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LES ACCAPAREURS

Dans son charmant livre Paris en Amérique^ Laboulaye raconte l'anecdote suivante :

Un quaker, de ceux qui ont la paix sur les lèvres plutôt que dans le cœur, reçoit tout à coup, au moment où il la désirait le moins, la visite d'un gros chien, parfaitement inoffensif au fond, mais quelque peu turbulent. Furieux d'être dérangé, peut-être aussi légèrement effrayé, notre homme veut se vengcî* dt^ '.'importun. Mais comment faire ? Ses principes religieux lui interdisent tout acte de violence. Qu'à cela ne tienne: il est avec les piincipes des accommodements, et M. Tartuffe est de toutes les religions, voire de toutes les irréligions.

« Je ne lèverai pas la main sur toi, vilaine bête, lui dit-il. Je ne te jetterai pas de pierres et ne te donnerai pas de coups de bâton; pour toute vengeance, je te donnerai un vilain nom. » Et, mettant ses mains à sa bouche pour donner plus de portée à sa voix, il se met à crier derrière la malheureuse bête, qui s'en va tranquillement: « Chien enragé, chien enragé. » .\vant d'avoir atteint le bout de la rue, l'animal avait succombé sous les coups des voisins épouvantés.

Ce n'est pas aux chiens seulement qu'il suffit de donner un vilain nom pour leur faire un mauvais parti.

Traitez, à certaines époques, un homme de clérical ou de jésuite; à d'autres, d'athée, de librepenseur ou de franc-maçon; dénoncez celui-ci comme vendu à linfluence de l'Angleterre, celui-là comme aristocrate, cet autre comme anarchiste; appelez-le, suivant les Heux ou les temps, blanc ou bleu, mauvais chouan ou brigand de la Loire, économiste sans entrailles, partisan de l'abominable doctrine du laissez- faire, exploiteur du pauvre affamé, accapareur; et cela suffira pour attirer sur sa tête, tantôt Tanimadversion publique, la haine, les injures; tantôt, si les temps sont troublés et les passions déchaînées, les mauvais traitements, les violences, la mort même. Il n'en fallait pas davantage, il n'en fallait pas tant, il y a précisément un siècle, pour envoyer à l'échafaud, comme André Chénier, des gens qui n'y avaient pas les mêmes titres que lui. On a vu de simples citoyens, de pauvres paysannes, n'ayant jamais songé à la politique et ne connaissant pas la loi du maxim.um, guillotinés pour avoir eu chez eux quelques mesures de blé ou de pommes de terre ou quelques demidouzaines d'œufs. Us avaient commis, les malheureux, le crime d'accaparement, en soustrayant au peuple affamé des objets d'alimentation.

Arrêtons-nous un moment sur ce mot d'accaparement, puisqu'aussi bien il est de ceux qui ont eu, dans toute notre histoire, le plus vilain renom, et qu'aujourd'hui encore il soulève presque inévitablement les plus vives préventions.

C'est particulièrement en matière de subsistances.

de blé surtout, que ces préventions se sont, de tout temps, manifestées. Garder ses blés dans son grenier quand on est cultivateur, avec la pensée de les vendre plus avantageusement plus tard ; en acheter quand on est commerçant et les emmagasiner au lieu de les porter immédiatementau marché; en envoyer d'une localité dans une autre surtout ; chercher à gagner sur cette marchandise, en un mot, comme on cherche à gagner sur toutes les antres : c'est, aux yeux de beaucoup, faire une chose abominable, spéculer sur la faim et sur la misère. Et ce n'est pas toujours la foule ignorante, qui souffre de la rareté et du haut prix ; ce sont souvent des hommes à d'autres égards éclairés : des magistrats, des ecclésiastiques, des fonctionnaires, qui professent ces idées. Je me souviens d'un ancien conseiller ou procureur général qui, en 1854, s'indignait à la pensée qu'on eût pu lui offrir de prendre part à une opération destinée à faire venir du blé de Russie ou d'Amérique, comme si on lui avait proposé de s'associer à une teatative d'empoisonnement ou d'assassinat en grand.

11 s'agissait pourtant, dans ce cas, de contribuer à préserver la vie de ses compatriotes, en faisant venir du dehors une partie des aliments qui leur manquaient. Mais le préjugé est si fort que, dès qu'il est question de blé. on ne raisonne plus.

Il faut raisonner, comme disait Bourdaloue luimême à ces prétendus croyants qui ont peur de se rendre compte de leur foi et de ses fondements. Il faut raisonner sous peine d'être déraisonnable. Et ceux-là sont singuhèrement déraisonnables, qui ne se donnent pas la peine de se demander comment il se fait que, bon an, mal an, avec plus ou moins de

peine et en payant plus- ou moins cher, nous arrivions à manger du pain tous les jours, depuis la récoUe passée jusqu'à la récolte prochaine.

Car, enfin, c'est une marchandise qui ne se fabrique pas en toute saison que le blé. Il ne se produit, dans notre pays et dans la plupart des autres, qu'une fois par an. Et, une fois produit, il est impossible d'y ajouter un grain. Il faut, de toute nécessité, ou que la consommation en soit réglée et répartie sur tout l'ensemble du territoire et sur la longue suite des jours et des semaines, de façon à en conserver jusque pour la dernière heure ; ou que l'on meure de faim.

Quel est donc le merveilleux mécanisme qui fera, sans erreur, cette répartition délicate?

Quel administrateur, doué d'une clairvoyance infaillible et d'une puissance irrésistible, saura dire à chacun, à chaque instant, s'il doit restreindre sa consommation ou l'élargir, et faire respecter, par l'innombrable multitude des parties prenantes, ce rationnement indispensable? L'autorité qui essayerait de remplir une telle tâche, commettrait, inévitablement, les plus grosses bévues (j'en donnerai, dans un autre chapitre, quelques exemples), et se briserait fatalement contre les plus insurmontables résistances.

Eh bien, ce que nulle autorité ne peut faire, ce que nul gouvernement n'oserait essayer, ce qui, tout au plus dans des circonstances exceptionnelles, sur un navire en détresse, dans une ville assiégée, peut être momentanément imposé par la claire vue du péril imminent, il y a une puissance qui le fait, à toute heure, en tous lieux, pour tout le monde, sans

autre pression que la douce, mais irrésistible influence de la difTérence des prix. Cette puissance, c'est celle du commerce ou, comme Ton dit dans la langue économique, la loi de Toffre et de la demande. Quand les prix sont bas, on consomme davantage; quand ils sont élevés, on consomme moins. Si, en présence d'une récolte ordinaire, à plus forte raison en présence d'une récolte médiocre ou mauvaise, les prix, par suite de fausses mesures administratives, ne s'élèvent point, si, au contraire, ils sont arlificicllement abaissés, on se laisse aller à dépasser la mesure, et, plus tard, le déficit arrive; avec lui, les prix excessifs et bien autrement douloureux.

Au contraire, qu'une hausse légère se produise : le public, averti, modère ses consommations, les détenteurs de grains veillent avec plus de soin à les conserver ; les qualités inférieures, en d'autres temps livrées aux animaux ou à la distillation, sont réservées pour la nourriture des hommes. Et, non sans quelque difficulté, mais sans disette proprement dite, sans grande souffrance, la mauvaise période est franchie.

Cherté foisonne, dit un proverbe vulgaire. « Il n'est pas de récolte si abondante qui, gaspillée, ne puisse aboutir à la famine, a dit Adam Smith; il n'en est pas de si médiocre qui, bien ménagée, ne puisse suffire. »

Cela était vrai dansles siècles antérieurs aux nôtres, du moins depuis que des moyens de communication plus faciles ont permis aux localités voisines de s'assiste/ les unes les autres. Car ce n'est pas seulemeiJ danr le temps, c'est dans l'espace, que la récoho ijîoduite inégalement, suivant les heux, doit

être répartie. Cela est vrai, surtout et mille fois davantage, depuis que les chemins de fer, la navigation à vapeur et les télégraphes ont mis en rapport, non plus seulement les diverses parties de chaque pays, mais les divers pays entre eux, et fait, du monde entier, un marché unique, constamment ouvert au commerce universel. Et voilà pourquoi encore loutes les mesures restrictives du commerce sont des mesures qui vont à rencontre du bien-être général, et tendent à contrarier artificiellement ce nivellement des besoins et des ressources, qui constitue, pour Tensemble de l'espèce humaine, une véritabl» assurance mutuelle. Or, à quelles conditions ce nivellement peut-il se produire ? A. quelles conditions se trouvera-t-il des hommes pour prendre la peine, parfois fort grande, de garder du blé du mois d'août pour des gens qui auront faim en mai, en juin ou en juillet, c'est-à-dire, de le défendre contre les rats et les oiseaux, contre les charançons, contre réchauffement, de le remuer, de Taérer, de le pelleter : toutes choses qui, intérêt du capital et inévitable déchet compris, représentent 15 à 16 0/0 ?

A quelles conditions d'autres prendront-ils la peine, non moins grande, de se tenir au courant des quantités produites sur les points les plus divers, de comparer les ressources de ceux-ci avec les besoins de ceux-là, de construire des navires ou d'en affréter, de calculer les frais de douane, de transport, d'assurance et le reste, et de distribuer, directement ou indirectement, en gros, en demi-gros ou en détail, cette manne partout attendue, c'est-à-dire de verser la vie aux bouches qui la réclament? A une condition tout au moins, c'est que cela ne leur sera pas inter-

dit. C'est que se faire le pourvoyeur de la faim de ses semblables, ne sera pas s'exposer à être traité d'affameur, et, comme tel, emprisonné par les magistrats, pendu par la populace ou briMé avec sa marchandise: moyen original, on en conviendra, de diminuer la cherté en accroissant le déficit et en faisant déserter le marché.

On a appelé accaparement, à diverses époques et dans divers pays, en Angleterre notamment, le seul fait d'acheter du blé pour le revendre, ou simplement d'en garder chez soi au delà d'un certain nombre de jours. On interdisait aux cultivateurs en France, aux siècles derniers, de vendre ailleurs que sur le marché le plus voisin; on leur enjoignait de l'y porter eux-mêmes avec leurs propres chevaux et voitures. Et, une fois sur le marché, défense leur était faite de l'en rapporter: quel que fût le prix, il fallait l'y laisser. On a demandé en Belgique, il n'y a que quelques dizaines d'années, que cette prescription fût appliquée à toutes les denrées d'alimentation, et qu'il ne fût permis à personne d'en garder plus de huit jours. Assurément, avec de telles mesures, on aurait facilement raison des accapareurs et de l'accaparement. Mais on aurait raison du même coup, je ne dirai point du commerce, mais des consommateurs. « Vous me dites d'apporter mon blé au marché, si je l'ose, écrit Franklin, pour que vous me l'achetiez à vil prix ou que vous me le preniez pour rien. Fort bien. Autant le garder pour nourrir les rats et en multiplier l'espèce ; ils ne m'en auront pas moins de reconnaissance que les gens habituellement nourris par moi. » Vous voulez absolument, pour activer la circulation et accroître l'abondance, que tout soit

livré à la consommation aussitôt produit, vous répondront les marchands auxquels vous interdisez de faire des approvisionnements et de choisir leur moment. Fort bien. Voilà nos magasins vides, vos estomacs le seront bientôt. Car où diable voulez-vous que nous puisions de quoi les satisfaire, lorsque, suivant vos ordres, tous les approvisionnements existants auront été, dans les huit jours, versés sur le marché ? Nous avions constitué à votre intention des réservoirs. Vous voulez qu'ils soient sans fond ; tant pis pour vous, si vous n'y trouvez plus rien.

La conclusion, c'est qu'il faut que la vente et l'achat, c'est-à-dire le commerce, soient libres ; que chacun, suivant ses impressions et ses désirs, puisse garder en magasin ou apporter au marché ; et, comme l'ont dit successivement Adam Smith et Molinari, qu'il n'y a qu'un moyen d'éviter la disette et la famine, c'est d'accaparer, c'est-à-dire de conserver pour le jour du besoin les moyens de subsistance. Supprimez les lacs et les glaciers des hauteurs ; ouvrez toutes grandes les sources cachées dans les entrailles de la terre ; envoyez aux rivières, aux fleuves ou à la mer toutes les eaux, à mesure quelles sont descendues des nuages ; et vous aurez l'inondation d'abord, la sécheresse ensuite.

Et si l'on vous dit, ce qu'en effet on ne manque point de dire, que les grains une fois entassés dans leurs magasins, les commerçants qui les détiennent peuvent les y garder indéfiniment pour vous faire mourir de faim ou pour les amener à des prix de monopole dont ils seront les maîtres, souvenez-vous d'abord, comme je le disais tout à l'heure, que les grains coûtent, non seulement à acquérir, mais à,

conserver; que c'est, n'en déplaise à l'histoire de Joseph, une marchandise qui fond entre les mains qui la détiennent; et que, si l'on s'est trompé dans ses calculs et dans ses prévisions, si l'on a élevé ses prétentions au delà du point auquel le véritable état du marché devait amener les prix, on est puni par l'arrivée inévitable de la baisse, et ruiné pour avoir voulu trop gagner. Souvenez-vous ensuite que nous ne sommes plus au temps de Joseph, alors qu'un Pharaon, maître absolu des intérêts comme des existences, pouvait tout détenir et tout régler. Nous sommes dans un temps de concurrence universelle, où tous les marchés, en dépit de toutes les restrictions légales et de toutes les barrières de douanes, sont dans une dépendance réciproque, et où il suffit que sur un de ces marchés, che:; l'un de ces commerçants, les choses soient vues autrement pour que toutes les habiletés de la spéculation malhonnête soient déjouées.

Le grand réservoir de vie auquel s'alimentent les millions de bouches du genre humain, n'a pas, comme les silos du patriarche, une seule clé ou un seul robinet; il en a des centaines et des milliers; les régions diverses sont toutes, qu'elles le veuillent ou non, à l'état de vases communiquants, et, plus ou moins vite, plus ou moins difficilement, le niveau, tend toujours forcément à s'établir. Bon gré, mal gré, il faut, sous peine de ruine, que le commerce y travaille.

Tout cela est du sens commun, de l'évidence. Mais les préventions ont été si fortes qu'à Févidence même elles résistent; les faits, d'ailleurs, en disent plus que

les raisonnements. Il ne sera pas inutile de justifier, par quelques exemples, ce que je crois avoir démontré par le raisonnement; on verra si la pratique est en désaccord avec la théorie.

LE GOUVERNEfVsENT DOIT NOURRIR LE PEUPLE

Non, le gouvernement ne peut se désintéresser de la nourriture du peuple, pas plus que de son travail et de sa sécurité. C'est son devoir par excellence, et ce doit être sa préoccupation principale.

Mais la question est de savoir comment il pourvoit le mieux à la sécurité des citoyens, comment il leur assure le plus efficacement du travail, comment il l^s met le plus largement à Tabri du besoin.

Est-ce, comme certains le prétendent, en se faisant lui-même le directeur et le distributeur du travail, en favorisant telle branche de production, en intervenant dans le règlement des salaires, en limitant le nombre des heures dans les ateliers et en établissant des minimums de rétribution ; en fixant le prix des denrées enfin, et en se chargeant au besoin de fournir à la population, par des achats officiels et des distributions publiques, des aliments à des conditions abordables ?

La cnose a été tentée, à plusieurs époques, assez en grand et avec assez d'énergie pour que Texpé-

rience ait quelque valeur. J'en citerai seulement deux ou trois exemples.

La Révolution française, on le sait, a eu à se préoccuper de la question des subsistances. Les récoltes, si Ton en croit le célèbre voyageur Arthur Young et d'autres, sans être bonnes, étaient suffisantes. Mais le gouvernement, redoutant les troubles qu'amenait toujours la cherté, crut devoir faire faire des achats à l'étranger. C'était, comme le remarque judicieusement Young, sonner la trompette d^alarme, et la sonner aux frais du public qui payait les achats et la surélévation des prix. Necker commença la faute ; la Convention l'accentua.

Un ministre, homme de sens, Rolland, avait eu le courage de dire qu'en fait de subsistances, l'Assemblée n'avait rien à faire, sinon à déclarer bien haut qu'elle ne ferait rien; mais qu'elle assurerait énergiquement la liberté du commerce et de la circulation, et qu'elle déploierait une sévérité inflexible contre tous ceux qui essayeraient de la troubler. Ces sages paroles ne furent point écoutées; on proclama, avec un grand fracas de métaphores et de phrases ronflantes, que le gouvernement devait nourrir le peuple, et l'on institua une commission des subsistances.

Il y avait, d'ailleurs, on s'en souvient, depuis la fin de 1791, une loi du maximum, dont l'article 30, permettant de taxer le prix du pain et de la viande, n'a pas encore été aboli.

La Commission fonctionna, et de son mieux, sans aucun doute. Mais, ainsi qu'on l'a remarqué, le gouvernement peut bien supprimer le commerce; il ne peut pas le remplacer. Ce n'est pas. d'ailleurs, quand on poursuit, comme accapareurs, les détenteurs de

VÉRITÉS ET PARADOXES Gl

grains, que l'on peut trouver aisément des approvisionnements prêts à s'oiïrir. Des fonctionnaires ne sont point des spéculateurs, c'est-à-dire des gens accoutumés à flairer les opérations avantageuses et à calculer ce que font, sur de grandes quantités, quel, ques centimes en plus ou en moins. Le résultat lu* désastreux. En quatorze mois, la CommissioR perdit sur ses achats quatorze cents millions, que, naturellement, l'impôt, c'est-à-dire la bourse des consommateurs, dut payer. A ce prix, d'ailleurs, elle réussit de telle sorte à assurer la nourriture de la population parisienne, qu'il fallut, une première fois, la mettre à la ration en limitant la quantité de pain allouée à chaque habitant; puis, réduire la ration de moitié, ce qui put faire dire à quelques mauvais plaisants que tout le monde en France était au régime de Vadmirolion. Enfin, en désespoir de cause l'on vit un jour Barrère en personne monter à la tribune pour proposer un jeûne national et un carême civique. La commission ne survécut pas à ce ridicule aveu de son impuissance'. On finit par où l'on eût dû comsiencer : la liberté fut rendue au commerce, la loi sur les accapareurs fut suspendue, et tout naturellement, les grains reparurent, les marchés se regarnirent, et la tranquillité fut rétablie.

Cn autre gouvernement, non moins absolu à ses heures et non moins puissant, le gouvernement impérial, héritier des procédés autoritaires de la Convention eut, à son tour, la prétention de régler les prix et d'assurer l'approvisionnement du marché. Napoléon, à qui son minis'^re au trésor, Mollien, ne pou-

\. Voir les Cuuver^alions fuuùliùres sur le comuierce des graius, de M. de Molinari.

niL

vait faire comprendre qu'il ne fût pas maître de régler le cours des valeurs à la Bourse, devait naturellement se croire en droit et en état de régler le prix du pain. Avant de partir pour sa désastreuse expédition de Russie, il voulut assurer à la population de Paris le pain à un prix abordable. Il décréta, en conséquence, que l'hectolitre de blé ne pourrait pas se vendre plus de 30 francs. Et il édicta, pour contraindre les boulangers à cuire en quantité suffisante et à modérer leurs prétentions, toute une série de prescriptions et de restrictions, qu'il croyait de nature à atteindre ce résultat. Je veux, disait-il, une boulangerie forte. Il ne se doutait pas qu'une boulangerie forte, c'est une boulangerie libre.

L'événement le démontra; j'ignore s'il comprit la leçon. Le blé, taxé impérialement à 30 francs, dépassa 70 francs. Le pain taxé, lui aussi, d'après le prix impérial, ne put se fabriquer sans perte ou sans enchérissement. La moitié ou les deux tiers des boulangers firent faillite, et la volonté du César des Tuileries fut aussi impuissante contre la force des choses que l'ont été depuis les décrets de la municipalité de Saint-Ouen ou de celle de Nogent.

Voilà, et il serait facile d'en donner d'autres preuves, voilà la démonstration par les faits de ce qu'un jour, éclairé de je ne sais quelle lueur de bon sens, ce même Napoléon appelait Vimpuissance de la force.

Voici, maintenant, la preuve de la puissance de la liberté.

C'était vers 1854, au début de cette période de cherté que ne contribuèrent pas à diminuer la guerre de Crimée et le blocus des ports de la mer Noire. On se

rappelle qu'à cette époque les blés, que les Russes auraient été heureux de vendre et les habitants de la France et de l'Angleterre heureux de manger, étaient retenus sur place, quand ils n'étaient pas détruits par les belligérants, comme le furent plus tard, en Amérique, les cotons qui faisaient défaut à l'industrie européenne. On a estimé à 20 millions d'hectolitres, pendant deux années de suite, ce dont cette guerre a privé l'Europe occidentale.

On essayait d'atténuer le mal par toutes sortes de moyens. On avait imaginé des bons de compensation et toute une comptabilité permettant de donner, pendant un certain temps, le pain à perte, sauf à se récupérer plus tard par une addition au prix normal. On avait songé aussi à établir, dans les grandes villes, des réserves municipales de blé et de farine. Moyen assez étrange, en dépit du nom dont furent baptisés, dès le siècle dernier, ces approvisionnements officiels. « Greniers d'abondance ! écrivait Turgot au contrôleur général Terray ; dites, greniers de disette. » Et, en effet, avoir la prétention de détenir dans des magasins publics dont l'établissement a commencé par coûter gros aux contribuables, pour deux mois par exemple de blé ou de farine, c'est évidemment, si l'on veut pousser la chose jusqu'au bout, condamner la population à vivre douze mois sur les ressources de dix. C'est, de plus, en rendant l'État ou les communes acheteurs forcés pour de si grosses quantités, amener forcément aussi la surélévation des cours et soustraire au stock disponible qui constitue l'offre, une fraction considérable de ce qui pourrait alim.enter les marchés, et contenir les prix en satisfaisant les demandes. C'est enfin, comme l'a victorieusement

démontré à la municipalité de Bordeaux M. Arinnnd Lalande, alors adjoint au maire, exposer une parlie considérable de grains et farines à subir des conditions de garde moins bonnes que celles du commerce dont c'est le métier, et, finalement, enchérir le pain en en altérant la qualité.

A Lyon, pas plus qu'à Bordeaux, l'idée n'eut de succès. Et voici dans quelle circonstance originale la supériorité de la liberté sur la rcglementatiun lut constatée. M. le sénateur Yaïsse qui, avec le titre d'administrateur du département du Rhône, faisait les fonctions de préfet, vit un matin entrer dans son cabinet, quelque peu inquiet, le chef de la slatislicjHe municipale. Cet honorable fonctionnaire venait iu^ apprendre une nouvelle des plus graves. Il n'y avait, dans la ville de Lyon, en grains et en farines, que pour huit jours de vivres. N'était-ce pas un danger public ?N'était-il pas urgent de prendre des mesures? Les fonctionnaires sont comme les tailleurs. Ils sont toujours prêts à prendre des mesures; mais leurs mesures ne sont pas toujours bien prises. Et il en est des règlements comme des vêtements, ils ne vont pas toujours bien.

« Prendre des mesures, reprit après un moment de réflexion M. le sénateur, qui ne se piquait pas d'avoir étudié l'économJe politique, mais qui était un homme avisé. Mais lesquelles, s'il vous plaît V Allons-nous faire faire des achats au compte de la ville, interdire la sortie du pain à destination des communes voisines, avertir la population de ne pas trop en consommer, si elle ne veut pas en manquer un de ces matins? Tout cela, c'est aller contre notre but; c'est jeter l'épouvante dans le public, faire hausser brus-

qiiement les prix, inviter les ménagères ù faire des approvisionnements comme en vue d'un siège, peut-être provoquer des troubles et amener le pillage des boulangeries ou des magasins de blé ou de farine, ce qui n'est pas le moyen d'engager boulangers et commerçants à continuer leur métier. Non, mon cher Monsieur, continua M. Vaïsse, ne faisons rien ; mais, surtout, ne disons rien. Pas un mot à personne de ce que vous venez de m'apprendre. Mais relevez exactement le chiffre des mises en consommation, celui des entrées, celui des sorties ; et demain matin, et tous les matins, apportez-moi le résultat de votre travail. » Le lendemain matin, le chiffre des existences en magasins dans la ville n'avait point varié. Consommation et sorties avaient été exactement balancées par les entrées. Le surlendemain et les jours suivants, même constatation. « Au bout de huit jours, racontait M. Vaïsse dans sa déposition à cette grande enquête de 1861 qui devait aboutir à la liberté de la boulangerie, nous étions fixés et nous étions tranquilles. Nous avons passé quatre ans ainsi, sans que personne s'en soit jamais douté. Lyon n'ayant jamais que pour huit jours de vivres, mais ayant toujours pour huit jours de vivres. C'était assez pour ne pas mourir de faim. J'en ai conclu que le commerce s-'entend mieux à approvisionner un marché que l'Administration. Il a tout sauvé; si j'avais voulu intervenir, j'aurais tout perdu. »

Ces exemples de la puissance de la liberté, eux aussi, il serait facile de les multiplier. En Hollande dit M. G. Roscher où l'exDorta^ion a presaue touiours été libre, l'imporlation n a, jamais cessé d être abondante. Il en résultait que le selier de froment, coûtait

quelquefois, à Amsterdam, 20 livres lorsque son prix était de 30 dans les provinces françaises les plus rapprochées. Pendant la cherté de 1789, le bruit se répandit que l'exportation allait être défendue en Hollande. Ce bruit ayant engagé quelques négociants de Hambourg à retenir leurs navires frétés pour ce pays, la viile d'Amsterdam fut obligée de le démentir. Même expérience avait été faite, en 1770, à Hambourg même. Le corps des négociants déclara garantir la ville contre la disette, si l'exportation était laissée libre ; dans le cas contraire, elle était inévitable.

II en fut de même, en 1771, à Coblentz et à Neuwied (près Coblentz).

La raison en est simple ; le commerce n'aime point les souricières et n'entre pas volontiers dans les endroits d'où l'on n'est pas sûr de pouvoir ressortir.

De même encore en Toscane, en 1812 ; à Bombay, à une autre époque. Le blé manquait. Toutes les mesures pour l'attirer étaient vaines. On leva toutes les entraves à l'exportation, et le péril fut conjuré.

De même, enfin, depuis cinquante ans, dans la Grande-Bretagne. Toujours aux prises avec des crises alimentaires, tant qu'elle a voulu assurer par la loi l'approvisionnement intérieur. Toujours abondamment fournie et au plus bas prix, depuis qu'elle a ouvert toutes grandes ses portes à la sortie comme à l'entrée.

Dans son livre, Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques , M. Louis Reybaud suppose l'organisation, à Paris, d'un grand ministère des subsistances qui centralise à la fois les offres et les demandes, et répartit paternellement sur tous les

points du territoire le pain, la viande, les fruits, les légumes et le reste. 11 ne faudrait pas trois jours à ce grand ministère pour démontrer, de la façon la plus piteuse, son absolu incapacité. Laissez les choses à elles-mêmes, et la plus grande ville, comme la plus petite bourgade, sera assurée de ne jamais périr d'inanition. Pour garantir à une ville comme Paris son alimentation, a écrit un homme distingué, qui a été préfet de poHce, M. Vivien, l'administration n'a / pour ainsi dire qu'une chose à faire, « c'est de ne pas // s'en mêler.- »

« Les prix sont des hauteurs, a très justement dit M. Modeste; et les marchandises, comme les liquides, tendent constamment à se mettre en équilibre. La cherté attire l'offre en même temps qu'elle repousse la demande, et, par cela même, tend à se limiter. Le bon marché, à l'inverse, attire la demande et repousse l'offre, et parla, lui aussi, tend à se limiter. Ce n'est point l'équiHbre, l'immobilité qui en résulte; c'est une série d'oscillations qui cherchent à l'atteindre et qui, laissées à elles-mêmes, font à la fois, comme le remarquait déjà Turgot, le prix le plus juste et le prix le plus égal avec la plus grande abondance possible. Gouvernements, voulez-vous être réellement paternels? Gardez-vous — c'est encore un mot de Napoléon — de vouloir être trop pères; fuyez — c'est un mot de Robespierre — la manie de trop gouverner. Assurez à vos administrés la liberté de leurs mouvements, et laissez-les se tirer d'affaire eux-mêmes

Et vous, gouvernés et administrés de toutes classes ot de toutes dénominations^ voulez-vous que vos affaires soient bien faites? Ne demandez pas au gouvernement de les faire pour vous. Demandez-lui de

VOUS les laisser faire, et faites-les vous-m»'mes. La requête du contribuable à l'administrateur est, Bastiat l'a dit. et je le répète après lui, aussi simple que cell^ de Diogène à Alexandre : « Ote-toi de mon

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