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LES INTERMÉDIAIRES

A bas les intermédiaires ! Il faut supprimer les intermédiaires! Ce sont des parasr'es, aui vivent aux dépens des producteurs, des frelons, qui, incapables défaire du miel, se nourrissent de ce^ui que Tabriquent les abeilles î

Qui n'a entendu ces doléances et bien d'autres ? Et combien de fois ne nous a-i-on pas mis sous les yeux, pour les justifier, la diftérence parfois considérable, énorme — cela est incontestable — qui existe entre le prix de revient, le prix de vente en gros et le prix de vente au détail.

Qu'il y ait, dans certains cas, peut être dans beaucoup de cas, des inteiméd^aires inutiles ; que certains d'entre eux, d'une façon ou d'une autre, arrivent à faire payer leur intervention pJus cher qu'elle ne vaut, et renchérissent ainsi le produit, tout à la fois au détriment da consommateur, qui achète moins, et au détriment du producteur, qui ne vend pas autant : je ne le nie point et j'applaudis d'avance à toutes les mesures qui pourront être prises, à toutes les combinaisons qui pourront être imaginées pour réduire

cet écart et rapprocher la production de la consommation.

Mais que, pour réaliser ce progrès, pour diminuer les frais et ramener au minimum le bénéfice que tout objet doit laisser aux mains de celui qui le livre à la circulation, il n'y ait rien de mieux à faire que de supprimer tout intermédiaire entre producteurs et consommateurs, c'est-à-dire tout simplemeut d'anéantir le commerce et de nous envoyer chercher sur place Teau que nous buvons, les aliments dont nous faisons notre nourriture, les vêtements qui nous couvrent et les outils qui arment nos mains ; que tout intermédiaire, en un mot, par cela seul qu'il s'interpose entre l'acheteur et le vendeur, leur soit onéreux: c'est ce que je nie absolument, et ce que je m'étonne qu'on ait eu l'impudence de dire et la naïveté de croire.

L'absence d'intermédiaire et le rapport direct entre celui qui a besoin d'un service et celui qui le lui rend, le troc simple, pour l'appeler par son nom, mais c'est l'enfance de l'art !

Et c'est parla, en effet, que l'échange a commencé. Si j'ai besoin de blé et que je sache <j^i il y en a, il est naturel que j'aille vers ce blé. Mon estomac leur en donnant l'ordre, mes jambes, à moins que la dislance ne soit trop longue, ne manqueront pas de faire le voyage. C'est ce que nous voyons dans l'histoire de Jacob. Le blé fait défaut dans son pays, mais ^1 est abondant en Egypte ; le patriache envoie ses mfants avec des ânes et des sacs en chercher dans la terre des Pharaons.

Pourquoi n'en faisons-nous pas encore autant ?

Pourquoi, gens de la ville, n'ailons-nous pi ^ chacun

pour notre compte, acheter directement du blè chez le cultivateur, ou de la farine, bien que ce soit déjà s'éloigner du point de départ, chez le meunier ?

Pourquoi, gens du Nord, n'allons-nous pas, si nous voulons du vin pour notre table, le prendre nousmêmes chez le propriétaire ou le vigneron de la Gironde, de la Côte-d'Or et de l'Hérault?

Pourquoi, si nous avons besoin de cacao, de café, d"épices, ne traversons-nous pas les mers pour nous procurer sur place et de première main ces divers objets ?

Tout sim.plement parce que, de toutes les manières de pourvoir à nos besoins, ce serait la plus onéreuse et la plus désavantageuse. Tellement onéreuse et tellement désavantageuse que, dans la plupart des cas, dans presque tous, elle équivaudrait à une impossibilité absolue. En prétendant se passer d'intermédiaires, on se serait condamné à des pertes de temps, à des dépenses, à des fatigues, à des erreurs qui dépasseraient de beaucoup l'utilité à retirer de l'objet ainsi obtenu.

Encore n'est-il point exact qu'à agir de cette façon on se passât réellement d'intermédiaire ? A moins d'aller à pied, ou avec son cheval, en emportant avec soi de quoi boire et de quoi manger ; à moins de traverser la mer à la nage, ou sur un radeau fait de ses mains, il faudrait bien demander et payer le logement, la nourriture, le passage, et, par conséquent, rétribuer les services intermédiaires de toute une foule de personnes, sans lesquelles on ne saurait arriver à destination.

On les paye ces services, et peut-être bien d'autres ; mais on les paye à bien moindre prix, et l'on en

profite bien plus largement, gruce à rintcrvention du commerce.

C'est d'abord un homme qui, allant pour son compte faire un achat à quelque distance, en fait un par la même occasion pour son voisin. Même résultat, peine moitié moindre. Au lieu de deux qui s'entendent ainsi, il peut y en avoir dix, vingt, si la nature des objets demandés le comporte; et la réduction des frais est en conséquence. Puis, ce sera un autre homme ou le même qui, repétant ce qu'il a fait d'abord par hasard, transformant en profession ce qui n'était, au début, qu'un service d'obligeance, se fera le commissionnaire habituel et rétribué d'une partie de son entourage. Plus tard, au lieu d'attendre les ordres et de les rassembler, il ira au-devant des besoins qu'il aura prévus, se fera, grâce à des connaissances spéciales, le pourvoyeur de telle ou telle partie du marché ; et le commissionnaire pour le compte d'autrui deviendra commerçant pour son propre compte. Et peu à peu, comme à chacune de ces transformations correspondra une diminution de frais et de charges, comme, de proche en proche, des régions plus éloignées pourront être mises en relation, des marchés nouveaux ouverts, des productions nouvelles sollicitées, le commerce, de proche en proche, embrassera le monde local, provincial, national, international, en gros, en demigros, en détail. Il étendra partout ses mains pour recevoir et pour donner, pour tirer du deliors et pour expédier au dehors, pour importer et pour exporter, pour vendre et pour acheter. Et les produits, c'està-dire les services au moyen desquels on les obtient, circuleront, comme le sang dans l'organisme humain

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à travers le grand corps de rhumanité, portant avec eux la vie et le bien-être.

Voilà le rôle du commerce. Voilà le rôle et Tutilité des intermédiaires.

Il s'est trouvé des gens — je ne veux ni les nommer, ni les qualifier — pour dire que le commerce ne produit rien!

Mais faire pousser le blé dans les plaines de la r)eauce, le coton sur les côtes de la Géorgie ou de la Louisiane, le cacao à Caracas ou à Guayaquil, à la portée des seuls habitants de ces régions ; ou les y prendre pour les mettre à la portée de mes mains qui ne sauraient les atteindre sur place, est-ce que ce n'est pas pour moi exactement la même chose? Que m'importe que les choses existent, si je Tignore ou si je ne puis me les procurer. Les produire, c'est, suivant le sens même du mot, les amener devant moi, les mettre à ma disposition. Ingénieurs, mineurs, agriculteurs, manufacturiers, transporteurs ou commerçants, tous, à des degrés divers et sous des formes diverses, sont des anneaux delà grande chaîne, de la chaîne sans fin par laquelle, comme par ces chapelets de godets qui montent l'eau des entrailles de la terre, nous puisons dans le grand réservoir de la nature les ressources qui y ont été déposées pour nous. Tous, les uns par rapport aux autres, sont des intermédiaires, tour à tour servis et serviteurs.

Donc, une fois encore, secouons le joug de ces préventions injustifiées, et ne nous laissons plus prendre à la sotte peur des mots. De deux choses l'une. Ou l'intermédiaire dont vous vous plaignez est utile, ou il ne l'est pas ; ou vous pouvez vous passer de lui, ou il vous en coûterait plus clier de renoncer à ses

services ; OU la façon dont fonctionne le mécanisme de l'échange est défectueuse, compliquée, comme les vieilles machines de nos pères, de rouages inutiles et de lourds frottements ; ou elle est simple, facile, dégagée autant qu'il est possible de complications et de pertes de force. Dans le premier cas, perfectionnez l'instrument, ne le brisez pas; dans le second estimez-vous heureux de n'avoir pas même ces réformes à faire.

Un mot encore. Quand vous serez tenté de médire des intermédiaires, demandez-vous s'ils vous sont imposés, ou si c'est librement que vous avez recours a eux. 11 est des cas dans lesquels vous n'êtes point maître de faire ce que vous voulez, ni de vous adresser à qui il vous plaît. Il y avait autrefois des seigneurs, des rois même, qui obligeaient leurs serfs et leurs sujets à faire moudre leur grain à leur moulin, à faire cuire leur pain à leur four, à porter leurs vendanges à leur pressoir et à acheter leur vin à leur boutique. On appelait cela des droits féodaux, et l'on est généralement d'accord que la Révolution française a bien fait de les abolir. Il y avait aussi des privilèges de métier. L'on n'avait pas le droit, pour n'en citer qu'un ou deux, de se faire chausser, habiller, coiffer ou raser comme on voulait et par qui on voulait. La Révolution encore a aboli ces privilèges, et elle a bien fait.

Elle ne les a pas tous abolis. Il y a aujourd'hui des gens sans l'intervention desquels on ne peut passer un acte, vendre ou acheter une valeur, prendre une potion ou se faire préparer un cataplasme. Il y en a aussi, et la chose est plus grave, à la boutique ou à la manufacture desquels, sous peine

de payer une grosse amende dissimulée sous le nom de droit de douane, ou est contraint de s'adresser. Autant d'intermédiaires obligés et, par conséquent, illégitimes.

'Parasites dès lors, si vous voulez, puisqu'ils vivent à nos dépens, malgré nous, au moins sans notre consentement. Pas tous également condamnables cependant. Je supporterais encore assez volontiers les premiers si Ton voulait me débarrasser des derniers. Ceux-ci, chers lecteurs, je vous les abandonne. Faites-leur leur procès ; je vous y aiderai, si je le puis.

Mais de ceux à la porte desquels vous allez frapper spontanément, pourquoi vous plaindre ? Vous payez la mercerie deux ou trois fois plus cher chez le détaillant que chez le fabricant ! Qui vous empêche de vous adresser au fabricant ? La quincaillerie, l'ébénisterie, la faïence, la cristallerie, sont plus chères chez le marchand de votre quartier ou de votre rue qu'au faubourg Saint-Antoine ou à l'usine! Allez les chercher à l'usine ou au faubourg.

« Mais cela me prendrait du temps, me répondrezvous. Et je n'en ai pas à perdre. Je me tromperais peut-être de maison, je reviendrais sans avoir trouvé ce qu'il me faut, ou je me ferais tromper par des gens pour qui je ne serais qu'un client de passage. Chez le marchand du coin, j'ai tout sous la main : je n'ai qu'à choisir ; et, si je ne trouve pas, il fera venir pour moi. Je suis un habitué, il me connaît, il tient à conserver ma pratique. Pas de perte de temps, pas de risques, pas de désagrément. Il me fait payer tout cela un peu chei* ; mais je perdrais gros, sauf certains cas exceptionnels, à vouloir me passer de lui. »

Vous avez raison, cher lecteur; et vous ne faites pas comme la paysanne qui, pour vendre son beurre et ses œufs deux sous de plus, au marci^ié de la ville, lait huit ou dix kilomètres, use ses souliers, s'expose à la pluie ou au soleil, et laisse sa maison et son élable à l'abandon pendant, une demi-journée. Mais alors ne criez point contre les intermédiaires; et, à la seule condition qu'ils soient libres et librement acceptés, reconnaissez qu'ils sont un des rouages nécessaires du mécanisme social.

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