V£RIT
eipialoire leur échapper. On assurait que l'archilecle Jacquin, le chef du jury, avait parlé à quelqu'un de son angoisse déjuge, devant l'absolu manque de preuves. On cilail jusqu'à trois autres jurés, dont les visages, pendant les débats, avaient semblé favorables à l'accusé. Un acquiltemenl dcvenail possible. Et ce fut ainsi une attente peu à peu exaspérée, une allenle qui se prolongea indéfiniment, contre toutes les suppositions. Huit heures sonnèrent, neuf heures sonnèrent, et le jury ne reparaissait toujours pas. Depuis deux grandes heures, il était enfermé, sans arriver sans doute à se mettre d'accord. Cela ne fit qu'augmenter les incertitudes. Bien que les portes de la salle des délibérations fussent étroitement closes, des bruits s'en échappaient, des renseignements arrivaient, on ne savait comment, qui achevaient de bouleverser l'auditoire mourant de faim, brisé de lassitude et d'impatience. Brusquement, on apprit que le chef du jury, au nom de ses collègues, avait fait prier le président de se rendre anprès d'eui. Selon un autre voisin, c'était le président lui-même qui s'était mis à la disposition de ces messieurs, en insistant pour les voir; et cela paraissait peu correct. Puis, l'attente recommença, de longues minutes se passèrent encore. Que pouvait donc faire le président'chez les jurés? Légalement, il ne devait les renseigner que sur l'application de la loi, dans le cas où ils craindraient d'ignorer les conséquences de leur vote. C'était bien long, pour une simple explication de celte sorte, h ce point qu'un nouveau bruit se répandit parmi les intimes de Gragnon, qui ne semblèrent pas se douter de l'énormité d'une telle histoire : une communication suprême faite par le président au jury, une pièce arrivée après la cldlure des débats et qu'il avait senti l'impérieuse nécessité de porter à sa connaissance, en dehors de Ii défense et de l'accusé. Et dix heures sonnaient, lorsque la jurj reparut.
lis LES QCATRE ÉVANGILES
Alors, dans la salle brusquement silencieuse, anxieuse, lorsque la Cour Tut rentrée, lâchant de rouge les fonds mouvants des ténèbres, l'architecte Jacquin, chef du jury, se leva. Il était très pâle, on le vit distinctement, éclairé d'un rayon de lampe. Et ce fut d'une voix un pen faible qu'il prononça la formule consacrée. La réponse du jury était t oui >, à toutes les questions ; mais il accordait des circonstances atténuantes, d'une fa^^on illogique, uniquement pour éviter la peine capitale. La peine était le bagne à perpétuité, peine que le président Gragiion prononça, de son air de bon vivant satisfait, avec son habituel nasillement goguenard. D'un geste vif, le procureur de la république La Bissonnière ramassa ses papiers, en homme soulagé et ravi qui a ce qu'il désire. Tout de suite, dans l'auditoire, avaient éclaté des applaudissements frénétiques, des hurlements de meute affamée, à qui l'on jette la curée chaude de la victime longtemps poursuivie. C'était un délire de cannibales mangeantenlln de l'homme, à pleine bouche. Et, pourtant, dans ce lumul te d'effroyable sauvagerie, on entendit un cri qui domina les abois féroces, le conlinuel cri de Simon : t Je suis innocent ! je suis innocent ! >, dont le grand souTile obstiné alla semer la vérité lointaine au fond des braves cœurs; tandis que l'avocat Delbos, gagné par les larmes, se penchait vers l'accusé et t'embrassait fraternellement.
David, qui s'était abstenu de paraître au procès, afin de ne pas exaspérer davantage les haines antisémites, attendait le résultat chez Dcibos, rue Fontanier. Jusqu'à dix heures, il avait compté les minutes, brûlé de la plus atroce des lièvres, ne sachant s'il devait se réjouir ou se désespérer d'un tel retard. A chaque instant, il allait se pencher à la fenêtre, écouter les bruits au loin. Et déjà l'air de la rue, les cris de quelques passants, lui avaient apporté la morlelle nouvelle, lorsque l'arrivée de Marc, épuisé, sangtotiint, la lui confirma. Salvan accompagnait
tËritS wa
Harc, Salvan rencontré au sorlir du Palais, éperdu lui aussi, et qui avait voulu monter. Ce fat une lieure de désespoir tragique, un efTondrement où tout ce qu'il y a de bon et de juste semblait à jamais s'engloutir; et, lorsque Dcibos, à son lour, arriva, après avoir vu dans sa cellule Simon foudroyé et debout quand même, il ne pul que se Jeter au cou de David et l'embrasser, comme il avait embrassé son frère, là-bas.
— Âh ! pleurez, mon ami! cria-(-il. C'est la plus grande iniquité du siècle.
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la rentrée des classes, réinstallé à Jonville, tfare :u anb autre lutte à soutenir, en dehors du tour- )ù le jetait l'^fTairc Simon. Le curé, l'abbé Cognasse,
avisé de chercher à conquérir le maire, le paysan leau, par sa femme, la belle Martineau, afin de de gros soucis à l'instituteur, ait un terrible homme, cet abbé Cognasse, grand, e, anguleux, avec un menton volontaire et un nez :ous un front bas, à l'épaisse crinière brune. Ses yeux cnt d'une flamme agressive, ses mains noueuses, ivées, semblaient faites pour tordre le cou aux ui oseraient lui résister. Et il avait, à quarante ans, e unique servante, une vieille fille de soixante ans, re, un peu bossue, plus terrible que lui, avare et la terreur du pays, qui le gardait et le défendait avec nts et des grognements de dogue. On le disait chaste, I mangeait beaucoup, buvait de même, sans jamaiiT ;er. Fils de paysan, borné et têtu, il s'en tenait à la
étroite du catéchisme, il dirigeait rudement ses siens, très âpre sur ses droits, exigeant surtout d'être sans faire grâce d'un sou à personne, même au plus !. Aussi avait-il voulu tenir en son pouvoir le maire leau, de façon à être le maitre réel de la commune, i, tout en étant l'esprit de la religion, devait lui r de plus beaux bénéfices. Et sa querelle avec Marc daté au sujet d'une somme annuelle de trente francs
que la commune donnait autrefois à l'instituteur pour sonner la cloche, el que Marc touchait toujours, bien qu'il eAl refusé de sonner, absolument.
Mais Martîneau n'était point d'une conquête facile, quand il était soutenu. De même &ge que l'abbé, de face ' carrée et de forte encolure, roux avec des yeux clairs, il parlai! peu, se méflait beaucoup. Il passait pour le cultivateur le plus riche de la commune, très considéra d« ses concitoyens, à cause de ses vastes champs, et depuis dix ans il était maire de Jonville, réélu & chaque élection nouvelle. Sans instruction, sachant à peine lire et écrire, il n'aimait point se prononcer entre l'école et l'église, mettant sa politique à rester en dehors, bien qu'il finh toujours par se donner à celui des deux qu'il sentait lo plus solide, du curéoudeTinstiluleur. El, secrètement, il était avec ce dernier plutôt, ajant dans le sang cette boslilité, celle rancune séculaire du paysan contre le prêtre, le prêtre paresseux et jouisseur, qui ne fait rien et veut être payé, qui s'empare de la femme et débauche la fille, au nom d'un Dieii invisible, jaloux et méchant. Hais, s'il ne pratiquait pas, jamais il n'avait marché seul contre son curé, dans ta pensée que ces gens-là, tout de même, étaient rudement forts. Et il avait fallu la tranquille énergie de Marc, sa volonté et son intelligence, pour que Uartineau se mit de son calé, le laissant marcher, sans trop s'engager lui-même.
Ce fut alors que l'abbé Cognasse eut l'idée d'employer la belle Harlineau, non pas qu'elle fût de ses pénitentes, car elle ne pratiquait pas non plus, mais parce qu'il U voyait très régulièrement à l'église, les dimanches el les fêtes. Très brune, avec de gros yeux et une boucha fraîche, le corsage déjà débordant, elle avait la réputation d'être coquelle; et c'était vrai, elle aimait étrenoer une robe, sortir un bonnet de dentelle, se parer de ses bijoux d'or. Son assiduité aux offices n'avait pas d'autrs
ISt LES QUATRE ËV1.NGILES
cause, l'église avait fini par devenir sa coquetterie et sa distraction, le seul rendez-vous mondain où elle pouvait aller en toilette, voir et se faire voir, passer les voisines en revue. Dans ce village de huit cents liubilants à peine, en l'absence de tout autre lieu de réunion, sans autre occasion de cérémonies et de fêtes, la petite nnf humide, avec sa messe vivement expédiée, se trouvait étic à la fois le salon, le spectacle, la promenade, l'unique et commune récréation desfemmes,dësireusesde plaisir; et, comme la belle Hartineau, presque toutes celles qui venaient là n'avaient plus, pour seule foi, que ce besoin d'être endimanchées et de se montrer. Puis, les mères l'avaient fait, les filles le faisaient, c'était l'usage, ^a' se devait. Attirée par l'abbé Cognasse, flattée par lui, madame Martineaa essaya donc de convaincre Martineau que, dans cette histoire des trente francs, le curé avait raison. Mais Martineau, d'un mot, la pria de se taire et de retourner à ses vaches, car il était encore de la vieille école, il ne permettait pas aux femmes de se mêler des aiîaires des hommes.
En soi, l'histoire des trente francs était fort simple. Depuis qu'il y avait un instituteur à Jonville, il louchait CCS trente francs par an, pour sonner la cloche, à l'église. Et Marc, qui ne sonnait plus la cloche, avait persuadé le conseil municipal de donner aux trente francs une autre destination, en disant que, si le curé voulait avoir un sonneur, il pouvait bien le payer lui-même. La vieille horloge du clocher, détraquée, ne marchait plus guère, continuellement en retard ; et un ancien horloger, retiré dans le pays, demandait justement les trente francs annuels pour la réparer et l'entretenir. Marc avait d'abord mis quelque malice t conduire l'aventure, tandis que les paysans s'étaient simplement tàtés, inquiets de savoir si leur intérêt était qu'on leur sonnât la messe ou que l'horloge leur indiquât l'heure exacte; et, quant à voter
trente autres francs pour avoir les deux, ils n'y songèrent même point, leur règle étant de ne pas grever d'inutiles dépenses le budget de la commune. Mais ce fut un beau combat, où se heurtèrent la puissance du' curé et celle de rinstiluteur, définitivement victorieux, car l'abbé Cognasse, malgré ses prftnes foudroyants, ses malédictions lancées contre les impies qui voulaient faire taire la voii de Dieui dut finir par céder. Et, après un mois de silence, le clocher tout d'un coup, un beau dimanche matin, retrouva sa sonnerie, jeta sur le village une furieuse volée de cloche. C'était la vieille servante, la terrible Palmyre, qui sonnait, de toute la rage de ses petits bras.
Dès lors, l'abbé Cognasse, comprenant que le maire lui échappait^ se lit prudent, retrouva sa souplesse d'homme d'Eglise, malgré son continuel bouillonnement décolère. Et Marc se sentit le maître, vil Martineau le consulter de plus en plus, à mesure que ce dernier avait conscience de la solidité des mains auxquelles il se confiait. Secrétaire de la Mairie, Marc en vint à diriger discrètement le conseil municipal, ménageant les amours-propres, restant dans l'ombre, d'autant plus fort, qu'il était simplement l'intelligence, la raison, la volonté saine et droite, qui faisaient agir ces paysans, désireux avant tout de paix et de prospérité. Avec lui, la bonne œuvre de délivrance était en marche, l'instruction se répandait rapidement, apportant en toutes choses de la lumière, détruisant les superstitions imbéciles, chassant, avec la misère des cerveaux, la misère et l'ordure des logis pauvres, car il n'est de richesse que par le savoir. Jamais Jonville ne s'était encore décrassé à ce point, en train de devenir la commune la plus prospère et la plus heureuse du déparlement. A la vérité, Marc se trouvait singulièrement aidé dans celte besogne par mademoiselle Mazeline, l'inslilu- Irice qui tenait l'école des filles, de l'autre c6té du mur
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OU lui-mAme tenait l'école des garçons. Petite, brune, ■ sans beauté, mais d'un grand charme, avec un vîsaga ' btge, à l'épaisse bouche de bonté, auï yeux noirs admirables, brûlants de tendresse el d'abnégation, sous un front haut et bombé, elle était, elle aussi, l'intelligence, la raison, la volonté saine et droite, née pour être l'éduca- Irice, l'émancipalrice des fillettes qu'on lui confiait. Elle sortait de cette maison de Fontenay-aux-Roses,.de cette Ecole normale où la méthode et le cœur d'un maître illustre ont déjà enfanté toute une cohorte de bonnes pionnières, dont la mission est de créer les épouses et les mères de demain. El, si, à vingt-six ans, elle se trouvait déjà institutrice titulaire, c'était grâce à l'utile besogne quelessupérieursintelligents,lesSalvanet1esLe&arazer, attendaient d'elle. Ils l'essayaient dans ce village obscur, un peu inquiets au fond de ses idées avancées, craignant de la voir fâcher les parents par son enseignement anticlérical, son ardente conviction que la femme apportera le bonheur au monde, le jour où elle sera libérée du prêtre. Mais elle y mettait beaucoup de sagesse et de gaieté^ et, bien qu'elle eût cessé de conduire ses fillettes & l'église, elle se montrait si maternelle, elle les instmîsait et les soignait si tendrement, que les paysans finissaient par l'avoir en adoration. Et elle fut de la sorte, pour l'œuvre de Marc, une aide puissante, en prouvant au pays qu'on pouvait ne pas aller à la messe, croire moins au bon Dieu qu'au travail et à la conscience humaine, et être cependant la meilleure, la plus inlelligenle et la plus honnête Hlle de la terre.
Mis en échec à Jonviile, forcé de compter avec l'instituteur, l'abbé Cognasse soulageait ses amertumes et ses colères au Moreux, là petite commune voisine, à quatre kilomètres, qui, n'ayant pas de curé, était desservie par loi. Le Moreux, dont le nombre des habitants n'avait jamais pu atteindre deux cents, se trouvait perdu parmi
des coteaux, aux routes malaisées, l'isolant, le. relranchant du inonde ; et il n'était point misérable pourtant, on n'y connaissait pas un pauvre, chaque famille j possédait des terres fertiles, y vivait dans la paix endormie de sa routine. Le maire, Saleur, un gros homme trapu, au mufle bovin, la tête dans les épaules, ancien éleveur, s'était brusquement enrichi, en vendant fort cber ses prairies, ses parcs, ses bestiaux, à une Société anonynie qui syndiquait tout l'élevage de l'arrondissement. Depuis celte vente, il avait fait arranger sa maison en villa cossue, il était devenu un rentier, un bourgeois, dont le fils, Honoré, suivait lescours dulycée de Beaumont, en attendant d'aller étudier à Paris. Aussi, bien qu'il filt tris jalousé et peu aimé, les gens du Moreui le renommaient- ils maire & ehaque élection, pour l'unique raison que, n'ayant rien à faire, il pouvait à l'aise s'occuper des affaires de la commune. 11 s'en déchargeait d'ailleurs luimême sur l'instituteur, Férou, auquel' le secrétariat de la mairie rapportait cent quatre-vingts francs par an, et qui, à ce prix, devait fournir un travail considérable, des lettres, -des rapports, des écritures, autant de soucis de toutes les heures. D'une ignorance crasse, sachant à peine signer son nom, épais et lonrd, quoique pas mauvais homme au fond, Saleur traitait Pérou en simple machine & écrire, d'un mépris tranquille d'homme qui n'avait pas eu besoin d'en tant savoir, pour faire fortune et vivre grassement. En outre, il lui gardait rancune d'avoir rompu avec l'abbé Cognasse, en refusant de mener ses élèves à l'église et de chanter au lutrin ; non pas qu'il praliquit lui-même, allant simplement & la messe au nom du bon ordre, ainsi que sa femme, noe maigre rousse insigniflaote, ni dévote, ni coquette, pour qui l'ofCce, le dimanche, rentrait dans ses devoirs de paysanne devenue dame; mais parce que cette attitude révoltée de l'instituteur aggravait encore les continuelles querelles. du curé de
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Jonville et des habitants du Moreux. Ceux-ri se plaignaient sans cesse d'être traitas avec pea d'égards, de de n'obtenir que des bouts de messe comme par charité, d'élre obligés d'envoyer leurs enfants à Jonville, pour le eaîÉchisme et la première communion ; et le prêtre répondait furieusement que, lorsqu'on voulait ainsi pronier du bon Dieu, on avait son curé à soi. Fermée durant la semaine, l'église du Horeux n'était qu'une grango morne et vide. Mais l'abbé Cognasse, une demi-heure chaque dimanche, n'y passait pas moins en tempête, redouté de tous, terrorisant la commune par ses caprices et . SCS emportements,
El, Marc, très au courant de la situation, ne pouvait songer à Pérou sans une grande sympathie pitoyable. Dans ce Morcux si à l'aise, lui seul, l'instituteur, ne mangeait pas tous les jours à sa faim. En lui, l'horrihle misère de l'instituteur pauvre prenait une gravité tragique. Comme adjoint, à Maillebois, il avait débuté à neuf cents francs, âgé déjà de vingt-quatre ans. Aujourd'hui, après six années de travail, devenu titulaire, exilé dans ce trou du Moreux pour son mauvais esprit, il ne touchait encore que mille francs par an, soîxante-dix-ncuf francs par mois avec la retenue, juste cinquante-deux sous par jour; cl il avait une femme et trois petites filles à nourrir. C'était, dans la vieille masure humide qui servait d'écolo, la misère noire, des soupes dont les cbicns n'auraient pas voulu, les petites sans souliers, la mère sans robe. Et la dette se dressait toujours croissante, menaçante, la dette mortelle où sombrent tant d'humbles fonctionnaires! Et quel courage héroïque il fallait pour dissimuler le mieux : possible cette misère, -rester debout en redingote rftpée, tenir son rang de monsieur lettré, à qui les règlements défendent tout commerce, tout gain, en dehors de son école! Chaque jour la lutte recommençait, un miracle d'énergie et de volonté. Férou, le lils de berger, dont la vive
intelligence avait gardé une indépendance native, remplissait passionnément sa tâche, parfois sans résignation. Sa femme, une grosse blonde agréable, la fille de bon-tique qu'il avait connue chez sa tante, la fruitière de Maillebois, puis épousée, en garçon honnête, après avoir eu d'elle sa première filletle, l'aidait bien un peu, s'occupait des petites filles, les faisait lire, leur apprenait à coudre, tandis que lui avait sur les bras les galopins de sa classe, fort mal élevés, têles dures, cœurs méchants. Comment ne pas céder peu à peu aux découragements de son ingrate besogne, aux brusques révoltes de sa souffrance ? Né pauvre, il avait toujours souffert de la pauvreté, de la nourriture mauvaise, des vêlements rapiécés, blanchis aux coutures j et, maintenant qu'il était un monsieur, cette pauvreté prenait une amertume affreuse. A son entour, il n'avait que des heureux, des paysans possédant de la terre, mangeant à leur faim, ajant l'orgueil des écus amassés. La plupart étaient des brutes, qui savaient à peine compter leurs dix doigts, qui avaient besoin de lui pour rédiger une lettre. El lui, le seul intelligent, le seul instruit et cultivé, manquait souvent des vingt sous nécessaires pour s'acheter des faux cols ou faire raccommoder ses souliers troués. Ils le traitaient en valet, l'accablaient de mépris, à cause de son veston en loques, qu'ils jalousaienl au fond. Mais, surlonl, Ja comparaison qu'ils établissaient inconsciemment entre l'instituteur et le curé, lui était désastreuse : l'institaleur si mal payé, si misérable, souffrant de l'irrespecl des élèves et du dédain des parents, mal soutenu par ses chefs, sans autorité véritable; le curé, rétribué beaucoup plus grassement, ayant en dehors du. casuel l'aubaine de toutes sortes de cadeaux, soutenu par son évâqae, choyé par les dévotes, parlant au nom d'un maître farouche, maître de la foudre, de la pluie et du soleil. Et voilà comment l'abbé Cognasse régnait ton-
jours, quoique toujours en querelle, dans ce Morenx qui avait cessé de croire et-presque de pr^iquer. Et voilà ; comment l'instituteur Férou, torturé d'indigence, gorgé de ' fie), devenu forcément socialiste, se faisait mal noter, en tenant des propos subversifs sur l'ordre social, qui le ' laissait crever de faim, lui, l'intelligence et le savoir, tandis que la stupidité et l'ignorance, à son entour, possédaient et jouissaient.
L'hiver fut très rude, des glaces et des neiges ensevelirent Jonvilte et le Moreux, dès novembre. Harc sut que Férou avail-deui de ses fillellcs malades, par ce froid terrible, sans pouvoir souvent leur donner du bouillon. El il s'eiïorça de le secourir, si pauvre lui-même, qu'il dm mellre mademoiselle Hazeline dans sa bonne œuvre. Il n'avait aussi que mille francs de trailement; mais sa place de secrétaire de la mairie était mieux payée, et le bâtiment, assez vaste, de la double Ecole des garçons et des filles, l'ancienne cure restaurée, agrandie, se trouvait dans de meilleures conditions d'hygiène, Jusqne-li, d'ailleurs, il n'avait pu joindre les deux bouts que gr&ce aux libéralités de madame Duparque, la grand'mëre de sa femme, des robes pour l'enfant, du linge pour la mère, de petites sommes aux jours de fête. Depuis l'affaire Simon, comme elle ne donnait plus rien, il en était presque soulagé, lant il avait souffert des paroles dures dont elle accompagnait ses cadeaux. Quelle gène pourtant dans le ménage, quel redoublement de travail, de courage et d'économie il fallait, pour vivre debout à son poste, en toute dignité ! Uarc, qui aimait sa besogne, l'avait reprise avec une sorte d'ardeur douloureuse, et personne, lorsqu'il faisait sa classe, remplissant ponctuellement tous ses devoirs, par ces premiers mois d'biver si terribles aux pauvres, ne se douta méfne de U sombre douleur, de la désespérance atroce, dont il cachait jalousement les accès, sous son air de tranquille
Vérité i»
héroïsme. Il était resté meurtri, bouleversé par la condamnation de Simon ; il ne pouvait se remettre de cette iniquité monstrueuse. Sans cesse il retombait dans des rêveries noires, et Geneviève l'entendait pousser ce eontidubI cri : ( C'est afTreui, je croyais connaître mon paya, et je ne le connaissais pasi t Oui, comment une pareille inramie avait-elle pu se commettre en France, dans celte France qui avait fait la grande Révolution, qu'il avait jugque-li regardée comme la libératrice, la justiciére promise an monde ? Il l'aimait passionnément, pour sa générosité, pourl'indépendance de son courage, pour tout ce qu'elle devait accomplir de libre, de noble et de grand. Et elle permettait, elle exigeait la condamnation d'un innocent; et elle retournait aux vieilles imbécillités, aux barbaries anciennes! C'était une douleur, une honte, dont il ne pouvait guérir, qui le hantait, comme d'un crime dont il aurait eu sa part. Puis, c'était encore, dans sa passion de la vérité, dans son besoin de la conquérir, de l'imposer à tous, le malaise intolérable de voir ainsi triompher le mensonge, de ne pouvoir le combattre et le détruire en la criant tout baut, celle vérité tant cherchée 1
Il revivait l'affaire, il cherchait toujours, sans trouver davantage, au milieu de- l'inextricable écheveau que des maiDB invisibles avaient su emmêler. Et il avait alors, le soir, sous la lampe, après ses rudes journées d'enseignement, de maets désespoin, si accablés, que Geneviève, siienciense elle aussi, venait doucement le prendre dans ses bras et le baiser avec tendresse, désireuse de le réconforter un peu.
— Mon pauvre ami, tu le rendras malade, ne songe donc plus à ces tristes choses.
Il était touché aux larmes, il l'embrassait tendrement i BOB tour.
— Oui, oui, ta as raison, il faut du courage. Hais, que
,oo;(lc
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veui-lu ? je ne puis m'empècher de penser, c'est un grand
toarmenl.
Alors, souriante, un doigt sur la bouche, elle le conduisait an petit lit où leur fillette Louise dormait déjà.
— Ne pense qu'A notre chérie, dis-toi que nous travaillons pour elle. Elle aura du bonheur, si nous en avons nous-mêmes.
— Oui, oui, ce serait le plus sage. Hais notre bonheur, à nous trois, ne sera-t-il pas fait aussi du bonheur de tous? ,
Geneviève s'était montrée très raisonnable et trësafTeotueuse, pendant l'afTaire. Elle avait soulTert de l'attitude de ces dames, de sa grand'mére surtout, à l'égard de son mari, auquel la servante Pélagie elle-même affectait de ne plus adresser la parole. Aussi, lorsque le jeune ménage avait quitté la pelile maison de la place des Capucins, s'était-on séparé très froidement^ et, depuis lors, Geneviève se conlenlail d'aller de loin en loin voir ces dames, pour éviter une ruptnre complète. De retour i Jonville, elle avait de nouveau cessé de pratiquer, elle n'était plus retournée à la messe, ne voulant pas que l'abbé Cognasse s'aulorisM de sa piété pour battre en brèche son mari. Si elle semblait se désintéresser de la querelle entre l'École et l'Église, elle restait au cou de son bien-aimé Marc, elle s'abandonnait encore, dans le don qu'elle lui avait tait de toute sa personne, même lorsque son hérédité, son éducation catholique l'empêchaient de l'approuver complètement. El il en 6tail de même pour l'affaire, elle no pensait peut-être pas comme lui, mais elle le savait si loyal, si généreux, si juste, qu'elle ne pouvait le blâmer d'agir selon sa conscience. Seulement, en femme raisonnable, elle se permettait parfois de le rappeler discrètement i la prudence. Que seraient-ils devenus, avec leur enfant sur les bras, s'il
E'ëtail compromis au point de perdre sa silualion? Puis, JQsque-là, ils s'aimaient trop, ils se désiraient trop, aucun dissentiment, aucune querelle ne pouvaient devenii graves entre eux. A la Tâcherie la plus légère, ils s'embrassaient, et tout finissait dans un grand frisson, dans une pluie de baisers ardents.
— Ah! chère, chère Geneviève, quand on s'est donné, jamais plus on ne se reprend.
— Oui, oui, mon Marc adoré, je t'appartiens, et je le gais si bon, fais de moi ce qu'il te plaira.
Aussi, la laissait-il très libre. Elle serait allée à la messe, qu'il n'aurait pas trouvé la force de l'en empêcher, sons le prétexte de respecter sa liberté de conscience. A la naissance de leur petite Louise, la pensée de s'opposer A son baptême ne lui était pas même venue, tant l'usage, les habitudes reçues le tenaient encore tout entier. Il commençait à éprouver parfois de sourds regrets. Mais est-ce que l'amour ne suffisait pas à tout réparer, est-ce qu'on ne finissait pas toujours par s'entendre, malgré les pires catastrophes, lorsqu'on se retrouvait chaque soir unis étroitement, en une même chair et un seul cœur?
Si Marc restait hanlé par l'affaire Simon, c'était qu'il ne pouvait cesser de s'en occuper. Il avait juré de ne prendre aucun repos, tant qu'il n'aurait pas découvert le vrai coupable, et il tenait sa parole, plus encore par passion que par strict devoir. Dès qu'il avait une après-midi libre, chaque jeudi, il courait à Maillebois, il rendait visite aux Lehmann, dans leur sombre et triste boutique de la rue du Trou. La condamnation de Simon avait retenti là en coup de foudre, toute une exécration publique semblait rejeter du monde la famille du forçat, ses amis, jusqu'aux simples connaissances qui lui gardatcnl quelque fidélité. La clientèle du pelittailieur juif l'abandonnait, le craintif Lehmann et sa Temme, si lamentablement résignée, seraient morts de faim, s'il n'avait pas
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tronvé à travailler au rabais pour les grands magasins de Paris. Mais, surtout, madame Simon, la dolente Rachel, et ses enfants, Joseph et Sarab, souffraient affreusement de la haine sauvage où leur nom était tombé. Les enfants n'avaient pu retourner à l'école, les gamins les huaient, leur jetaient des pierresj et le petit garçon, un jour, était rentré, ta lèvre fendue. La mère, qui avait pris le deuil, d'une beauté plus éclatante en son éternelle robe noire, pleurait les journées entières, n'attendait plus le salut que d'un prodige. Et seul, dans cette maison dévastée, au milieu de ces douleurs qui s'abandonnaient, David restait debout, silencieux et aciir, cherchant toujours, espérant toujours. Il s'était donné la t&che surhumaine de sauver et de réhabiliter son frère, il lui avait juré, lors de leur dernière entrevue, de ne plus vivre que pour percer l'afûvux mystère, découvrir le véritable meurtrier, faire éclater la vérité au grand jour. Aussi avait-il déûnitivemeat conlîé l'exploitation de sa carrière de cailloux et de sable à un gérant dont il était sûr, ajant compris que, sans argent, il serait paralysé, dès les premières recherches. Lui, désormais, se consacrait à ces recherches, uniquement, sans cesse à l'aiïùt des moindres indices, en quête des faits nouveaux. Et, si son zèle avait pu faiblir, les lettres que sa belie-sœur recevait de son frère, de loin en loin, datées de Cayenne, auraient suffi pour exaspérer son courage. Le départ de Simon, l'embarquement avec d'autres misérables, l'abominable traversée, l'arrivée làbas, dans cette horreur du bagne, tous ces bnklants sonvenirs le bouleversaient, s'évoquaient à chaque heure en un mortel frisson. Puis, maintenant, c'étaient des lettres que l'administration châtrait, mais où l'on sentait, sous chaque phrase, le cri d'une intolérable torture, la révolte de l'innocent qui remâche sans fin son prétendu crime, en ne parvenant pas à s'expliquer comment il expie ainsi te crime d'un autre. La folie ne Qnirait-etle pas par être
t£rits va
ta bout de celte anf;oisse dévoralrice ? Simon parlait avec douceur des voleurs et des assassins, ses compagnons, et sa haine, on le devinait, allait aux gardiens, aux boarreaux, qui, sans centrale, en dehors du monde civilisé, redevenus les hommes des cavernes, se plaisaient à faire souffrir d'autres hommes. Il j avait là un milieu de boue-et de sang, sur lequel un format gracié vint un soir donner des détails atroces à David, en présence de Marc, et la pitié épouvantée et saignante des deux amis fut telle, qu'ils en criaient de doulej^r, soulevés l'i^n .^t l'autre d'une protestation furieuse.
Malheureuse ment, David et lltarc, qui agissaient de eoQcert, n'obtenaient pas grand résultat, malgré .J^ur enquête continue, menée avec une obstination discrète. Surtout, ils s'étaient promis de surveiller l'école de» Frères, et particulièrement le frère Gorgias, qu'ils soupçonnaient toujours. Hais, un mois après le procès, les trois adjoints, les Frères Isidore, Lazarus el Goi^ias, avaient disparu ensemble, envojés dans une autre commtioauté, à l'autre bout de la France; et seul le directeur, le frère Fulgence, était resté, avec trois nouveaux ignorantins. Ni David ni Marc ne purent rien tirer d'un tel fait, car il n'avait rien d'anormal, les Frères passaient souvent ainsi d'une maison à une autre. D'ailleurs, du moment que tous les trois étaient déplacés, comment reconnaître celui qui pouvait avoir motivé ce déplace^ ment? Le pis était que la condamnation de Simon venait de porter un coup terHble à l'école laïque, plusieurs familles en avaient retiré leurs enfants, pour les meltni i l'école des Frères. Les dames dévoles menaient ^and bruit de l'abominable histoire, comme si l'enseignement communal, l'enseignement sans Dieu était la cause de toutes les souillures et de tous les crimes. Jamais l'école des Frères n'avait connu une telle prospérité, c'était le triomphe ravi de la congrégation, on ne rencontrait plus
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i Maîllebois que des faces victorieuses de religieux el de prêtres. Et, fâcheusement, le nouvel instituteur nommé à la place de Simon, un petit homme pile el chétif du nom de Méchain, ne paraissait guère capable de lutter contre le flot envahissant. On le disait malade de la poitrine, it souffrait beaucoup du rude hiver, abandonnant le plus souvent sa classe î l'adjoint Hignot, qui, désemparé depuis qu'il n'avait plus de directeur pour le conduire, écoutait les conseils de mademoiselle Bouzaire, de plus en plus acquise à la faction cléricale, maîtresse du pajs. N'étaient-ce pas les pelils cadeaux des parents, les bonnes notes de Mauraisin, l'avancement sur? et elle l'avait décidé à conduire lui-même les élèves à la messe, elle lui avait fait raccrocher, au mur de la classe, un grand crucifix de bols. En haut lieu, on tolérait ces choses, peut-être en espérail-on un bon eiïet sur les familles, un retour des enfants h l'école communale. La vérité était que Haillebois entier passait aux cléricaux, et la crise avait pris une gravité extrême.
Aussi la désolation de Marc s'accroissait-elle encore, chaque fois qu'il constatait l'esprit de cruelle ignorance qui régnait dans le pays. Le nom de Simon y était devenu au tel objet d'horreur, un tel épouvantail, qu'on ne pouvait le prononcer, sans jeter les gens hors d'eux, de colère et de crainte. C'était le nom maudit qui portait malheur, le nom où se résumait, pour la foule, tout le crime humain. On devait se taire, ne jamais se permettre la moindre allusion, sous peine de déchaîner sur la patrie les pires catastrophes. Depuis le procès, il y avait bien quelques esprits raisonnables et droits, qui, très troublés, admettaient l'innocence possible du condamné; mais, devant l'énormité furieuse du flot, ils n'ouvraient plus la bouche, ils conseillaient même le silence ; à quoi bon protester, vouloir la justice? pourquoi se perdre soimême, se faire balayer comme une paille, sans utilitA
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pratique pour personne? Et Marc, après chacune des preuves que les circonstances lui apportaient, restait stupéfait, anéanti, de l'empoisonnement, de l'état de iticnsonge et d'erreur dans lequel croupissait la population, comme dans une mare immonde, toujours élargie. Successivement, le hasard lui fit rencontrer le paysan Bongard, l'ouvrier Doloir, l'emplojé Savin, et il senlitque les trois avaient eu grande envie de retirer leurs enfants de l'école laïque, pour les mettre chez les Frères, et que, . s'ils n'avaient point osé, c'était par une crainte obscure de se nuire, auprès des autorités. Bongard resta fermé, refusa de répondre sur l'affaire : ca ne le regardait pas, on ne savait même plus s'il fallait être avec les curés ou avec le gouvernement; pourtant, il finit par raconter que les Juifs donnaient la maladie aoi bestiaux de la contrée, et il en était bien sûr, car ses deux mioches, Fernand et Angèle, avaient vu un homme qui jetait delà poudre blanche dans un puils. Doloir s'emporta, parla de l'armée qae les sans-patrie voulaient détruire, un ancien de son régiment loi ayant expliqué comment, à propos de l'affaire Simon, un syndical international s'était formé pour vendre la France à l'Allemagne; puis, il jura d'aller gifler le nouvel instituteur, si ses petits, Auguste et Chartes, lui rapportaient des choses vilaines, sur cette école de malheur, où l'on pourrissait les enfants. Savin parut plus froid et plus amer, dans sa rancune de misérable en redingote, tout aussi délirant que les deux autres, hanté de l'idée fixe qu'il végétait parce qu'il avait refusé d'être franc-macon, regrettant sourdement de ne s'être pas donné & l'Eglise, laissant entendre avec quel héroïsme de victime républicaine il repoussait les avances du confesseur de sa femme; et, quant à l'affaire, personne ne l'ignorait, elle était une comédie, le sacrifice d'un seul coupable, pour cacher les turpitudes des écoles de France, tant les laïques que les congréganistes; aussi
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avait-il songé un instant à reprendre son Horlense, son Achille et son Philippe, à les laisser en dehors de toute instruction, selon la nature. Marc écoutait, s'en allait le cr&ne bourdonnant, le cœur brouillé, sans parvenir à comprendre comment des êtres de bon sens, qui n'étaient pas absolument des brutes, pouvaient en arriver & ce degré d'aberration. Une telle mentalité le désespérait, il y sentait quelque chose de plus terrible que l'ignorance innée : un apport continu des sottises courantes, les couches profondes et superposées des préjugés populaires, les virus amassés des superstitions et des légendes, destructives de la raison. Et comment procéder à la besogne d'assainissement, comment refaire à ce pauvre peuple intoxiqué une bonne santé intellectuelle et morale? MaiSj surtout, Harc éprouva une émotion profonde, un jour qu'il était entré acheter un livre classique chez les dames Milhomme, les papetiéres de la rue Courte. Elles étaient là toutes deux, ainsi que leurs fils, madame Alexandre avec Sébastien, madame Edouard avec Victor. Ce fal cette dernière qui le servit, un peu saisie de l'avoir vu entrer brusquement, tout de suite remise d'ailleurs, le front barré d'un pli dur d'ëgoiste volonté. Frémissante, madame Alexandre s'était levée ; et elle emmena Sébastien, sous le prétexte de lui faire laver les mains. Cette fuite remua Marc, il y vit la preuve de ce dont il se doutait, d'un gr^nd trouble dans celle maison, depuis la condamnation de l'innocent. La vérité sortirait-elle un jour de cette boutique étroite? Il se retira, plus troublé que jamais, après avoir laissé madame Edouard, désireuse de masquer la faiblesse de sa belle-sœur, lui conter des histoires extraordinaires, elle aussi : comment une vieille dame voyait souvent en rêve le petit Zëphirin, la victime de Simon, avec une palme de martyr; comment l'école des Frères, depuis qu'on l'avait soupçonnée, se trouvait protégée de la toudre, car le tonnerre était
tombé trois Toia aux alentours, sans jamais l'atteindre. Eofin, Marc eut besoin de voir Darras, le maire, au sujet d'une affaire administrative, et il remarqua son embarras, lorsqu'il fut reçu par loi, & la mairie. Darras avait toujours passé pour un simoniste conTaincu, il s'était même montré ouvertement sympathique, pendaul le procès. Hais n'était-il pas magistrat, n'avail-il pas une fonction publique qui l'obligeait i une absolue neutralité? Dd peu de llchetë aggravait sa discrélion, la crainte de heurter la majorité des électeurs, de perdre son mandai de maire, dont il était orgueilleux. Aussi, l'affaire administrative réglée, leva-t-il les deux bras au ciel, lorsque Marc osa le questionner. Il ne pouvait rien, il était le prisonnier de sa situation, avec un conseil municipal si divisé, où les cléricaux finiraient certainement par avoir la majorité, aux élections prochaines, si l'on irritait la population davantage. Et il se lamentait de celte désastreuse affaire Simon qui avait donné k l'Eglise un merveilleux champ de combat, où elle exploitait furieusement de faciles victoires, parmi celte pauvre foule d'ignorants, empoisonnés d'erreurs et de mensonges. Tant que soufflerait cette démence, il n'y aurait rien à tenter, tl fallait courber la léle et laisser passer l'orage. Darrai exigea même de Uarc la promesse de ne répéter à personne ce qu'il lui disait là. Puis, il l'accompagna jusqu'à la porte, pour bien montrer sa secrète sympathie, et pour le supplier encore de ne plus bouger, de faire le mort, jnsqa'à des temps meilleurs.
Lorsque Marc était ainsi abreuvé de désespérance et de dégoût, il n'avait qu'un refuge où il trouvait du réconfort, il se rendait chez Salvan, le directeur de l'Ecole normale, à Beanœont. Il l'avait surtout beaucoup visité pendant les dors mois de l'hiver, quand Férou, au Horeux, mourail de faim, en continuelle lutte avec l'abbé Cognasse. H venait causer avec son ami de celte misère révollimle
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de l'inslitateur pauvre, si peu payé, en face du curé grassement entreienu. Et Salvan lombait d'accord que celte misère était en grande partie la cause du discrédit sans cesse aggravé qui frappait la situation d'instituteur primaire. Si les Ecoles normales se recrutaient difficilement, c'était que les cinquante-deux sous par jour, à trente ans, des maîtres titularisés, ne tentaient plus personne. On avait trop dit les déboires, les vexations, la gène honteuse da métier. Les fils de paysans, désireux d'échapper b. la charrue, parmi lesquels ces Ecoles, ainsi que les séminaires, trouvaient surtout leurs élèves, préféraient maintenant se faire petits employés, aller à la ville conquérir la fortune. Seule l'exonération militaire, grâce à l'engagement de dix années d'enseignement, les décidait encore à entrer dans cette galère, où il y avait peu d'argent et peu d'honneurs, beaucoup de tourment et beaucoup de mépris à attendre. Et, pourtant, ce recrutement des Ecoles normales était la question mère, celle d'où dépendaient l'instruction du pays, sa force même et son salut. Il n'y en avait qu'une autre d'aussi importante, la préparation de ces maîtres d'école de demain, la bonne flamme de raison et de logique dont on les animerait, le cœur brûlant de vérité et de justice dont on leur chaulTerait la poitrine. Le recrutement dépendait uniquement d'une rémunération plus large, enfin raisonnable, permettant de vivre avec dignité, rendant à la profession sa baute noblesse; tandis que l'instruction et l'éducation des élèves-mal Ire s comportaient tout un nouveau programme. Salvan le disait avec justesse : tant valait l'instituteur primaire, tant vaudrait renseignement, la mentalité des bumbles, de l'immense minorité de la nation ; et, au bout, il y avait la France future, ce que deviendrait le pays. C'était la question de vie ou de mort. El la mission que Salvan s'était donnée consistait à préparer les instituteurs pour la besogne de libération dont on
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les chaînerait. Jusque-U, on n'avait pas fait d'eux les apAtres nécessaires, s'appuyant sur l'unique méthode expërimenlale, rejetant les dogmes révélés, les légendes menteuses, tout l'énorme amas des erreurs qut, depuis des siècles, maintiennent les petits de ce monde dans la misère et dans le servage. Ils étaient pour la plupart de braves gens, même des républicains, suriisarament instruits, très capables d'enseigner la lecture, l'écriture, un pou de calcul, un peu d'histoire, mais incapables de faire des citoyens et des hommes. Dans la désastreuse afTaire Simon, on venait de les voir presque tous passer aux mensonges du cléricalisme, par incapacité de raisonnement, par défaut de méthode et de logique. Ils ne savaient pas aimer la vérité, il avait suffi de leur dire que les juifs avaient vendu la France à l'Allemagne, et ils déliraient. Ahl où était-il, le bataillon sacré des instituteurs primaires qui devaient instruire tout le peuple de France, à la seule clarté des certitudes scientifiquement établies, pour le délivrer des ténèbres séculaires et le rendre enfin capable de vérité, de liberté et de justice !
Un matin, Marc reçut une lettre de Salvan, qui le priait de venir causer avec lui, au plus tét. Et, dès le jeudi suivant, il se rendit à Beaumont, à cette Ecole normale, où il ne pouvait entrer sans émotion, pénétré de souvenirs et d'espoirs.
Le directeur l'attendait dans son cabinet, ouvrant sur le petit jardin, que le soleil d'avril dorait déjà de tièdes rayons.
— Hon bon ami, voici ce qui se passe... Vous savez la déplorable situation où se trouve Maillebois. ïléchain, le nouvel instituteur qu'on a eu le tort de nommer dans des circonstances si graves, n'est pas un mauvais esprit, je le crois même avec nous; mais c'est un faible, qui, en quelques mois, s'est laissé déborder; et, de plus, il est malade, il vient de demander son changement, désireux "■ I
d'être envoyé dans le Midi... Ce qu'il faudrait i Haillebois, ce serait une raison solide, une folontô forte, nn instituteur qui eùl l'intetlisence et l'énergie nécessitées par la siluaiioD actaelle. Alors, on a songé à tous.
Le coup fût si brusque, si inattenda, que Marc se récria.
— Comment, à moi I
— Oui, TOUS seul connaissez admirablement le pays et la crise affreuse à laquelle il est en proie. Depuis ta condamnation de ce pautre Simon, l'école primaire est comme maudite, elle perd des élèves chaque année, pendant que l'école des Frères tend à prendre sa place, en se fortifiant de sa ruine. M ; a là un fojer grandissant de cléricalisme, de superstition basse, d'abêtissement réactionnaire, qui finira par tout dévorer, si nous ne luttons pas. Déjà, la populalioQ rétrograde aui passions haineuses, aux stupides imaginations de l'an mille, et il nous faut un ouvrier de l'avenir, un semeur de la bonne moisson futnre, pour rendre sa prospérité i notre école, refaire d'elle ce qu'elle doit être, l'éducatriee, ta libératrice, la créatrice du libre et juste peuple de France... On a donc songé à vous.
— Hais, interrompit de nouveau Mare, est-ce un vœu simplement que tous faites ? ou bien étes-vous chargé de me consulter ?
Salvan s'était mis à sourire.
— Ob I je ne suis qu'un bien modeste fonctionnaire, ce serait trop beau, si tous mes vœux s'accomplissaient. La vérité, comme vous dites, est qu'on m'a chargé de vous sonder. On sait que Je suis votre ami... Le Barazer, notre inspecteur d'académie, m'a fait demander lundi à la Préfecture. El, de notre conversation, eil née cette idée de vous offrir le poste de Hailleboia.
Uarc laissa échapper un geste, un haussement d'épaules.
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— Sans doute, continua Salvan, Le Barazer n'a pas montra nna grande bravoure dans l'affaire Simon. 11 aurait pu agir. Mais il faut bien prendre les hommes tels : qu'ils sont. Ce que je puis vous promettre, n'est que, dans la suite, si vous ne le trouvez pas à votre cdté, il sera le soutien cacha, le terrain inerte et sourd où vous poturez vous appuyer sans crainte. Il finit toujours par avoir raison du préfet Hennebise^qui redoute tant les histoires î et le bon Forbes, le recteur, se contente de régner sans gouverner. Tout le danger vient de ce jésuite de Hauraisin, votre inspectear primaire, l'ami du père Crabol, que Le Barazer, son supérieur, croit devoir manager par politique... Voyons, la lutte ne vous effraye pasi
Maintenant, Harc se taisait. Les jeuià terre, il semblait tombé à des réflexions inquiètes, envahi de doute et d'hésitation. El Salvan, qui lisait en lui, au courant de son drame intime, vint lui prendre les deux mains, très ému.
— Je sais ce que je vous demande, mon ami... J'ai été le grand ami de Berlhereau, le père de Geneviève, un esprit très libéré, une raison émancipée, mais un sentimental qui avait fini par accompagner sa femme à la messe. Plus tard, j'ai été le subrogé tuteur de sa fille, que vous avez épousée, et j'ai fréquenté en intime, presque en parent, cette petite maison delà place des Capucins, où madame Duparque, la grand'mère, régnait en dévote despotique, pliant sous elle sa fille, la triste et résignée madame Berlhereau, et sa petite-Qlle, celte Geneviève délicieuse que vous adorez. Peut-être, au moment du mariage, aitrais-je dû vous prévenir avec plus d'insistance, car c'est toujours un danger pour un homme comme vous d'entrer dans une famille pratiquante, de s'y unir à une jeune Aile imprégnée ainsi dès l'enfance de la religion la plus idolâtre. Enfin, jusqu'ici, je n'ai
pas de trop gros reproches à me faire, puisque vous êles heureux... Mais, c'est bien vrai, si vous acceptez le poste de Maillebois, vous allez vous trouver en continuel conllit avec ces dames. Et c'est i cela que vous songez, n'est-ce pas?
Marc releva la tête,
— Oui, je l'avoue, je crains pour mon bonheur... Vous le savez, je suis sans ambition, ce serait pour moi un avancement désirable que d'être nommé à Maillebois; mais je me déclare parfaitement satisfait de ma situation à Jonville, où j'ai eu la joîe de réussir :'. de rendre des services à notre cause... Et vous voulez que je quitte cette certitude, pour risquer ailleurs toute ma paix I
II y eut un silence, puis Salvan demanda doucement :
— Douleriez-vous de la tendresse de Geneviève?
— Ob ! non ! cria Marc.
Et le silence recommença, et Marc reprit, après une gène presque inconsciente, un embarras de quelques secondes :
— Comment pourrals-je douter d'elle? elle est si aimante, si ravie dans mes bras... Mais vous ne vous imaginez pas la vie que nous avons menée chez ces dames, pendant les vacances, au moment où je m'occupais de l'alTaire Simon. Ce n'était plus tenable, j'y étais devenu un étranger, auquel la servante elle-même n'adressait pas la parole. Sous les rares mots échangés, une hostilité grondait, toujours sur le point d'éclater en querelles furieuses. Enfin, Je me sentais là perdu à mille lieues, comme chez des êtres d'une autre planète, avec qui je n'avais rien de commun. C'était la séparation brutale, totale... Et 'ces dames commençaient à me gâter ma Geneviève, elle redevenait la pensionnaire des Dames de la Visitation. Aussi a-t-elle fini par prendre peur et par être bien heureuse, quand nous nous sommes
retrouvés à Jonville, dans noire nid si étroil, l'un & l'autre.
Il s'interrompit, frémissant ; puis, il cria encore :
— Non, non ! qu'on me laisse où je suis I J'y fais mon devoir, j'y mène à bien une œuvre que je crois bonne. Chaque ouvrier ne peut qu'apporter sa pierre au monument.
Salvan s'était mis à marcher avec lenteur dans son cabinet. 11 s'arrêta devant Marc.
— Mon ami, je ne voudrais pas vous pousser au sacrifice. Si votre bonheur se trouvait compromis, si les amertumes do dehors empoisonnaient jusqu'à votre foyer, j'en aurais un mortel regret. Mais, je le sais, vous êtes du métal dont on fait les héros... Ne me donnez, donc pas votre réponse immédiate. Prenez huit jours pour réfléchir, revenez me voir jeudi prochain. El nous causerons encore, nous prendrons une décision.
Marc rentra le soir à Jonville, très préoccupé, la (ète bourdonnante dn cas de conscience qu'il se posait. Devaitil faire taire ses craintes, qu'il n'osait s'avouer à lui-même, s'engager dans une lutte certaine avec la grand'mëre et la mère de sa femme, où pouvait s'anéantir toute la joie de sa vie? Il résolut d'abord de s'expliquer franchement avec Geneviève; puis, il n'osa pas, il sentait trop bien qu'elle allait simplement lui répondre d'agir à son idée, selon son devoir. Il ne lui parla même pas de l'ollre de Salvan, envahi d'une angoisse croissante, mécontent de lui-même. Deux jours se passèrent, dans l'hésitation et le doute, et il en vint k examiner la situation, les raisons diverses qui pouvaient le décider à accepter ou à refuser le poste de Uaillebois.
D'abord, la petite ville s'évoqua, telle qu'il la connaissait bien depuis l'affaire Simon. Il revit Darras, le maire, un bon homme, un esprit avancé, n'osant même plus être tout haut un juste, par peur d'y laisser son
mandai, d'y compromellre sa fortune de gros entrepreneur. II revit passer eurlout les Bongard, les Doïoir, les Savin, les Hilbomme, tous ces êtres d'une intelligence et d'une moralité moyennes, qui lui avaient tenu de si étranges discours, où la cruauté la disputait ft l'imbécillité; tandis que, derrière eux, il y avait la masse, la foule, en proie h des contes plus saugrenus encore, capable de férocités plus immédiates. C'étaient des superstitions de sauvages, une mentalité de peuple barbare, adorant des fétiches, mettant sa gloire dans le massacre et le vol, sans tolérance, sans raison, sans bonté. Et, alors, la question ■e posait très nettement : pourquoi s'enfoncaient-ils, restaient-ils à l'aise, dans celte crasse épaisse d'erreurs et de mensonges? pourquoi se refusaient-ils à la logique, au simple raisonnement, avec une sorte de haine inslincr Uve, comme s'ils avaient une terreur de tout ce qui est pur, simple et clair? pourquoi fermaient-ils les jeux à la splendeur évidente du soleil, niant le jour, plutôt que de l'accepter? enfin, pourquoi, dans l'affaire Simon, avaientils donné cet eitraordinaire et lamentable spectacle d'uo peuple, à la sensibilité, à l'intelligence paralysées, qui ne veut ni voir ni comprendre, qui se butte contre la certitude, qui fait autour de lui, qui ramène sur lui le plus de ténèbres possible, afln de ne pas voir clair, de hurler & la mort, dans la nuit de ses superstitions et de ses préjugés? Certainemejit, on avait empoisonné ce peuple, des journaux comme t la Croix de Beaumont > et < le Petit Beaumontais > lui versaient chaque matin l'abominable breuvage qui corrompt et fait délirer. Les pauvres cerveaux enfants, les cœurs sans courage, tous les souffrants et les humbles, abêtis de servage et de misère, sont la proie facile des faussaires et des menteurs, des exploiteurs de la crédulité publique. De tous temps, les maîtres du monde, les Eglises, les Empires, les Royautés, n'ont régné sur les cohues de misérables, qa'en
les empoisonnant après les avoir volées, en les maintenant dans l'épouvante et la servitude des croyances fausses. Mais l'empoisonnement ne suffisait pas k expliquer celle somnolence de la conscience, ce néant où sommeillait l'intelligence populaire. Pour que le peuple se laissât empoisonner si aisément, il fallait qu'il n'eût encore en lui aucune force de résistance. Le poison agit surtout sur les ignorants, ceux qui ne savent pas, qui sont incapables de critique, d'examen et de discussion. Et, à la base de tant de douleur, d'iniquité, d'ignominie, on trouvait ainsi l'ignorance, la cause première et unique du long calvaire de l'humanité en marche, cette montée si rude et si lente vers la lumière, au travers de toutes les fanges et de tous les crimes de l'Histoire. El c'était là sûrement, à cette base, qu'il fallait toujours reprendre 11 libération des peuples, à l'instruction des masses profondes, car la preuve venait d'en être faite une fois de plus, tout peuple ignorantes! incapable d'équité, la vérité seale le met en puissance de justice.
Hais, à ce point de ses réflexions, Marc fut pris d'un étonnement. Comment donc, en France, le petit peuple, les masses profondes des campagnes et des cités industrielles, pouvait-il en être encore à cette mentalité fétichiste et brutale de sauvages? Est-ce qu'on n'était pas en république depuis un tiers de siècle, est-ce que les toudaleurs du régime n'avaient pas eu la nette conscience des nécessités nouvelles, en basant le libre Etal Bur des lois scolaires, l'école primaire remise en honneur et en force,, désormais gratuite, obligatoire et laïque? Ils avaient pu croire dès lors que la bonne œuvre était faite, la république easemencée. Une démocratie consciente, délivrée enfin des erreurs et des mensonges séculaires, allait pousser du sol de France. Au bout de dix ans, de vingt ans, les générations sorties des écoles, nourries de la vérité, s'évaderaient de plus en plus des antiques
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cacholB, constitueraient un peuple de plus en plus libre, acquis & la raibon et à la logique, capable de certitude et de justice. Et trente années s'étaient passées depuis lors, et le pas fait en avant semblait s'annuler au moindre trouble public, le peuple d'aujourd'hui retournait à l'abétissemeiit, à la démence du peuple d'hier, sous le brusque retour des ténèbres ancestrales 1 Que s'était-il donc passé ? quelle résistance sourde, quelle force souterraine paralysait ainsi l'immense effort tenté pour sortir ces humbles et ces souffrants de leur esclavage obscur ? Â cette question, Marc vit tout de suite se dresser l'ennemie, la faiseuse d'ignorance et de mort, l'Eglise. C'était l'Eglise qui, dans l'ombre, avec sa patiente tactique d'ouvrière tenace, avait barré les roules, repris un à un ces pauvres esprits entënebrés, qu'on tâchait d'arracher à sa domination. Toujours elle a compris la nécessité pour elle d'être la maltresse de l'instruction, c'est-à-dire la maîtresse de faire à sa guise de la nuit et du mensonge, si elle voulait garder en servitude étroite les imes et les corps. C'est sur le terrain de l'école qu'elle a lutté une fois de plus, d'une admirable souplesse hypocrite, allant jusqu'à se dire républicaine, usant des libres lois pour garder dans la geftle de ses dogmes les millions d'enfants que ces mêmes lois entendaient libérer. Autant de jeunes cerveaux acquis â l'erreur, autant de futurs soldats pour le Dieu de spoliation et de cruauté qui règne sur l'eiécrable société actuelle. On a vu un Pape politique mener la campagne, ce mouvement tournant qui devait chasser la révolution de chez elle, de la terre de France, en faisant siennes ses conquêtes, au nom de la liberté. Alors, les fondateurs, les républicains de la veille onl eu la naïveté de se croire vainqueurs devant ce prétendu désar^ mement de l'Eglise, de se tranquilliser el de lui sourire par un excès de tolérance ; et ils ont célébré un esprit nouveau de concorde, d'apaisement, d'union de toutes les
crojances en une foi nationale et patriotique. Puisque la république triomphait, pourquoi n'aurail-elle pas accueilli tous ses enfants, même les rebelles qui avaient toujours voulu l'étrangler? Hais, gr&ce à cette belle grandeur d'àme, l'Eglise continuait à cheminer sous terre, les congrégations expulsées rentraient une à une, l'éternelle besogne d'envahissement et d'asservissement se poursuivait sans une heure de repos, les collèges des Jésuites, des Dominicains et autres communautés enseignantes peuplaient peu à peu de leurs élèves, de leurs clients, l'administration, la magistrature, l'armée, tandis que tes écoles des Frères et des Sœurs dépossédaient les écoles primaires, laïques, gratuites, obligatoires. Si bien que, brusquement, dans un grand sursaut de réveil, le pays entier s'était retrouvé aux mains de l'Eglise, avec des hommes à elle aux meilleurs postes de son organisme gouvernemental, et avec son avenir engagé, son peuple (ïitnr, ses paysans, ses ouvriers, ses soldais, sous la fémle des ignorantins.
Justement, Marc eut, le dimanche, un spectacle extraordinaire, qui vint apporter à ses réflexions une éclatante preuve. Il discutait toujours avec lui-même, sans pouvoir se décider encore à accepter t'offre de Salvan. Et, s'étant . rendu & Haillebois, ce dimanche-là, pour voir David, chez les Lebmann, il était tombé sur une grande cérémonie religieuse, à laquelle il eut ta curiosité d'assister. Depuis quinze jours, c la Croix de Beaumont > et c le Petit Beaumontais i annonçaient cette cérémonie par de flamboyants articles; et tout l'arrondissement en avait la fièvre. 1) s'agissait du don, à la Chapelle des Capucins, d'un reliquaire superbe, contenant un fragment dn crâne de Saint-Antoine de Padoue, inestimable trésor qu'une souscription de fidèles avait payé dix mille francs, disaiton. Et, & ce propos, pour l'inauguration de ce reliquaire, aux pieds de la statue du Saint, une solennité devait avoir
lien, que monseigneur Bergerol aTait consenti ft venir rehausser de sa présence. C'était celle bonne gr&ce de l'évéque qui passionnait et faisait causer le monde ; car personne n'avail oublié avec quel coura{e il avait soutenu l'abbé Quandieu, le curé de la paroisse, contre les empiétements des Capucins, battant monnaie, attirant à eux toutes les ftmes et tout l'aident. On se rappelait, lors de sa tournée épiscopale, la dure façon dont il avait parlé des marchands du temple, que Jésus aurait chassés de nouveau. Sans compter qu'il avait toujours passé pour an simoniste convaincu. El voilà qu'il acceptait d'apporter aux Capucins et à leur commerce un témoignage public de sa sympathie, en patronnant leur boutique, en une occasion solennelle? Il s'était donc soumis, il avait donc cédé à' des considérations bien puissantes, pour se donner ainsi, & quelques mois de distance, un démenti qui devait lui coûter beaucoup, dans sa culture et la douceur de son bon sens?
Harc se rendit à la Chapelle, au milieu d'un flot considérable de foule; et, là, pendant deux heures, il vit les choses les plus étranges du monde. Le eommeree que la petite communauté des Capucins de Haillebois foisait avec leur Saint-Antoine de Padotie, était devenu une affaire considérable, remuant iei centaines de mille lïancs, par sommes minimes, d'un à dix francs. Le supérieur, le père Théodose, avec sa belle tète d'ap6tre dont rêvaient les pénitentes, s'était révélé inventeur et administrateur de génie. Comme il s'en montrait glorieux, il avait imaginé et organisé le miracle démocratique, le miracle domestique et usuel, & la portée des plus humbles bourses. D'abord, il n'y avait eu dans la Chapelle qu'une assez pauvre statue de Saint-Antoine, et le Saint ne s'était guère occupé que de faire retrouver les objets perdus, sa très ancienne spécialité. Puis, après quelques petits succès, l'argent affluant, le coup de génie
TfiRITS ITf
du père Théodoee fat d'étendre la sphère d'actioD miraealeuse da Saint, de l'appliquer à tous les besoins, i tous les désirs de la clientèle toujours croissante. Malades incurables abandonnés par les médecins, on même simplement indisposés, souffrant d'une colique, d'une migraine; petits commerçants embarrassés, n'ayant pas l'argent de leurs échéances, ne sachant comment écouler des marchandises avariées; spéeulatenrs engagés dans quelque aventure Isuche, en danger d'y laisser leur fortune et leur peau ; mères trop chargées de famille, désespérant de tronver des maris pour des filles sans beauté et sans dot ; pauvres hères sur le pavé, las de courir après des emplois, n'attendant plus que d'un prodige U faveurd'un gagne-pain; hériliersimjuiels sur le bon vouloir de quelque grand-parent en agonie, désirant avoir Dieu avec soi pour être couchés sur le testament ; écoliers paresseux, écolières bornées, cancres certains da n'être point reçus aux examens, si le ciel ne venait à leur aide : tous les tristes gens, incapables de volonté et d'effort, attendant d'une puissance eupérienre l'impossible, le succès immérité, en dehors des conditions logiques de travail et de bon sens, pouvaient s'adresser an Saint, lui confier leur cas, le prendre comme intermédiaire tout-puissant auprès de Oien, avec six chances contre quatre de réussir, les statistiques ayant donné ces chiffires de probabilités. Et, dès lors, l'affaire s'organisa largement, on remplaça l'ancienne statue par une autre, beaucoup plus grande et plus dorée, oo établit des bvncs partout, des troncs nouveau modèle, séparés en deux compartimeDis, l'un pour l'argent, l'antre pour les lettres adressées au Saint, spéciÉant l'objet des demandes. Naturellemeol, on pouvait ne pas payer; mais on avait remarqué que le Saint exauçait senleneat eenx qui donnaient une aumône, si légère fdt-elle; «I an tarif tétait ainsi réglé, sur l'expérience, comme l'affirmait le
180 LES QGATRE ËVANCILES
père Théodose, un franc et deux francs pour les petites faveurs, cinq francs et dix francs, lorsqu'on avait plus d'ambition. D'ailleurs, si l'on ne donnait pas asset, le Saint vous le faisait comprendre en n'agissant pas, et il fallait doubler, tripler l'aumCtnc. Les clients qui voulaient ne payer qu'après le miracle, couraient le risque de n'être jamais exaucés. Dieu, du reste, gardait sa liberté d'agir, choisissait les élus sans dire ses raisons, de sorte que les clients se trouvaient seuls engagés dans leur contrat avec le Saint, qui lui non plus n'avait pas de compte à rendre. Aussi était-ce ce jeu de hasard, ce numéro bon ou mauvais pris à la divine loterie, qui achevait de passionner les foules, les faisant se ruer autour des troncs, donner vingt sous, quarante sous, cent sous, avec la croyance folle que te gros lot allait sortir, un gain illicite et inespéré, un beau mariage, un diplôme, UD héritage colossal. Et c'était bien la plus impudente entreprise d'abSlissement public, la spéculation la plus éhonlée sur la stupidité, les instincts de paresse et de convoitise, favorisant l'abandon de soi-mËme, l'idée du succès iùh la chance, sans mérite aucun,gr&ceà l'unique caprice d'un Dien d'ironie et d'iniquité.
A l'enthousiasme fiévreux des groupes qui l'entouraient, Marc comprit que l'alTaire allait s'élargir encore, empoisonner tout le pays, avei; ce reliquaire d'argent doré et ciselé, où était enchftssé un fragment du crâne de Saint- Antoine de Padoue. C'était la dernière trouvaille du père Théodose, en réponse à des concurrences que d'autres communautés lui faisaient à fieaumont, tout on pullulement de statues et de troncs, invitant les fidèles i tenter le hasard du miracle. Maintenant, l'erreur devenait impossible, lui seul avait l'os sacré, il était seul à fournir le miracle, dans les meilleures conditions de réussite possible. Des affiches couvraient les murs de l'église, le nouveau prospectus annonçant la garantie indiscutable de la
relique, établissant que les tarifs ne seraient cependant pas augmentés, réglementant le bon fonctionnement des opérations, pour qu'il n'y eût pas ensuite de récriminations entre les clients et le Saint. Et ce -qui frappa d'abord Marc douloureusement, ce fut la présence de mademoiselle Rouzaire, qui amenait les fillettes de l'école communale à la cérémonie, trani^uitlement, comme si cela rentrait dans le programme des exercices scolaires. Il resta stupéfait de voir une des filteftes, la plus grande, en tête, porter une bannière de soie blanche, où étaient brodés en or ces taots : « Gloire à Jésus et à Marie ». D'ailleurs, mademoiselle Rouzaire ne se cachait pas, lorsqu'une de ses élèves concourait pour son certificat d'étude, de la ftiire communier et de lui faire mettre deux francs dans le tronc de Saint-Antoine, afin que Dieu s'occupât de son examen ; et, quand l'élève était tout à tait slupide, elle lui conseillait de mettre cinq francs, parce que le Saint allait avoir sûrement plus de peine. Elle faisait aussi tenir aux élèves des f carnets de péchés», elle leur distribuait des bons points de prière et d'assistance à la messe. Une singulière école laïque, que l'école communale, tenue par mademoiselle Rouzaire I Les fillettes vinrent se ranger il gauche de la nef, en pendant avec les petits garçons da l'école des Frères, qui occupaient la droite, sous la conduite du frère Fulgence,' affairé et excessit, comme à l'ordinaire. Le père Crabot et le père Philibin se trouvaient déjà dans le chœur, ayant voulu honorer la cérémonie da leur présence. Peut-âtre aussi voulaient-ils jouir de leur victoire sur monseigneur Bergerot, car personne n'ignorait la part que le recteur de Valmarie avait prise dans l'exaltation du culte de Saint-Antoine de fadoue, et U triomphait d'obliger t'évèque à venir là faire amende honorable, après s'être montré sévère aux basses superstitions. Et, quand monseigneur Bergerot entra, suivi du curé de la paroisse, l'abbé Quandieu, ce fut pour Mare
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une confusion, une sorle de honte, tant il crut sentir en eux de Eoumission douloureuse, d'abandon forcé, sous leur visage pâle et grave.
L'histoire était simple, Marc la devinait aisément : toute une démence, une ruée irrésistible des tidèles, qui avait fini par emporter le curé et l'évêque. Quelque temps, l'abbé Quandieu avait^ésislé, refusant de mettre dans son é{:;lise paroissiale un tronc pour Sainl-Anloine de Padoue, ne voulant pas se prêter i ce qu'il considérait comme une idolâtrie, une corruption de l'esprit religieux. Puis, devant le scandale qu'il soulevait, devant la solitude où il tombait chaque jour davantage, une angoisse l'avait pris, il s'était demandé si la religion ne finissait pas par souffrir de son intransigeance, il avait dû se résigner à couvrir la plaie nouvelle du manteau sacré de son sacerdoce. Un Jour, it était allé porter son doute, sa lutte, sa défaite à l'évéché, et monseigneur Bergerot, vaincu comme lui, craignant comme lui une diminution du pouvoir de l'Eglise, si elle avouait ses folies et ses tares, l'avait embrassé en pleurant, en lui promettant d'assister à la solennité, qui devait sceller la réconciliation. Mais quelle amertume, quelle douleur secrète chez les deux prêtres, le prélat et le simple curé de petite ville, unis dans la même foil Ils souffraient de leur impuissance, de leur lâcheté nécessaire, de cette déroute à laquelle ils s'abandonnaient, en en réprouvant les misères et les hontes; et ils souffraient plus encore de leur idéal sali, jeté à toutes les sottises, à toutes les cupidités humaines, de leur foi dont on trafiquait, qui saignait en eux, agonisante. Ah ! ce chrisliauisme, si pur à ses débuts, un des plus beaux cris de fraternité et de délivrance, et même ce catholicisme, d'un vol si hardi, machine puissante de civilisation, dans quelle boue ils allaient (inir, s'il fallait ainsi les laisser choir parmi les plus vilains commerces, devenus la proie des passions basses, objets de
VËR1TË las
négoce, d'abrutissement et de mensonge! Les vers s'y mettaient, comme à toutes les vieilles choses, et c'était ta pourriture prochaine, la décomposition linale qui ne laisserait sur le sol qu'un peu de débris et de moisissure.
La cérémonie fut triomphale. Toute une constellation de cierges luisait autour du reliquaire, que l'on bénit et que l'on encensa. Il ; eut des oraisons, des allocutions et des cantiques, au milieu du grondement souverain des oi^es. Plusieurs dames se trouvèrent mal, il fallut emporter une des fillettes de mademoiselle Rouzaire, tant l'on ëtouiïait. Et le délire ne connut plus de bornes, lorsque le père Ttiéodose, étant monté dans la chaire, rendit compte des miracles du Saint : cent vingt-huit objets perdus et retrouvés; cinquante transactions commerciales, très douteuses, menées à bien; trente commerçants sauvés de la faillite, par l'écoulement brusque d'anciennes marchandises, restées en magasin; quatrevingt-treize malades rendus à la santé, estropiés, phtisiques, cancéreux, goutteux; vingt-six filles mariées sans dot, trente femmes accouchées sans douleur, d'un gardon ou d'une fille, à leur choix; cent trois employés placés dans de bonnes administrations, avec le chiffre d'appointements demandés; six héritages réalisés subitement, contre toute espérance; soîxanle-dix-sept élèves, filles et . garçons, reçus à leurs examens, malgré la certitude d'un échec, annoncé par leurs maîtres ; et toutes sorlesd'autres gr&ces, des conversions, des unions illégitimes devenues légales, des incroyants morts chrétiennement, des procès gagnés, des ventes de terrains invendables, des locations faites, attendues depuis dix ans. Et, à chaque miracle nouveau,^ une brûlante convoitise soulevait la foule, lui arrachait un grand murmure. El, bientât, une clameur de passion contentée accueillit chaque faveur du Saint, que le père Théodose lançait d'une voix tonnante. Et cela te termina dans une crise de véritable démence, tous les
ISt , LES QUATRE SVAHCILES
fidèles debont, hurlant, tendanl leurs mains ouvertes et oonFulsires, pour recevoir la pluie des lots gagnés, qui tombaient du ciel.
Saisi de colère et de dégoût, Marc ne put rester
, davantage. 11 avait vu le père Crabot attendre un sourire bienveillant de monseigneur Bergerot, puis avoir avec lai
; uaanical entretien, remarqué de tous; et, pendant ce temps, l'abbé Quandieu souriait lui aussi, avec un pli d'amère douleur au coin des lèvres. C'en était fait, la victoire des Frères et des Moines, du catholicisme d'idolâtrie, de servitude et d'anéantissement, allait être complète. Et il sortit de la chapelle, étouiïant, ayant le besoin d'un flot de soleil et d'air pur.
Mats, sur la place des Capucins, le Saint le poursuivit. II y avait là des groupes de dévotes qui causaient avec animation, comme il arrivait autrefois, lorsque la foule des joueuses s'attardait à la porte des bureaux de loterie.
— Ohl moi, disait une grosse femme, très grasse et dolente, je n'ai pas de chance, je ne gagne jamais à aucun jeu. C'est peut-être bien pour ca que Saint-Antoine ne m'écoule guère. Trois fois j'ai donné quarante sous, une fois, pour ma chèvre mrtlade, qui n'en est pas moins morte, la seconde pour une h juc perdue, que je n'ai pas retrouvée, la troisième pour des pommes en train de se pourrir, dont je n'ai pu me défaire... Enfin, , un vrai guignon!
— Ah bien! ma chère, vous avez trop de patience I répondait une petite vieille, sèche et noire. Moi, quand Saint-Antoine fait la sourde oreille, je le force bien à m'entendre.
— Comment ça, ma chère?
— Je le punis donc!... Tenez 1 j'avais ma petite maison qui ne se louait pas, parce qu'on se plaint qu'elle est trop humide et que les enfants y meurent. Alors, j'ai donné trois francs, et j'ai attendu : rien, toujours pas de
locataires. J'ai'redonuë trois francs ; et toujours rien. La colère m'a prise, j'ai bousculé ia statuette du Saint, qui est dans ma chambre, sur la commode. Et, comme il continuait à ne pas bouger, je lui ai tourné le nez contre le mur, pour qu'il réfléchisse. Il est resté une semaine ainsi : toujours rien. Ça ne l'humiliait pas assez, j'ai iù chercher ce qui le mortifief'ait davantage de son peu d'empressement, et je l'ai mis dans ma table de nuit, où il a passé toute une autre semaine, inutilement encore. J'étais furieuse, j'ai fini par le descendre dans mon puits, pendu à une corde, la tète en bas... Ahl ma chère, cette fois, il a compris qu'avec moi il n'aurait pas le dernier mot, et il a'y était pas depuis deux heures, que des locataires se présentaient et louaient ma petite maison.
— Et vous l'avez retiré du puits?
— Oh! tout de suite, je l'ai remis sur ma commode, en l'essuyant bien proprement et en lui faisant des excuses... Nous ne sommes pas fôchés, au contraire. Seulement, quand on a payé, il faut être énergique.
— Bon 1 ma chère, je tâcherai... J'ai des ennuis avec le juge de paix, je vais entrer donner quarante sous, et si le Saint ne me fait pas gagner, je lui marquerai mon mécontentement
— C'est ça, ma chère. Attachei-lui une pierre au cou, ou bien fourrez-le dans votre linge sale. 11 n'aime pas beaucoup (a, non plus. Ça le décidera.
Marc, dans son amertume, ne put s'empêcher de s'égayer un instant. El il continuait d'écouter, il entendait près de lui un groupe d'hommes graves, parmi lesquels il reconnut le conseiller municipal Philis, le rival clérical du maire Darras, déplorer que pas une commune de l'arrondissement ne se fât encore consacrée au Sacré- Cœur d6 Jésus. Ce culte du Sacré-Cœur était l'autre invention ^niale, plus dangereuse que la basse exploitation de Saint-Antoine de Padoue, destinée à recon-
LES QUATRE ËVAKGILES quëiir la France à Dieu. Le petil peuple y restait encore indilTêrent, n'y trouvant pas l'attrait du miracle, la passion du jeu. Mais le péril n'en devenait pas moins grave, de cette idolâtrie du cœur de Jésus, du cœur réel, rouge et saignant, représenté comme à l'étal d'un boucher, arraché de la poitrine ouverte, dans une palpitation dernière Il s'agissait de faire de celte image sanglante 1 emblème même de la France moderne, de l'imprimer en traits de pourpre, de la broder en soie et en or sur le drapeau national, pour que la nation entière ne fut plus que la dépendance de l'Eglise agonisante, capable d un SI répugnant fétichisme. C'était toujours la même manœuvre, la mainmise sur le pays, la volonté de reconquérir la foule par les moyens les plus grossiers de la superstition et de la légende, l'espoir de la replonger dans l'ignorance et dans la servitude, en agissant sur ses nerfs, sUr ses passions de grande enfant, trop lente à se libérer. Et là encore, pour le Sacré-Cœur comme pour Saint-Antoine de Padoue, les jésuites agissaient, désorganisaient inconsciemment le vieux catholicisme de leur force mauvaise, au point que le nouveau culte absorbait peu à peu l'ancien, aboutissant à une seconde incarnation de Jésus, ravalant la religion à des pratiques cbarnelles de peuples sauvages.
Harc s'en alla. Il étouffait de nouveau, il sentait le besoin des rues désertes, de l'espace libre. Ce dimanche-là, Geneviève l'avait accompagné à Maillebois, désireuse de passer l'après-midi cbez sa grand'mère et sa mère. Madame Duparque, qui souffrait d'accès de goutte, se trouvait immobilisée, ce qui expliquait pourquoi elle n'avait pu se rendre à la Chapelle des Capucins, pour fêler Saint-Antoine. Et, comme Marc n'allait plus chez les parentes de sa femme, il était convenu, entre celte dernière et lui, qu'il l'attendrait à la gare, au train de quatre beures. Il n'en était guère plus de trois, et, lentement,
vBritë I»
d'un pas m^chiaal, il marcha jusqu'à la place planlde d'arbres, ou la gare se troavail, il s'y laissa tomber sur un banc, dans une grande solitude. Ses réflexions continuaient, il était en proie à une discussion intérieure, décisive, qui l'absorbait tout entier.
Une brusque ciarlé se fil. L'extraordinaire spectacle auquel il venait d'assister, ce qu'il avait vu et entendu, l'emplit d'une certitude aveuglante. Si la nation souffrait, traversait une crise affreuse, si la France se divisait en deux Frances ennemies, de plus en plus étrangères l'une à l'autre, priles à se dévorer, c'était simplement que Rome avait porté sa bataille chez elle. La France était la dernière des grandes puissances catholiques ; elle seule avait encore les hommes et l'argent nécessaires, la force qui pouvait imposer le calholicîsme au monde; et, dés lors, il devenait logique que Rome l'eût choisie pour y livrer le suprême combat, dans son âpre désir de reconquérir le pouvoir temporel, qui seul lui permettrait de réaliser son rêve séculaire d'universelle domination. Alors, la France entière se trouvait être comme ces plaines frontières, ces labours, ces vignes, ces vergers fertiles, où deux armées se rencontrent et s'entrechoquent pour vider quelque vaste querelle : les moissons sont ravagées par les charges de cavalerie, les vignes et les vergers sont évenirés par les batteries de canons lancées au galop, les obus font sauter les villages, la mitraille rase les arbres, change la plaine en un désert de mort. El c'est la France d'aujourd'hui que dévaste et que ruine la guerre faite chez elle par l'Eglise à la Révolution, à l'esprit de liberté et de justice, guerre exterminatrice sans pitié ni trêve, l'Église ayant bien compris que, si elle ne tue pas la Révolution, la Révolution la tuera. De là cette lutte acharnée, engagée sur tous les terrains, parmi toutes les classes, empoisonnant toutes les questions, fomentant la guerre civile, transformant
la pairie en un champ de massacre, où il n'j aura plus bienlAl que débris et décombres. Et là était le danger mortel, la mort certaine, si l'Eglise triomphante rejetait la France aux ténèbres et aux misères du passé, faisait d'elle une de ces nations déchues qui agonisent dans la misère et le néant dont le catholicisme a frappé toutes les terres où il a régné.
Alors, les réflexions qui avaient rendu Harc si perplexe, lui revinrent en' foule, comme éclairées d'une grande lumière nouvelle. Depuis un demi-siècle, tout le travail souterrain de l'Eglise lui apparaissait, d'abord la savante manœuvre de l'enseignement congréganiste, la conquête de l'avenir par l'enfant, puis la politique de Léon XIII, .la République acceptée pour être envahie el domptée. Hais, surtout, si la France de Voltaire el de Diderot, la France de la Révolution et des trois Républiques était' devenue la pauvre France actuelle, troublée, dévoyée, éperdue, près de retourner au passé, au lieu de marcher à l'avenir, c'était que les jésuites et les autres ordres enseignants avaient mis la main sur l'enfant, triplant en trente années le nombre de leurs élèves, élargissant leurs puissantes maisons sur le pays entier. Et, brusquement, sous la poussée des faits, l'Eglise, se croyant triomphante, -forcée, d'ailleurs de prendre parti, démasquait son oeuvre au grand jour, avouait, tenait têle, entendait être la maîtresse souveraine de la nation. Toute sa conquête d'^jà accomplie se dressait aux yeux effarés : les hautes situations sociales, dans l'armée, la magistrature, l'administration, la politique, aux mains des hommes élevés, formés par elle ; la bourgeoisie, autrefois libérale, incroyante et frondeuse, désormais reconquise à son esprit rétrograde, par terreur d'être dépossédée, de céder la place au flol populaire montant; les masses populaires elles-mêmes, empoisonnées de superstitions grossières, maintenues dans la
TËRITÉ IW
crasse ignorance, dans le mensonge, pour. n'être toujours que le bétail à tondre et à égorger. El l'Eglise, impudente, ne se cachant plus, achevait sa conquête au grand soleil, multipliait partout les troncs de Saint-Antoine de Padoue, à grand renfort de réclames et d'afiiches, distribuiil ouvertement aux communes des drapeaux orriés de l'emblème sanglant du Sacré-Cœur, ouvraitdes écoles congréganistes en face des écoles laïques, s'emparait même de ces dernières, où les instituteurs et les institutrices étaient souvent des créatures à elle, travaillant pour elle, par lâcheté ou par intérêt. Elle était maintenant, vis-à-vis de la société civile, sur le pied de guerre ouverte. Elle battait monnaie pour soutenir sa guerre, des congrégations s'étaient faites industrielles etmarchaîndes, une Seule, celle du Bon-Pasteur, réalisait un bénéfice d'une douzaine de iv. lions par an, avec les quaranle-sepi mille ouvrières, exploitées dans les deux cent dix ateliers de ses ouvroirs. Elle vendait de tout, des liqueurs et des souliers, des remèdes et des meubles, des eaux miraculeuses et des chemises de unit brodées, pour les maisons de tolérance. Elle faisait argent de tout, elle prélevait l'impôt le plus lourd sur la stupidité et la crédulité publiques, par ses faux miracles, par l'exploitation continue de son paradis menteur, de son Dieu de caprice et de méchanceté. Elle devenait riche à milliards, maîtresse de domaines immenses, ayant en caisse assez d'argent pour acheter les partis, les jeter les uns contre les autres, triompher au milieu des ruines et du sang de la gueiTe civile. Et la lutte se posait terrible, immédiate, aux yeux de Marc, qui jamais n'avait senti avec celte force la nécessité pour la France de tuer l'Eglise, si la France ne voulait pas être tuée par elle.
Tout d'un coup, il revit les Bongard, les Doloir, les Saiin, les Milhomme.il les entendit bégayer leurs pauvres raisons de lâches cœurs et d'esprits empoisonnés, se réfu-
ISO LES UD'^THE ËVANCILba
gierdans t'i£;norance épaisse, comme dans un lit de craintif égoïsme. G'élail ça, la France, celle masse ahurie, abrutie, livrée aux préjugés, maintenue dans l'imbécillité cléricale. On avait inventé, pour la pourrir plus vile, l'exécrable antisémitisme, ce réveil des haines religieuses, ce catholicisme exaspéré et masqué, avec lequel on espérait ramener aux curés le peuple incroyant, qui avait déserté les églises. Le jeter sur les juifs, exploiter ses passions ancestrales, il n'y avait là qu'un commencement, puis, au bout, le retour sous le joug, la culbute aux ténèbres, dans l'anlique servage. Et c'était, demain, la France tombée plus bas encore, avec des Bongard, des Doloir, des Savin, des Milhomme plus hébétés, plus envahis d'ombre et de mensonge, si on laissait leurs enfants aux mains des Frères et des Jésuites, sur tes bancs des écoles congreganisles. Fermer celles-ci n'aurait pas même suffi, il fallait purifier, rendre à leur véritable rôle les écoles laïques, ces écoles communales que le sourd travail de l'Eglise avait fmipar atteindre, y paralysant l'enseignement libéré des dogmes, y casant des instituteurs, des institutrices de réaction, dont les leçons et los exemples entretenaient l'erreur. Pour un Férou, d'intelligence si nette, si vaillante, mais que la misère affolait, pour une mademoiselle Mazeline surtout, admirable éducatrice de raison et de cœur, que de non-valeurs inquiétantes, que d'esprits mauvais, vendus à l'ennemi, dévoyés, faisant la pire des besognes : une mademoiselle Rouzaire, ambitieuse acquise aux plus forts, d'un cléricalisme intéressé et outré, un Mignot flottant sans direction, allant où le poussait son enlourage,unDoutrcquin honnête homme, républicain de la veille, devenu antisémite et réactionnaire par erreur patriotique; et, derrière ceux-là, tous les autres suivaient, tout l'enseignement primaire du pays se trouvait ainsi troublé, gâté, ayant peMu la roule droite, en danger de mener à l'abîme les enfants qu'on leur
conliait, les générations dont sera fait l'avenir. Marc en eul froid au cœur, jamais le péril que courait la nation ne lui était apparu si pressant et si redoutable, et il en fut saisi, comme d'une certitude indiscutable, dûlinitive.'
Cela était certain, la lutte allait s'engager sur le terrain même de l'école primaire, car la question unique était de savoir quelle instruction on donnerait au peuple, appelé peu à peu k déposséder la bourgeoisie de son pouvoir usurpé. En 80, victorieuse de la noblesse agoniT saule, la bourgeoisie l'avait remplacée ; el, pendant un siècle, elle venait de garder tout le butin, en refusant au peuple sa juste part. Maintenant, son rôle était fini, elle le confessait elle-même, en passant à la réaction, affolée à l'idée de rendre, terrifiée pir la montée delà démocratie, qui devait l'emporter. Hier vollairienne, lorsqu'elle se croyait en pleine et tranquille jouissance, aujourd'hui cléricale, dans son besoin inquiet d'appeler à sa défense les réactions du passé, elle n'était plus qu'un rouage usé, pourri par l'abus du pouvoir, que les forces sociales, toujours en marcbe, allaient éliminer fatalement. Et, dès lors, les énergies de demain se trouvaient dans le peuple, c'était là que dormaient des provisions, des réserves immenses d'hommes, d'inlelligeiices, de volontés, encore endormis. Aussi Marc n'avaitil plus d'espoir que dans ces enfants du peuple qn'on lui confiait, qui fréquentaient les écoles primaires, d'un bout de la France à l'autre. Ils ëluieul la matière brûle dont serait faite la nation future, il fallait les instruire pour leur rôle de citoyens libérés, sachant et voulant, dégagés des dogmes absurdes, des mortelles erreurs religieuses, meurtricres de toute liberté, de toute dignité humaine. 11 n'était de bonheur possible, moral et matériel, que dans la connaissance. La parole de l'Evangile : Heureux les pauvres d'esprit, était la plus efTroyable fausseté, qui,
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pendant des siècles, avait maintenu l'humanité dans le bourbier de misère et de servitude. Non, non I les pauvres d'esprit sont forcément du bétail, de la chair à esclavage el à souffrance. Tant qu'il J aura des multitudes de pauvres d'esprit, il y aura des multitudes de misérables, de bêles de somme, eiploitées, mangées par une minorité infime de voleurs et de bandits. Un Jour, l'bumanité heureuse sera l'humanité qui saura ut qui voudra. Celait du noir pessimisme de la Bible qu'il fallait enfin délivrer le monde, épouvanté, écrasé depuis deux mille ans, ne vivant que pour la mort, et rien n'était plus caduc ni plus mortellement dangereux que le vieil Evangile sémite appliqué encore comme le seul code moral et social. Heureux ceux qui savent, heureux les intelligents, les hommes de volonté et d'action, parce que le royaume de la terre leur appartiendra ! Ce cri, maintenant, montait aux lèvres de Marc, de son être entier, dans un grand élan de foi et d'enthousiasme.
Et, brusquenent, sa décision fut prise, il accepterait l'offre de Salvan, il viendrait à Haillebois, comme instituteur primaire, lutter contre l'Eglise, contre cet empoisonnement du peuple, dont l'imbécile cérémonie de l'après-midi était une crise délirante. Il travaillerait à la libération des humbles, il tâcherait de faire d'eux les libres citoyens de demain. Cette population qu'il venait de voir si alourdie d'ignorance et de mensonge, incapable d'être juste, il fallait la reprendre dans les enfants, dans les enfants des enfants, les instruire, refaire peu à peu un peuple de vérité, qui seulement alors serait un peuple capable de justice. C'était le devoir le plus haut, la bonne œuvre a plus pressante, celle dont dépendait le solul même du pays, sa force et sa gloire, dans sa mission libératrice et justicière, au travers des âges et des autres nations. Et, si une minute venait de suffire à le décider, après trois jours d'hésitations, d'angoisses, à
TÉRire 193
ridée de troubler le bonheur qu'il go&taît aui bras de sa Geneviève, n'élait-ce point que le grave problème de la femme, serve hébétée de l'Eglise, instrument faussé et destructeur, s'était aussi posé en lui? Ces fillettes que mademoiselle Rouzaire conduisait aux Capucins, quelles épouses, quelles mères feraient-elles un jour? Quand l'Eglise les aurait prises, les tiendrait par leurs sens, par leur faiblesse et leur soufTriince, elle ne les lâcherait plus, elle les emploierait comme des machines terribles, démolisseuses de l'Iiomme, perverlisseuses de l'enfant. Tant que la femme, dans son antique querelle avec l'homme, au sujet des injustes lois et des mœurs iniques, resterait ainsi la propriété, l'arme de l'Eglise, le bonheur social était impossible, la guerre s'éterniserait entre les deux sexes désunis. £l la femme ne serait enfin la libre créature, la libre compagne de l'homme, ne disposerait d'elle, de son bonheur, pour le bonheur de l'époux et de l'enfant, que le jour où elle cesserait d'appartenir au prêtre, son maître actuel, désorganisateur et corrupteur. Au foQd de Marc, n^tait-ce point une peur inavouée, le frisson d'un drame possible et prochain, ravageant son propre ménage, qui l'avait ainsi fait trembler, reculer, devant son devoir? Sa décision brusque pouvait être la la lulte acceptée même à son foyer, son devoir rempli à l'égard des siens, quitte à ce que son cœur en saignât cruellement. Il le savait maintenant, et il ; avait quelque héroïsme dans son acte, et il l'accomplissait avec simplicité, par enthousiasme pour la bonne œuvre qu'il entreprenait. Le rôle le plus haut, le plus noble, dans une démocratie naissante, est celui de l'instituteur primaire, si pauvre, si méprisé, qui est chargé d'instruire les humbles, d'en faire les futurs citoyens heureux, les constructeurs de la Cité de justice et de paix. C'était sa mission qui, tout d'un coup, se précisait, son apostolat de la vérité, la passion où il avait toujours été de péné'
n..,.o>iic
trer la vérité eertaioe, de ia crier ensuite et de l'enseigner à tous.
Comme Mare levait les yeux, il vit, à l'horloge de la gare, qu'il était quatre heures passées. Le train de quatre heures venait de partir, il faudrait attendre celui de six heures. Et, presque aussilM, i! aperçut Geneviève qui arrivait, désolée, tenant dans ses bras la petite Louise, pour aller plus ïite.
— Ah ! mon ami, excuse-moi, j'ai totalement oublié l'heure... Grand'mère me retenait, paraissait si fôchëe de voir mon impatience à te rejoindre, que j'ai fini par ne plus avoir conscience du temps.
Elle s'était assise prés de lui, sur le banc, en gardant Louise sur les genoux. Lui, souriant, se pencha, baisa l'enfant qui avait tendu ses menottes, pour lui prendre la barbe. Et, tranquillement :
— Nous attendrons six heures, ma chérie. Personne ne nous gène, nous allons rester là... D'autant plus que j'ai quelque chose à te dire.
Mais Louise ne l'entendait point ainsi, elle voulait jouer, elle avait sauté au cou de son père et elle lui piétinait les cuisses.
-:— A-l-elle été sage?
— Oh ! sage, elle l'est toujours chez grand'mère, elle a peur d'être grondée... Aussi, vois-tu, elle se rattrape.
Puis, quand elle eut réussi à reprendre l'enfant, ce fui elle qui demanda:
— Qu'as-tu donc à me dire ?
— Une chose dont je ne t'ai pas parlé encore, parce que je n'étais pas décidé... On m'offre la situation d'instituteur, ici, à Maillebois, et je vais accepter. Qu'en penses-tu ?
Elle le regarda, saisie, sans pouvoir répondre tout de suite. El il vit clairement passer dans ses jeux, d'abord
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comme une surprise joyeuse, ensuite comme une inquië- Inde croissante.
— Oui, qu'en penses-tu?
— Hais, mon ami, j'en pense que c'est un avancement sur lequel tu ne comptais pas si tM... Seulement, H situation ne va pas être commode, ici, au milieu des passions exaspérées, avec tes idées qui sont connues de tout le monde.
— Sans doute, j'ai réfléchi à cela, mais ce serait lâche de refuser la lutte,
— Et puis, mon ami, pour le dire toute ma pensée, je crains bien que, si tu acceptes, cela n'achève de nous fôcher avec grand'mère. Ma mère, encore, on s'arrangerait avec elle. Mais, lu le sais, grand'mère est intraitable, elle va firoire que tu viens faire ici la besogne de l'Antéchrist. C'est la rupture certaine.
Il y eut un silence gêné. Puis, il reprit :
— Alors, tu me conseilles de refuser, toi aussi tu me désappro avérais, tu ne serais pas contente, si je venais
Elle lava de nouveau tes yeux sur lui, dans un élan de sincérité véritable.
— Moi te désapprouver, mon ami, oh I tu me fais de la peine, pourquoi me dis-tu cela? Il faut agir selon la conscience, remplir ton devoir, comme tu l'entends. Tu es le seul bon juge, et tout ce que tu feras sera bien (ait.
Cependant, il entendait trembler sa voix, comme sous la crainte d'une péril inavoué, dont elle sentait déjà l'effleurement. El il y eut un nouveau silence, pendant i lequel il lui prit les deux mains, pour la rassurer, d'une ' caresse tendre.
— Alors, lu es tout à fait décidé, mon ami?
— Oui, tout à fait, je croirais mal agir si j'agissais au— tremeot.
196 LES QDATRE SïANGILES
— Eh bien ! puisque nous avons près d'une heure el demie encore à attendre notre train, nous devrions, je crois, retourner immédiatement chez grand'mère, afin de lui faire connaître ta décision... Je désire que tu te conduises franchement vis-à-Yis d'elle, sans avoir l'air de te cacher.
Elle le regardait toujours, il ne lut en elle, à cette minute, que beaucoup de loyauté, mêlée à un peu de tristesse.
— Tu as raison, ma chérie, allons tout de suite chez grand'mère.
El ils se remirent doucement en marche, vers la place des Capucins. Louise, que sa mère tenait par la main, les attardait, de ses petites jambes. Mais cette fin d'une belle journée d'avril était délicieuse, et ils firent le court trajet, sans dire un mol, dans une sorte de rêverie grave. La place venait de retomber à sa solitude, la maison de ces.dames y semblait dormir de son habituel sommeil. Ils trouvèrent madame Duparque assise dans l'étroit salon du rez-de-chaussée, la jambe allongée sur une chaise, tricotant des bas pour une œuvre religieuse; tandis que madame Berthereau, près de la fenêtre, travaillait, elle aussi, à un ouvrage de broderie.
Très étonnée de ce retour de Geneviève, et surtout de la présence de Harc, lagrand'mère avait lâché son tricot, attendant, sans même les faire asseoir. Et, lorsque Harc l'eut mise au courant, l'offre qui lui était faite, sa résolution bien arrêtée d'accepter le poste d'instituteur à Maillebois, enfin son désir de la prévenir, par déférence, elle eut un sursaut, elle haussa d'abord les épaules.
— Mais, mon garçon, c'est fou! Vous ne garderez pas la place un mois.
— Pourquoi donc?
, . — Pourquoi? mais parce que vous n'êtes pas l'instituteur qu'il nous faut. Vous connaissez bien le bon esprit