrit lettres sur lettres, quand il devenait menaçant, il recevait de petites sommes, il pouvait traîner quelques mois encore sa vie d'épave rejetÉe par tous. Puis, un temps était venu où il n'avait plus reçu de réponse ; ses lettres, ses menaces restaient sans efTet aucun; ses anciens supérieurs s'étaient lassés de ses exigences voraces, peut-être aussi pensaient-ils qu'il n'était plus dangereux, après tant d'années écoulées. Et, en effet, il avait eu l'intelligence de comprendre que des aveux de sa part n'offriraient plus contre eux rien de bien grave, et que ces aveux, d'ailleurs, lui feraient perdre sa dernière chance de leur tirer quelque argent. Mais il s'était décidé à venir rôder autour de Maillebois, connaissant son Code, se sachant couvert par la prescription. Depuis de longs mois, il vivait donc là, dans l'ombre, des pièces de cent sous arrachées à la peur des accusateurs de Simou, qui tremblaient toujours de leur alTreux triomphe de Bozan. Il était leur remords, leur châtiment, se dressant à leur porte, les avertissant de l'infamie certaine dont ils seraient frappés. Et il devait commencer de nouveau à les lasser de cette persécution à domicile, car il débordait de

trop d'amertume, il ne les aurait pas couverts de tant d'outrages, si, la veille, ils l'avaient laissé puiser dans

■ leurs bourses, afin d'acheter encore son silence.

Mare comprit parfaîlemenl. Le frère Gorgias ne reparaissait, ne surgissait des ténèbres louches où il se terrait

; mainleDanl, que lorsqu'il avait mangé les secours obtenus, en crapuleuses distractious. Et, pour qu'il fût venu chez lui, ce soir d'biver, par cette pluie battante, c'était sûrement qu'il avait les poches vides et t^u'il comptait (irer un bénéfice quelconque d'une pareille visite. Mais quel bénéfice? pourquoi celle, longue et furieuse plainte contre tous ces hommes dont il se disait n'avoir été que l'instrument docile? 1

— Vous habitez Maillebois? demanda Harc, dont Ja vive curiosité s'éveillait.

— Non, non, pas Maillebois... j'habite où Je peux.

— C'est que je crois vous y avoir vu déjà, avant d« vous rencontrer place des Capucins... Vous étiez, js crois, avec un de vos anciens élèves, Polydor.

lia faible sourire détendit la face tourmentée du frèn Goi^ias.

— Polydor, oui, oui, je l'ai beaucoup aimé. G'étaK ud enfant pieui et discret. Plus tard, comme moi, il a souffert de la méchanceté des hommes. On l'a accusé de toutes sortes de crimes, on l'a chassé, lui aussi, injustement, sans avoir compris sa nature. El, après mon retour, j'ai été bien heureux de le retrouver, nous avons mis nos misères ensemble, nous nous sommes consolas l'un l'autre, en nous abandonnant aux bras divins de Notre-Seigneur Jésus-Christ... Mais Polydor est jeune, i] me traitera comme les autres, voici un mois qu'il a disparu et que je le cberclje. Ah! tout va mal, il faut ea finir I

Une plainte rauque lui avait échappé, et Marc frémit, tant te vieil homme ravagé de passions monstrueuses.

Ul LES QUATRE ÏTàNOLES

fanciea dévorateur d'enfants, avait mis de tendresse ardente daos sa voix cassée, en parlant de Polydor. D'ailleurs, il n'eut pas le temps de s'attarder & cet enfer eotrevu, la Aitroqni continuait, en^e rapprochant vielemmenlde lut :

— Alors, écoutei<4nDi bien, monsieur Froment, j'en ai asseï, je suis venu pour tout vous dire... Oui, si vous me promeltei de m'écouler comme on prêtre m'écouterail, je riens vons dire la vérité, la vraie vérité, celte fais. Vous êtes le seul homme h qui je paisse foire cette coqfession sapa qu'il en coût^ rien i ma dignité ni i mon orgueil, car vous avei toujours été us adversaire dâain^ téressé et lojal... Recevez donc mes aveux et engagezvens seulement à me les tenir secrets, jusqu'au joar oâ je vous permettrai de les rendre publies.

Vivement, Marc l'inlerronipit.

— Non, non, je ne veux pas prendre un tel engagement. Ce n'est pas moi qui ai provoqué vos confidences, vous (tes venu ici de vous-mime, vous me racontez ce qs'il vons plall. Si vraiment vous me mettes en main une vérité, j'entends rester maître d'en faire usage suivant ma conscience.

Il j eut une hésitation i peine.

— - Eh bien! soil, c'est à votre conscience que je me confie- Mais ie frère Corgias ne parla pas tout de suite, le silence recommença. Dehors, la pluie ruisselait toujours le long des vitres, et de grands coups de veut hurlaient dans les mes désertes ; tandis que la flamme de la petite lampe, immobile et droite, filait on peu, au milieu des vagues ombres de la salle endormie. Peu à peu, pris de malaise, souffrant de tout ce que la présence de cet homme éveillait en lui de trouble et d'abominable, Marc avait tourné un regard inquiet vers la porte, où il savait que Generiève devait être restée. Entendait-elle? et quel

TtBlTÉ US

malaise anui ponr elle qne tonte celte boue aneleons ainsi remuée!

Aprfts s'être lu nn long tempi, âésireus de doDoer ï son aven une solennité plus graode, le frère Gorgias lent dramatiquement la main vers le ciel ; puis, lorsqu'il eut pria un temps encore, il déclara d'une voix lente et rude ;

— C'est vrai, devant Dieu je l'avoue, je suis entré dans la chambre du petit ZépbîrÎD, le soir du crime.

Bien que Harc attendit avec faeaueoap de scepticisme l'aven annoncé, certain d'avance d'un nouveau mensonge, il ne put retenir un grand frisson, il ae leva en une sorte d'horreur involontaire. Mais déjà l'homme le faisait rasseoir d'nn geste apaisé.

— J'y suis entré, ou plutôt je me suis accoudé, dn dehors, k l'appui de la fenêtre, mais cela vers dix heures vingt, avant le crime. Et c'est ce que je veui vous conter, pour soulager ma conscience... A la sortie de la Chapelle des Capucins, dans la nuit noire, je m'étais chargé de reconduire justement le petit Polydor chez son père le cantonnier, sur la route de Jonville, par crainte de quelque malheur. On était sorti de la Chapelle h dix heures, et dix minutes pour aller, dix minutes pour revenir, vous Toyes bien qu'il devait être dix heures vingt... Alors, comme je repassais devant l'école, en traversant l'étroite place déserte, je fus surpris d'apercevoir la fenêtre du petit Zêphirin grande ouverte, vivement éclairée. Je m'approchai, je vis le cher enfant déshabillé, en chemise, qui s'amusait i ranger des images pieuses, les cadeaux de ses camarades de première communion; et je le grondai de n'avoir pas fermé sa fenêtre, car elle était de plain-pied avec le pavé, le premier passant venu pouvait d'un saut, entrer chez lui. Mais il riait gentiment, il se plaignait d'avoir trop chaud, la nuit orageuse était en effet brûlante, comme vous devez vous en son-

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venir... Je lui faisais donc promettre de se coucher bieo vite, lorsque je reconnus de loin, sur la table, près des images de sainteté, un modèle d'écriture qui venait de ma classe, timbra, revêtu de mon parapbe, et cette fois je me fâchai tout à fait, en lui rappelant la défense absolue faite aux élèves d'emporter ainsi le matériel de l'écote. Il était devenu très rouge, il s'excusait, racontait comment il avait voulu finir à la maison un devoir pressé. Enfm, il me supplia de lui laisser le modèle jusqu'au lendemain, U me promit de le rapporter et de me le remettre à moi-même... 11 ferma sa fenêtre, et je m'en allai. Voilà la vérité, toute la vérité, je le jure devant Dieu.

Harc s'était remis. Il regardait Goi^as fixement, sans rien laisser paraître de ses impressions.

— Vous êtes bien certain qu'il ferma sa fenêtre derrière TOUS ?

— Il la ferma,je l'entendis mettre la barre des volets.

— Vous conlinuez donc à prétendre que Simon est le coupable, car personne ne pouvait plus venir du dehors, et vous pensez toujours que Simon, après son crime, rouvrit les volets, pour faire tomber les soupçons sur quelque rèdeur inconnu.

— Oui, selon moi, Simon est toujours le coupable. Cependant, il reste une hypothèse, celle où le petit Zéphirin, étouffant de chaleur, aurait rouvert les volets, derrière mon dos.,

Marc ne broncha pas, devant cette supposition qui lui était olTerte comme pouvant conduire k un fait nouveau. Il haussa même légèrement les épaules, renseigné (oui de suite sur la valeur de la prétendue confession, du moment où l'homme continuait à accuser un autre de son crime. Pourtant, dans ce continuel mélange de vérité et de mensonge, un pas encore était fait vers un peu plus de lumière, et il voulut en prendre acte.

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TËRITÏ

— Pourquoi n'avez-vous pas dit ces choses dt Cour d'assises ? Une grande injustice aurait | évitée.

— Comment, pourquoi je ne les ai pas dite! parce que je me serais perdu inutilement ! Jan n'aurait voulu croire à ma parfaite innocence. J'a j'ai encore la conviction absolue df la culpabi Simon, mon silence était tout naturel... El puis, répète que j'ai vu lé modèle d'écrilure sur la tabl

— J'entends bien, seulement ce modèle vous le naissez maintenant comme venant de vous, comme timbré el paraphé, et vous n'avez pas toujours dît <

— Ah ! pardon, ce soni ces imbéciles, le père et tes autres, qui m'ont impose une histoire à debout. Et à Rozan, pour soutenir leur thèse inept leurs experts grotesques, ils ont imaginé une coi tion de faux cachet, encore plus bête... Moi, je I reconnaître tout de suite l'autheaticité du modèle lure. Cela sautait aux yeux. Mais il m'a bien falli cliner, accepter leurs inventions saugrenues, s: voulais pas être .abandonné, sacrifié... Avant quand ils ont commencé à me lâcher et que j'ai avouer mon paraphe, au bas du modèle, vous av vu dans quelle fureur contre moi cela les a mis. I laienl sauver ce malheureux Philibin, ils croyai( assez forts pour éviter à l'Église même l'ombi soupçon, el voilà pourquoi, aujourd'hui encore, ils pardonnent pas d'avoir cessé de mentir.

Comme s'il eût réfléchi tout haut, Marc dit < pour le pousser, en le voyant s'exaspérer peu à pei

— C'est bien singulier tout de même, ce modèle ture, sur la table de l'enfant,

— Singulier, pourquoi ? Souvent, il arrivait ains enfant emportât un modèle. D'ailleurs, le petit Milhomme en avait bien emporté un, et c'est mën

us LES QtlATKE £VANGII£S

fait que tous devez d'avoir soupçonna la vérilé... Alors, voae en (tes encore i m'accuser d'âlrs l'assassin et à croire qne je me promenais avec ce modèle d'écriture dans la poche. Voyons, est-ce raisonnable ?

Il avait dit cela avec uoe telle violence agressive et goguenarde, le coin gauche de la bouche retroussé dans le rictuf qui découvrait ses dents de loup, que Harc en resta un peu décontenancé- En effet, malgré sa certitada de la culpabilité de l'homme, le point obscur pour lui avait toujours été ce modèle tombé là on ne savait d'où. U était pen vraisemblable, comme l'ignoranlin le répétait sans cessa, que ce soir-là, après la céréfnonie religieuse ans Capucins, il eût ce papier sur lui. D'où ce dernier venait-il donc ? Comment pouvait-il l'avoir sous la main, mêlé à un numéra du c Petit Beaumontaia > ? Si Mare avail pénétré ce mjslëre, tout se serait enchaîné partiilement, l'affaire n'aurait plus eu rien d'ignoré. Et, pour cacher son ennui, il trouva ua brusque aipimeat.

— Vous n'aviez pas besoin de l'avoir dans la poche, puisqu'il était sur la table, où vous dites l'avoir tu.

Mai* le frère Gorgias s'était levé, cédant i sa vébémence habituelle ou jouant quelque comédie, désireux de rompre en coup de fondre un entretien qui ne tournait sans doute pas selon ses désirs. Noir et tordu, avec des gestes de fou, il allait et venait par la salle pleine d'ombre.

— Sur la table, eh I oui, je l'ai vu sur la table. Si je le dis, c'est que je n'ai rien ft craindre d'un tel aveu. Supposez-moi coupable, je n'irai pas bien sur vous donner une arme, en vous disant où j'aurais pa prendre le modèle... Il est sur la table, n'est-ce pas? Alors je l'aurais pris U, puis j'aurais pris le journal dans ma poche, pour les froisser ensemble et en faire un tampon. Hein ! quelle opération, comme tout cela est simple et logique I... Non, non ! si le journal était dans ma poche, il faudrait que le modèle J fût aussi. Prouvez-moi qa'il 7

était, autrement vons n'avez rien de solide ni de décisif... 11 n'y était pas, puisque Je l'ai vu sur la table, je le jure encore, devant Dieu!

Et ii s'était approché de Marc, déBOrdonné, sanvage, et il hi Jetait dans U face ces cris où l'on sentait une sorte de provocation andaclease, des vérités avouées eifrontément sous la forme d'hjpothéses, des mensonges masquant à peine l'effroyable scène qu'il devait revivre en d'aiïreuses délices démoniaques.

Marc, rejeté dans le tmuble de son incertitude, voulut en finir, certain qu'il ne tirerait de lui Aen d'atile.

— Ecoutez, pourquoi vous croirais-je ? Vous veneu -me raconter une histoire, et c'est ta iroisième version -que vous donnez de l'affaire... D'abord, vous êtes d'âoeord avec l'accusation, le modèle vient de l'école laïque, vous n'y avez pas mis voire paraphe, et c'est Simon qui a imité ce paraphe, pour rejeter son crime sur vous. Ensuite, lorsque le coin portant le timbre, déchiré par le père Philibin, est retrouvé dans un dossier de celui-ci, vous sentez l'impossibilité de vous abriter davantage derrière le rapport stupide des' eipéris, vous reconnaissez que vous êtes bien l'auteur du paraphe et que le modèle est sorti de vos mains. Enfin, aujourd'hui, poussé par Je ne sais quel motif, vons me fkites un nouvel aveu, vons me racontez comment vous avez vu le petit Zéphirin dans sa chambre, quelques minutes avant le crime, ayant sur sa table le modèle, grondé par vous et fermant ses volets... Réfléchissez, je n'ai aucune raison de croire que cette version est la dernière, et j'attendrai la vérité toute nue, s'il vous plaît de la dire un jour.

Le frère Gorgïas, cessant sa promenade oragettse, s'était planté au milieu de la salle, maigre et tragique. Les yeuz flambants, le visage convulsé d'un mauvais rire, il ne répondit pas tout de snite. Et il le prît sur nn Ion de moquerie.

— Comme il vous plaira, monsieur Froment. Je suis reun en ami tous donner quelques détails sur cette histoire qui vous intéresse toujours, puisque vous n'avez pas renoncé à l'espérance de faire réhabiliter votre Simon. Vous pouvez utiliser ces détails, je vous autorisé t les répandre. Surtout, je ne vous demande pas de remerciements, car je ne compte plus sur la gratitude des bommes.

Et il s'enveloppa dans son manteau en loques, et il s'en alla comme il était venu, ouvrant les portes lui-même, sortant sans un regard en arrière. Dehors, la pluie glacée tombait en furieuses rafales, le vent emplissait la rue de son hurlement. Et il disparut comme une ombre, au fond des efi'rayantes ténèbres.

Geneviève avait ouvert la porte derrière laquelle, pendant tonte la scène, elle était restée aux écoules. Debout, énervée et stupéfaite de ce qu'elle venait d'entendre, elle avait laissé tomber ses bras, elle regarda un instantMarc, immobile comme elle, ne sachant s'il devait rire ou se Kcber.

— Mais il est fou, mon ami ! Ata place, je n'aurais pas eu la patience de l'écouter si longtemps. Il ment comme il a menti toujouj^.

Puis, lorsqu'elle vit Harc se décider à prendre la chose gaiement :

— Non, non, ce n'est pas si drâle. J'en suis malade, de toute cette évocation abominable. Et puis, ce qui m'inquiète, c'est que je ne comprends pas ce qu'il est venu faire chez nous. Pourquoi ces prétendus aveui ? pourquoi te choisir?

— Oh ! ça, ma chérie, je crois savoir... Le père Crabot et les autres ne doivent plus donner un sou, en dehors de la petite mensualité qu'ils se sont engagés à lui. servir. Alors, comme le gaillard a des appétits énormes, il s'ingénie à les terrifier de temps à autre, pour leur tirer

VËRITË CM

quelque grosse sommeJeiiiesuîsrenseigné.ilsonttoutrak afin de le chasser du pays, depuis son retour ; ils l'en ont 'éloigné deux fois déjà, en lui garnissant la poche; mais, chaque fois, dès que la poche' a été vide, il y est revenu. Ils n'osent mettre la police dans l'affaire sans quoi les gendarmes les auraient débarrassés depuis longtemps. Et voilà donc comment l'homme, celle fois encore, devant un refus formel, à dû imaginer de leur donner une bonne peur, en les menaçant de venir tout me conter. Puis, comme ils ne s'exécutaient toujours pas, il y est venu, il m'a l&ché un pen de vérité, mêlé encore à beaucoup de mensonge, dans l'espoir que je parlerais et que les autres, épouvantés, l'empêcheraient, à coups d'argent, de confesser le reste.

Cette explication si logique calma Geneviève, qui ajonta simplement :

— Le reste, la vérité entière et nue, jamais il ne la confessera.

— Qui sait? reprit Marc. Il a de grands besoins d'argent, mais il a au cœur plus de haine encore. Et il est brave, i) donnerait de sa chair pour se venger de ses anciens complices, qui l'ont si lâchement renié. Et, surtout, malgré ses crimes, il est réellement avec son Dieu d'absolu et d'extermination, il brûle d'une foi sombre, dévoratrice, qui le rend capable du martyre, s'il y croyait gagner le salut et jeter ses ennemis aux tortures <1« l'enfer.

— Alors, mon ami, tu vas tacher d'utiliser ce qu'il est venu te dire?

— Non, je ne crois pas. J'en causerai avec Delbos, mais je sais qu'il est absolument résolu à ne marcher qu'i coup sûr... Âhl notre pauvre Simon, je désespère maintenant de le voir réhabilité un jour, je suis itùf vieux.

Hais, brusquement, le fait nouveau, attendu depuis d«i

«tr LES QDiTRE ÉVANGILES

années, se produisit, et Marc vit se réaliser le plus ardent désir de son exisleoce. Delbos, qui se refusait à compter sur une aide possible du frère Gorgias, avai,l au contraire mis tout soQ espajr sur ce médecin de Rouan, ce Beauchamp, juré dans le second procès, auquel l'ancien président GragDon avait fait sa deuxième communication illégale, et que l'on disait ravagé de remords. C'était une piste qu'il suivait avec une patience inriiiie, soumettant je médecin i une enquête continue, l'entourant d'une surveillance coustante, le sachant réduit au silence par les supplications de sa femme, très dévote, très cbélive, dont un scandale aurait hâté la niort. Tout d'un coup, Delbos appiil que cette femme était morte, et il ne douta plus du succès. Cela lui demanda près de six mois encore, il parvint à entrer en rapport direct avec Beaachamp, il trouva un homme inquiet, indécis, rongé de scrupules, qui se décida pourtant à lui remettre un récit signé, où il contait comment Gragnon lui avait tait montrer, chez un ami, la prétendue confession rédigée parla seligieuse à laquelle un ouvrier mourant, sur son lit d'b^pilal, avait avoué la fabrication d'un faux cachet, gravé pour l'instituteur de Maitlebois. El le signataire ajoutait que cette communication secrète avait seule entraîné sa conviction, dans l'incertitude où il était, prés d'acquitter Simon, devant le manque de preuvessérieuses. Lorsque Delbos eut cette pièce décisive entre les mains, il altundit encore. Il amassa d'autres documents, établissant que Graguon avait communiqué son faux extravagant à d'autres jurés, bonnes gens de crédulité stupéfiante. C'était là l'extraordinaire, l'ancien président osant recommencer à Rozan son premier coup de Bvaumont, sortant un faux grossier de sa poche, le promenant en secret, exploitant l'imbécillité humaine, dans un geste de souverain mépris. Et, les deux fois, le coup avait réussi, Gragnon s'était surtout sauvé du bagne, la seconde,

T£RI1« BSI

avec une audace de beau criminel. Désormais, il se trouvait à l'abri des conséquences de son double crime, car il venait de mourir, desséché, la face comme labourée sous des grilTcs invisibles^ et cette mort était stirement une descausesqui avaient décidé le médecin Beaiichamp à parler. Mare et David pensaient depuis longtemps que l'affaire Simon se réglerait, le jour où les personnages compromis auraient disparu. L'ancien juge d'instractien Daix était mort lui aussi, l'ancien procureur de la république Raoul de la Bissonnière venait d'être mis à la retraite, après une belle carrière, avec la croix de commandeur. A Rozan; le conseiller Guybaraud, qui avait présidé les Assises, frappd d'hémiplégie, se mourait, entre son conTesseur et tine servante-maîtresse, tandis que Pacart, l'ancien démagogue devenu procureur de la république, malgré une loucbe histoire de tricherie au jeu, avait quitté la magistrature pour occuper à Rome, auprès des congrégations, une situation assez mystérieuse de conseiller judiciaire. De même, à Beaumonl, dans la politique, l'administration, le clergé, l'université même, le personnel se trouvait changé presque -complËtemenl, d'autres acteurs avaient succédé aux Lemarrois, aux Marcilly, aux Hennebise, aux Bergerol, aux Porbes, sue Hauraistn. Et, les complices directs, le père Philibin et le frère Fulgence étant, l'un mort mystérieusement au loin, l'autre disparu, mort aussi peut-être, il ne restait donc que le père Crabot, le grand chef, mais rayé du nombre des vivants, disait-on, enfermé dans une cellule ignorée, où il taisait grande pénitence.

Alors, dans ce milieu social renouvelé, à un moment politique absolument autre, où les passions n'étaient plus les niémes, Delbos unit par agir avec une prom[rte énergie, dés qu'il eut entre les mains le dossier dont il voulait être armé. 11 avait acquis à la Chambre une situation considérable, il remit son dossier au ministre de la

jDstice, puis le décida à saisir tout de suite du fait la Cqup de Cassation. Une interpellation se produisit bien ' le lendemain; mais le ministre se contenta de répondre ^n'il y avait là une afTaire d'ordre purement judiciaire, dont le gouvernement ne pouvait admettre qu'on fit encore une alTaire politique; et une inajorilé considénible vota un ordre du jour de conllance, au milieu de l'indifférence •à cette ancienne affaire Simon laissait maintenant les partis. A la Cour de Cassation, ulcérée toujours du soufflet recU; le procès fut mené avec une extraordinaire rapidité. Dus les stricts délais, elle cassa l'arrêt de Ro/an, sans renvoyer l'ancien accusé devant une autre Cour. Ce fut UBime une simple formalité, depuis longtemps nécessaire elle-même, et en trois phrases, elle elîacait tout, elle faisait enfin justice.

Ainsi, très simplement, fut reconnue et proclamée nanocence de Simsn, dans le pur éclat de la vérité kiomphante, après tant d'années de mensonges et de trimes.

DoiiîHihvGoo^lc

A Maillebois, le lendemain de l'acquittemenl de Simon, il y eut un réïeil d'émolion extraordinaire. Ce n'élail point de la surprise, car les gens étaient nombreuï maintenant qtii avaient la conviction de son innocence. Mais le fait matériel n'en bouleversait pus moins luut le monde, cette réhabilitation légale, délinitive. Et la même pensée venait aux esprits les plus divers, on s'abordait, on se disait :

— Ëli quoi! n'est-il pas une réparation possible pour le malheureux qui a tant soulTert? Sans doute, rien, ni argent, ni honneurs, ne sauraient payer un si atroce martyre. Pourtant, quund toute une population a commis une erreur à ce point abominable, quand elle a fait d'un homme cette pauvre cliosc de douleur etde pitié, il serait bon qu'elle reconnût sa faute et qu'elle décernât le triomphe à cet homme, dans un grand acte de loyauté, pour affirmer le règne futur de la vérité et de la justice.

Dès lors, celle idée d'une. réparation nécessaire fit son chemin, gagna peu à peu le pays entier. On sut une histoire qui acheva de toucher tes cœurs. Pendant que la Cour de Cassation examinait le dossier de la communication illégale faite aux jurés de Rozan, le vieux Lehmann, l'ancien petit tailleur, très âgé, dans sa quatre vinj;tdixième année, était àragoDie,au fond de cette misérable maison de la rue du Trou, allrislée si longtemps par

tant de larmes et de deuil. Sa fille Racbel était accourue, idesa retraite des Pyréaâes, pour recevoir son dernier soupir; et, chaque matin, il semblait revivre par un efTortde •'A volonté, ne voulant pas mourir, disait-il, tant que 1» juslice n'aurait pas rendu l'honneur à son gendre et à ses pelils-enrants. En eiTet, le soir du jour où la nouvelle de «' l'acquittement lui arriva, il mourut, dans un rayonnement de joie suprême^ Après les obsèques, Rachel alla retrouver immédiatement en leur désert, Simon et David, dont le projet, mûrement réfléchi, était de rester là-bas quatre ou cinq années encore, avant de réaliser leur petite fortune, en vendant la carrière de marbre, ce coin de solitude où ilsavaicnt pu attendre l'immanente justice. Et il arriva que la petite maison de la rue du Trou fut alors expropriée et démolie, le conseil municipal ayant eu la bonne inspiration d'assainir tout ce quartier sordide, par l'ouverture d'une large rue et la création d'un square, destiné aux enfants des familles ouvrières. Sarah, dont le mari Sébastien, venait d'être nommé directeur d'une école primaire de Beaumont, avait du céder son atelier de coulure à une dame Savin, une parente des Savin qui les poursuivaient à coups de pierre, elle et son frère Joseph. De sorte qu'il ne restait plus trace des lieux où la famille Simon avait tant pleuré, aux jours lointains où chaque lettre de l'innocent, criant son mal, lui apportait une torture nouvelle. Dans l'air libre, dans le clair soleil, des arbres maintenant poussaient là, des fleurs j embaumaient des pelouses, et il semblait que de cette (santé revenue, de cette bonté de la terre sans cesse élargie poussait et grandissait aussi le sourd remords de Mailiebois, son besoin de réparer son eO'royable iniquité de jadis.

Cependant, les choses dormirent encore de longs mois. Pendant quatre années, ce ne forent que des initiatives personnelles, sans qu'une entente générale parvînt à

.s'établir. Les générations s'étaient succédé, les pelitscnfants, pais les arriére-pelits-eufants des bourreaux qui avaient crucKié Simon. Aussi tonl Haille^ojs se trouvaitil transformé peu à peu, comme habité par un nouveau peuple. CerlainemenI, il Tallait attendre que ce grand monvement social, cette évolution vers une société autra, fussent entièrement accomplis, pour que le bon grain « longtemps ensemencé donnât enfin la moisson de 'citoyens libérés de l'erreur et du mensonge, capables enliB d'nne souveraine manifestation d'équité.

Et, en attendant, la vie continuait, les ouvriers vaillants, qui avaient rempli leur tâche, cédaient la besogn« & leurs enfants, tes ouvriers de demain. A près de soixantedis ans, Marc et Geneviève venaient de prendre leur retraite, et l'école primaire de Jonville, garçons et filles, se trouvait entre les mains de leur Qls Clément et de sa femme, ks^é de trente-quatre ans bientôt. Clément avait épousé Charlotte, la fille d'Hortense Savin, comme lui dans l'enseignement. A l'exemple de son père Marc, qui, sans ambition, avait toujours remisé de quitter son posle de Jonville, où il disait faire d'excellent travail, Ctémest avait voulu venir se fixer là; et c'était ainsi que l'œuvra de délivninco se continuait de père en fils, avec la même passion de vérité, le môme héroïsme modeste. Mignot, lui aussi, avait quitté le Morcui, ou il était rempiiicé par le fils d'un ancien élève de Salvan, et il s'était retiré i Jonville près de Marc et du Geneviève, qui habit;ùent uns petite maison, voisine de leur ancienne école, dont Ui n'avaient pas voulu s'éloigner. De sorte qu'il j avait là comme une amicale colonie de tous les premiers artisans de la grande œuvre, car Salvan el mademoiselle Mazelins vivaient toujours, très souriants et très bons. A Maillebois, depuis la nomination de Joulic à la direction d'une école de Beaumont, où Sébastien, nommé aussi directeur, venait de le retrouver, l'école, l'ancienne école de' Simon

Cl de Marc, se trouvait dirigée par leurs enfanis, les farçons par Joseph, les filles par Louise, lis n'étaient plus jennesdéJLÏ, lukà quarante-quatre ans, elle à quarantedeux ans, et ils avaient un grand fils de vingt-deux ans, François, qui, marié à sa cousine Thérèse, de même âge, la fille de Sébastien et de Sarah, avait d'elle une fillette. Rose, un délicieux chérubin d'un an à peine. Leur volonté formelle, à eux aussi, était de ne Jamais quitter Maillekois, et ils plaisantaient doucement Sébastien et Sarah des grandeurs qui les attendaient, car il. était question de donner à Sébastien le poste de directeur de l'Ecole normale, où Satvan avait si bien œuvré, où son élâve aimé «uvrcrait de même. François et Thérèse, également instituteur et institutrice, comme par une vocation héréditaire, étaient, depuis la rentrée d'octobre, adjoint et adjointe à l'école primaire de Dherbecourt. Et quel pullulement de . bons semeurs de la vérité, lorsque, certains dimanches, toute la Tamille se réunissait à Jopville, autour des grands- parents, Marc et Geneviève, attendris, ravis de cette lignée poussée en pleine raison, en pleine certitude! El quelle belle santé rieuse amenait de Beaumont Sébastien et Sarah, de Maillebois Joseph et Louise, de Dherbecourt François et Thérèse, ayant aux bras leur petite Rose, dans ce Jonville où Clément et Charlotte les allendaient avec leur fillette aussi, Lucienne, une grande fille de sept ans bientôt ! El quelle table il fallait dresser pour les quatre générations déjà, surtout lorsque les grands amis du voisinage, SaJvan, Mîgnot et mademoiselle Hazeline voulaient bien j prendre place, afin de boire à la défaite de l'ignorance, mère de tous les maux et de toutes les servitudes !

Les temps de libération humaine, si lents à venir,/ attendus avec tant de fièvre, se réalisaient maintenant, par de brusques évolutions. Un coup terrible venait d'être porté à l'Eglise, la dernière Chambre avait enfin

voté la séparation totale de l'Eglise et de l'Elat, et les millions, jadis donnés aux prèlres pour qu'ils enlrelinssenl dans le peuple l'abêtissement séculaire du troupeau à tondre el la haine destructive de la République, allaient recevoir un meilleur emploi, en servant à doubler les traitements des instituteurs primaires. D'un coup, la situation changeait, l'instituteum'était plus le pauvre hère, le valet mal payé, méprisé des paysans, devant le curé mieux rente, engraissé par son casuel et les cadeaux des dévots. Ce dernier cessait d'être le fonctionnaire, émargeant au budget, soutenu à la fois par le préfet cl t'évêqnc; el, du coup, toute la considération des campagnes s'en allait de lui, il n'inspirait plus aux terriens ni respect ni peur, il n'était plus qu'un sacristain de hasard, à la charge des derniers Tidèlesqui voulaient bien, de loin en loin, lui payer encore une messe. Les églises devenaient, comme les théâtres, des lieux de spectacles publics, des entreprises simplement commerciales, entretenues par les spectateurs payants, les derniers amateurs des cérémonies qu'on j représentait. Il était hors de doute que beaucoup seraient forcées de fermerleurs portes, quelques-unes faisaient de mauvaises affaires, menacées de faillite prochaine. Et rien ne fut plus typique que le cas où se trouva le terrible abbé Cognasse, dont les emportements avaient longtemps désolé le Horeux et Jonville. Ses nombreux procès restaient célèbres, il ne comptait plus les amendes pour oreilles de gamin à demi arrachées, coups de pied allongés dans les jambes des femmes, coups de pierres tombant en grèlc du mur de son presbytère sur les passants qui ne faisaient pas le signe de la croix. Cependant, il durait, même au milieu du tracas des assignations, parce qu'il était comme inamovible, faisant partie de la chose publique, exerçant une fonction rétribuée et gouvernementale. Puis, tout d'un coup, lorsqu'il représenta simplement une opinion, une croyance,

e&B LES QUATRE EVANGILES

qu'il cessa d'émarger pour la pratiquer et l'imposer, il ne fuE plus rien, on ne le salua même plus. Aloi's, en quelques mois, il resta presque seul, avec sa vieille servanle Palmyre, dans son église, peu à peu désertée. Palmyre avait beau sonner la messe, de ses bras maigres, cinq ou six femmes seulement étaient encore venues, puis trois, , puis une. Celle-là heureusement s'entêtait, il était très content de célébrer pour elle le saint sacrifice, car il craignait de voir se produire à Jonville le fait déplorable du Horeux. Pendant près de trois mois, il était allé chaque dimanche au Moreux dire la messe, sans même pouvoir y décider un enfant à la servir, à ce point qu'il devait emmener de Jonville son petit clerc. Pendant trois mois, pas une âme n'était venue, il avait oflicié da/is l'église absolument vide, moisie et noire ; et, naturellement, il avait fini par n'y plus retourner, l'église fermée achevait de pourrir et de tomber en ruine. Quand une fonction disparait de la vie sociale, le monument et l'homme, autrefois nécessaires, désormais inutiles, disparaissent. Et, derrière son altitude toujours violente, c'était la terreur de l'abbé Cognasse, sa dernière paroissienne s'en allant, son église ne faisant plus un sou, se fermant et croulant, envahie par les ronces.

A Maillebois, la séparation de l'Eglise et de l'Etat venait de porter le dernier coup à l'école, autrefois si prospère, des Frères de la Doctrine chrétienne. Victorieuse de l'école la'ique, au moment de l'affaire Simon, elle avait suhi une lenle défaveur, lorsque la vérité s'était fait jour peu à peu. Mais elle existait toujours, elle végétait, grâce à l'obstination cléricale, même avec quatre ou cinq élèves, désespérément recrutés, et il avait fallu des lois nouvelles, la dispersion de la communauté et la crise subie par te culte, pour en fermer définitivement les portes. L'Eglise se trouvait chassée de l'enseignement national, les seize cent mille enfants que la congrégation

empoisonnait chaque année, allaient Être rendus à une instruction et à une éducation purement laïques. La réforme montail des établissements primaires aux établissements secondaires, le célèbre collège de Valmarie était lui-même atteint, bien affaibli déjà par l'expulsion effective des jésuites, frappé enfin de mort par tout le vaste ensemble de rénovation universitaire qui se préparait. Le principe de l'instruction intégrale pour tous les citoyens et de l'enseignement gratuit à tous les degrés commençait à prévaloir. Pourquoi deux France? pourquoi une classe en bas, vouée à l'ignorance, et une classe en haut, la seule inslruite et cultivée ? n'était-ce pas un non-sens, une faule et un danger chez une démocralie, dont tous les enfants doivent être appelés A décupler l'intelligence et la force de la nation î Dans un avenir prochain, tous les enfants de France, réunis en un lien fraternel, débuteraient par les écoles primaires, monteraient de là dans les écoles secondaires et dans les écoles supérieures, selon les aptitudes des sujets, le choit et le goût de chacun. Celait là la réforme urgente, la grande œuvre de salut el de gloire, dont la nécessité se trouvait indiquée si nettement parle vaste mouvement socialiste contemporain, la déchéance de la bourgeoisie, lassée, usée, agonisante, la montée irrésistible du peuple, où frémissaient les énergies de demain. On devait désormais puiser en lui^ on y trouverait ainsi qu'en un immense réservoir de puissance accumulée, tes hommes de raison, de vérité et de justice, qui bâtiraient, au nom du bonheur et de la paix, la Cité future. Mais, surtout, pour premier résultat, la gratuité absolue de l'enseignement, l'inslruction nationale donnée à tous les enfants de la nation, comme l'eau et l'air dont ils ont besoin pour vivre, achèveraientde tuer ces prétendues écoles libres, ces foyers d'infection cléricale,odl'onne fait œuvreque de servitude et de mort. Et, après l'école des Frères de Uaillebois, vide aujourd'hui

6U LES QUATRE EVANfilLES

et comme morle depuis longtemps déjà, après le collège de Valmarie, dont les vastes bâtiments el le parc magnifique seraient prochainement mis en vente, on verrait bientôt disparaître les dernières communaulâs, leurs maisons enseignantes, leurs usines, leurs fabriques de toute espèce, leurs domaines princiers, ces millitirds acquis sur l'imbécillitéhumaine el dépensés pourmaintenir le troupeau humain dans l'obscur servage, sous le couteau de l'égorgeur.

Pourtant, à Mailleboîs, près de l'école des Frères, morne, avec seâ volets clos sur les salles abandonnées, oii les araignées lissaient leurs toiles, la communauté des Capucins desservait toujours la Chapelle consacrée à Saint-Antoine, dont la statue, peinte et dorée, restait debout. Très âgé, le père Théodose y était un des rares survivants de l'époque héroïque, lorsque le Saint faisait de grosses receltes, à coups de miracle. Mais, vainement, son imagination fertile de fmaucier génial inventait çncore d'extraordinaires combinaisons, mettant Dieu à la portée des plus petites bourses, le zèle était mort, de très rares dévoles venaient à peine déposer quelques pièces de dix sous, dans les troncs mangés de poussière. Le bruit courait que le Saint avait perdu son pouvoir. Il ne retrouvait même plus les objets égarés. Une vieille femme monta sur une chaise, le souffleta un jour, parce qu'au lieu de guérir l'une de ses deux chèvres malade, il avait aussi laissé mourir l'autre. C'était, au milieu d'une indifférence moqueuse, la fin d'une des plus basses superstitions, grâce au bon sens public, enfin réveillé par un pende juste connaissance. Et, à la paroisse, dans la très vieille et très vénérable église Saint-Martin, le curé Coquard, subissant la même aventure que le curé Go- . gnasse, à Jonville, se sentait de plus en plus abandonné, menacé d' officier bientôt au milieu du désert et des ténèbres d'une nécropole. Lui, rigide, trisle et muet, ne

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péchait point par la violence, semblait plutôt porter la religion en terre, d'un air de sombre entêtement, sans rien concéder aux impies du siècle. Il s'élait surtout réfugié dans le culte du Sacré-Cœur, il avait paVoisé son église de tous les drapeaux nationaux dont ne voulaient plus les commu.ies voisines, de grands drapeaux bleu, blanc, rouge, avec d'énormes, cœurs saignants, brodés en or et en soies vives. En outre, tout une autel ruisselait d'autres cœurs, en orfèvrerie, en porcelaine, en étolTe bourrée de son, en cuir gaufré, en carton peint, des cœurs de toutes les dimensions, arrachés des poitrines, chauds et palpitant encore, comme fendus en deux d'un coup de couteau, montrant les fibres de la chair, pleurant des larmes de sanjt, un véritable étal de boucherie où ces lambeaux de supplicié achevaient de soulTrir et de mourir. Mais cette seconde incarnation de Jésus, si gros- siëre, ne touchait plus les foules, qui avaient compris qu'un peuple, frappé de désastres, se relève par le ti'avail, par la raison, et non par la pénitence, aux pieds de monstrueuses idoles. A mesure que les religions vieillissent, tombi^nt à des idolâtries plus charnelles et plus basses, ellos semblent se pourrir elles-mêmes, se désagréger en une moisissure dernière. Et, surtout, si l'Eglise catholique agonisait ainsi, c'était, selon le mol de l'abbé Quandieu, qu'elle avait voulu son propre suicide, le jour où elle s'était rangée du côté de l'iniquité et du mensonge, elle qui se disait la Maison du Uieu de toute justice et d'éternelle vérité. Comment n'avait-elle pas prévu, en se mettant avec les menteurs et les faussaires, qu'elle consentait à disparaître avec eux, dans la honte de leur infamie, le jour inévitable où l'innocent et le juste triompherait sous l'éclatant soleil? Elle n'avait plus pour maître véritable le Jésus d'innocence, de douceur et de charité, si ouvertement renié, (Aassé de son temple ; elle n'; gardait que ce cœur maténet, ce fétiche bai-bare, rase Cookie

massé un soir de balaille^ parmi les membres épars de son Dieu mourant, dans l'espérance d'agir encore sur les nerfs malades des pauvres d'espril. L'abbé Quandieu, charge d'ans et d'amertume, venait de s'éteindre dans la solitude, en répétant : « Ils ont recondamné et cnici&ë une seconde fois Jésus, l'Église en mourra. » Et l'Ëglise en mourait.

D'ailleurs, elle ne s'en allait pas seule, c'étaient aussi les classes arislocraliques et bourgeoises, sur lesquelles elle arait tenté vainement de s'appuyer, qui s'effondraient etil'enlrainaient avec elles. Toute l'antique torce nobiliaire, militaire, même tous le$ pouvoirs d'argent, tombaient en poudre, se dévorant entre eux, frappés de folie impuissante, depuis que le travail réorganisé répartissait justement la richesse nationale. Et il s'était passé, & la Désirade, des faits caractéristiques qui montraient dans quelle misère Anale disparaissaient ces riches et ces puissants, dont les mains débiles voyaient glisser entre leurs doigis les millions, comme de l'eau claire. D'abord, Hector de Sanglebœuf y perdit son siège à la Chambre, quand le corps électoral, éclairé et moralisé par l'école, se débarrassa des candidats réactionnaires, d'opinions violentes. Mais le grand malheur pour les châtelains de la Désirade fut la mort de la marquise de Boise, cette femme exquise, intelligente et accommodante, qui, pendant si longtemps avait fait régner une paii prospère dans le ménage, en restant la vieille maltresse du mari, en devenant l'amie tendre de la femme. Dès qu'elle ne fut plus là, Sangleboeuf, stupide et vaniteux, se dérangea gravement, perdit au jeu des sommes considérables, se laissa tomher auï amours crapuleuses, si bien qu'un jour on le rapporta en morceaux, roué de coups; et il en mourut trois jours plus tard, sans qu'on osât déposer une plainte, dans la crainte As Sfop de boue pour sa mémoire. Sa femme, la belle et indulMte Lia d'autrefois, la Harie

pieuse et toujours sommeillante, d'aujourd'hui, vécut seule dès lors, an milieu des splendeurs du vaste domaine. Son père, le baron Nalhau, le banquier juif aux centaines de millions, cloué dans son hôtel somptueux des Champs-Elysées par la paralysie, tombé en enfance, avait cessé de la voir depuis longtemps, lorsqu'il était mort brusquement, ne lui laissant de ses millions que la plus petite part possible, rognée par toutes sortes de dons à des œuvres aristocratiques, même à des dames du beau monde, qui, pendant les dernières années de son existence, lui avaient donné l'illusion d'être enfin un des leurs, débarbouillé de toute sa juiverie. Languissante, n'étant jamais arrivée à ressentir une passion, même pour l'argent, elle n'en honora pas moins son père défunt, elle fit dire des messes, espérant ainsi forcer à son intention la porte du ciel. Comme elle le répétait souvent, i) avait assez servi la cause catholique, il pouvait s'asseoir à la droite de Dieu. Elle-même, n'ayant pas eu d'enfant, dans son indifférence d'idole parée et caressée, continua d'habiter la Désirade toute seule, ne quillanl plus la chaise longue de sa chambre, laissant vide et comme frappé de mort cet admirable domaine que des murs, des grilles, de toutes paris, barraient au public, tel qu'un paradis défendu. Pourtant, des récils couraient, on racontait qu'elle avait recueilli chez elle le père Crabot, très âgé, après la fermeture de Valmarie. Par ascétisme, ayant simplement changé de cellule, il y habitait, disait- . on, une petite chambre sous les combles, une ancienne chambre de domestique, simplement meublée d'un lit de fer, d'une table de bois blanc et d'une chaise de paille. Mais il n'en régnait pas moins sur le domaine entier, en souverain maître; et, à la vérité, les seuls visiteurs aperçus étaient des religieux, des prêtres, dont les robes et les soutanes filaient discrètement entre les massifs de verdure, le long des bassins de marbre aux eaux misse-

«Oi LES QUATRE ËVANGILES

lantes. A quatre-vingl-dix ans passés, ce conquérant de femmes, cel ensorceleur d'àmes dévoles, recommençait le coup iriomphal de sa jeunesse. S'il Tenait de perdre Valmarie, dont la tendresse de la comtesse de Quédeville lui avait fait jadis le royal cadeau, il était en train d'obtenir maintenant la Désirade des bonnes grâces de ta toujours belle Lia, qu'il appelait passionnément (.ma soeur Marie en Jésus-Clinst». Administrateur de ses aumfines et de ses dons, il avait déjà partagé la fortune, en commanditant des œuvres religieuses, en versant surtout des sommes considérables aux souscriptions ouvertes par les partis réactionnaires, pour alimenter la guerre féroce, faite à la République et à ses institutions. Et, quand la

' comtesse fut, un soir, trouvée morte sur sa chaise Ipngue, l'air endormi en son indolence, elle était ruinée, ses millions avaient tous passé dans les caisses noires, il ne restait que la Désirnde, dont un testament instituait le père Crabot seul liéritier, à la cliarge d'y installer une fondation chrétienne de son choix.

Mais c'étaient là les secousses dernières de la On d'un monde, et Maillebois tout entier passait aux mains de ces socialistes dont les dames pieuses rêvaient autrefois comme de bandits, coupeurs de bourses et détrousseurs de tilles. L'ancienne petite ville cléricale appartenait désormais à la pensée libériie, à la raison victorieuse, au point qu'on n'aurait plus trouvé dans son conseil municipal un seul membre réactionnaire. Le temps était loin où ûarras se lamentait de n'y pas avoir une majorité simplement républicaine, et non seulement Philis, le maire des curés, dormait oublié au cimetière, mais Darras lui-même, le maire des vendus et des sans-patrie, venait de mourir, en laissant la mémoire d'un esprit hésitant, singulièrement timoré. On l'avait remplacé, à la mairie, par un homme de grand sens et d'énergique travail,

,' Léon Savin, le cadet d'Acbille et de Philippe, les deux

VËRlxe 665

jnmeaus du petit em[iloyé, sujets si médiocres. Après avoir épousé une simple paysanne, Rosalie Bonin, il s'était mis courageusement à l'œuvre, avait en quinze ans créé une ferme modèle admirable, qui révolutionnait toutes les cultures du pays et en décuplait la richesse.

Ayant à peine dépassé la quarantaine, il était très écouté, un peu têtu, ne cédant qu'aux arguments solides, pour le bien de tous. Et ce fut sous sa présidence que le conseil municipal eut à examiner de nouveau le projet d'une réparation publique oITcrIe à Simon, une sorte de glorieuse amende honorable, idée qui, ensommeillée un moment, se réveillait avec une force nouvelle.

Plusieurs fois déjà, on avait consulté Marc, et il ne pouvait venir à Maillcbois, sans rencontrer des gens qui lui partaient du grand projet. Une rencontre, particulièrement, t'émolionna, celle d'Adrien Doloir, fils d'Auguste Doloîr, l'alné du maçon, et d'Angéle Bongard, la fille du paysan. 11 avait commencé d'excellentes éludes, sous le bon Joulic, et il était devenu un architecteentrepreneur de grand mérite. A peine âgé de viniït huit ans, il venait d'entrer au conseil municipal, dont il était le plus jeune membre, de conceptions un peu lia dies, disait-on, mais pratiques tout de même.

— Ah I cher monsieur Froment, que je suis heureux de vous voir! Je voulais me rendre un de ces malins à Jonville, pour causer un moment avec vous.

El, souriani, très dérércnl, il se tenait chapeau bas devant Marc, que toute celle jeunesse nouvelle aimait et vénérait comme un patriarche, un des grands ouvriers de la vérité et de la justice, aux temps héroïques. Lui, trop jeune, ne l'avait eu pour maitre que dans sa petite enfance, mais son frère, ses oncles, tous avaient grandi sur les bancs de sa classe.

— Que désirez-vous donc, mon cher enfant? demanda

«C6 LES QUATRE ËVAKGiLKS

Marc, égayé, allendri tOQJours, quand il revoyait un de

ses élèves d'autrefois.

— Voici. Est-ce vrai que la famille Simon doit rentrer bientât à Maillebois? On dit que Simon et son frère David unt décidé enlin de quitter les Pyrénées et de venir se retirer ici... Vous devez èlre au courant.

Marc avait gardé son' bon sourire.

— Certainement, c'est leur intention, le ne crois pourtant pas qu'il faille les attendre avant une année d'ici; car, s'ils ont cédé là-bas leur carrière de marbre, ils se sont engagés à en continuer l'exploitation jusque-là. Puis, il y aura toutes sortes d'engagements à prendre, ils ne savent même pas encore comment ils s'installeront ici.

— Mais, cria Adrien, se passionnant, si nous n'avons qu'un an devant nous, c'est à peine si ce temps sera suflisant pour réaliser mon projet... Je veux vous le soumettre d'abord, quel jour puis-Je aller vous voir i Jonville?

Marc, qui devait passer la journée, à Maillebois, près de sa fille Louise, lui expliqua qu'il serait préférable de causer le jour même; el 11 tint absolument à lui rendre visite, à le voir l'après-midi, chez lui, ce qui fut convenu.

Adrien Doloir habitait à la porte de Maillebois, sur le chemin de la Désirade, une petite maison aimable qu'il s'était fait construire lui-même, au milieu d'uq des champs de l'ancienne ferme des Bongard, leurs grandsparents communs. Ceux-ci étaient morts depuis longtemps déjà, et la ferme était restée aux mains de leur fils Fernand, le père de Claire.

Aussi quels souvenirs se levèrent dans la mémoire de Marc, lorsque, de son pas resté ferme et vaillant, il vint sonner à la grille de celte petite maison, après avoir passé devant (es vieux bâtiments de la ferme ! N'était-ce pas là que, quarante ans plus tôt, le jour de l'arrestation de Simon, il s'était présenté chez le paysan Bongard,

VËRlTâ 687

pour l&cher de réunir des renseignements favorables i son ami I II revoyait le pajsan gros et borné, la paysanne osseuse et méfiante, s'entëlant à ne rien dire dans la craintede se compromettre, toute la masse inerte, encoie près de la terre, la matière brute enToncée sous une épaisse couche d'ignorance. El il se rappelait qu'il n'avait rien pu tirer de ces pauvres êtres, incapables de justice, parce qu'ils ne savaient rien et qu'ils ne voulaient rien savoir.

Adrien l'attendait sous un antique pommier, dont le& fortes branches, chargées de fruits, abritaient une table et des sicges de jardin.

— Ah! mon maître, quel honneur vous me faites, de venir vous assf^oir un instant ici! Et il faut que vous embrassiez ma petite Georgette, £a lui portera bonheur.

Sa femme Claire était là, à peine dans sa vingl-quatrième anntie, une blonde souriante, au visage limpide, aux yeus d'intelligence et de bonté. Ce fut elle qui amena près de Marc la fillette délicieuse, blonde comme elle, 1res fùtêe déjà pour ses cinq ans.

— Mon Irésor, tu te souviendras que monsieur Froment t'a embrassée et que tu en seras glorieuse toute tavie.

— Oh ! je sais, maman, je vous entends bien en causer des fois. C'est comme si un peu de soleil descendait me voir.

Et tous riaient tendrement, lorsque le père el la mère de Claire, Fernand Bongard et sa femme Lucile Doloir, parurent', ayant appris que l'ancien instituteur de Maillebois était là et voulant se montrer polis à son égard. Bien que l'élève Fernand ne lui eût pas donné beaucoup de salisfaclion jadis, tant il avait la tête dure, Marc fut heureux de le retrouver, dans cet homme qui touchait à la cinquantaine, l'air épais toujours, avec des gestes inquiets d'être mal éveillé.

668 LES QUITRE ËVÂNCaES

— Eh bien 1 vous devez avoir de la satisfaction, Pernand. L'année a été bonne pour le grain.

— Oui, monsieur Froment, lout de même. Mais l'année n'est jamais bonne. Quand £a va bien d'un côté, ça va mal de l'autre. Et puis, vous le Savez, vous, je n'ai jamais eu de chance.

Sa femme Lucile, beaucoup plus délurée, se permit d'Intervenir,

— Il ditca, monsieur Froment, parce qu'il était toujours le dernier dans votre classe, et il s'imagine qu'il y a un sort sur lui, à cause d'une histoire d'une bohémienne qni lui aurait jeté des pierres, quand il était petit. Un sort, je vous demande un peu ! Encore, s'il croyait au diable, car j'y crois, au diable, moi! Mademoiselle Rouzaire, dont j'étais la meilleure élève, me l'a fait voir lin jour, quelque temps avant ma première communion.

Et, comme Lucile s'égayait, tandis que la petite Georgette elle-même avait un rire très irrévérencieux pour le diable :

^ Oh ! je sais, ma lllle, tu ne crois à rîen, plus une jeunesse n'a de religion aujourd'hui, depuis que mademoiselle Mazeline a fait de vous toutes des femmes fortes. Ça n'empêche qu'un soir mademoiselle Rouzaire nous a montré une ombre qui passait sur le mur, en nous disant que c'était le diable. Et c'était bien lui.

Un peu gêné, Adrien inleirompil sa belle-mère, en abordant l'affaire qui amenait Marc. Tout le monde s'était assis, Claire avait pris Geor^celte sur ses genoux, pendant que son père et sa mère se tenaient un peu à l'écart, l'un fumant sa pipe, l'autre tricotant un bas.

— Voici, mon maître. Nous sommes beaucoup, dans la jeunesse, à trouver qu'il y aura un grand déshonneur sur le nom de Maillebois, tant qu'il n'aura pas réparé de son mieux l'afl'reusc iniquité qu'il a permise et dont il s'est même rendu complice, en laissant condamner Simon.

VËRITË 6G9

L'acquittement légal de Simon ne surfît pas, nous avons, aous autres, les enfants, les petits-enfants des bourreaux, le devoir strict de confesser et d'effacer la faute de nos pères... Hier soir, chez mon père, où se trouvaient réunis mon grand-père el mes oncles, je leur criais encore : € Gomment avez-vous pu permettre une infamie pareille, aussi stupidc que monstrueuse, lorsqu'un peu de raison aurait dû suffire pour l'empéclier? » Et ils m'ont répondu comme toujours, avec des gestes vagues, qu'ils ne savaient pas, qu'ils ne pouvaient pas savoir.

Il ï eut un silence, et tous les yeux se tournèrent vers Femand, qui était de la génération coupable. Lui aussi s'en tira, d'un air embarrassé, en ôlant sa pipe de la bouche el en faisant un geste au loin.

— Mais, bien sûr, nous ne savions pas, comment aurions- nous pu savoir ? Ma mère et mon père signaient à peine leur nom, et ils n'étaient pas assez imprudents d'aller s'occuper des affaires des voisins, parce qu'ils auraient couru le risque d'en être punis. Moi, tout en ayant appris davantage, je n'étais guère très malin, et je me méfiais aussi, tant on a peur de risquer sa peau el ses sous, lorsqu'on se sent dans l'ignorance... Ah! ça vous semble aisé à vous autres, aujourd'hui, d'avoir du courage et de l'intelligence, parce qu'on a fait de vous des savants. Mais j'aurais voulu vous voir, sans moyen de vous rendre compte, la tête perdue, au milieu d'un tas d'histoires où personne ne voyait clair.

— C'est bien vrai, confirma sa femme Lucîle. Je ne mp sais jamais crue une bëte, et pourtant je ne comprenais p^s grand'chose à tout ca *e me défendais même d'y sonsiir, parce que j'entcnd'i ma mère répéter que le pauvre monde ne doit »as se mêler des affaires des riches, s'il ne veut pas y attraper plus de pauvreté encore.

Silencieux, Marc avait écouté d'un air grave. C'était tout le passé qui s'évoquait, il entendait Bongard et la

Bongard, les ancêtres, refuser de lai répondre, en paysans illetirés, soucieux de lear quiétude de bœufs au labour, il se rappelait l'attitude de Femand leur fils, mèroc au leudemuin de Rozan, bien que libéré un peu déjà, haussant les épaules, s'entêlant toujours à ne rien savoir. Et que d'années il avait fallu, quel long enseignement de la raison humaine et du courage civique, pour que la génération nouvelle ouvrit enfin les yeux à la vérité, osât la reconnaître et la dire! Il s'était mis i hocher la tête, comme pour déclarer qu'il trouvait bonnes au fond les excuses de Fernand, prêt à pardonner déjà aux tourmenleurs d'autrefois dont l'ignorance était surtout le crime. El il finit par sourire à la petite Georgelte, l'avenir en fleur, qui ouvrait ses beaux yeux et ses fines oreilles, dans l'attente sans doute de quelque belle histoire.

— Alors, mon maître, reprit Adrien, mon projet est bien simple... On a fait, vous le savez, de grands travaux pour assainir le vieux quartier de Mailleloîs. Une avenue a emporté la rue Plaisir et la rue Fauche, deux cloaques ; et, à la place où se trouvait l'immonde rue du Trou, on achève de planter un square, que tout le petit monde du quartier emplit déjà de rires et de jeux... Eh bien ! en face de ce square, parmi les terrains h bâtir, il y en a un, sur lequel s'élevait justement la misérable maison des Lehmann, celte maison de deuil, que nos pères ont lapidée et qui s'est cûmme effondrée sous leur exécration. Mon projet est donc de proposer au conseil municipal de faire bâtir là une autre maison, oh ! pas un palais, une maison modeste, claire et gaie, et de l'offrir à Simon, au nom de la Ville, pour qu'il y finisse ses jours, dans le respect et la tendresse de ses concitoyens... La valeur du cadeau ne serait pas grande, et il y aurait là simplement le plus délicat et le plus fraternel des hommages.

...oonlc

Des Urmes étaient montées aux yeux de Uarc, tant celle bonne pensée pour son camarade, le douloureux înnocenl, le louchait. ' -

— Vous approuvez m<m idée ? demanda Adrien, 1res ému lui-même de le voir si attendri.

Marc se leva et l'embrassa.

— Oui, mon enfant, je l'approuve, et vous me donne;( là nne des plus grandes joies de mon existence.

— Merci, mon maître, et ce n'est pas tout... Attendez, je vais vous montrer le plan de la maison que j'ai tail déjà, car je serai très heureux d'en conduire les travaux gratuitemenl, certain de trouver des entrepreneurs et des ouvriers pour la construire avec des rabais considérables.

Il disparut une minute, revint avec le plan, qu'il étala sur la table de jardin, à l'ombre du vieux pommier lamilial. Et tout le monde s'approcha, se pencha, pour voir. C'était en effet une maison très simple, mais très aimable, élevée de deux étages, avec une façade blanche, entourée d'un jardin, que fermait une grille. Au-dessus de la porte, on voyait une plaque de marbre.

— II y aura donc une inscription ? demanda Marc.

— Certes, la maison est faite pour l'inscription... Voici celle que je compte proposer au conseil municipal : « La ville de Maillebois, à l'instituteur Simon, pour la vérité et la justice, en réparation de ses tortures. * Et ce sera sig&é : € Les pctits-fils de ses bourreaux i.

Fernand et Lucile eurent un geste de protestation et ' d'inquiétude, en regardant leur fille Claire. Vraiment, c'était trop : elle ne pouvait laisser son mari se compromettre à ce point. Mais Claire souriait, appuyée tendrement à l'épaule d'Adrien. Elle répondit indirectement au silence consterné de son père et de sa mère :

— Monsieur Froment, j'ai collaboré à l'inscription, je veux qu'on le sache.

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— Je le dirai, soyez-en sûre, s'écria gaiement Mare. Mais il faut qu'elle soit acceptée, cette inscriptioD. Et la maison d'abord, n'esl-ee pas?

— C'est bien cela, conclut Adrien. Je voulais vous montrer le projet, mon maître, pour avoir d'nbord voire approbation et vous prier ensuite de m'aider à ta rêali- ser. Oh ! ce n'est pas la dépense qui inquiélcra le conseil municipal, je crains plutM de me heurter ù certains scrupules, les dernières résistances de l'ancien esprit. Au conseil, nous avons beau être tous convaincus aujourd'hui de la parfaite innncence de Simon, il s'; trouve pourtant encore des caractères timides, qui céderont seulement à une poussée de l'opinion publique. Et notre maire, Léon Savin, mis au courant de mon projet, m'a déjà dit, avec beaucoup de justesse, qu'il nous faut absolument l'unanimité, le jour où nous le mettrons aux voix.

Puis, comme pris d'une idée soudaine, il ajouta :

— Vous ne savez pas, mon maître, puisque vous avez été assez bon pour venir jusqu'ici, vous devriez mettre le comble à votre obligeance, en m'accompagnant tout de suite chez Léon Savin. Il a été votre élève, lui aussi, et je suis certain que notre cause ferait un pas immense, si vous en causiez un instant avec lui.

— Ah! bien volontiers, répondit Marc. Parlons, j'irai où vous voudrez.

Fernand et Lucîle ne prolestaient plus, lui fumant sa pipe, elle tricotant son bas; et lui surtout était retombé dans son indifférence de crâne épais ne comprenant rien aux temps nouveaux. Mais Claire devait défendre le plan contre les entreprises de la petite Georgelle, qui voulait s'emparer de la belle image. Son père lui avait conté que c'était une maison de joie où les enfants sages seraient récompensés. Et il y eut une embrassade encore, des rires, des poignées de main, lorsque Marc et Adrien s'éloignèrent.

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