‹ Vérité;Chapitre 6 sur 21 · I .i.,<i ■.■G(Hinlc · texte numérisé non relu

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— Les enfants ne sont pas là, répondit Savin. Une dame, notre voisine, les a menés à la promenade... Mais ils seraient là, devni-je les laisser vous répondre, je vous en fais juge? Un fonctionnaire, en aucun cas, ne peut prendre parti. J'ai déjà assez d'ennuis à mon bureau, sans aller encore accepter des responsabilités dans celle sale histoire.

Et, comme Marc se hâtait de saluer :

— Sans doute, bien que les juifs dévorent notre pauvre France, je n'ai rien à dire contre ce monsieur Simon, si ce n'est qu'il devrait être défendu à un juif d'être institnleur. J'espère que « le Petit Benumontais» va faire une campagne ù ce sujet... La liberté et la juslice pour tous, tel doit être le vœu d'un bon républicain. Mais la patrie avant tout, n'est-ce pas? la patrie seule, quand elle est en danger!

Madame Savin, qui n'avait plus ouvert la bouche, accompagna Marc jusqu'à la porte, et l'air gêné toujours, dans sa soumission de femme esclave, supérieure à son dur maître, elle se contenta de sourire divinement. Puis, comme il gagnait la rue, il rencontra les enfants au bas de i'esculicr, ramenés par la voisine. La fillette, Hortense, âgée de neuf ans, était déjà une petite personne, jolie et coquette, avec des yeux en dessous, qui luisaient de {«.tlice, quand elle ne les voilait pas de l'hypocrite piété, apprise chez mademoiselle Rouzaire. Mais les deux . jumeaux, Achille et Philippe, l'intéressèrent davantage, deui gamins maigres et pâles, maladifs comme le père, dont les sept ans avaient la poussée revôche et sournoise de leur sang pauvre. Ils jetèrent leur sœur contre la rampe, ils faillirent la Taire tomber. Et, lorsqu'ils furent montés et que la porte su rouvrit, des cris perçants d'enfant au maillot en descendirent, les cris du petit Léon, réveillé, déjà aux bras de la mère, qui allait lui donner le sein.

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Dans la rue, Marc se surprit à parler tout haut. C'était complet, du paysnn ignorant au petit employé imbécile et peureiis, en passant par l'ouvrier abêti, fruit gâté de la cjiseino et du salariat. On avait beau monter, l'erreur s'agj^ravait d'égolsme étroit et de lâcheté basse. Si les ténèbri's restaient épaisses dans tous les esprits, il semblait que la demi-instruction acquise sans méthode, sans base scientifique sérieuse, n'abonlissnit qu'à un empoisonnement de l'intelligence, à un état de corruption plus inquiétant encore. L'instruction, ah, oui! mais l'instruction totale, délivrée de l'hypocrisie et du mensonge, et qui lilière en faisant toute la vérité! Et fiarc, sur le terrain restreint de sa mission acceptée passionnément pour le salut d'un camarade, se mit à trembler de cet abime d'ignorance, d'erreur et de méchanceté, qui venait de se creuser devant lui. Son inquiétude était allée en grandissant. Quelle abominable faillite, si l'on avait besoin un jour de ces gens-là, pour une œuvre de vérité et de justice! Ces gens-là, c'était la France, la grande fouie pesante, inerte, beaucoup de braves gens sans doute, mais une masse de plomh qui clouait la nation au sol, incapable de vie meilleure, incapable d'être libre, juste, heureuse, puisqu'elle était ignorante et empoisonnée.

Comme Marc se dirigeait lentement vers TEcole, pour dire à son ami Simon le triste résultat de ses visites, il songea tout d'un coup qu'il n'était pas allé voir les dames Milhomme, les papctièrcs de la rue Courte. El, bien qu'il n'espérât rien non plus de ce côlé-là, il voulut remplir son mandai jusqu'au bout.

Les Milhomme étaient deux frères, de Maillebois, don! l'ainé, Edouard, avait hérité d'un oncle une petite bouli<pic de papeterie, où il vivotait avec sa femme, très casanier et modeste de tempérament, tandis que le cadet, Alexandre, remuant et ambitieux, était entrain de ga^incr

une forluae, en Lallanl la province, comme voya^fenr de eommerce. Mais la mort s'abailit sur eux : l'aiité partit le premier dans un Iragiqae accident, une chute au fond d'une cav«; l'autre, six mois plus tard, fui foudroyé par une congestion pulmonaire, à l'autre bout di: la tVance. Les deux femmes restèrent veuves, l'une avec son humble boutique, l'autre avec une vingtaine de milk' francs, les premières économies de la fortune espérée. Dt ce fui madame Edouard, une femme de décision et d'adroite politique, qui eut l'idée de décider sa belle-sœur, madame Alexandre, à s'associer, à venir mettre ses vin^l mille francs dans le commerce de papeterie, ce qui pormellroit d'y joindre la veole des livres classiques el des fournitures scolaires. Chacune avait un enfant, un garçon, et depuis lors les dames MUhomme, comme on les nommait, madame Edouard, avec son petit Victor, el madame Alexandre avec son petit Sébastien, faisaient ménage ensemble, vivaient dans une étroite communauté d'intérêts, malgré l'opposition radicale de leur nature.

Iladarae Edouard pratiquait, non pas qu'elle fut d'une fui solide, mais les nécessités de son commerce avant tout, elli; avait une clientèle pieuse qu'elle ne pouvait mëcoatenter. Au contraire, madame Alexandre, lilicrée par son mariage avec un gros garcou, bon vivant et athée, avait déserté l'église, refusant d'y remettre les pieds. Et ce fut encore madame Edouard, la forte tète, la diplor mate, qui tira le parti le plus ingénieux de celte divergence. Leur clientèle s'était élargie, leur boutique, heureusement placée entre l'école des Frères el l'école laïque, se trouvait comme achevai, avec ses fournitures classiques, convenant aux deux, (es livres, les tableaux, les images, sans parler des cahiers, des pJumes et des crayons. Aussi décidcrent-clles que chacune garderait sa façon de penser el d'agir, l'une avec les curés, l'autre avec les libres penseurs, de manière à satisfaire les deux

76 LES QUATltE EVANGILES

partis; et même, comme sanction publi(]ue, afin que personne n'en ignorât, Sùbaslîen fut mis il l'école laïque, avec le juif Simon, tandis que Victor restait à l'école des Frères. Ainsi réglée, menée avec une adresse supérieure, l'associalion prospéra, ces dames Milhomme eurent une des boutiques les plus achalandées de Haillebois.

Marc s'était arrêté dans la rue Courte, où il n'jf avait que deux maisons, la papeterie et le presbytère, et il regarda un instant celle papeterie, avec sa vitrine où les images de sainteté se mêlaient A des tableaux scolaires, exallant la République, tandis que des journaux illustrés, pendus à des ficelles, barraient presque la porte. Il allait finir par entrer, lorsque justement madame Âleziandre parut sur le seuil, grande et blonde, l'air très doux, le visage déjà fané à trente ans, mais éclairé toujours d'un faible sourire. Et elle avait dans ses jupes son petit Sébastien, qu'elle adorait, un enfant de sept ans, doux et blond comme elle, 1res beau, les jeux bleus, le nez fin et la bouche aimable.

Elle connaissait Harc, elle lui parla la première du crime abominable, dont elle semblait hantée.

— Ah I quelle histoire, monsieur Froment! El dire qiie ca s'est passé là, si près de nous! Ce pauvre petit Zéphirin, je le voyais sans cesse passer, aller et revenir de l'école, et il entrait si souvent, pour ses cahiers et ses plumes!.. .Je n'en dors plus, depuis que j'ai vu le corps, une des premières.

Puis, elle parla de Simon, de la peine où il élail, en femme compalissanle. Elle le jugeait très bon, très honnête, à cause du grand inlérêl qu'il portait à son petit Sébastien, un de ses élèves intelligents et dociles. Jamais on ne lui ferait croire qu'il lût capable d'une action si alfreuse. Le modèle d'écriture dont on parlait tant, n'aurait rien prouvé, même si on avait trouvé le pareil & l'école.

VÉniTÉ 77

— Nous en vendons, monsieur Froment, et j'ai cherché déjà, parmi ceux que nous avons en magasin... Aucun, il est vrai, ne porte les mots : t Aimez-vous les uns les autres >.

A ce moment, Sébastien, qui écoulait attentivement, leva la tête.

— Moi, j'en ai vu un pareil, mon cousin Victor en avait rapporté un de chez les Frères, où il y avait ça.

La mère resta stupéruite.

— Que dis-tu? mais tune m'en as pas parlé!

— Bien sur, lu ne me demandais pas. Puis, Victor m'avait défendu de rien dire, parce que c'est défendu, d'emporter les modèles.

— Alors, où esl-il, celui-là?

— Ah! je ne sais pas. Victor l'a caché quelque part, ponr ne pas être grondé.

Marc suivait la scène, saisi, dans une joie vive, le cœur battant d'espoir. Est-ce que la vérité allait nailre enfin, de la bouche de cet enfant? Cela pouvait être le faible rayon qui, peu à peu, s'élargit, resplendit en une éclatante lumière. Et il posait déjà des questions nettes et décisives à Sébastien, lorsque madame Edouard, accompagnée de Victor, rentra d'une visite qu'elle était allée faire justement au frère Fulgence, sous le prétexte d'un règlement de fourniture.

Plus grande encore que sa belle-sœur, madame Edouard était brune et d'aspect viril, avec une grosse face carrée, le geste brusque, le verbe haut. Bonne femme au fond, honnête à sa manière, elle n'aurait pas fait tort d'un sou à son associée, sur qui elle pesait de toute sadominalion. Elle était l'homme dans leur ménage, et l'autre n'avait pour se défendre que sa force d'inertie, sa douceur même, dont elle usait pendant des semaines, des mois, ce qui finissait souvent par lui donner la victoire. Et Victor était aussi, à neuf ans, un gros garçon carré, la tète forte et

Ï8 LES yUATIlE, ÉVAKGILES

brune, le visage épais, en opposition complète a^ec son

cousin Victor.

. Tout de suite mise au courant, madame EdonaL'd regarda sévèrement son fils.

— Comment ça, un modèle? tu as volé un modèle chez les Frères et lu l'as apporté chez nous?

Victor avait jeté à Sébastien un regard désespéré ei furieux.

— Mais non, mamani

— Mais si, monsieur! puisque ton cousin l'a vu. Il ne ment pas d'habitude.

. L'enfant cessa de répondre, lançant toujours à sou cousin des coups d'œil terribles ; et celui-ci n'était pas à son aise, car il vivait en admiration devant la force physique de son camarade de jeux, il faisait d'ordinaire l'ennemi vaincu et rossé, quand ils jouaient à la guerre ensemble. C'étaient, sous la conduite du plus âgé, des chevauchées effrayantes, des galops sans fin au travers de la maison, dans lesquels le plus jeune, si doux et si tendre, se laissait entrahier avec une sorte de terreur ravie,

— Il ne t'a sans doute pas volé, Gt remarquer iudulgemmenl madame Alexandre. Peut-être l'aura-t-il emporté de l'école par mégarde.

Et, pour que son cousin lui pardonnât d'avoir été indiscret, Sébastien se hâta de confirmer cette supposition.

— Bien sûr, c'est comme ca, je n'ai pas dit qu'il avait volé le ravdèle.

Cependant, madame Edouard, calmée, n'exigeait plus violemment une réponse de Victor, devant son silence, son obstination à ne pas avouer. Elle venait certainement de réfléchir qu'il était peu prudent de vider cette question devant un étranger, sans en mesurer toutes les graves conséquences. Elle se vit prenant parti, indispo^ sant l'éeole des Frères ou l'école laïque, perdant du cou^ l'une de se$ deux clientèles ; et elle lança un regard domi:

nateurà maiiame Alexandre^ eu se contentant dédire à son fils :

— C'est bien, rentrez, monsieur, nous allons régler cela tout à l'heure. RéHéchissez, et si vous ne m'avouez pas la ïérilé vraie, vous aurez affaire à moi.

Puis, se tournant vers Marc :

■ — Nous vous dirons ça, monsieur, et vous pouvez compter qu'il parlera, s'il ne veut pas recevoir une fessée dont il se souviendra longtemps.

Marc ne put insister, malgré l'ardent désir où il était d'avoir immédiatement la vérité entière, certaine, pour la porter h Simon, comme une délivrance. Il ne doutait plus pourtant du fait décisif, de la preuve (riomplianle, que le hasard venait de mettre entre ses mains, et il courut tont de suite chez son ami lui rendre compte de son après-midi, ses échecs successifs chez les fiongurd, les Doloir et les Savin, puis sa trouvaille inespérée, chez les dames Milhomme. Simon l'écaula tranquillement, sans témoigner la grosse joie à laquelle il s'attendait. Ah ! il y avait des modèles semblables chez les Frères? Ça ne ■'étonnait pas. Quant à lui, pourquoi se serait-il tourmenté, puisqu'il était innocent?

— Je te remercie bien de toute la peine que lu prends, mon bon ami, ajoula-t-il. Et je comprends toute l'importance du témoignage de cet enfant. Mais, vois-tu, je ne puis me faire à celte idée que mon sort dépend de ce qu'on dira ou de ce qu'on ne dira pas, du moment que je ne suis coupable de rien. Cela, pour moi, est éclatant comme le jour.

Egayé, Marc eut un bon rire. Il partageait maintenant cette absolue confiance. Et, après avoir causé un instant, il s'en allait, loi'squ'il rentra pour demander :

— Et le beau Mauraisin, a-t-il fini par venir te voir?

— Non, pas encore.

— Alors, mon camarade, c'est qu'il a voulu connaître

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auparavant l'opinion de loul Maillebois. Je l'avais aperçu ce matin avec le père Crabot, puis avec mademoiselle Rouzaire. Et voilà que, pendant mes courses de celle après-midi, je crois bien l'avoir de nouveau rencontré, à deui reprises, comme il se glissait furtivement dans la ruelle des Capucins et comme il se rendait ensuite chez le maire... Il fait son enquête, pour ne pas avoir le regret ie n'être pas avec les plus forts.

Simon, d'un tel calme jusque-là, eut un mouvement d'inquiétude, car il avait gardé timidement le respect et la crainte de ses supérieurs. Dans toute cette catastrophe, son seul souci était le gros scandale possible, qui pouvait lui coûter sa place, ou du moins le faire mal noter. Ct il allait confesser cette appréhension, lorsque, justement, Hauraisin se présenta, d'un air froid et soucieux. Enlin, il se risquait.

— Oui, monsieur Simon, je suis accouru, à cause de celte horrible histoire. Je suis désespéré, pour l'école, pour vous tous et pour nous-mêmes. C'est très grave, très grave, très grave.

Et, dans sa petite taille, l'inspecteur primaire se redressait, en laissant tomber les mots avec une sévérité croissante. Il avait donné une poignée de main sèche à Marc, qu'il savait très aimé de son supérieur, l'inspecteur d'académie Le Barazer. Mais il le regardait de biais, à travers son éternel binocle, comme pour l'inviter à se retirer. Marc ne put rester davantage, très ennuyé de laisser Simon, qu'il voyait pilir devant cet homme dont il dépendait, lui qui montrait tant de courage depuis le malin. Et il Tinit par rentrer chez lui, sous celle mauvaise impression nouvelle, la défaveur de ce Hauraisin, dans lequel il flairait un traître.

La soirée fut très paisible chez ces dames. Ni madame Duparque, ni madame Bertbereau ne reparlèrent du crime; et la petite maison se rendormait dans sa paix

VÉRITÉ morle, comme sï rien de la rue tragique n'y fût entré. Marc crut donc prudent de n'en pns soull non plus, muet sur l'emploi si mouvementé de son midi. Le soir, en se couchant, il se contenta de sa femme qu'il était absolument rassuré sur le son nmi Simon. Geneviève s'en montra heureus< causérenl assez tard, car ils n'étaient plus jamaî comme étrangers, dans celte maison où ils ne po parler librement. Leur sommeil, aux bras l'un de fui délicieux, en une reprise de leur être tout Mais, le matin, Marc eut le douloureux étonner trouver dans « le Petit Beaumontais > un article nable contre Simon. Il se rappelait la noie do 1: si sympathique, comblant l'instituteur d'éloges; i qu'un jour avait suffi, le revirement était com juif se trouvait sauvagement sacrifié, accusé ne du crime ignoble, avec une extraordinaire perfid pothèses et d'interprétations fausses. Que s'étaitpassé, quelle influence puissante avait agi, d'où vt article empoisonné, si soigneusement constru condamner à jamais le juif dans l'ignorance po| avide de mensonge? Un tel mélodrame, aux mystt complications, aux invraisemblances extraordin» conte bleu, allait être, il le sentit bien, la devenue réalité, la vérité certaine dont les gens draienlplus démordre. Et il eut encore, lorsqu achevé, cette sensation d'un sourd travail dans 1 de la besogne immense que des forces mysti faisaient depuis la veille, afin de perdre l'innocei sauver ainsi le coupable inconnu.

Cependant, aucun événement nouveau ne s'était | les magistrats n'avaient pas reparu, il n'y avait I là que les gendarmes gardant la chambre du crimi pauvre petit corps atteudait d'être enseveli. La l'aatopsie n'avait fait que confirmer la brutalité

ta LES QUATRE ËVANGILES

avec des détails immondes. Zéphiriii étail mort élranglé, ainsi que l'iiidiquaient, à son cou, les dix doigts fréDétiques marqués en trous violâtres. El les obsèques veiiaienl d'être fixées à l'après-midi, on faisail des préparatifs pour leur donner une solennité vengeresse, les aulorilés y assisteraient, disait-on, ainsi que tous les petits camarades, l'école des Frètes au grand complet.

Marc, repris de souci, passa done une matinée maur vaise. Il ne retourna pas tout de suite chez Simon, se proposant d'y aller seulement le soir, après le convoi. Il se conlenta de se promener au travers de MailleboiS, qu'il Irouva comme assoupi, gorgé d'iiorreurs, dans t'altente du prochain spectacle. Et il s'était un peu remis, il achevait de déjeuner avec ces dames, égayé par le babil de sa petile Louise, très en fête ce jour-là, lorsque la servante Pélagie,. qui apportait le dessert, une belle tarte aux prunes, ne put se tenir de dire sa grosse joie.

— Vous savez, madame, on est en train de l'arrêter, ce brigand.de juif... Enfrn, ce n'est pas malheureux !

Très pâle, Marc demanda :

— On arrête Simon, comment le savez-vous?

— Mais toute la rue le dit, monsieur. Le boucher d'en face vient de courir, pour voir,

Marc jela sa servicllc, se leva et sortit, sans toucher à la tarte. Ces dames restèrent suffoquées, blessées d'un le! manque de savoir-vivre, Geneviève elle-même parai mécontente.

— Il devient fou, djt sèchemenl madame Oupai;que. Ah ! ma chère petite, je t'avais bien prévenue. Où il n'y a pas de religion, il n'y a pas de bonheur possible.

En effet, dans la rue, Marc vit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Tous les marchands étaient sur leurs portes, des gens galopaient, on entendait des exclamations, un flot montant de cris et de huées. Et il se hâtait, il prenait la rue Courte, quand il aperçut les

VÉRITÉ tj«

dames Milhomme, avec lears enfants, au .seuil de la papeterie, 1res intéressées elles aussi par le grand événement. Toat ^e suite il soogea qu'il y avait là an bon témoignage, dont il fallait s'assurer.

— C'est doae Trai, leur demand^-t-ii, on arrête monsieur Siuten?

— Mais oui, monsieur Froment, répondit madame Alexandre d« son air doux. Nous veiioas de T«ir passer le commissaire.

■ — Et viMs smez, dit à son tour madam.e Edouard, en le regardant nettement en face, sans attendre la qneslian qu'elle lisait déjà dans ses feus, vo«is sav«z, ce prétendu modèle d'éeriture, il eit bien ceilain qae Victor ne l'a jamais eu entre les mains. Je Tai îmlerrogé, je suis ctmvaineue qu'il ne ment pas. ^

• L'enfant leva son a>enl&n carré, ses ^es yeux de tranquille irapudeace.

— Nos, bien sAr que je ne mens pas.

Surpris, le cirair glacé d'un gra»d froid, Hare s'était tsumé vers madame Alexandre.

— Alors, madame, que disitil donc voire fils ? Il avait vu ce tnodéie entre les mains de son r^usin>, il l'affirmait.

L'air troublé, la mère ne répondit pas immédiatement. Son petit Sébastien, si tendre, s'était réfugié dans ses jupes, comme pour y cacher son visage ; et, d'une main frémissante et ntachinale, elle loi cjiresaait les cheveux, elle semblait lai ettvelspper la lèle d'une protcctiion inquiète.

— Sans davie, monsieur Froment, il l'avait vu, il croyait l'avwrTu. Mais k prient il n'en est plus très sûr, il craint de se tromper. Alors, tous comprenez, il n'y a p(m rien à ^re.

Ne voulmt pas insister auprès des deu:i femmes, Marc s'adressa direclement au petit garçon.

— C'est bien vrai, çn, ifoe tu n'as pas vn le modèle? Un

mensonge, mon enfant, il n'y a. rien de si vilain au

monde.

Sébastien, sans répondre, enfonça davantage sa face dans les jup^s de sa mère, et il éclata en gros sanglots. C'était évident, madame Edouard avait imposé sa volonté de bonne comm»^rcanfe, qui craignait de perdre l'une ou l'autre de ses deux clientèles, si elle prenait parti. Elle devenait de roc, on n'en tirerait plus rien. Pourtant, elle daigna donner discrètement ses raisons.

— Mon Dieu! monsieur Froment, nous ne sommes contre personne, nous autres, qui avons besoin de tout le monde, à cause de notre commerce... Seulement, il faut bien le dire, toutes les apparences accusent monsieur Simon. Ainsi ce train, qu'il dit avoir manqué, ce billet de retour qu'il aurait jelé dans la gare, celte rentrée à pied, ce voyage de six kilomètres, sansque personne l'ait ■ vu. Puis, vous savez, mademoiselle Rouzaire a parfaitement entendu du bruit, vers onze heures moins vingt, lorsque lui prétend n'être rentré qu'une heure plus tard. Expliquez-moi encore comment il se fait que monsieur Mignot ait dii l'aller réveiller, à près de huit heures, lui qui d'habitude se lève de si grand malin... Enfin, il se justifiera peut-être, espérons-le ' pour lui.

Marc l'arrêta d'un geste. Elle récitait là ce qu'il venait de lire dans < le Petit Beaumonlais », il en était épouvanté. D'un regard, il enveloppa les deux femmes, l'une d'une inconscience têtue, l'autre toute tremblante, pris lui-même d'un frisson, devant leur brusque mensonge, dont les conséquences pouvaient être si graves. El il les quitta, il courut chez Simon.

Une voiture fermée stationnait à la porle, que gardaient deux agents. La consigne était sévère, pourtant Marc flnit par entrer. Pendant que deux autres agents surveillaient Simon, dans la salle màme de l'école, le commis.

saire de police, qui était venu avec un mandai d'amener Mgné du juge d'instruction Daix, procédait à une nouvelle perquisition minutieuse, au travers de (ouïe la maison, en quête sans doule du fameux modèle d'écriture. Hais il ne trouvait rien, et Marc s'étant permis de demander à un des agents si une perquisition pareille avait été Taite chez les Frères de la Doctrine chrétienne, celui-ci le regarda d'un air ahuri : une perquisition chez les bons Frères, pourquoi? D'ailleurs, Marc haussait déjà les épaules de sa naïveté, car on aurait pu certainement aller chez les Frères, il devait y avoir beau temps qu'ils avaient tout hrùlé, tout délruil. 11 se contenait pour ne pas crier sa révolte, l'impuissance où il se sentait à faire la vérité l'emplissait d'un véritable désespoir. Pendant une heure encore, il dut attendre dans le vestibule que le commissaire eût terminé ses recherches. Enfin, il put voir un instant Simon, comme les agents l'emmenaient. Madame Simon et ses deux enfants étaient également là, et elle se jeta en sanglotant au cou de son mari, pendant que le commissaire, un brave homme bourru, affectait d'avoir à donner les derniers ordres. II y eut une scène déchirante.

Simon, brisé, livide, devant cet écroulement de sa carrière, s'elforçait de montrer un grand calme.

— He te chagrine donc pas, ma chérie. Ça ne peut être qu'une erreur, une abominable erreur. Tout va certainement s'expliquer, dès qu'on m'interrogera, et je vais te revenir bientôt.

Mais elle sanglotait plus violemment, son beau visage noyé, égaré, tandis qu'elle soulevait Joseph et Sarah, les pauvres petits, pour qu'il les baisât encore.

— Oui, oui, les chers enfants, aime-les bien, soigneles bien, jusqu'à mon retour... Je t'en prie, ne pleure plus, tu vas m'ôter tout mon courage.

11 s'arrachait de son étreinte, lorsqu'il aperçut Marc, et 8 ,ooyk-

ses yeux s'éclairèrent d'une joie infinie. VîTemenl, il

avait saisi la main que c^ïliii-ci lui tendait.

— Ah! mon camarade, merci! Préviens lont de suite mon frère David, et dis-lui bien que je suis inmicent. Il cîierchera partout, il trouvera le coupable, c'esl à lui que je confie mon honneur et celui de mesfnfaiits. i

— Sois tranquille, répondit simplement W:ii-c, étranglé ■; parVëmolion, je l'aiderai.

Le commissaire revenait, mettant fin ft la scène; et il fallut emmener madame Simon éperdue, au moment ou Simon sortait, entre les deux agents de police. Alors, ce qui se passa fut monstrueux. Les ob^etjues du petit Zéphii'in étaieni fixées à trois heures, et l'on avait décidé l'arrestation pour une heure, de f.itou à éviter une coïncidence fâcheuse. Mais la perquisition s'était tellenicnl prolongée, que la rencontre se produisit. Lorsque Simon parut, en haut du petit perron, la place était déjà pleine de curieux accourus pour voir le convoi, dans un élan de pitié fiévreuse et bavarde. Aussi cette foule, nonrrie des contes du < Petit Beaumontais », encore secouée par l'horreur du crime, puussa-t-elle des cris, dès qu'elle aperçut l'insliluleur, le juif maudit, le tueur de petits enfants, qui avait besoin pour ses maléfices de leur sang vierge, encore sanctifié par l'hostie. Celait la légende désormais indestructible, volant de bouclie en bouche, affolant lu cohue grondante et menaçante.

— ■ A mort, à morlj l'assassin, le sacrilège!... A mort, à mort, le juif!

Glacé, p'Ius pâle et plus rigide, Simon répondit, du haut des marches, par un cri qui ne devait plms cesser, sortir continuellement de ses lèvres, comme la voix même de sa conscience :

— Je suis innocent ! je suis innocent'!

Alors, ce fut de la rage, les buées monlcrenl en tem-

pête, une vag:ue énorme déferla, pour s'emparer du misérable, le rouler, le déchirer.

— A morl, i mori, le juif!

Tiveraeol, les agents avaient poussé Simon dans la Toiture, et le cocher lançait son cheval au grand Irol, pendant que lui, sans se lasser, criait toujours, dominant l'orage :

— Je suis innocent r je suis innocent! je suis innocent I

Derrière la voilure, tont le long de la GramJ'Ruc, la foule galopa, hurla plus fort. Et Marc, resté sur la place, étourdi, le cœur angoissé, songeait à la manifestation coDlraire, aux rumeurs indignées, aux explosions de révolte, qui avaient accueilli la fin de la distribution des prix, chez les Frères, l'avan [-veille. Deux Jours à peine avaient donc sufil pour retourner L'opinion, et il était terrifié de l'adresse incomparable, de la cruelle promptitude avec lesquelles avaient œuvré les mains myslérienses, qui venaient d'amasser tant de ténèbres. Ses espoirs avaient croulé, 'il sentait la vérité obscurcie, vaincue, en péril de inorl. Jamais encore il n'avait éprouvé une détresse pareille.

Mais le cortège se formait, pour les obsèques du petit Zéphirin. Et Marc vit que mademoiselle Rouzaire, qui amenait les fillettes de sa classe, avait assisté au calvaire de Simon, sans un geste de sympathie, l'air confit en sa dévotion officielle. Mignot, entouré de quelques-uns des élèves, n'était pas venu non plus serrer la main de son directeur, la mine maussade et gênée, souffrant sans doute de la lutte entre son bon cœur et son intérêt. Ëhlin, le cortège défila, se dirigea vers l'église Saint- Martin, au milieu d'une pompe extraordinaire. Là encore on sentait avec quel soin des mains savantes avaient tout organisé, pour attendrir la population, exalter sa pitié et son besoin de vengeance. D'abord, autour du

petit cercueil, se trouvaient les camarades de Zéphirin, ayant fait récemment, en même temps que lui, leur première communion. Puis, c'était le maire Darras, accompagné des autorités, qui conduisait le deuil. Ensuite, les élèves des Frères défilaient au grand complet, ayant à leur tète le frère Fulgence, suivi de ses trois aides, les frères Isidore, Lazarus et Gorgias. On remarqua beaucoup l'importance du frère Fulgence, allant, venant, commandant, poussant son agitation jusqu'à s'occuper des Ailettes de mademoiselle Rouzaire, comme si elles eussent été sous ses ordres. Et il y avait encore des capucins, avec leur supérieur, le père Théodose, des jésuites venus du collège de Valmarie, avec le recteur, le père Crabot, des prêtres accourus de partout, une telle pluie de robes et de soutanes, que l'Eglise entière semblait avoir élé mobilisée afin de s'assurer un triomphe, en réclamant comme sien ce pauvre petitcorps, souillé et ensanglanté, mené en un si beau cortège. Des sanglots éclataient sur tout le passage, des voix furieuses crièrent:

— Mort aux juifs ! mort aux juifs I

Un dernier incident acheva de renseigner Harc, le cœur noyé d'amertume. 11 aperçut dans la foule l'inspecteur primaire Mauraisin, venu sans doute de Iteaumont, comme la veille, pour se faire une ligne de conduite. Et, au moment où le père Crabot passait, il vit très bien les deux hommes se sourire, échanger un discret salul, en gens qui se comprenaient et qui s'approuvaient. Toute la monsireuse iniquité, tissée dans l'ombre depuis deux joui's, lui apparut sous le ciel clair, pendant que les cloches de Saint-Martin sonnaient, fêtant le pauvre petit mort, dont on allait exploiter la fin tragique.

Hais une main rude s'était posée sur l'épaule de Harc, une voix de rageuse ironie lui lit tourner la tète.

— Eh bien! mon brave et innocent collègue, qu'est-ce quej'avais dit? Voilà le sale juif convaincu d'avoir violé

VËRITË gS

et étranglé son neveu, et pendant qu'il roule vers la prison de Beaumonl, voilà les bons Frères qui triomphent! C'était l'insliluleur Férou, le meurt-de-faim révolté, plus dégingandé encore, avec ses cheveux en désordre, sa longue télé osseuse, où ricanait sa bouche large.

— Comment les accuser, puisque le petit mon est à eux, h eau seuls, avec leur bon Dieu? Ah! sûrement, personne n'osera les accuser, maintenant que tout Haillebois les a vus l'enlerrer en grande procession!... Le plus drdle, c'est le bourdonnement de cette mouche saugrenue, de cet imbécile frère Fulgence, qui se cogne à tout le monde. Trop de zèle! Et vous avez va le père Crabot, avec son sourire si lin, derrière lequel il doit y avoir pas mal de sottise, malgré son renom d'habileté triomphante. Hais, rappelez-vous ce que je vous dis, le plus fort, le seul rorl d'eux tous est certainement le père Pbilibin, qai prend des airs de grosse bête. Vous pouvez le chercher aujourd'hui, celui-là, il n'y a pas de dauger qu'il soit venu. Le voilà terré dans l'ombre, et soyez certain qu'il y fait de ta belle besogne... Âh! je ne sais pas qui est le coupable, aucun de ceux-ci sûrement, mais il est de la boutique, cela saute aux yeux, et ils bouleverseront la terre, plulAtque de le livrer!

Puis, voyant Marc hocher la tête, accablé Qtsilencieux ;

— Alors, vous comprenez, bonne occasion pour écraser la laïque. Un instituteur communal pédéraste et assassin, hein! quelle machine de guerre, comme on va nous régler notre compte, à nous tous, les sans-Dieu et les sans-patrie I... Mort aux vendus et aux traîtres! mort aux juifs!

Et il se perdit dans la foule, en agitant ses grands bras. Ainsi qu'il le disait, avec son outrance d'amïre plaisanterie, il s'en moquait au fond, de fmir sur un bûcher, revêtu d'une chemise soufrée, ou de crever de faim dans sa misérable école du Morenx.

• li,<,l,.HinvG00J^lc

LES UUATKE ÉVANGILES

Le soir, après un dioer muet, en compagnie de ces dames, dans la pelile maison froide, lorsque Marc se relrouva au lit, avec Geneviève, celle-ci qui le voyail désespéré, le prit doucement, d'une étreinte d'amunle, et se mit à fondre en larmes. Il en fut touché inQnimeut, caril avait senti, ce jour-là, entre eui, comme un ébranlement léj;er, un commencement de séparation. Il la serra sur son cœur, ils pleurèrent ensemble, longtemps, sans parler.

Puis, d'une voix un peu hésitante, elle finit par dire ;

— Ecoute, mon bon Marc, je croîs que nous, ferions bien de ne pas rester davantage chez grand'mère. Nous partirions demain.

Très surpris, il la questionna.

— Esl-ce qn'elle aurait assez de nous? est-ce qup lu es chargée de me prévenir?

— Oh! non, non!... Au contraire, ça désolerait maman. Il faudrait intenter on prétexte, nous faire envoyer une dépêche.

— Eh bien! alors, pourquoi ne point passer ici aotre mois entier, comme d'habitude? Sans doute, il y a quelques froissements, mais je ne me plains pas. ,

Geneviève demeura un instant gênée, n'osa confesser sa sourde inquiétude, de s'élre sentie détachée un peu de son mari, tout un soir, dans l'air d'hostilité dévote où la faisait vivre sa grand'mère. Il lui avait semblé que ses idées et ses sentiments de jeune Glle lui revenaient, la heurtaient contre sa vie actuelle d'épouse et de mère. Hais c'était là un frisson à peine, et elle redevint gaie et conliante, sous les caresses de Marc. Près d'elle, dans Ifi berceau, elle entendait le doux soufQe régulier de sa petite Louise.

— Tu as raison, restons ici, et fais ton devoir comme tu l'entendras. Noos nous aimons trop pour ne pas être heureux toujours. ; ^

Et, dès lors, ce fut réglé, on ne parla plus de TafTaire Simon, dans la petite maison de ces dames. On y évitait jusqu'à ia moindre allusion pour éviter de pénibles querelles. Aux repas, ou causait simplement du beau temps, comme à mille lieues de Maillebois, où soufflait une passion de plus en plus furieuse, une tempête de discussions telle, que de vieux amis de trente ans et des familles même se fâchaient, en arrivaient aux menaces et auï coups. Et Marc, si désintéressé, si muet chez tes parentes de Geneviève, était au dehors un des plus ardents, l'Iiéroîque ouvrier de la vérilé et de la justice.

Le soir de rarrestalion de Simon, il avait décidé la femme de celui-ci à se réfugier, avec ses enfants, près de son père et de sa mère, les Lehmann, les petits tailleurs qui habitaient une étroite maison noire de la rue du Trou, On était en vacance, l'école se trouvait fermée, ci d'ailleurs l'iusjitnteur adjoint Aiijjnot restait, pour garder le bâtiment, tout entier à ses pèches matinales dans la Verpille, la rivière voisine. Mademoiselle Rouzaire ellemême, cette année-là, avait renoncé à son vojagc habituel chez une tante éloignée, voulant être de l'affaire, où son témoignage devait avoir tant d'importance. Et madame Siinon, laissant les meubles, pour qu'on ne crùl pas à une fuite éperdue, à un aveu du crime, sans espoir de retour, avait donc emmené Joseph et Sarah, rue du Tïou, avec une seule malle, comme si elle élait allée

*...i)0'ilc

9i LES QUATHË ËVA^GILES

simplement en villégiature chez ses parents, pour quel- <]ues semaines.

Dès lors, il ne se passa guère de jour sans que Harc rendit visite aux Lehinann. La rue du Trou, qui donnai! dans la rue Plaisir, était une des plus sordides du quarlier pauvre, et la maison, à un élage, se composait seulement, au rcz-de-cliaussée, d'une boutique obscure, d'une arrière-boutique plus obscure encore, puis, audessus, de trois ' chambres, où l'on monlail par un escalier noir, sans compter en haut le vaste grenier, la seule pièce ou descendait parfois un rayon de soleil. L'arriëre-boutique, d'une humidité verdâtre de cave, servait h la fois de cuisine et de salle k manger. Rachel reprit sa chambre morne de jeune (ille, et le vieus ménage dut se contenter d'une seule pièce, pour abandonner la troisième aux deux enfants, qui avaient heureusement le grand grenier i eux, une gaie et vaste salle de récréa tion. Et c'était pour Marc un continuel sujet de surprise qu'une adorable femme comme Rachel, d'une beauté si rare, eût poussé dans un tel cloaque, de parents besogneux, sous l'écrasement d'un long atavisme d'inquiète misère. A clnquante-cinq ans, le père Lehmann était le juif classique, pelit et chafouin, au grand nez, aux yeux clignotants, la bouche perdue au fond d'une épaisse barbe grise. Le métier l'avait déjeté, une épaule plus hante que l'autre, ajoutant à son attitude bumhie comme une continuelle gêne anxieuse. Sa femme, qui lirait l'aiguille avec lui du malin au soir, se perdait dans son ombre, encore plus effacée d'humilité et de sourde angoisse. Tous deux menaient une petite existence difficile, la vie gagnée à grand'peine par un travail acharné, grâce à une clientèle lentement acquise, les rares Israélites à leur aise de la contrée, quelques chrétiens désireux de bon marché. L'or de la France dont se gorgeait la Juiverie, il en croire les antisémites, ne s'entassait certainement pas là, et une

VÉRITÉ n

grande pitié serrail le cœur, devant ces deux vieilles gens, si las et sipauvres, toujours tremblants qu'on ne vint leur retirer de la bouche le puin si chèrement payé. Hais, chez les Lehmann, Marc fil la connaissance de David, le frère de Simon. Il venait d'accourir, appelé par dépêche, dés le soir de l'arrestation. L'ainé de trois ans, il était plus grand, plus fort que son frère, avec une face pleine, au ferme dessin, aux yeux clairs et énergiques. Après la mort de leur père, le petit horloger de Beaumont ruiné par un procès, et pendant que son cadet Simon entrait à l'Ecole normale, David s'était engagé, avait servi douze ans. Puis, lieutenant déjà, au moment de passer capitaine, après des luttes, des amertumes sans nombre, il avait donné sa démission, ne trouvant plus le courage de résister aux avanies que sa qualité de juif lui attirait de la part de ses camarades et de ses chefs. 11 y avait cinq ans de cela, Simon allait épouser ftachel Lehmann, dans un coup de passion pour sa beauté, et David, resté garçon, homme d'initiative et d'énergie, s'était avisé d'une entreprise, d'une exploitation à laquelle personne ne songeait, de vastes carrières de sable et de cailloux, jusque-là inutilisées. Elles se trouvaient sur le domaine de la Désirade, qui appartenait encore au banquier milliardaire, le baron Nathan, lequel voulut bien passer, à bas prix, un bail de trente années, avec un coreligionnaire, dont l'activité, le net esprit travailleur le séduisirent. Et c'était ainsi que David était en train de réaliser une fortune, ayant déjà gagné une centaine de mille francs en trois années, se trouvant à la (été d'une grosse affaire qui lui prenait toutes ses heures.

Cependant, 11 n'hésita pas, lâcha tout, confia l'entreprise à un contremaître en qui il avait confiance. El. dès sa première conversation avec Marc, sa conviction de l'innocence de son frère fut absolue. Il n'en avait- d'ailleurs pas douté un instant, devant l'impossi-

■Jt LES QUATRE Ë.VANGILES

bililé maléHiille d'ua tf i acte commis par un tel homme, rtiaiume qu'il connaissait le mieuï au inonde, ud autre lui-même. Il y avait là, pour lui, une cêrlitude, comme la cerlilnilede la lumièie, au plein soleil de midi. Hais, malgré sa calme bravoure, il montrait une grande prndcDce, née du besoin de ne pasDiûre à sea frère et de la sensation oii il était de leur impo^lacité de juif». Aussi, lorsque Marc lui dit pnssioonémest son soupçon, la culpabilité nécessaire, certaine d'un des. Fré^ea da la Doelrine chrétienne, s'efTorca^t-il de le calmer, d'itceord avec luf au fond, mai&désireux qu'on n'abandounâl pa& la piste du rôdeur, de l'assassin de basni-d entré et sorti ' par la fenêtre. Il craignait d'exciter davantage l'opinion par une accusation sans preuve, il prévoyait iestoutespuissanctts coalisées contre lesquelles il se briserait, s'il n'avait en main le fait décisif. Et, en attendant, afin que Simon bénéficiât du doute dans l'esprit de ses juges, pourquoi ne pas reprendre l'Ciypothèse de ce rôdeur, que tout le monde avait admise, au moment de lu découverte du crime? C'était une base d'opérations provisoire excellente, les Frères se trouvant trop averlîi, trop soutenus, pour qu'une campagne contre eux, ne tournât pas contre ■ Faecusé.

David avait enfin pu voir Simon en présence du juge d'instruction Daix, et tous, deux s'étaient senti le même coeur, la même volonté âpre el fcrte, dans la longue étreinte échangée. 11 l'avait revu ensuite à la prison, et les nouvelles qu'il apportait de lui chez les Lchmonn étaient toujours les mêmes, un grand désespoir, un continuel el L ijuiélant travail cérébral pour déclûifi-cr l'énigme, une extraordinaire énei^e à défendre son honneur et celui de ses enfants. Lorsque David racontait sa viaitc, en présence de Marc, dans la petite beutiqu,e obscure, celui-ci était profondément ému des larmqs muettes de madame Simon, si belle et si douloureuse,

VÉBiTÉ 9i

en B>n abandon -de femme lendre, fendrojée parle deEliii. Les Lcbmann, eux aussi, ne Irouviiefit que des aMipirs, an désespoir éperda de patres gens, réetgaés eous le mépris. Us cootiRuaient de tirer i'ai^uilie, eoiivaiucus ^akment -de llonooesire de leur gendre, maïs n'osant iBftme la proclamer tout haut dci'aet i«ur dientële, dans la terreur yi'aggrawr son cw et de perdre Jenr pain. Le pis>0taM que l'effervescenoe grandissail i UtulJet>ais «t qu'une basde de braillards, un soir, était veaue briser les vitres de la bcutique. 11 avuit fidlu vivement mettre tes vokts. fie petites affiebes numuEcrileE donnaient rendez-vous aux fâlriotes ponr faire flamber la maison. Et, pesdaxA qu^quee jours, un dimanche &ui-tout, à la sertie d'une Golenuilé Tfàipemsr:, vhex les Capucins, la pBasioQ antisémite ^deviot telle, que le maixe Darj-as dut Aemander de la police à Beaumont, jugeant nécessaire de ^ire -ganler la rue An Trau, afin â'empèober quelque saccage-

fi^heureen heure, l'alTaire >déviait, s'empoiaonHail. se ebangeait «n un chanp de bataille social où les partis allaient s'égorger. Sans doute, des ordres avjiieut été doenésau juge Dnx pOKT ^'il menait rondement l'Lns- Imction. En 'msiae d'un mois, it convotijuA, interrogea tous les témoins, MigMol, mademoiselle Boazaire, le père Pbîlibii), le frère Fulgeoce, éts enTants de l'école, des •employés d« ebeniin 4e fer. Le frère Fulgenoe, avec son exubérance «rdinaiiTe, tint à ce que ses trois adjoints, Les frères Isidere, Laearue et Gorgias, fussent aussi îiUerrogés; et i4 CKigea mâme qu'on pratiquât use penquisilion Aans son iciÂK, ai snjeit du modèle d'écriluite : iiaXu- Tetlemept, on ne Inmva rien. Mais DaiK crut devoir surloot procéder i une mnulieuse enquête sur le rAdeur ipn aurnt ps, la nuit du mercredi au jaudi, s'iiilroduiic près de la nctîme. Dans eli»eun ide ses inle nos a loires, ^fn«n n'sTait ceseë de j«ter Kon crii d'innocemce, disant

66 LES QUATRE BVAHGILES

simplemenl au juge de chercher le coupable. El celuici venait de lancer sur les routes toute la gendarmerie du département, on avait arrêté, puis relâché une cinqucintaine de chemineaui, sans arriver à tenir la moindre piste raisonnable. Un colporteur était même resté trois jours sous les verrous, inutilement. De sorte que Daix, foi'cé d'écarter l'hypothèse du rftdeur, ne se retrouvait toujours que devant le modèle d'écriture, l'unique pièce du procès, sur laquelle il lui faudrait bàlir toute son accusation. Aussi le calme avait-il fini par se faire dans l'esprit de Marc et de David, car il leur semblait impossible qu'une accusation sérieuse pùl être basée sur cette pièce, d'une importance si discutable. Comme le répétait David, on n'avait pas trouvé le rôdeur, mais l'hypothèse de son' existence, le doute, n'en existait [)as moins. Et, si l'on ajoutait à cela le manque de preuves contre Simon, les invraisemblances morales, son continuel cri d'innocence, comment croire qu'un juge d'instruction de quelque conscience pût conclure à la culpabililé? Un non-lieu était certain, ils y comptèrent bientôt formellement.

Cependant, certains jours, Marc et David, qui agissaient fraternellement ensemble, perdaient un peu de leur belle confiance. De mauvais bruits leur arrivaient, depuis que le non-lieu paraissait devoir s'imposer, comme un simple acte de bon sens. Un innocent condamné, c'était le vrai coupable pour toujours à l'abri. Et la congrégation s'agitait désespérément. On uvail vu le père Crabot multiplier ses visites mondaines à .Beaumont, dîner dans l'administration et dans la magistrature, jusque dans l'université. Enfm, de partout, la bataille s'enrageait, à mesure que le juif semblait avoir plus de chances d'être relâclié. El ce fut alors que David eut l'idée d'intéresser au cas de son frère le baron fJathan, le grand banquier, l'ancien propriétaire de la Désirade.

Juslemenl, il venait d'apprendre que le baron se trouvait en villégiature chez sa fille, la comtesse de SanglebœuF, qui avait apporté en dot à son mari ce royal domaine de la Diisirade, agrémenté de dix millions. De sorte que, par une belle après-midi d'août, David emmena Marc, qui connaissait aussi le baron, faire une délicieuse promenade à pied, car le domaiiie se trouvait à deux kilomètres au plus de Maillebois.

Le comte Hector de Sanjçlebœuf, le dernier des Sanglebœuf dont un ancêtre fut ecuver de Saint-Louis, était il trente-six ans complètement ruiné, après avoir achevé lui-même les débris de la fortune mangée par son père. Ancien cuirassier, ayant démissionné, las de la vie de garnison, il vivait avec la marquise de Boise, son aînée de dix ans, veuve, et trop désireuse de son bien-être pour l'épouser, devant le désastreux avenir de leurs deux misères s'ajoutanl l'une à l'autre. Et l'on contait comme quoi c'était elle qui avait eu l'ingénieuse idée de maquignonner son mariage avec Lia, la fille du banquier Nathan, une jeune personne de' vingt-quatre ans, d'une beauté parfaite, toute ruisselante de ses millions. Nathan avait traité l'affaire en connaissance de cause, sans rien perdre de sa lucidité ordinaire, sachant très bien ce qu'il donnait et ce qu'il recevait en échange, ajoutant sa fille aux dix millions qui sortaient de sa caisse, pour avoir un gendre comte, d'une très vieille et authentique noblesse, ce qui lui ouvrait un monde fermé jusque-là. Lui-même venait d'être fait baron, il s'évadait enfin du ghetto séculaire, de l'universel mépris dont le frisson le hantait. Marchand d'argent, ayant entassé l'or dans ses caves, il n'avait plus que le furieux besoin d'être, comme les autres marchands d'argent catholiques, aussi âpres, un jouisseur d'oi^ueil et de domination, un prince de la fortune, salué, honoré, adoré, surtout délivré de la crainte obsédante des coups de pied et des crachats. Aussi triom-

-ai LES QUAIXE ^EVANGILES

jifhait-M nmwienant, s'inslallaiil chez son gendre, i la Uûsirade, tk-ant ée sa fille, la oomtesse, tottt un faénéftou de <hRiâe consid^stion, si ;peu juif désormais, ^ti'il s'étail enrôlé paimi les iplus faroadiee antisémites, deu£nu «n<«nlre roplisie fervent, pRtriMe et sauvenir de la Frante. Et la marqalse de Soise, âne let souriante, (leiTait le moteper, ajant .de son noté tire -de l'affaire, mûrement discutée et réalisée, tout le profiit qu'^Ue «b 3a«)daît -peitr boq ami Hector de Saa^«iKeaf et pour él le- même.

Le mariage n'avait d'aiileure rien chanta à bt situation, il gi^ avaâE eii que la belle Lia de pluE dans le naéaage déjàTiews'ée la marquise et du oomle. Celle-ci, belle eiKOTe, d'une beauté btoade qui se mârissaél, n'était sanS'doBKe paEialotise, au sens élrQLt'du)mot,lDopk>leU>gente pour ne pas faire entrer l^sjoaissanceEdnrées 4e la vie dans le ^«nlieur des loagues liaisons paisibles. D'ailleurs, elle connsiseaîl Lia, ce rRacbre adrairalile, oeUe idele d' essaie borné, simplement heuneose d'être mise au fond d'un sanctuaire, où l'eatauragiË l'ad«eait, sans la tatiguer imp. Elle ne lisait xnèrae pas, lasse lo&r lie Btiite. Elle paEsaÉI très Iwen les journées assise, au milieu àes 'tgasTiin, occupée de sa seule person<ae. Sans 'diHile elle u'igaora ipas LongUmps la vraie silualxui ée la m^nfsÎEe auprès <de son mari; mais elle écarta la fatigue d'une préoocuiiatidji péBîlvle, elle fiait mëise par ne plus pouvoir se {«asseu' 4c<E«tte aofiie, qui renlotirait de caresses, se récriait d'une a«nliii>ii«lle admiration, lui pi'od^ait les mois tendres, machalte, ma belle mi ;^onne, mon cher trésor. Et jamsis amitié ne fut ylus touchante, la marquise ewt bientôt sa ctitirot>re et gou counirti la Itésirade. Puis, elle trouva otk autre idée ^gésie, edie entreprit de conveitir Lia à la religion catholdciue. CeAte dernière fnt d'^ord ïeriifiée, redeutani qu'on ne la Iwuseulitt 'd'erercioes et de prati^es. Maie, dès ^'aa «ut aàs

VfRlTË 9»

le père Crabot dan» l'alfaîre, il aplamt les voies trop rades, avec sa bonne- gfàce mondaine. Et oe fui eswore le père, te; baroiii Natlian, qtii décida sa Me par son eothoQsiasme ponir Tidéede Isi marquise, comoie s'il espéi'aif se ilébarbâ<uiil€r un peu lui-mèifle de sa juiverie honteuse dans les eaux, de^ ee baptèBK^ La cérémoaie bouleversa la haute société de Bbaïunont, on en parlait tanijfturs eamme d'un grand irioraphcâe VEglisei.

Enlin, la marquise de Boise, maternelle, qoi (tirigeait Seclor die SanglebœurconiTneson grand enfant, peu intelligente! docile, l'avait fait noninter député de Beâuinont, atiee am vasle domaine et aux millions que sa femme lui avait appodés. Elle exigea même ensuite qufil se ntib dû petit groupe des l'éactionnnires opportunistes, rallié» à la république, espérant le pousser uoi jour à. qaelqoe: hantesituation; etl'aventure amusante, ee fut alors f[nc; le baron Nathan, le juif^ à peine libéré de l'infamie art'oesliiale:, deveeu royalisle inti-ajasigeam, se trouvabeauuup'pltis royaliste que son gendre, malgré leSanglehcanl de jadis, l'écuyer de Saint-Louis. 11 (riompliait die sa* Gtle bapiisée, il lui avait choisi soai nouveau préham^ Marie,, et il ne la nomraait pbas que Mai-iej avec une' s»rte df^eclation dévote. Il iriomphait aussi de son' gsndro dêpulé, rùvanl sans doulc d'user de lui, gâtant étL reste UQ plaisir désintéressé danscelte maison mondaine, désornaîs emplie de prêtres, et où il a'élait question qae des muTres pieuse» auxquelles la marquisede Boise associait maintenant Marie, dans leur bonne entente devenue plus étroite et plus tendre.

Lorsque libvid et Marc, que le concierge laissa passer, se-trouvérent dansleparc de la Qésirade, ils ralenlirent le pas^ jouissant de la splendide journée d'août, éiuerveillés de ta beauté des grands arbres, de la' douceur infinie des pekiases, de la fraîcheur délicieuse des eaux. C'était une Dojale demeure, des trouées enefaantéesde verdure, m

lOa us QUATRE EVANGILES

fond desquelles, de partout, on apercevait le château, nn somptueux château Renaissance, pareil à une dentelle de pierre rose sur le bleu du ciel. Et, devant ce paradis des millions juifs, devant l'éclat de celte fortune que le juif Nathan, le marchand d'or, avait gagnée dans son commerce, un souvenir invincible revint à l'esprit de Marc, celui de la petite boutique noire de la rue du Trou, de la triste masure, sans soleil et sans air, où le juif Lehmann tirait l'aiguille depuiR trente ans, en arrivant tout juste i. manger du pain. Que d'autres juifs plus misérables encore crevaient de faim dans des cloaques immondes! Ils étaient l'immense majorité, et tout l'imbécile mensonge de l'antisémilisme apparaissait, cette proscription en masse d'une race, accusée d'accaparement universel, lorsqu'elle comptait tant d'ouvriers pauvres, tant de victimes sociales écrasées sous les toutes-puissances de l'argent, qu'elles fussent juives ou catholiques. Dès qu'un juif devenait un des princes du capital, il achetait un titre de baron, mariait sa fille à un comte de vieille souche, affectait de se montrer plus royaliste que le roi, et finissait par être le renégat, l'antisémite farouche, reniant et égorgeant les siens. Il n'y avait pas de question juive, il n'y avait que la question de l'argent entassé, empoisonneur et pourrisseur.

Comme David et Marc débouchèrent devant le château, ils aperçurent, sous un grand chêne, le baron Nathan avec sa fille et son gendre, en compagnie de la marquise de Boise et d'un religieux, dans lequel ils reconnurent le père Crabot en personne. Il y avait eu un déjeuner intime, on avait invité en bon voisin le recteur du collège de Valmarie, les deux domaines n'Étant guère qu'à trois kilomètres l'un de l'autre; et, sans doute, au dessert, on avait causé de quelque affaire grave. Puis, un était venu là, sous ce chêne, jouir de la belle après-midi, assis sur des chaises de jardin, près d'une vasque de marbre, où

vÉRire 101

tonibail le perpélitel cristal d'une source qu'une Nymphe galante y versait de son urne.

Tout de suite, en reconnaissant les visiteurs, qui, discrètement, s'étaient arrêtés à quelque distance, le baron s'avança, les prit i pai-t, les fit même s'asseoir sur d'autres sièges, rangés là, de l'autre c6té du bassin. Petit, un peu Toâlé, complètement chauve dès cinquante ans, avec un visage jaune, au nez épais, aux yeux noirs, des yeux de proie enfoncés sous de profondes arcades sourcilières, il avait pris une expression de sympathie chagrine, comme pour recevoir des gens en grand deuil, pleurant un parent. Du reste, la visite ne le surprenait pas, il devait l'attendis.

— Ab ! mon pauvre David, que je vous plains ! J'ai bien songé à vous, depuis le malheur... Tous savez toute l'estime que j'ai pour votre intelligence d'homme entreprenant et pour votre activité au travail... Mais quelle affaire, quelle abominable affaire votre frère Simon vous a mise là sur le dos ! Il vous compromet, il vous ruine, mon pauvre David I

Et, dans un élan de désespoir sincère, il leva ses mains frémissantes, il ajouta, comme s'il tremblait de voir recommencer les persécutions anciennes :

— 11 nous compromet tous, le malheureux !

Alors, David, avec sa bravoure calme, plaida la cause de son frère, dit la conviction absolue où il était de son innocence, donna les preuves morales et matérielles selon lui irréfutables, tandis que Nathan hochait la tète d'un petit mouvement sec.

— Oui, oui, c'est bien naturel, vous le croyez innocent, je veux moi-méroe le croire encore. Halbeureusemenl, ce n'est pas moi qu'il faut convaincre, c'est la justice, et c'est aussi ce peuple déchaîné, qui est capable de nous faire un mauvais parti à tous, si on ne le condamne pas... Non, voyez-vous, jamais je ne pardonnerai &

1« LES QUATRE EVASCILES

voire û^re de' cuius Moir mis ua« pareille affaireisurle dos!

Puis, lorsque David lui eipliqua qu'il était paurCanl «enii à lui, si puissant, en eomplant sur son aide pourfai're éolater la vérité, il devint plus froid, il' écouta d'au visa^ inuel, qui se fermait peu à peu.

^- Monsieur le baron, vous vous êtes toujours montro aii bon pour moi... Alors, comme autrefois vous inviliei ici les magiRtrals de Beaumont, j'ai pensé qoe vous poarries me renseigner. Vous connaissez, entre autres, monsieur Daix, le juge- d'ioslruction cbargéde rairaice„quÉ va, je l'espèiw bien, signei^ une onlonnance de noailieu. Et peut-être a.'ez-vous des nouvelles h ce sujet, sans compter que, si l'ordonnance n'est pas encore rendue, un mot de vous pouiTait être précieus.

— Mais non \ mais non ! se rëeria Nathan, je ne sais rien, je ne veuK rien savoir!... Moi, je n'ai aucune attache officielle, aucune iutluence; et puis, ma qualité de coreligionnaire me paralyse, je me comproraetiraisi, sans vous servir... Attendez, je vais appeler mon gendre^^

Silencieux, Maro'se- contentait d'écouter, n'étant venu q»e pour appuyer la. démarche de David,, à litire d'iualif tuteur, collègue de Simon. Et il regai^ait aussi, sous le: chêne voisin, ces dames, la comtesse Hanie, comme on nommait ta belle Lia., et la marquise de Boise, assises toutes^ deux, ayant entre elles le père Grabot, installé: dans un fauteuil rustique, tandis que le comte Hector, de Sanglebœuf, resté' debout, achevait de m&chonner un cigare. La marquise, fine et jolie encore sous son cheveux blonds- pâlissants, qit'elle poudrait, s'inquiétait beaucoup d'un rftyon. de soleil, qui effleurait la nuque de la comtesse; et celle-ci, dans sa beauté brune, paresseuse et superbe, avait beau la rassurer, lui jurer qu'elle n'en souffrait pas ; elle finit par l'obliger à< changer do plaoc: avec elle, en b comblant des petits noms de- tendresse-

TeniTÉ (03: ■

ordinaires, mon' chat, mon bijou, mon liêsoF. Très à l'aise, de son air de directeur tolérant, le pÈre Crabot leur souriait à l'une et àil'autre. Et, dans la vasque de marbre, l'eau orislalline que la Nymphe galante versait de 90B urne, semblait filer une éternelle noie de flûte. A l'appel de son- beau-père, Sanglehœuf s'avança lentenenl. Hoitx, avec un grand, corps, une face pleine et coiorée, il avait, sous son front étroit-, aux durs cheveux ras, de gros jeux d'un bleu trouble, un nez petit et mou^ une grandebouche rorace, cachée àdemi sous les épaisses moustaches. Dès que le baron lui^eut expliqué l'aide que Bavid venait leur demander, il se fâcha, se montra brutal,, loal en affectant une sorte de rondeur militaire.

— Me mêler de cette histoire, ah ! non, par exemple!.... Vous m'excuserez, monsieur, si j'emploie mon crédit de député à des affaires plus claires et plus propres. Sans dOale, je veux oroire que vous êtes, vous, un honnête garçon. Hais, vraiment, vous aurez de la peine à défendre votre frère... Puis, enfin, comme le disent tous ceux qui sont de votre ebié, nous sommes l'enneiiû. Pourquoi vous, adressez-vous à nous ?

Il regardait Marc, de seGgros yeux troubles courroucés, et ît déblatéra contre les sans-Dieu, les sans^patrie, lesinsulteurs de l'armée. Trop jeune pour s'élre battu en 70, i) n'avait servi qne dans les^ garnisoBs, sans jamais faire de campagne. Hais il n'eu était pas moins resté cuirassier jusqu'aux moelles, selon une de ses expressions. Et il se vantail d'avoir mis à son chevet deux emblèmes, toute sa religion, le crucifix et le drapeau, son drapeau, pMiF lequel il n'était malheureusement pas mort.

— Vbyea-Toas, monsieur, quand vous aurez rétabli la croix dans les écoles, quand vos instituteurs feront des - (ArAtiens au Meu de faire des citoyens, alors seulement vous pourrez compter sur nous, le joui' où vous aurez, un service à nous demander.. i

.HiT.Goo^lc

toi LES QUATRE ËVANGILES

David, devenu pâle el froid, le taissaîl aller,'Sans rafime l'interrompre. Puis, tranquillement:

— Mais, monsieur, je ne vous demande rien. C'est à monsieur le baron que j'avais cru pouvoir m'adresser.

Alors, Nathan, voyant la scène devenir trop vive, intervint, emmena David et Marc, comme pour les reconduire un instant, dans te parc. Aux éclats de voit du comte, le père Crabot avait un instant levé la tète; puis, il s'était i-emis à son aimable causerie mondaine, entre la comtesse el la marquise, deux de ses plus chères pénitentes. Et, Sanglebœuf les ayant rejoints, on entendit très bien leurs rires, leur triomphe, cette verte leçon qu'il se ilatlail d'avoir donnée à deux sales juifs, et dont s'égayaient ces dames et leur directeur.

— Que voulez-vous? ils sont tous comme ca, déclara Nathan à David et à Marc, en baissant la voix, lorsqu'ils se furent éloignés d'une trentaine de pas. J'ai appelé mon gendre pour que vous jugiez par vous-mêmes dans quel esprit est le département, j'entends les hautes classes, députés, fonctionnaires, magistrats. Alors, comment pour* rais-je vous être utile ? Personne ne m'écouterail.

Mais cette hypocrite bonhomie, oii frissonnait la séculaire peur atavique, dut finir par lui paraître à lui-même peu brave.

— D'ailleurs, ils ontraison, je suis des leurs, la France avant tout, avec son passé glorieux et l'ensemble de ses solides traditions. Nous ne pouvons la livrer aux mains des francs-maçons et des cosmopolites... Et, tenez! mon cher David, je ne vous laisserai pas partir sans vous donner un bon conseil. Lâchez carrément cette affaire, vous allez tout y perdre, un coulage k pic, un désastre. Votre frère se débrouillera tout seul, s'il est iiiuocent.

Ce fut son dernier mot, il leur serra la main, s'en retourna d'un pas tranquille, tandis que, muets l'un et l'autre, ils sortaient du parc. Mais, dehors, sur la roule.

Ils se regardèrent, presque amusés, dans leur déconvenue, lanl la scène leur apparaissait complète et typique.

— Mort aui juifs ! cria Marc, en se moquant.

— Ahl le s^e juif! dit David du même ton d'amèi-e plaisanterie. Il m'a tout bonnement conseillé de lâcher mon frère, et c'est lui qui n'hésiterait pas ! Ce qu'il les a Iftchés, et ce qu'il les lâchera, ses frères 1... Décidément, ce n'est pas à la porte de mes fameux coreligionnaires tout-puissants que je dois frapper. La peur les rend trop lâches.

Cependant, après avoir mené rondement l'instruction, le juge Daix tardait à rendre son ordonnance. On le soupçonnait d'être en proie aune perplexité croissante, d'esprit professionnel très aigu, trop inlelligenl pour ne pas avoir flairé la vérité, mais d'autre part préoccupé de l'opinion publique et tyrannisé au logis par sa terrible femme. Madame Daix, encore une pénitente aimée du père Crabot, dévote, laide et coquette, était travaillée d'une âpre ambition, souffrant de la pauvreté de son ménage, rêvant Paris, les toilettes, le monde, grâce à quelque grosse affaire retentissante. Et elle la tenait, son affaire, elle répétait à son mari ' qu'il serait bien bête de ne pas saisir l'occasion, car s'il avait la naïveté de relâcher ce sale juif, ils finiraient certainement sur la paille. Hais Daix luttait, honnête encore, troublé pourtant, ne se pressant plus, dans le dernier espoir qu'un incident se produirait, qui lui permettrait de concilier son intérêt et son devoir. Et ces nouveaux retards semblaient du meilleur augure à Marc, très au courant de l'angoisse ou se débattait le juge, mais optimiste, convaincu toujours que la vérité avait en elle une force irrésistible, à laquelle cédaient toutes les âmes.

Depais l'affaire, souvent il allait, le matin, voir àBeaumonl son vieil ami Salvan, te .directeur de l'Ecole normale. Il le trouvait très renseigné, il puisait aussi dans

106 LES QUATRE ËVAMGfLES

sa conversation: bsaueoap de foi et de CMinage. El paie, ces bâtiments de l'Ecole normale, oà il avait paseâ tnoisannées d'enthouBiaste apostolat, lui étaient realés chers. Tous ses souvenirs s'éiveiliaienl, les tegons ai nombreuses et si variées, les cbambres dont' on irisait le loéiii^ soi^ même, les récréations, les swtias aoxihemesdesi offices, ce qui permetlait de se promener une heura ea ville.. L'Ecole s'élevait sur obk petite plaoe solitaire, à l'exlrénûlH de kl me de. la Républiiqiie:; el, lorsqu'il' ascivaib au cabinel du directeur, ouvrant sur un étroil jardin, il goibvâit ae croire, an ce tempS' si oalme des mcances^. dans un refuge de paix et d'beureusA certitude.

Mais, un matin, comme Mare se présentait, il trouva. Salvan irrité, désespéré, contre son habitude. D'abofd, il, dat attendre un instant dans l'an lie hambre ; et il salua le viëiteur qui sortit bientAI du cabinel, l'inatiluteur. Qonirequin, au fmntbas et têtu, k la face lacge et rasée de magislttac conscient de son sacerdoce.' Puis, dès qu'il fut entré à son tour, il s'élonna de l'agilalion; de Salvun, qui^ levanHea bras, criait :

— Ëh bien ! mon ani', vous s&vez l'abominable nou^ velle?

De taille moyenne, très' simple et très énei^i^e, avec sa bonne ligure ronde de gaieté et de franchise, il avait d'ordinaire des yeux rieurs, qui regardaient les gens en faoe. El ses ;eux flambaient d'une généreuse colère.

— Quoi donc? demanda Marc, inquiet.

— Ab! vous ne savei pas encore... Eh bien! moa ami, les canailles ont osé, Daix a rendu son ordonnance hier soir, et elle conclut aux poursuites.

Marc, pâlissant, resta muet, tandis queiSalvan, dési«gnant sur son bureau un numéro du i Petit BeaumontaÏE » grand ouvert, ajoutait :

^- Doulrequin, qui sort d'ici, m'a laissé celle' feuillo

"WÈftrrfi toT

imnon^ uii ee irottte la 'nouvelle, qu'il m'a bailleurs coirfirmée, car il cimnall un greWier, au Pahis.

Et, prenafft !« cuntëro du jernaal, le froisaanl, le jetant avec dégoût dans^im coin de }b ptèce :

— Aîi! ceBte feuille immonde, «Ile est l'exécrable pmsenqui'corratnpt e1 détrnk tont im penple. Si l'inîquiw devient pos^le, c'est qH'eJ4e empoîseiine de mensonges les petite, -ce pauvre penple de ji'ranee encore ignorant, si CFédule au!; cdMcs dont on flittte ses passons basses... Et le pis est que ce journal s'est répandu d')tboi4 'partout, est allé dans loules les mains, en restant oentre, en n'étant d'aucun parti, simple recueil -de romans-feailletons, de fails divers, d'articles de vulgarisation aimables, à la portée des nroindres intelligences. Ainsi, pendant de longues années, il est devenu l'ami, l'oracle, !e painquelidien-des innocents «l des pauvres, de la iBuhitude qni ne peut penser par elle-même. Et voiH qu'il abuse désermaÎB de sa situation unique, de sa clïenlèfle immense, «u se mettant à la solde des partis d'eirears et de n-éartroB, en ballant monnaie avec Ions les impudents tripotages financiers et tontes les louches aventnres po^lîi|ues. .. Que des journaux de combat mentent, injurient, cela est presque sans conséquence. Ils soutiennent nne faction, on les connaît, on les lit sur leur étiquette. Ainsi, « la Ci'oix de Beatintont » a fait une 'Campagne atroce contre notre ami Simon, l'instituteur jnif, empoisonaeur et tueur d'entants ; et je ne m'en suis guère ému. Nais que i le Petit Beaumoniais ï ait publié les ^nebles et lâches articles que vous savez, «es délalîoiis, ces -cala mis es ramassées dans la boue, il y a \i un crime, TeEipoisonnemenl souroots d'nn peuple. .S'être introduit chez les simples d'un air de bonhomie, et méter ensuite de l'arsenic à chaque plat, les fairo délirer, les pousser va\ actions moaslnienses, dans l'inlérél du tirage, je ne sais pas de trime plus ^and...

108 LES QUATBE ËVAMGILES

Car, ne vous y trompez pas, si le juge Daii n'a pas signé une ordonnance de non-lieu, c'est qu'il a senti peser sur lui l'opinion publique, triste et pauvre homme à l'honnêteté chancelante, dont la femme est, elle aussi, une terrible pourrisseuse; cl l'opinion publique, c'est le « Petit Beauraonlais » qui se flatte de la faire, cause première de l'iniquité, semence d'imbécillité et de cruauté jetée partout dans les masses profondes, et dont nous allons, je le crains, voir maintenant se lever l'exécrable moisson.

Salvan se laissa tomber sur son fauteuil, devant son bureau, d'un air d'angoisse désespérée. Et il.yeutun silence, pendant que Marc marchait à pas lents, accablé lui aussi sous ces idées, qui étaient les siennes. Il s'arrêta, il demanda :

— Pourtant, i) faut prendre une décision, qu'allons-nous faire? Admettons qu'ils fassent ce procès inique, Simon ne peut être condamné, ce serait tropntonstrueux. Etnousne resterons pas les bras croisés, je pense... Quand ce pauvre David aura reçu ce coup terrible, il voudra agir. Que nous conseillez-vous?

— Âh! mon ami, cria Salvan, comme j'agirais de bon cœur le premier, si vous m'en donniez les moyens!... N'est-ce pas ? vous vous doutez bien que c'est l'instituteur laïque qu'on poursuit et qu'on tâche d'écraser, avec ce malheureux Simon. Notre chère Ecole normale est la pépinière des sans-Dieu et des sans-patrie qu'ils s'acharnent à détruire, et moi-même, son directeur, je suis une manière de Satan, engendreur de missionnaires athées, dont ils révent depuis longtemps la perle. Quel triomphe pour la bande congréganîste, si un de nos anciens élèves

• montait sur l'échafaud, convaincu d'un crime infâme!...

■ Ah! ma pauvre Ecole, ma pauvre maison, elle que je rêve si utile, si grande, si nécessaire aux destinées du pays, quels terribles moments on va encore lui faire passer !

El loule sa foi ardente en sa bonne besogne éclatait dans sa parole âmue. L'ancien instituteur, l'ancien inspecteur primaire, clair esprit militant de connaissance el de progrès, n'avait plus eu qu'une mission, lorsqu'on lui avait donné la direction de l'École normale : préparer de bons instituteurs, acquis à la science expérimentale, , libérés de Rome, enseignant enfin la vérité au peuple et le faisant capable de liberté, de justice et de paix. Tout l'avenir national et humain était là.

— Nous nous grouperons tous autour de vous, dit Marc frémissant, nous ne permettrons pas qu'on vous arrête dans votre œuvre, la plus urgente et la plus haute de l'heure présente, l'œuvre de salut.

Salvan eut un sourire de tristesse.

— Oh! tous, mon ami, combien ètes-vous donc autour de moi?... Il y a vous, et il j avait aussi ce malheureux Simon, sur lequel je comptais beaucoup. Il y a encore mademoiselle Mazeline, l'institutrice qui est avec vous, à Jonville : si nous en avions quelques douzaines de pareilles à celle-là, la prochaine génération connaîtrait enfin des citoyennes, des épouses et des mères délivrées du prëire. Quant à Férou, il se détraque de misère et de révolte, c'est une intelligence que l'amertume empoisonne... Et puis, nous en arrivons au troupeau, indifférent, égoïste, croupissant dans la routine, ne songeant qu'à flatter les chefs pour gagner de bonnes notes. Sans compter les renégats, ceux des nôtres passés à l'ennemi, par exemple cette mademoiselle Rouzaire, qui fait à elle seule la besogne de dixbonnes sœurs, et qui se montre si abominable dans l'aiïalre Simon. J'oubliais ce pauvre Mignot, an de nos meilleurs élèves pourtant, pas un méchant garçon, mais nn esprit à pétrir, qui sera bon ou mauvais, selon l'influence.

Il s'animait, il continua avec plus de force :

— Et, tenez ! Doutreqnin que vous venez de voir sortir

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d'ici, son cas n'esl-il pas désespéranl? Voilà ud instiluteur, Ûls d'iiisli tuteur, qui avait quinze ans en 70 et qui est entré à l'Ecole normale ti'ois ans plus tard, encore frémissanl de l'invasion, grandi dans la colère et dans le besoin de la revanche. Alors, toute l'instruction était dirigée vers l'exaltation de l'idée de patrie. On voulait obtenir uniquement des soldats, l'armée devenait le temple, le sanctuaire, celle armée qui est restée trente ans l'arme au pied, dans l'attente, et qui a englouti des milliards. Aussi nous a-t-on fait une France guerrière, au lieu de ta France de progrès, de vérité, de justice et de paix, qui pouvait sauver le monde... Et voilà donc Doutrequin, un bon républicain pourtant, un ancien ildèlc de Gambelta, un anticlérical d'hier, que te patriotisme a jelë dans l'antisémitisme et qu'il finira par jeter dans le cléricalisme. Il vient de me tenir un discours extraordinaire, un reflet des articles du « Petit Beaumontais b, la France avant tout, la nécessité de chasser les juifs, le respect de l'armée érigé en dogme, la raison d'Élat remise au service de la patrie menacée, enfin la liberté de l'enseignement élargie encore, ce qui veut dire la place laissée entièrement libre aux congrégations enseignantes d'abêtir le peuple. C'est la faillite des républicains patriotes de la première heure... Pourtant, Doutrequin est un brave homme, un excellent instituteur, qui a aujourd'hui cinq adjoints sous sa direction et dont l'école est la mieux tenue de Beaumont. Deux de ses fils, déjà, sont adjoints dans le département, et je sais qu'ils partagent les idées de leur père, avec l'exagération de la jeunesse en plus. Où allons-nous, si un pareil esprit continue d'animer nos instituteurs primaires?... Certes, oui, il est grand temps d'e» faire d'autres, d'envoyer h notre pauvre peuple if^norant toute une légion d'intelligences libérées, qui lui ejtseigne la vérité, source unique d'équité, de bonté et de bonheur 1

TÉRITÉ 111

Il avait dit ces derniers mots arec one telle flamme, que Marc fut pris de gaieté.

— Allons, cher maitre, je vous retrouve, vous n'êtes pas près d'abandonner la partie, etvous finirez par vaincre, parce que la vérité est avec tous.

Gaiement aussi, Salvan convint qu'il^venait de céder à une minute de découragement. Cet inique procès, dont «n menaçait Simon, l'avait jeté hors de lui.

— Un conseil? vous m'avez demandé un conseil, pour agir?... Voyons un peu, examinons ensemble la situation

Il y avait Forbes, le recteur, un homme doux et afTable, très lettré, très intelligent, mais plongé dans d«s études d'bistoire ancienne, ayant le sourd mépris des temps actuels, se désintéressant, sintple rouage, entre le ministre et le perso'nnel de son université. Ensuite, il y avait Le Barazer, l'inspecteur d'académie, et tout l'espoh' de Salvan en la victoire future reposait sur ce vaillant et ce sage, doublé d'un un politique. Le Barazer, âgé de «mquante ans à peine, datait des temps béroiqnes de U république, lors de la fondation, quand la nécessité de l'Ecole laïque et obligatoire s'était imposée, comme la base même d'une libre et juâte démocratie. Ouvrier de la première heure, il avait gardé la haine du cléricalisme, il restait convaincu qu'il fallait chasser le prêtre àe l'enseignement, libérer les esprits de tous lés dogmes mensongers, si l'on voulait une nation forte, sachant «t pouvant, dans la plénitude de son intelligence. Hais l'&ge, les obstacles rencontrés, la résistance tenace , sans cesse renouvélée'de l'Eglise, avaient ajouté à son zèle répmbljcain une grande prudence, une tactique adroite et savante, utilisant le pende terrain qu'il gagnait chaque jour, oppbsant l'inertie aux assauts de ses adversaires, lorsqu'il' lui était impossible d'opposer la force. Ancien professeur agrégé d'un lycée de Paris, il usait ainsi de toute la puissance que lui donnait sa situation d'inspecteur, sans ja-

ninis enil'eren lulle directe, ni avec le préfel, ni avec les ilépiitéâ et lessénnleurs, bien (|u'il refusai de céder, tant que sa volonté n'était pas faile, C'était grâce à lui que Salvan, attaqué violemment par la faction cléricale, pouvait continuer .nvec une Iranquillilé relative, à l'Ecole normale, son œuvre de régénéralion, le renouvellement du personnel des insliluleurs primaires; et lui seul allait être sans doute de quelque utilité pour défendre Simon contre son subordonné, l'inspecteur primaire Mauraisin. Cariiy avait encore le beau Mauraisin, et celui-ci menaçait d'être féroce, Irattre à l'université, acquis h la congrégation, après avoir flairé le vent, dans la certitude que l'Eglise serait victorieuse et payerait mieux les services rendus.

— Vous a-t-on parlé de son témoignage? continua Salvan. Devant le juge Daix, il aurait chargé terriblement Simon. Et l'on confie l'inspection de nos écoles à de pareils jésuites!... C'est comme ce Depinviltiers, le proviseur du lycée de Beaumonl, qu'on voit tous les dimanches à la messe, à Saint-Maxence, avec sa femme et ses deux laiderons de lilles. Sans doute, les opinions sont libres. Mais si Depinvilliers est libre d'aller à la messe, il ne devrait pas l'Être de livrer aux jésuites un de nos établissements d'enseignement secondaire. Le père Grabot règne dans notre lycée, comme il règne au collège de Valmarie ; et n'est-ce pas la chose la plus ironique du monde, ce lycée laïque, ce lycée républicain que j'entends parfois opposer au collège congréganiste. son rival, et qui au Tond en est simplement la succursale honteuse?... Ah! notre république fait de la belle besogne, elle se confie en des mains sûres et loyalt je comprends que Mauraisin travaille pour l'autre camp, celui qui agit sans relâche et qui pa"e bien !

Puis, comme Marc allait enfm prendre congé :

— Je verrai donc Le Barazer... Ne le voyez pas vousmême, il vaut mieux que la démarche vienne de moi,

VÉISITÊ US

qu'il soutieat si bravement. Rien ne sert de le bousculer, il eutend agir à son heure*, avec ses moyens à lui; et, certainement, il fera tenir tranquille Mauraisin, s'il ne peut rendre t Simon de service plus direct... Hais, ce que je vous conseille, c'est d'aller voir Lemarrois, notre maire et notre député, l'ancien ami de Berthereau, le père de votre femme, que vous connaissez très bien, n'est-ce pas? Il peut vous être utile.

Sur le trottoir, Marc prit la résolution de se rendre tout de suite chez Lemarrois. Onze heures sonnaient, il le trouverait sans doute. Et, par la rue Gambelta, qui coupait Beaumont en deux, allant du lycée i l'Hôtel de Ville, il gagna l'avenue des JafTres, la promenade fameuse, qui traversait la ville dans l'autre sens, de la Préfecture à la Cathédrale. C'était sur l'avenue, en plein quartier aristocratique, que Lemarrois possédait un hôtel luxueus, dans lequel la belle madame Lemarrois, une Parisienne, donnait des fêtes. Riche, médecin réputé déjà, il l'avait amenée de Paris, lorsqu'il était revenu exercer dans sa ville natale, avec des ambitions politiques. Oo disait que tout jeune, lorsqu'il faisait sa médecine, une rencontre l'avait rapproché de Gambetla, en l'intimité duquel il avait vécu, très enthousiaste, républicain solide, disciple favori du grand homme. Aussi était-il regardé à Beaumont comme le pilier de la république bourgeoise, mari d'une femme aimable, très populaire lui-même près des pauvres qu'il soignait gratuitement, intelligent et brave homme au fond. Sa fortune politique devait être rapide, d'abord conseiller municipal, puis conseiller général, enlin député et maire. Depuis douze ans, il était installé à là mairie et dans son mandat de député, ainsi que dans un domaine acquis dont il se croyait le possesseur légitime, maître encore incontesté de la ville, chef de 1^ députation du département, parmi laquelle pourtant se trouvaient des réactionnaires.

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itt LES QUATRE ËVjkNCILES

Dès qu'il vit entrer Marc dans son cabinet, une vaste pièce d'un luxe grave, il s'avança vers lui, les deux mains tendues, d'un air de sympathie souriante. Brun, à peine grisonnant, bien qu'il touchât à la cinquantaine, il avait une grosse tête, su profil de médaille, avec des yeux viù et clairs.

— Ah 1 mon brave, je m'étonnais de ne pas vous voir, et je me doute bien du motif qui vous amène... Hein? quelle abominable affaire, cette affaire Simon ! Il est innocent, ce malheureux, c'est bien évident à la rage qu'on met à le poursuivre... Je suis avec vous, oh ! je suis avec vous de tout mon cœur.

Heureux de ce bon accueil, soulagé de trouver enfin un homme juste, Harc se hàla de lui expliquer qu'il venait lui demander son aide toute-puissante. Il devait y avoir quelqife chose à faire, on ne pouvait pas laisser juger et condamner peut-être un innocent. Mais déjà Lemarrois levait les bras au ciel.

— Agir, agir, sans doute!... Seulement, que faire contre l'opinion publique, lorsque déjà tout le département est ameuté?... Vous ne rignorez pas, la situation politique y devient de plus en plus difficile. Et les élections générales qui ont Heu en mai prochain, dans neuf mois à peine ! Y songez-vous, vous dites-vous à quelle extrême prudence nous voilà réduits, si nous ne voulons pas faire courir à la république le risque d'un échec ?

Il s'était assis, il jouait avec un grand couteau à papier d'ivoire, la face brusquement soucieuse. Et il disait ses craintes, l'agitation dans laquelle se trouvait le département, où les socialistes se remuaient beaucoup, gagnaient du terrain. Ce n'était pas qu'il les redoutât, car aucun candidat socialiste n'avait encore la chance de passer; mais, aux dernières élections, si deux réactionnaires, dont Sanglebœuf, le rallié, avaient été élus, c'était grâce à la diversion apportée par les socialistes. En mai prochain, la

bataille allait élre plus rude. Et ce mol de < socialistes s prenait sur ses lèvres une amertume agressive, la peur et la colère de la république boui^eoise, qui possède, en face de U lente et irrésistible montée de la république sociale, qui veut posséder.

-— Alors, mon brave, comment voulez'vous qne je vous aide ? He voilà les jambes et les bras liés, car il nous faut tenir compte de l'opinion publique,, . Oh! je ne TOUS parle pas pour moi, je suis certain de mon élection ; mais je suis bien forcé de me solidariser avec mes collègues, afin de ne pas les laisser sur ie carreau... Et puis, n'est-ce pas? s'il s'agissait simplement de mon mandat, je le sacrifierais sur l'heure pour n'obéir qu'à ma conscience, je crierais à voix haute ce que je crois êlre la vérité. Seulement, c'est la république elle-même qui est en jeu, et ce dont il s'agit, c'est de ne pas la faire battre en nos personnes.. Ah! si tous saviez, quelles abominables rancœurs parfois !

Ensuite, il se mit âse plaindre du préfet, Hennebise, ce bel homme à binocle, bien tenu, bien coiffé, qui ne l'aidait pas du tout, dans sa crainte de se compromettre prés de son ministre ou près des jésuites, ménageant les deux, répétant toujours d'un air inquiet: c Oh ! pas d'affaire l » CertaiDement, il penchait vers les curés et vers les militaires, el il fallait encore le surveiller, celui-là, tout en adoptant sa tactique de diplomatie et de compromissions. — Enfin, mon brave, vous voyez un homme désespéré, réduit pour neuf mois à calculer chacun de ses pas et chacune de ses paroles, s'il ne veut point donner le plaisir ; à la cléricaille de se faire huer par les lecteurs du it Petit Beanmonlais >. Cette affaire Simon tombe vraiment trop mal... Ah! si nous n'avions pas les élections devant nous! Oui, je marcherais tout de suite I

Et, soudainement, dans son grand calme habituel, il se fftcha.

m LES QUATRE ÉVANGILES

— Sans compter que votre Simon, non content de nous mettre son affaire sur le dos en un moment si difficile, va choisir pour avocat Deibos, le socialiste Delbos, qui est la bêle noire de toute la sociiilé bien pensante. Ça, c'est le CDinbl , et il faut vraiment que votre Simoa ait l'envie d'âtre condamné.

Marc avait écouté jusque-là, le cœur serré de nouveau, sentant se faire en lui une désillusion encore. Il savait Lemarrois honnête homme, et il lui avait vu donner tant de preuves de sa solide foi républicaine!

— Hais, linit-ii par dire, Delbos a un très grand talent, et si mon pauvre Simon l'a choisi, c'est qu'il l'a cru, comme nous tous, l'homme de la situation. U'ailleurs, il n'est pas sûr qu'un autre avocat aurait accepté la cause... L'heure est vraiment affreuse, le monde devient lAche.

Lemarrois sentit le mol lui passer sur la face. Il eut un i;este vif, mais il ne s'emporta pas. Et il se mit même à sourire.

— Vous me trouvez bien sage, n'est-ce pas? mon jeune amL Vieillissez, et vous verrez qu'il n'est pas toujours commode, en politique, de conformer ses actes à ses convictions... Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas à mon collègue Marcilly, votre jeune député, l'amour et l'espoir de toute la jeunesse inlellecluelle du département? Moi, me voilï passé au rang des vieilles bêtes, usées et prudentes, c'est entendu. Tandis que Marcillj, d'une intelligence si large et si libérée, va certainement marchera votre lête... Allez le voir, allez le voir.

Et il accompagna Marc jusque sur le palier, en lui sei^ rant de nouveau les mains, en lui promettant de l'aider de tout son pouvoir, dès le jour où les circonstances le permettraient.

En effet, pourquoi ne pas aller voir Marcilly'' I) demeurait également sur l'avenue des Jaffres, à quelques pas, et midi n'était pas sonné. Marc pouvait se présenter,

VÉniTÉ 117

lui ayanl servi d'ngent électoral discret, dans l'cnlhoTisiasine où il Ëlait d'un candidat à ce point sympathique, d'une grande culture littéraire. Né à Jonville, élève très distiofrué <Jc l'Ecole normale supérieure, il avait professé pendant deux ans k la Faculté de Beaumonl ; et c'était là qu'il avait posé sa candidature, après avoir donné sa démission. Petit de taille, blond et fin, avec une aimable figure toujours souriante, il révolutionnait le cœur des femmes, il se faisait même adorer des hommes, par une science rare du mot qu'il fallait dire à chacun, de l'obligeance serviable qu'il fallait montrer à tous. Mais, surtout, ce qui le rendait cher à la jeunesse, c'était sa propre jeunesse, trente-deux ans à peine, c'étaient ses discours d'une forme heureuse, d'une compréhension large, abordant les problèmes avec une élégance, une connaissance parfaite des hommes et des choses. Enfin, on allait donc avoir un député vraiment jeune, sur lequel on pouvait compter. Il renouvellerai! la politique, il y apporterait le sang des générations montantes, et cela en un langage impeccable, avec toute une fleur délicieuse de bonne iittératarel Depuis trois ans, en effet, il jouait un rôle de plus en plus important à la Chambre. Son crédit augmentait sans cesse, on avait déjà parlé pour lui d'un portefeuille, maigre ses trente-deux ans. Et il était certain que, si Harcilly s'occupait des affaires de ses électeurs avec une complaisance infatigable, il faisait encore mieux les siennes, profitant de la moindre circonstance comme d'un échelon propice, se poussant d'un train si naturel, si aisé, que personne n'avait encore songé à voir en lui un simple arriviste, le candidat de ta jeunesse impatiente et surchauffée, avide de toutes les jouissances et de toutes les puissances.

L'appartement était délicatement aménagé et orné, i et Harcilly reçut Harc en bon camarade, comme si cet humble instituteur de village eût toujours été son frère

lis LES QUATRE ÉVANGILES

unÎTersi taire. Immédiatement, il parla de Simon d'une voix émue, il dit combien son cœur était acquis au triste sort de ce malheureux. Sans doute, il ne reruserait pas de lui venir en aide, il parlerait en sa faveur, il verrait les gens utiles. Hais, avec beaucoup de bonne grâce, il fmit par recommander une grande prudence, à cause des élections prochaines. C'était, en somme, si la façon s'en montrait plus caressante, la même réponse que chez Lemarrois, la sourde volonté de ne rien faire, pour ne pas compromettre l'arche sainte, les candidatures posées déjà devant les électeurs. Les deux écoles avaient beau différer, l'une, la vieille, plus brutale, l'autre, la jeune, plus enveloppée de compliments: elles s'entendaient dansl'àpreté à ne rien lâcher du lambeau de pouvoir conquis. Et Marc eut là, pour la première fois, la sensation que Marcîlljr pouvait bien n'être que l'arriviste dans toute sa fleur, froidement résolu à porter son fruit. Pourtant, il dut le remercier en le quittant, car le jeune député lui jurait de le servir, se remettait à sa disposition, avec un débordement de douces paroles.

Ce jour-là, lorsqu'il revint à Maillebois, Marc était plein de crainte et de souci. Et, l'après-midi, voulant porter am Lehmann son encourai^ement, il tomba, rue du Trou, au milieu d'une famille éplorée. Ils avaient tant compté sur une ordonnance de non-lieu I David, qui était là, bouleversé par la mauvaise nouvelle, voulait croire encore à quelque prodige, qui empêcherait l'iniqOe procès. Mais, les jours suivants, les choses marchèrent très vite, la chambre des mi»es en accusation parut prise d'une hàle singulière, et le parquet fixa l'affaire au plus tôt, pour la session d'octobre. Alors, David, avec cette foi ardente en l'innocence de son frère, cette force et cette fermeté d'àme qui devaient faire de lui un héros, retrouva tout son courage, toute sa certitude. Le

procès aurait donc lieu, puisqu'ou n'avait pu ériter cette honte. Seulenteul, où était le jury qui oserait condamner Simon, devant le manque absolu de preuves? L'idée seule d'une condamnatioD semblait monstrueuse, impossible. Dans sa prison, Simon continuait à pousser son éternel cri d'innocence; et son attente tranquille, sa conviction d'être bientôt libre, à chacune des visites de son frère, fortifiaient, esaltaienl celui-ci. Chez les Lebmann, on faisait même des projets, madame Simon parlait d'aller passer un bon mois de repos, avec son mart et les enfants, dans un petit coin de la Provence, où ils avaient des amis. Et ce fut pendant cette nouvelle crise d'espoir, que David, un malin, emmena Harc à Beaumont, chez Delbos, afin de causer sérieusement de l'affaire.

Le jeune avocat habitait rue Fonlanier, dans le quartier marchand et populaire. Fils d'un paysan des environs, il avait fait son droit à Paris, où il avait fréquenté un instant la jeunesse socialiste. Mais, jusque-là, il ne s'était engagé à foud dans aucun partî,^ n'ayant pas encore rencontré une de ces causes retentissantes qui classent un homme. En acceplajit l'affaire Simon, devant laquelle ses confrères tremblaient, il venait de décider de sa vie. Il l' étudiait, il se passionnait, à se trouver ainsi en présence de tous les pouvoirs publics, de toutes les forces réactionnaires, qui, adn de sauver de l'écroulement l'antique charpente sociale pourrie, se coalisaient pour la perte d'un pauvre être. Et le socialisme militant était au bout, l'unique salut possible du pays par cette force nouvelle du peuple enfin libéré.

— Eh bien! c'est la bataille! cria-t-il gaiement aux deux visiteurs, lorsqu'il les reçut dans son étroit cabinet, encombré de livres et de dossiers. Ah ! je ne sais pas si nous serons vainqueurs, mais nous leur donnerons tout de même du mal.

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SO LES QliATIlE ËVANGILtS

Petit et brun, sec, avec des yeux et une parole de , il avait une voix admirable, un don exiraordiéloquence, à la fois enlhousiaste, logique et prés de continuelles et chaudes envolées.

, fut frappé seulement du doute où il semblait la victoire. Et il répéta la phrase qu'il disait liuil jours.

iclorieux, nous le serons certainement. Où trou- Il un jur; qui osàl condamner mon frère, sans aucunes?

is le regarda, puis se mît tranquillement à

on pauvre ami, nous allons descendre dans la rue, ouze premiers citoyens que nous ramasserons vous ont à la figure, en vous traitant de sale juif. Vraious ne lisez pas t le Petit Beaumonlais n et vous la belle âme devos contemporains... N'est-ce pas? jr Froment, toute illusion serait dangereuse et e.

immc Marc lui contait ses déconvenues, dans ses ux personnes influentes, il renchérit encore, voutirer le frère de son client de l'erreur où il le Sans doute, il y avait Salvaii, un honnête homme, re, mais si menacé Inl-méme, et qui avait plutôt d'être défendu. Quant à Le Barazer, il ferait la feu, il laisserait sacrifier Simon, en gardant toute irité pour la défense de l'enseignement laïque. Le marrois, l'incorruptible républicain de la veille, ins même le savoir, sur le chemin des inquiétudes , lait à la réaction. Mais, surtout, il s'enflamma au ! Marcilly. Ah! le suave Msrcilly, l'espoir delà s intellectuelle, en coquetterie avec tous les partis ! en voilà un sur lequel il ne fallait rien bâtir, r d'hier et de toujours, renégat et traître de dc- Chez tous ces gens, il n'y avait que de bonnes

VÉRITÉ J»l

paroles à recevoir, pas un acte à attendre, pas une franchise, pas un courage.

Puis, le monde universitaire, le monde politique ainsi jugé, Delbos en vint au monde de la magistrature. Il était convaincu que le juge d'instruction Daix avait dû flairer j la vérité, mais qu'il l'avait Écartée, sous la terreur des j continuelles querelles de ménage dont sa lemme le fouaillait, pour l'empêcher de relâcher c le sale juif » ; et Cela dans un grand trouble de conscience, carl'homme était un professionnel méticuleux et honnête au fond. D'autre part, il fallait redouter le procureur de la république, le fringant Raoul de la Bissonniére, dont le réquisitoire serait certainement féroce, sous les agréments littéraires dont il se plaisait à orner sa parole. De petite noblesse vaniteuse, il semblait avoir fait un gros sacrifice à, la république en la servant, il entendait en être récompensé par un avancement rapide, qu'il hâtait de son mieux, ami à la fois du gouvernement et de la congrélatîon, patriote et antisémite fougueux. Et quant au président Gragnon, on allait avoir en lui le président jovial, grand buveur, grand chasseur, coureur de filles et faiseur d' esprit, de brusquerie afl'ectée, mais de scepticisme certain, sans àme et sans foi, à la merci du plus fort. Enfin, il ; aurait le jury, encore inconnu, facile à prévoir, quelques boutiquiers, un ou deux capitaines en retraite, peut-être deux ou trois architectes, médecins ou vétérinaires, des employés, des rentiers, des industriels, tous empoisonnés, ti-emblant pour leur peau, cédant à la démence publique.

— Et vous voyez, conclut àprement Delbos, que votre frère, lâché par tous, ayant la maladresse d'avoir besoin d'aide au moment où la crainte des élections prochaines arrête tout, paralyse jusqu'aux amis de ta vérité et de b justice, aura pour \c juger un bel ensemble de bêtises, d'égoîsmes et de lâchetés.

tî5 LES ÛUATnE ÉVANGILES

Devant le silence douloureuic de David, il ajouta: — Oh! nous ne nous laisserons pas dévorer sans erier. Seulement, j'aime mieux vous montrer brutalement les choses... Et, maintenant, examinons où nous en sommes.

11 savait à l'avance le thèse de l'accusation. De toutes paris, les témoins venaient d'être soumis à une pression effroyable. En dehors de l'opinion publique, où ils vivaient et qui les pénétrait comme un air vicié d'épidémie, ils étaient certainement travaillés par des puissaneesocculles, enveloppés dans un savant réseau d'exhortations quotidiennes, qui dictaient leui-s idées et leurs réponses devant lo juge. Mademoiselle Rouzaire, paralt-il, s'était montrée absolument affirmative sur l'heure, onze heures moins le quart, à laquelle elle prétendait avoir entendu rentrer Simon. Mignot lui-même, maintenant, sans Être aussi net, croyait bien avoir saisi un bruit de pas et de voix, vers la même heure. Mais, surtout, on devait avoir agi sur les élèves de Simon, les enfants Bongurd, Doloir, Sarin et Milhomme, dont le défilé aux Assises, disait-on, émotionnerail beaucoup le public. On tâchait de leur tirer des paroles défavorables à l'accusé. Le petit Sébastien Milhomme, particulièrement, avait déclaré, au milieu de gros sanglots, qu'il n'avait jamais vu, entre les mains de son cousin Victor, venant de chez les Frères, un modèle d'écriture semblable au modèle trouvé dans la chambre de la victime. Et, à ee propos, on contait une visite inattendue, faite à madame Edouard Milhomme, la papetière^ par son petit-cousin, le généra! Jarousse, qui commandait la division à Beaumonl : parenté jusque-lù inavouée, dont il s'était brusquement souvenu, pour faire cette visite amicale, dont la papeterie était restée toute stupéfaite et ensoleillée. En outre, l'accusation insistait beaucoup sur les recherches vaines, faites pour retrouver le rôdeur', le chemincau d'abord soupçonné; de même qu'elle pré-

tendail avoir inatilement cherché un témoin, un gardien, Dii passant quelconque, ayant aperçu Simon dans son retour k pied, de BeàumonI à Maillebois, selon sa ver sioa. Par contre, il est vrai, elle n'avait pu établir U< retour en chemin de fer, selon la sienne, aucun emplojo ne sesouvenanl d'avoir vu Simon, et plusieurs hiliets de retour ayant manqué, ce soir-là, sans qu'on fût arrivé à en connaître les possesseurs. Les témoignages du frère Fulgence et du père Philibin semblaient aussi devoir être très giaves, surtout celui de ce dernier, qui, affirmait-on, avait la preuve accablante que le modèle d'écriture sortait bien de l'école de Simon. Et, pour finir, les deux experts choisis par le parquet, les sieurs Badoche et Trabat, venaient formellement de reconn^tre dans le paraphe illisible, le trait à peine indiqué, les deux initiales de SimoD, un Ë et une S majuscules, enlacés l'un i l'autre.

Dès lors, l'acte d'accusation se dressait. Simon mentait, il était sûrement rentré de Beaumont par le train de dix heures et demie, qui arrivait k Maillebois on douze mi* nutes. Il devait donc être onze heures moins un quart précises, lorsqu'il était arrivé chez lui ; et c'était bien à cette heure-là que mademoiselle Bouzaire affirmait l'avoir entendu ouvrir les portes, marcher et parler. D'autre part, il semblait certain que, ramené de la Chapelle des Capucins à dix heures, le petit Zéphirin ne s'était pas couché tout de suite, s'amusant à ranger des images de sainteté, laissées bien en ordre sur la table ; de sorte qu'on pouvait placer Ia scène du meurtre entre onze heures moins un quart et onze heures. Et, tout naturellement, les jaits se déroulaient, Simon apercevait de U lumière chez son neveu, entrait, le trouvait en chemise, sur le point de se mettre au lit. Sans doute, à ce moment, devant ce petit- ange, au maigre corps d'infirme, U avait cédé à- un coup de folie erotique ; mais on^ta-

blissaiE aussi sa haine de l'enfanl, sa furenrde le voir calhoiique ; on insinuait même la possibilité du meurtre rituel, cette abominable légende ancrée cx)mme une certitude dans l'esprit des foules. D'ailleurs, sans pousser jusque-là, la scène se reconstruisait aisément : l'acte immonde, la résistance de l'enfant, une lutte, des cris, le criminel qui s'.ilTole, qui lui enfonce d'abord dans la bouche ce qu'il trouve sous sa main, pour le faire taire, puis qui, épouvanté, la tête perdue, l'étrangle, quand le bâillon improvisé a été rejeté et que les cris recommencent, plus terribles. Il n'était pas aussi commode d'e.ipliquer comment Simon avait eu sous la nnaîn le numéro du « Petit Beaumontais » et le modèle d'écriture, mêlés l'un à l'autre. Sûrement, le numéro du journal était dans sa poche, car ce numéro ne pouvait pas être chez l'enfant. Quant au modèle d'écriture, l'accusation avait hésité : peut-être l'enfant l'avail-il chez lui, peut-être était-il dans la poche de Simon ; et celle dernière hypothèse avait fini par être adoptée comme la plus logique, le rapport des deux experts ayant prouvé que le modèle était bien à l'instituteur, puisqu'il portait ses deux initiales. Enfin, le crime accompli, le reste allait de soi, Simon laissait le petit corps par terre, ne rangeait rien dans la chambre en désordre, se contentait de rouvrir la fenêtre toute grande, afin de taire croire que le meurtrier était venu du dehors. 11 n'avait eu que la maladresse incroyable de ne pas ramasser et détruire le journal et le modèle, roulés au pied du lit, ce qui montrai! dans quel trouble extrême il se trouvait. Aussi ne devait-îl pas être remonté tout de suite auprès de sa femme, qui avait constaté l'heure de son arrivée, minuit moins vingt, et sans doute s'é(atl-il assis quelque temps sur une marche de l'escalier, pour se calmer un peu. L'accusation n'aggravait pas les choses jusqu'à croire madame Simon complice; pourtant, elle laissait entendre qu'elle ne

disait pas la vérité, quand clic parlait de la tranquillité riante, de la tendresse gaie de son mari, celle nuit-là; el la preuve en était dans la déposition de Mignol, si étonné du lever tardif de l'inslituleur, le lendemain, et qui prétendait l'avoir trouvé blême, grelottant, se soutenant à peine, lorsqu'il était allé le réveiller, pour lui apprendre l'affreuse nouvelle. Mademoiselle Rouzaire, le frère Fulgence, le père Philibin, tous étaient d'accord sur ce point : Simon avait manqué défatllir devant le petil corps, bien qu'il eût alors montré la plus révoltante sécheresse de cœur. Et n'était-ce pas encore là une preuve accablante? La culpabilité du misérable ne pouvait faire doute pour personne.

Lorsque Delbos eut exposé ainsi la thèse de l'accusation, il reprit :

— Les impossibilités morales y sont grossières, aucun homme de quelque bon sens ne croira Simon coupable; et puis, on y relève aussi bien des invraisemblances matérielles. Hais nous ne saurions nous le dissimuler, ce conte effroyable se tient surfisammcnt debout pour s'emparer de l'imagination de la foule et devenir une de ces fables légendaires, qui prennent la force des vérités inattaquables... Et notre faiblesse est de ne pas avoir une histoire, la vraie, que nous puissions opposer à la légende en train de se former. L'hypothèse du rôdeur de nuit, & laquelle vous semblez tenir, n'est bonne qu'à jeter le doute dans l'esprit des jurés ; car elle rencontre, elle aussi, les plus sérieuses objections... Alors, qui donc accuser el quel va être mon système de défense ?

Harc, très attentif, muet jusque-là, ne put retenir ce cri, où toute sa conviction, lentement formée, éclatait :

— Hais il n'y a pas de doute pour moi, c'est un Frère qui est le violateur et l'assassin !

Et Delbos, heureux, l'approuvant d'un geste Anei^iqae, dit à son tour :

LES QUATRE ÉÏANCILES - C'est cela, ma certitude est également absolue. Plus j'étudie l'affaire, plus j'aboutis à cette seule vérité possible.

Puis, comme David, soucieux, hochait la tète d'un air desespéré :

— Oui, je sais, accuser un de ces ignorantins, sans avoir une preuve décisive, vous parait extrêmement dangereux pour le sort de votre frère. Et vous avez sûrement raison, car si nous ne taisions pas l'entière lumière sur l'assassin dénoncé par nous, notre cas s'aggraverait d'une diffamation, que nous payerions cher, par ces temps d'imbécile réaction cléricale... Cependant, il faut bien que je plaide, et la meilleure façon de prouver l'innocence de votre frère n'est-elle pas encore de démontrer quel doit être, quel est certainement le coupable? Vous me direz qu'il s'agirait de le connaître, aussi voudrais-je en causer à fond avec vous.

La discussion continua. Marc donna les raisons de la certitude où il était arrivé qu'un membre seul de l'Ecole des Frères avait pu commettre le crime. D'aJtord, le modèle d'écriture sortait évidemment de chez eux, il en avait la preuve certaine dans ce qui s'était passé chez les dames Milhomme, l'aven, puis la rétractation de Sébastien ; et il y avait encore le paraphe, le coin du modèle disparu, peut-être soustrait', toute une complication dont il ne pouvait percer le mystère, mais où il sentait bien que la vraie vérité se cachait. Ensuite, une preuve morale décisive, c'était l'extraordinaire tracas que se donnait la congrégation pour dcnonceret accabler Simon. Elle n'aurait point ainsi remué ciel et terre, si elle n'avait pas eu quelque brebis galeuse à sauver. Du même coup, il est vrai, elleespëraitbien écraser l'enseignement laïque, faire triompher l'Eglise compromise. EnQn, le viol et l'assassinat étaient comme signés, un sadisme cruel et scurnoig, un mélange d'ignominie et de religiosité, qui

décelaient le froc. Mais ces preuves, de simple logique et de raisonnement, ne pouvaient suffire,. Marc en convenait volontiers; et il se désespérait d'avoir mené ses recherches au milieu d'une telle obscurité, d'une contusion et d'une terreur que des mains adroites et invisibles semblaient prendre à tâche d'augmenter de jour en jour.

— Voyons, lui demanda Delbos, vous ne soupçonnez ni le frère Fulgence, ni le père Philibin?

— Oh! non, répondit-il. Je les ai vus près dii petit corps, le matin de la découverte du crime. Le frère Futgence est certainement rentré à son école, le jeudi soir, en sortant de la Chapelle des Capucins. D'ailleurs, c'est un vaniteux et un détraqué, mais je ne le crois pas capable d'actions si effroyables... Et quant au père Philibin, il est prouvé qu'il n'a pas quitté ce soir-là le collège de Valmarie. Puis, il me parait tout de même honnête, un peu fruste, brave homme au fond.

Il y eut un silence. Marc, rêveur, les yeux au loin, reprit :

— Cependant, ce matin-là, il a certainement passé dans l'air, comme j'arrivais, quelque chose que je ne m'ex- ]riique pas. Le père Philibin avait ramassé le niiméro du t Petit Beaumontais » et le modèle d'écriture, souillés de salive, troués par les dents ; et je me demande s'il n'a pas profilé de ce court moment pour déchirer et faire disparaître le coin du modèle, où pouvait se trouver un indice quelconque. A la vérité, l'adjoint Mignot, qui avait vu le modèle, déclare maintenant, s'il a hésité d'abord, que te coin devait manquer.

— Et les trois frères adjoints, les frères Isidore, Lazarus et Gorgias? demanda de nouveau Delbos.

David, qui, de son côté, avec un zèle, une intelligence, une patience admirables, menait une enquête de tons les instants, secoaala tête.

1S8 LES QUATRE ËVANGILES

— Tous les trois ont des alibis, que dix des leurs, sang compter des personnes dévotes, viendront appuyer devant les Assises. Il semble bien que les deux premiers sont rentrés à leur école, avec le directeur, le frère Fulgence. Le frère Gorgias,lui, est allé reconduire un enfant; mais, dès dix heures el demie, il serait également rentré, ce qu'affirme tout le personnel de la maison, ainsi que d'autres témoins laïques, des amis des Frères, il est vrai, qui l'aui'iiient aperçu, à son retour.

De nouveau, Marc intervint, de son air réfléchi, avec ses yeux au loin d'homme en continuelle quête de la vérité :

— Ce frère Gorçias, îl ne me dit rien de bon, j'ai bien songé à son cas... L'enfant qu'il était allé reconduire est le petit Polydor, le neveu de ia cuisinière Pélagie, chez les parentes de ma femme; j'ai voulu le faire causer, mais c'est un enfant sournois, menteur et paresseux, et je n'en ai rien tiré, qu'un peu plus de confusion... Oui, le frère Gorgias, sa figure, sa personne, ne me quittent pas. On le dit brutal, sensuel, cynique, avec une dévotion outrée, une dure religion intransigeanteet exterminatrice. D'autre part, il a eu jadis, m'a-t-on raconté, des rapports avec le père Phîlibin et le père Crabot lui-même... Le frère Gorgias, ah! le frère Gorgias, j'ai bien cru un instant qu'il était notre homme. Et puis, je n'ai trouvé que des hypothèses.

— Sans doute, déclara David avec son hochement de tête, le frère Gorgias ne sent guère bon, et ma sensation est la vôtre. Seulement, est-ce prudent de le dénoncer, lorsque nous n'avons que des raisonnements, comme vous dîtes, i produire contre lui? Aucun témoin ne serait pour nous, tous soutiendraient le Frère, le blanchiraient de nos accusations impies.

Delbos avait écouté avec attention.

— Il m'est impossible de défendre votre frère, répô-

ta-t-il, si nous ne portons pas la guerre dans le camp ennemi... Et remarquez que l'unique secours dont vous pouvez espérer quelque avantage, va peut-être vous venir de l'Eglise elle-mèmej car, tout le monde en cause, l'ancienne querelle entre notre ëvêque, monseigneur Bergerot, et le recteur de Valmarie, le tout-puissant père Crabot, vient de prendre une gravité aiguë, justement au sujet de l'iiffaire Simon... Mon sentiment est que le père Crabot est la sournoise intelligence, la main invisible, que vous sentez dans l'ombre et qui mène toute l'affaire. Certes, je ne l'accuse pas d'être le coupable ; mais il est à coup sur la volonté et la force qui couvrent ce coupable. Et en nous attaquant à lui, nous frappons à la tète... Sans compter que nous aurons l'évèché avec nous, oh ! pas ouvertement; mais n'est-ce donc rîeu qu'un tel appui, même secret?

Marc eut un sourire de doute, comme s'il eut voulu dire qu'on n'avait jamais l'Eglise avec soi, dans les œuvres de vérité et de justice humaines. Pour lui aussi, d'ailleni-s, le père Crabot était l'ennemi; et remonler jusqu'à cet homme, t&cher de le détruire, c'était en effet le vrai combat. Ils causèrent donc du père Crabot, de son passé, que poétisait toute une légende, assez mystérieuse. On le croyait petîl-fils naturel d'un général célèbre, d'un prince du premier Empire; et cela, dans son pieux sacerdoce d'aujourd'hui, mettait, pour les âmes patriotes, une gloire retentissante de batailles et de conquêtes. Mais l'histoire de sa vocation, la façon romanesque dont il était entré dans les ordres, touchait les cœurs davantage encore. A trente ans, riche, galant, beau cavalier, il allait épouser une veuve adorable, une duchesse de grand nom et de grande fortune, lorsque la mort brutale avait Tauché celte duchesse en sa fleur. Comme il le disait, ce coup de tondre l'avait jeté aux bras de Dieu, en lui montrant l'amer néant desjoiesde.ee monde. Et il avait gagné à cela la

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tendresse émue de toutes les femmes, elles lui savaient UQ ^ inlîiii de s'être réfugié au ciel, pour l'amour de l'unique femme adorée. Puis, une autre légende, la fondation du col lége de Valmarie, achevait de le rendre cher auK dames du pays. Le domaine de V&lmarie appartenait alors à la vieille comtesse de Quédeville, une ancienne grande amoureuse, aux débordements fameux, qui était venue là sanclifier sa fin d'existence dans une dévotion outrée. Son fils et sa belle-fille étant morts accidentellement, en voyage, elle avait avec elle son petit-fils et unique héritier Gaston, un enfant de neuf ans, d'une indiscipline agressive, toujours en paroles violentes et en jeux désordonnés; et, nesadiant comment le réduire, n'osant le mettre en pension, elle s'était décidée à prendre chez elle un précepteur, un jeune jésuite, le père Philibin, âgé de vingl-six ans, d'origine et d'allures paysannes, mais qu'on lui avait recommandé peur son extrême fermeté. Sans doute, ce fut ce précepteur qui introduisit près de la comtesse le père Crabot, son aîné de cinq on six années, alors en pleine auréole, tout rayonnant de son histoire d'amour, au tragique et divin dénouement. Et, six mois plus tard, le père Crabot, ami et confesseur; régnait à Valmarie, était le maître réel du domaine, certains mauvais esprits disaient même l'amant de la comtesse, redevenue la passionnée el la voluptueuse d'autrefois, malgré son grand âge. Un instant, comme si le turbulent Gaston eût troublé la paix heureuse de la royale résidence, avec ses vieux arbres, ses eaux courantes, ses pelouses au velours vert infini, il fut question de l'envoyer chez les Pères, à Paris. Il montait en haut des peupliers dénicher des nids de corbeaux, se jetait à la rivière tout habillé pour pêcher les anguilles, rentrait en loques, les bras et les jambes meurtris, la figure saignante, sans que la fermeté réputée du père Pbilibin obtint de lui quelque repos. Mais, brusquement.

la situalioD se dénana d'une façon dramatique, Gaston se noya, pendant une promenade qu'il taisait sous la surveillance du père Ptiilibin. 11 était tombé, racontait celui-ci, dans un trou dangereux, d'où n'avait pu le retirer un autre gamin de quinze ans, Georges Piomel, le fils d'nn jardinier du château el parfois son compagnon d'escapade, qui était accouru, ayant vu de loin l'accident. La comlesse, désolée, mourait l'année suivante, en léguant Valmarie et toute sa fortune au père Crabot, ou plutôt à un petit banquier clérical de fieaumont, simple prête-rnom docile, avec la charge d'installer dans te domaine un collège d'enseignement libre, confré aux jésuites. Plus tard, le père Grabot j était revenu à titre de recteur, et il y avait dix ans que le collège prospérait sous sa direction. Il y régnait de nouveau, du fond de sa cellule austère, aux quatre mure nus, meublée d'une petite couchette, d'une table et de deux chaises, balayant et faisant luimême son lit. Et, s'il confessait les femmes à la chapelle, c'était dans cette cellule qu'il confessait les hommes, comme vaniteux de la pauvreté el de la solitude où il affectait de se tenir à l'écart, en divinité redoutable, qui laissait au père Philibiu, le préfet des études, le soin des rapports quotidiens avec les élèves de la maison. Mais, tout en ne se montrant que rarement à enx, il se réservait les jours de parloir, se prodiguait aux familles, surtout aux dames et aux jeunes filles de l'aristocratie locale, a'occupanl de l'avenir de ceux et de celles qu'il appelait ses ehers fils et ses chères filles, nouant des mariages, assurant de bonnes situations, disposant de ce beau monde pour la gloire de Dieu et de s»n ordre. El c'était de celte fafon qu'il avait fini par être un tout-puissani personnage.

~ Ah fond, reprit Delbos, ce père Grabot m'a l'air d'un médiocre, dont toute la forée est dans la bêtise du monde 'OÙ H agit; et je me méJi& davantage du père Phi-

LES QUATIIE ÉVANGILES otre brave homme, qui me fait une singulière ion, à moi, avec ses allures de rudesse et de e... Leur histoire, du temps de la comtesse de ille, est restée bien louche, celte mort de l'en- ; manœuvres d'une légalité douteuse, pour avoir ine et la fortune. Et le pis est que le seul témoin oyade, le fils du jardinier, le Georges Plumet, emenl notre frère Gorgias, que le père Philibin is en grande afTeclion et dont il a fait un igno- Aujourd'hui, dans les obscures circonstances s, voici de nouveau ces trois hommes réunis, de le toule l'afTaire est là peut-être; car si le frère

était le coupable, les efforls des deux autres sauver, en dehors du salul de l'Eglise, s'explint par de fortes raisons personnelles, quelque

enfoui entre eux, la terreur qu'il ne parlât, s'il ait abandonné... Malheureusement, vous l'avez nous revenons toujours nous briser contre cet I : ce sont simplement des hypothèses, des déduc- )rsqu'il nous faudrait des faits solides, établis et . Entin, cherchons encore, la défense n'est pos- : le répèle, que si je suis armé suffisamment pour ^cusateur et le vengeur.

. et Marc emportèrent de celte conversation avec une ardeur nouvelle. Et, comme ils l'avaienl ils eurent un instant la joie de voir éclater une : intime dans le camp clérical. L'abbé Quandieu, i de Mailleboîs, n'avait pas caché d'abord sa e à l'innocence de Simon. 11 n'allait point jusipconner un des Frères, bien qu'il n'ignorât rien ndales de la maison. Mais son attitude disait sa obation de la campagne violente des Frères et des ts, s' elTorcant d'amener à eux le pays entierj car, lait un paroissien à chaque conquête nouvelle des [X, il était en outre d'esprit assez éclairé cl assez

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large, pour se désespérer, au nom de la religion ellemême, d'un tel triomphe des superstitions les pins basses. Puis, devant le brusque empoisonnement de l'opinion publique, il était devenu neutre, n'ouvrant plus la bouche de l'affaire, désolé de voir sa paroisse déserlée et appauvrie, tremblant, dans sa piété sincère, qu'on n'achevât de compromettre et de tuer son dous Seigneur, son Dieu de charité et d'amour, en en taisant le Dieu du mensonge et de l'iniquité. Et il eut alors la seule consolation de se sentir d'accord avec monseigneur Bergerot, dont il était aimé et qu'il visitait souvent. Comme lut, monseigneur, malgré sa grande dévotion, était accusé de gallicanisme, ce qui voulait simplement dire qu'il ne s'inclinait pas quand même et toujours devant Rome, et que sa foi très pure répugnait à ridoUlrie des images, à l'impudence commerciale des entrepreneurs de faux miracles. Aussi suivait-il d'un œil attristé l'envahissement des Capucins de Maillebois, qui battaient si ouvertement monnaie avec le Sainl-Ântoine de Padoue installé dans leur Chapelle, terrible et déloyale concurrence dont se mourait l'église Saint-Martin, la paroisse de son cher curé Quandieu. Ce qui augmentait son souci, c'était de sentir derrière les Capucins les Jésuites, toutes les troupes disciplinées de son ennemi le père Crabot, dont il rencontrait partout l'influence, contrecarrant ses actes, rêvant d'être, en son lieu et place, le maître du diocèse. Il accusait les Jésuites d'obliger Dieu à venir aux hommes, au lieu de forcer les hommes de se donner à Dieu, et il voyait en eux les artisans du compromis mondain, du relâchement de la foi et de la pratique, dont l'Eglise, selon lui, se mourait. Aussi, dans l'aiïaire Simon, en les sentant si âpres contre le malheureux, s'était-il méfié et avait-il étudié soigneusi'ment le cas, avec l'abbé Quandieu, qui était aux sources. Sa conviction dut se faire alors, peut-être même connut-il le nom du is. ,■ ■ I ■ L.oo'{lc

vrai coupable. Mais que résoudre, comineat livrer des religieux, sans craindre de nuire à la religion? Son courage ne pouvait aller jusque-là. El il eut certainement une grande amertume, dans son silence forcé, inquiet lui aussi de l'aventure monstrueuse et tragique où l'on engageait l'Eglise de son rêve, faite de paix, d'ëquilé et de bonté.

Pourtant, monseigneur Bergerot ne se résigna pas complètement. L'idée d'abandonner son cher abbé Quandicu, de laisser achever sa ruine par ceux qu'il nommait les marchands du Temple, lui était insupportable. Et il proûta d'une tournée pastorale, il vint à Maillebois, où il voulut officier lui-même, pour rendre tonte sa gloire à l'antique et noble église Saint-Martin, dont la nef datait du quatorzième siècle. Puis, au cours de Tallocution qu'il prononça, il osa bl&mer les superstitions grossières, il désigna même nettement le commerce auquel se livraient les Capucins, dans leur Chapelle, d'une prospérité de bazar. Personne ne s'y trompa, tout le monde sentit le coup porté, non seulement aa père Théodose, mais, derrière lui, au père Crabol en personne. Et, monseigneur apnt terminé par l'espoir que l'Eglise de France resterait la pure source de toute vérité et de toute justice, le scandale fut plus grand encore, car on vit là une allusion à l'aifaire Simon, on l'accusa de jeter les Frères de la Doctrine chrétienne aux juifs, aux vendus et aux traîtres. Itentré dans son palais épiscopal, monseigneur Bergerot dut trembler de son courage, devant le surcroît d'amertume dont on l'abreuvait, et des intimes raconlcrent la visite de remerciement de l'abbé Quandieu, pendant laquelle l'archevêque et le simple curé avaient pleuré ensemble.

A Beaumont, l'agitation croissait, à mesure que se rapprochait la session de la Cour d'assises. La Chambre des mises en accusation avait renvové le dossier au parquet,

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et l'affaire était fixée au luodi 30 oclobre. Aussi l'attitude prise par l'évêque acheva-t-elle d'exaspérer Us passions. Chaque malin, c le Petit Beaumonlais > semait la haine, par d'abonoiuables articles d'outrages et de mensongei^. Il se montrait pins tiolent contre l'évéché, que « la Croix de Beaumont > elle-même, pourtant aux mains des jésuites. Les simonisles avùent repris quelque courage de l'appui inespéré de monseigneur Bergerot. Mais les anti'simonistes en profilaient pour empoisonner l'opinion publique de nouveaux coules, entre antres l'^itraordiuaire iatenlion d'un syndicat juif s'était formé pour acheter, àcoups de millions, les puissances de ce monde. Ainsi, monseignenr Bei^erol avait reçu trois millions. Dès lors, ce fut dans la ville entière, de la démence et du massacre. Du bas en haut de la société, du Mauviol, le lanboui^ ouvrier, i l'avenue des Jaflres, le quartier arisloeralique, en passant par la rue Fonlanier et les étroites mes voisines, où se trouvait le petit commerce, la bataille s'ag;gravaiE, les rares simonistes étaient écrasés sous le flot toujours croissant et déchaîné des anli-simonisles. On allait huer le directeur de l'Ecole normale, Salvan, qu'on soupçonnait de simonisme, tandis que le proviseur du Ijcée, Depinvilliers, antisémite et patriote, était acclamé. Des bandes payées, recrutées sur les trottoirs, auxquelles se mélail la jeunesse cléricale, couraient les rues, menacaieul les boutiques juives. Et la grande tristesse élait de voir les ouvriers républicains, quciqnes-uns socialistes, se désintéresser, ou même prendre parti contre le droit. Alors, la terreur régna, la l&cheté devint immense, tontes les puissances sociales se coalisèrent contre te misérable accusé, qui, de sa prison, jetait son continliel cri d'innocence. L'Université, avec le recteur Forbes à sa tête, ne bougea plus, dans sa crainte de se compromettre. L'Administration, personnifiée dans le préfet Hennebise, s'était désintéressée dès le premier

LES QUATRE ËVANCrLES , désireuse de ne pas se créer d'ennui. La Poli- B, les séuateurs comme les dépulés, ainsi que Lerois l'avait prédit, se taisaient, par terreur de n'élre réélus, s'ils disaient autrement que leurs électeurs. ;lise, ou l'évëque avait cessé de compter et dont le :able chef était le père Crabol, exigeait des bùs, l'extermination des juifs, des protestants et des cs-raaçons. L'Armée, parla voix du général Jarousse, imail elle aussi un nettoyage du pays, le rétablis- Biit d'un empereur ou d'un roi, quand on aurait é les sans-pairie et les sans-Dieu. El restait la strature, vers laquelle tous les espoirs se tournt, car n'avait-elle pas en main le dénouement, la amnalion du sale juif, qui seule assurerait le salut i France? Le président Gragnon et le procureur de ipubîique Raoul de la Bissonnière étaient ainsi devedes personnages considérables, dont personne ne ait, leur anti-simonisme étant de notoriété publique, me leur désir d'avancement et leur passion de popué.

ïrsque les noms des jurés furent connus, il y eut une udescenee de violences et d'intrigues. Parmi ces s se ti'ouvaient de nombreux boutiquiers, quelques striels, deux capitaines en retraite, un médecin, an itecle. Et, tout de suite, une campagne s'ouvrit, on fa sur eux la plus terrible des pressions, € le Petit ■moulais > imprima leurs noms et leurs adresses, en lésignaiit à la fureur de la foule, s'ils ne condamnt pas. Ils recevaient des lettres anonymes, certaines ^s inattendues les bouleversaient, leur entourage les iliail de songer à leurs femmes et à leurs enfants, lanl ce temps, dans les salons de l'avenue des JafTrcs, uscment était de se livrer à des pointages, nti sujet opinions plus ou moins certaines de chacun des jurés, ury condamnerait-il, ne condamnerait-il pas? c'était

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un jeu de société. Au jour de la belle madame Lemarrois . surtout, le samedi, on ne parlait pas d'autre chose. Et toutes ces dames venaient : la générale Jarousse, petite, laide et noiraude, ce qui ne l'empêchait pas, disail-on, de faire le général cocu, abominablement; la présidente '' Gragnon, superbe encore, très langoureuse, aimée des jeunes substituts; la préfète Hennebise, une Parisienne fine et prudenic, parlant peu, écoutant beaucoup; et l'on y voyait aussi l'àprc madame Daix, la femme du juge d'instruction, parfois même madame de ta Bissonnière, la femme du procureur de ta république, très douce, 1res effacée, qui allait rarement dans le monde. Toutes s'étaient rendues à une grande fête donnée à la Désirade par les Sangtcbœuf, sur le conseil du baron Nathan, qui avait décidé sn fille Lia, la catholique Marie d'aujourd'hui, à secouer sa nonchalance, pour se mettre, comme ces dames, au service de la bonne cause. Le rftle des femmes, dans l'affaire, fut en effet considérable : elles valaient une armée, selon le mut du jeune député Marcillj, simoniste avec les uns, anti-simoniste avec les autres, attendant la victoire. Et une querelle dernière acheva de bouleverser les cervelles, lorsque « le Petit Beaumonlais i, un matin, lança la question du huis clos, la nécessité de fermer les port^^ pour une partie de l'interrogatoire et l'audition de certains témoins. Le journal n'avait sàremcnt pas trouvé cela tout seul, on y sentait la connaissance profonde des toutes, t'espoir de ce que te mystère ajouterait de monstrueux à l'accusation, la commodité ensuite de justifier la condamnation de t'innocent par les charges que le public n'aurait pas connues. Les simonistes sentirent le danger, protestèrent, exigèrent la pleine clarté, les débats au grand jour; tandis que les anti-simonistes,saisis d'une indignation vertueuse, criaient au scandale, demandaient si l'on allait souiller les oreillesdes honnêtes gens, en leur faisant entendre d'abo*

1J8 LES QUATRE ÉVATIGILES

minables détails, par exemple le rapport du médecin légiste, on les résultats de l'autopsie se trouvaient indiques en des termes impossibles à lire devant des femmes. Pendant les derniers huit joars, Beaumont fut ainsi en proie à une mêlée a|freuse.

Ëjfin, le grand jour, le 20 octobre arriva. Depuis la rentrée des écoliers. Mare avait dû se réinstaller à Jonville, avec sa femme Geneviève et sa fillette Louise, que madame Duparque et madame Berthereau avaient tenu, cette année-là, à garder près d'elles pendant toutes les vacances. B y avait consenti d'autant plus volontiers, que ee long séjonr à Maillebois lui permettait de mener plus directement son enquête, restée, hélas! sans résultat. Pourtant, il avait trop soufTeit de sa gène chez ces dames, où jamais un mot n'était dit sur la retentissante affaire, pour ne pas étrehenreux de se retrouver dans son école si calme, au mBieu de la bande d'enfants joueurs, dont quelques-uns lui étaient chers. Et, d'ailleurs, il s'était fait citer comme témoin de moralité par la défense, il attendait le procès avec un frémissement d'émotion, repris de son espérance tenace dans la vérité et la justice, comptant de nouveau sur le triomphe d'un acquittement. Il lui semblait impossible que, de DOS jours, en France, daijs ce pays de liberté et de générosité, un homme fût condamné sans preuves. Le lundi matin, quand il arriva, Beaumont lui parut en état de siège. On avait consigné les troupes, des gendarmes et des soldats gardaient les abords du Palais de Justice; et, lorsqu'il voulut y pénétrer, il eut à iorcer toutes sortes d'obstacles, bien qu'il eût une citation en règle. A l'intérienr, les escaliers, les couloirs étaient également barrés par de la troupe. La salle des Assises, très vaste, toute neuve, luisait d'ors et de faux marbres, sous la lumière crue des six grandes fenêtres qui l'éclairaient. Et elle se- trouvait comble, deux heures avant l'ouverlure deS'

débats: toule la belle société de Beaumont derrière les fauteuils des juges ; des dames en toilette un peu partout, même sur les bancs réservés aui témoins; un parterre debout très tumultueux déjà, un public trié, où l'on reconnai^ail des faces de bedeaui, les manifestanis payés de la rue, auxquels se mêlaient les quelques énergumènes de la jeunesse catholique. L'attente fut longue, Marc eut le temps d'examiner les visages, de sentir dans quel milieu de passions hostiles allait se dérouler l'alfaire.

La Cour parut, Gragnon et ses assesseurs, suivis du procureur de la république La Bissionnère. Et les premières formalités furent accomplies rapidement, le bruit courut que le tirage du jury ne s'était pas fait sans peine, plusieurs des jurés ayant donné des raisons pour être récusés, tant leur peur semblait grande d'avoir une responsabilité dans l'afTaire. EnDn, les douze jurés, tombés au sort, revinrent à la file, prirent place, d'un air de condamnés moroses. Il y avait cinq boutiquiers, deux industriels, deux rentiers, un médecin, un architecte, un capitaine en retraite ; et l'architecle, un homme pieux, travaillant pour l'évéché, nommé Jacquin, sorti le premier, se trouva être le chef du jury. Si la défense ne l'avail pas récusé, c'était grîlce à son renom mérité d'esprit loyal, droit et honnête. Du reste, i] se produisit comme une déception, parmi les anii-simonisles, à l'arrivée de ces hommes, dont l'entrée étail guettée passionnément et dont les noms circulèrent, un à un. Quelquesuns durent paraître douleus, on espérait un jury plus sur, ayant condamné d'avance.

Puis, un grand silence se fît, l'inlerrogaloire de Simon commença. A son apparition, i) avait déplu, l'air chétif et gaucbe. Puis, il s'était redressé, maintenant il semblait impudent, par la façon tranquille et sèche dont il répondait aux questions. Le président Gragnon avait pris son air goguenard des grands jours, couvant surtout de ses

petils jeux gris l'avocal, maître Delbos, l'anarchiste, comme il le nommai), qu'il s'élait engagé à supprimer, (l'un coup de pouce. En altendani, il faisait de l'espril, cherchait à provoquer les rires, peu à peu irrité de l'altitude calme de Simon, qui, ne mentant pas, ne pouvait se contredire ni se laisser entamer. Il devint insolent, tâcha vainement d'amener une protestation de Deibos, lequel, connaissant l'homme, se taisait, avec un sourire. Et, en somme, cette première journée, en réjouissant les simonistes, inquiéta fort les anti-simonisles, car l'accusé, par ses explications très claires, avait p-irrailement établi l'heure de son retour à Haillebois, la façon dont il était ' monté tout droit rejoindre sa femme, sans que le président pût opposer à ses déclarations un fait certain, prouvé. A la sortie, des huées accueillirent les témoins de la défense, on faillît se hattre sur les marches du Palais de Justice.

Le mardi, l'interrogatoire des témoins commença, au milieu d'une aflluence encore plus grande. Et, d'abord, ce fut l'instituteur adjoint Mignot, qui parut moins afHrmatîf que dans l'instruction, n'osant plus préciser l'heure ou il avait entendu des bruits de voix et de pas, comme si sa conscience de simple et brave garçon commenç.iit àse troubler, devant les conséquences terribles d'un pareil témoignage. Mais mademoiselle Rouzaire fut d'une dureté, d'une précision impitoyables: elle, tranquillement, donnait l'heure exacte, onze heures moins un quart, en ajoutant même qu'elle avait parfaitement reconnu la voix et le pas de Simon. Puis, il yeul un long défilé d'em* ployés de chemin de fer, d'employésde l'octroi, de simples passants, pour établir si l'accusé avait pris le train de dix heures et demie, ainsi que le prétendait l'accusation, ou s'il était rentré à pied, selon sa version à lui : dépositions interminables, confuses et contradictoires, qui laissèrent une impression plutôt favorable à la défense.

Ensuite Tinrent les dépositions attendues du père Phîlibia cl du frère Fulgence. La première, très brève, fut une déception, car le jésuite se contenta de dire, en quelques phrases sourdes, comment il avait trouvé le petit corps, étendu sur le parquet, devant le lit. Au contraire, le frère Fulgence amusa toute la salle par la véhémence du même récit, qu'il recommença avec des gestes fous de pantin désarticulé; et il parut très heureux de l'effet qu'il produisait, il n'avait cessé d'embrouiller et de gâter les choses, depuis le commencement de l'affaire. Enfin, furent appelés les trois adjoints, les frères Isidore, Lazarus et Gorgias,qui étaient des témoins spécialement «ilés par la défense. Et, si Delbos laissa passer les deux premiers, après quelques questions insignifrantes, il se leva, se tint debout, quand le frère Gorgias fut à la barre. L'ancien petit paysan, le lïls du jardinier de Valmarie, le Georges Plumet, devenu le frère Gorgias, ignorantin, était un tort gaillard, maigre et noueux, au front bas et dur, aux pommettes saillantes, la bouche épaisse, sous le grand nez en bec d'aigle. Noir et rasé, il avait une sorte de tic, un retroussement de la lèvre supérieure, à gauche, qui laissiiil voir des dents solides, dans ane sorte de rictus involontaire, où il y avait de la violence et de la goguenardise. Lorsqu'il apparut, dans sa vieille robe noire, avec son rabat blanc, d'une propreté douteuse, un frémissement f)assa sur l'auditoire, venu on ne savait d'où. Et, tout de suite, entre l'avocat et le Frère, un duel s'engagea, des questions aîgués comme des coups d'épée, des réponses coupantes comme des parades, sur la soirée du meurtre, le temps mis parle témoin à reconduire le petit Polydor, l'heure à laquelle il était rentré à l'Ecole. Déroulé, le public écoutait, sans'comprendre l'importance décisive de cet interrogatoire, le personnage étant nouveau pour lui. D'ailleurs, le frère Gorgias, de son air violent et goguenard, avait réponse à tout, produisait des preuves, éta-

bliesait que, dès dix heures ef demie, ii était couché dans sa cellule; et les frères Isidora et Lazanis furent rappelés, an fil venir également le portier de l'Ecole, ainsi que deux habitants de Maiilebois, des promeneurs attardés : tous jurèrent, confirmèrent les affirmations de rig;noranlin. Ce duel n'alla pas do reste sans l'intervention du président Gragnon, qui jugea l'occasion bonne pour ôler la parole à Delbos, estimant qu'il posait au Frère des questions injurieuses. Oelbos répliqua, déposa des eonclusioRs, tout un gros incident, an milieu duquel le frère Gorgias semblait triompher, avec d'obliques coups d'oril de dédain, comme pour dire impudemment qu'il ne redoutait rien, sous la protection de son Dieu de colère et d'extermination, terrible aux infidèles. Cependant, si Delbos n'obtint aucun résultat immédiatement utilisable, l'incident avait produit un grand trouble, on voyait des gens effarés craindre que, gr&ce à des doutes ainsi jetés dans l'esprit du jury, Simon ne s'en tirât. El cette terreur avait dli gagner toute la congrégation, car un nouvel incident fut soulevé, après la déposition des deux experts, les sieurs Badoche et Trabul, qui expliquèrent, au milieu de la, stupéfaction générale, comment ils retrouvaient les initiales de Simon, un E et une S enlacés, dans le paraphe du modèle d'écriture, où personne ne les voyait. Eh somme, le modèle d'écriture était l'unique pièce dti procès, toute l'affaire reposait sur lui, la déposition de ces extraordinaires experts prenait une gravité extrême. C'était la condamnation de Simon, et ce fut alors que te père Philibin, qui suivait attentivement les débats, fil demander au président d'être rappelé à la barre. Là> d'une voix éclatante, lui si terne, si volontairement effacé d'abord, il conta une brève histoire, one lettre de Simon qu'il avait vue, nne lettre à un ami, signée do même paraphe. El, comme Gragnon le pressait, exigeait des détails, il leva la main vers le Christ, il déclara théàtra-

lement qne c'était là le secret d'une coitfessioo, saiis vouloir en dire davantage. La deuxième audience fut ensuite levée, dans la fièvre et dans un tinnulte inexprimable.

Le mercredi, la question da huis clos se posa. Il s'a^ssail d'entendre le raf^rt du médeein l^tste et la défvositioQ des enfants. Le président avait le droit de prxtnoncer le huis clos. Sans lui c*nleater ce droit, Delbos prit la parole, démontra tous les dangers du mystère, finit par déposer de nouvelles conclusions. Paisiblement, Gragnon n'en revint pas moins avec un arrêt, que les gendarmes, dont la salie était pleine, exéculèreot tout de suite, en poussant le public dehors. Ce fut une émotion extraordinaire, une sortie en bousculade, puis des conversations passionnées, dans les couloirs. Pendant plus de deux heures, tant que dura le huis clos, la sureicilalioD ne fit que s'accroître. Comme si ce qui se disait dans la salle des Assises eût filtré à travers les murs, de continuels renseignements, des nouvelles 'effroyables circulèrent parmi la fonle. D'abord, on colporta le rapport du médecin légiste, on en commentait chaque terme, on y ajoutait d'affreux détails, ignorés jusque-là, prouvant l'absolue culpabilité de Simon. Puis, ce furent les dépositions de ses élèves, des petits Bongard, Doloir, Savin et Milhomme.Ce qu'ils n'avaient jamais dit, on le leur fafirait dire. La certitude s'établissait qu'il les avait tous souillés; et l'on en vint à prétendre, malgré la protestation de Delbos, de pare comédie, que les simonistes eux-mêmes avaient exigé te nuis clos, pour sauver l'école laïque de tant d'ordure. Dès lors, la condamnation ne devenatt-elle pas certaine ? car, à ceux que troublerait le manque de preuves sulTisantes, relativement au viol et à l'assassinat de Zéphirin, on répondrait par ce qui s'était passé au huis clos, et qu'ils ignoraient. Lorsque les portes furent rouvertes, il T eut une ruée, le public rentra en tempête.

fil LES QVATltË ËVA^GILES

fouillant les coins, flairant l'air, se pénétrant des choses monstrueuses rêvées. Mais la fin de l'audience ne fut plus occupée que par l'audition de quelques témoins de la défense, des témoins de moralité, parmi lesquels se trouvait Marc, et qui tous vinrent dire quel homme de douceur et de bonté était Simon, son amour, son adoration pour sa femme et ses enfants. Un seul de ces témoins retint un instant l'attention, l'inspecteur primaire Mauraisin, h qui ûelbos avait volontairement causé le gros ennui de le citer. Mauraisiu, représentant ofliciel de l'Université, partagé entre son désir d'être agréable aux anti-simonistes et sa crainte de déplaire à son chef immédiat, l'inspecteur d'académie Le Barazer, qu'il savait discrètement simoniste, dut reconnaître d'abord l'excellence des notes données par lui à Simon, et ne put ensuite . se rattraper que par de vagues insinuations sur la moralité, la sournoiserie du caractère, la violence sectaire des passions religieuses.

Le jeudi et le vendredi furent occupés par le réquisitoire de La Bissonniére et par la plaidoirie de Delbos. Pendant les débals, La Bissonniére avait affecté d'intervenir le moins possible, prenant des notes, regardant ses ongles. Au fond, il n'était pas sans malaise, il devait se demander s'il ne lâcherait pas certaines charges, devant la trop grande fragilité des preuves. Aussi se monlra-l-il assez terne dans son réquisitoire. Il se contenta, pour soutenir l'accusation, de faire valoir toute la vraisemblance de la culpabilité. El il termina en demandant simplement l'application de la loi. 11 avait parlé pendant deux heures à peine, le succès fut médiocre, l'inquiétude grande. Puis, la (in de l'audience ne put suffire à Delbos, il n'acheva sa plaidoirie que le lendemain. Très maître de lui, sec et nerveux, il commença par un portrait de Simon, qu'il montra dans son école, estimé, aimé, ayant à son fo;fer une femme adorable, des enfants délicieux.

Ensuite, il exposa l'ignoble crime en sa besllalité, il demanda si nn tel homme avait pu commettre un tel acte. Une à une, il prit les prétendues preuves de l'accusation, en démontra l'impossibilité, le néant. A pi opos du modèle d'écriture surtout et du rapport des deux experts, il fut terrible, il prouva que celte unique pièce du dossier ne pouvait s'appliquer au cas de Simon, il (it toucher du doigt la stupidité du rapport des sieurs Badoche et Trabut Il discuta, détruisit les témoignages, même ceux entendus au huis clos, ce qui lui attira de nouveau les foudres du président Gragnon, toute une violente querelle Et, à partir de ce moment, il ne parla plus que sous la menace de se voir retirer la parole, devint de défenseur accusateur, jeta au pied de la Cour, et les Frères, et les Capucins, et les Jésuites eux-mêmes. II remonta clairement jusqu'au père Crabol, afin de frapptr à la tête, ainsi qu'il le voulait. Un Frère seul avait pu commettre le crime, il désigna sans le nommer le frère Gorgias, il dit toutes les raisons qui faisaient sa certitude, il montra le sourd travail, la vaste conjuration cléricale dont Simon était la victime, la nécessité de la condamnation d'un innocent pour que le coupable fût sauvé. £t, s'adressant aux jurés, il leur cria, en terminant, que ce n'était pas le meurtrier du petit Zéphirin qu'on leur demandait de condamner, mais l'instituteur laïque, le juif. Cette fin de plaidoirie, hachée par les interventions du président et par les huées de la salle, fut en somme considérée comme un triomphe oratoire, qui classait Delbos au premier rang, mais que son client allait sans doute payer d'une forte condamnation. Tout de suite, en elTet, La Bissonnière avait pris un visage de douleur et d'indignation, pour répliquer. Un scandale Inqualiiiable venait de se produire, la défense avait osé accuser un Frère, sans apporter aucune preuve sérieuse. Elle avait fait pis, elle avait dénoncé comme complice de ce Frère, et ses supérieurs, et d'autres religieux, et

116 LES QUATRE ËViNGlLES

jusqu'à une haute personnalité devant laquelle tous les honnêtes gens s'inclinaient avec respect. C'était la religion outragée, les passions anarchistes l&chées, te pays entier conduit aux abîmes par les sans-Dieu et les sans-patrie. : Là-dessus, pendant près de trois heures, il ne cessa plus de foudroyer les ennemis de la société, en phrases trop fleuries, se redressant dans sa petite taille, comme s'il se fût senti emporté aux hautes destinées qu'il ambitionnait. En linissanl, il fit de l'ironie, il voulut savoir s'il suffisait d'élre juif, pour être quand même innocent, et il demanda au jury toute sa sévérité, la tète du misérable, souiUeur et tueur d'enfant. Des applaudissements frénétiques éclatèrent, et Delbos, dans une réplique véhémente, exaspérée, acheva de se faire couvrir d'injures et de menaces.

Il était déjà sept heures du soir, lorsque le jury se retira dans la chambre de ses délibérations. Comme les questions que la Cour lui avait posées étaient peu nombreuses, on espérait bien en être quitte en moins d'une heure et pouvoir aller dîner. La nuit était venue, quelques grosses lampes, posées sur les tables, éclairaient k peine la vaste salle. Au banc de la presse, où travaillaient encore les journalistes accourus de partout, on avait planté des bougies qui ressemblaient à des cierges. Dans cet air fumeux et surchaulTé, empli de grandes ombres tragiques, pas une dame ne quitta la place, la foule s'entêta, fantomatique sous' les hasards de l'éclairage. Toutes les passions se déchaînaient, on causait à voix haute, un tumulte étourdissant, au milieu d'une agitation, d'un bouillonnement de cuve ardente. Les quelques simonistes triomphaient, déclaraient que le jury ne pouvait condamner. Malgré l'accueil bruyant fait à la réplique de La Bissonnière, les anli-simonistes, dont la saile était comble, grâce aux sages dispositions du président Gragnon, ■e montraient nerveux, tremblaient de voir la victime

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