QUAND LE BATIMENT VA, TOUT VA
Je ne voudrais pas m'inscrire en faux trop légèrement contre cet aphorisme. Il faisait, comme je le rappelle, le bonheur de mon ancien collègue et ami, Martin Nadaud, maçon de son métier (je le dis à son honneur) avant d'être publiciste et député ; et je serais désolé de contrister l'âme d'un si brave homme.
Donc, quand le bâtiment va, tout va; c'est entendu. Des maçons sur leur échelle et des couvreurs sur les toits : c'est le beau fixe du baromètre de la jirospérité publique.
Et que faut-il conclure de là ?
Mais la conséquence est claire, disent les gens qui sont du bâtiment. Il faut bâtir, bâtir beaucoup, bâtir toujours. Il faut que les particuliers qui ont des capitaux disponibles, les transforment en constructions. Et il faut que l'État, les communes et les départements, lorsque l'activité des constructeurs vient à se ralentir, la stimulent par des encouragements, des subventions et des votes de travaux publics.
C'est ici que nous cessons de nous entendre. Si
j'admets jusqu'à un certain point la prémisse, je nie absolument la conséquence.
Quand le bâtiment va, tout va; et vous en concluez que pour faire tout aller, il faut faire aller le bâtiment. — Je dis, moi, que, pour que le bâtiment aille, il faut que tout aille. — Ce n'est point la cause, c'est reflet. Les afl*aires marchent bien, le commerce et l'industrie sont prospères, l'agriculture a donné de bons rendements, l'argent abonde : on fait construire. Celui-ci développe ses bâtiments d'exploitation; celui-là installe une usine ; cet autre répare et embellit sa maison, ou même s'en paye une nouvelle. Rien de mieux, et il n'y a qu'à s'en féliciter.
Les affaires, au contraire, sont languissantes, l'agriculture souff're, l'industrie et le commerce traversent une période diiïicile; il y a du malaise et de l'inquiétude; chacun se sent atteint ou menacé; chacun, bon gré, mal gré, restreint ses dépenses et serre les cordons de sa bourse. On n'appelle pas le peintre dans ses appartements. On ne fait à -l'extérieur de ses bâtiments que l'indispensable. On s'abstient surtout de faire de nouvelles constructions, dans lesquelles on craindrait d'engloutir en pure perte ses capitaux. — Qu'y voulez-vous faire? Et ne voyez-vous pas que c'est un temps d'arrêt inévitable, quelque pénible qu'il puisse être d'ailleurs. — Vous vous imaginez qu'en appelant sur les chantiers plus d'ouvriers du bâtiment, vous allez remédier au mal? Mais l'argent que vous prétendiez employer à rendre, à leur industrie momentanément arrêtée, une activité factice, où pouvez-vous le prendre? Dans la bourse du cultivateur gêné, du commerçant embarrassé, du fabricant qui ne vend point, du particulier dont les revenus sont
48 A'ÉRITÉS ET PARADOXES
amoindris? Yous ne ferez qu'accroître le mal et aggraver la crise. C'est comme si vous disiez : Quand on a bon appétit, c'est qu'on se porte bien. Donc, quand vous ne vous portez pas bien, mangez beaucoup ; cela vous remettra sur pied. Quand l'estomac est malade, il faut le laisser reposer. Quand une industrie souffre, que ce soit celle du bâtiment ou une autre, il faut attendre que les capitaux qui lui font défaut se reforment, que la confiance renaisse, que la demande provoque l'offre.
Oui, quand le bâtiment va, tout va, si c'est tout naturellement et par le libre essor de la prospérité générale que se développe la prospérité du bâtiment. Mais prétendre développer la prospérité générale en développant artificiellement l'indusliie du bâtiment, c'est tout simplement, comme je l'ai dit, prendre l'effet pour la cause. C'est imiter la naïveté de cet homme qui, pour emplir un tonneau, tirait en bas le liquide qu'il reversait en haut. C'est faire pis encore. C'est imiter la folie de l'imprudent qui, pour élever un édifice, arracherait aux fondations les matériaux qu'il ajouterait aux étages supérieurs.