TOUS LES HOMMES SONT ÉGAUX
Tous les hommes sont égaux, dit-on tous les jours autour (le nous, par conséquent tous devraient être traités de même ; et l'inégalité des conditions et des richesses est une violation évidente de cette égalité naturelle. Quoi de plus facile, d'ailleurs, que dy mettre ordre? Il y a de grosses paris et il y en a de petites ; qu'on refasse le partage : qu'on ôte à ceux qui ont trop pour donner à ceux qui n'ont pas assez; et tout ira bien.
Tout ira bien, c'est à savoir ; et, à supposer que ce nivellement artificiel fût possible, combien do temps durerait-il?
Un représentant du peuple en mission dans le Puyde-Dôme — je crois que c'était Couthon — a^ait interdit de fabriquer plusieurs espèces de pain 11 n'en admettait qu'une seule qu'il appelait solennellement le pain de YÉgalllé. Il avait oublié, le pauvre homme, que tout le monde n'a pas le même estomac ; qu'il y a des enfants qui n'ont pas encore beaucoup de dents et des vieillards qui n'en ont plus ; et que vouloir nourrir tout le monde de même, c'est vouloir que tout le monde soit mal nourri.
Faire à tous la même part, sans tenir compte des différences de force, d'habileté, d'application ou tout simplement d'appétit, c'est traiter les gens en réalité de façon fort inégale. Et quand bien même, ce qui n'est pas, on pourrait arriver un jour à faire entre tous une répartition rigoureusement exacte, combien de temps, je le répète, pourrait durer cette prétendue égalité ? Mais, dès le lendemain, l'un aurait mangé davantage, l'autre moins ; celui-ci aurait mieux travaillé, et celui-là plus mal. Le bien remis au premier se serait fondu entre ses mains, tandis que le bien remis au second s'y serait accru. Il faudrait donc, sous peine de n'avoir rien fait, interdire à l'un la prodigalité, à l'autre la prévoyance et l'épargne ; ou reprendre incessamment au laborieux, à l'intelligent et à l'économe, pour donner au paresseux, au maladroit, au débauché : singulière façon, on en conviendra, d'encourager le travail et la production, et non moins singulière façon de respecter l'égalité.
C'est qu'il y a deux soi:tes d'égalité, en effet : la vraie et la fausse ; celle du fait et celle du droit : il faut choisir entre les deux.
Tous égaux, dites-vous ? et en quoi donc, s'il vous plaît ? est-ce en taille par hasard ? ou en force musculaire ? ou en intelligence ? ou en adresse ? ou tout simplement, comme je viens de le dire, en appétit?
Mais il suffit de prendre deux hommes, n'importe où, pour savoir à quoi s'en tenir? Il y a des hercules, et il y a des avortons ; il y a des génies, et il y a des crétins ; il y a des bien portants, et il y a des valétudinaires ; il y a des adroits, et il y a des maladroits ; il y en a dont les yeux voient tout et dont les oreilles ne perdent rien ; et il y en a qui ne voient ou n'en-
tendent qu'imparfaitement ou pas du tout. Au point de vue physique il en est des hommes comme des feuilles : on n'en trouve jamais deux qui soient absolument semblables.
Au point de vue moral, pas davantage. Et de ces aptitudes si différentes les hommes font tous les jours un emploi non moins différent ; au départ comme à l'arrivée, TinégaUté est partout.
Et pourtant l'on ne se trompe pas quand on fait appel au sentiment de l'égalité ; si ce sentiment n'était pas réellement au fond des cœurs, ce serait en vain qu'on essayerait de s'en servir pour remuer les masses.
Oui, nous sommes égaux, non pas en fait, comme on veut nous le faire croire, mais en droit. Oui, dans ce que nous sommes, petits ou grands, forts ou faibles, intelligents ou inintelligents, nous sommes pareillement respectables et inviolables. Nous nous appartenons et nous n'appartenons qu'à nous-mêmes. Notre personnalité est sacrée ; nous seuls pouvons disposer de notre temps, de notre peine, de notre vie, et nous pouvons en disposer librement sous la seule condition de ne point porter atteinte à l'égale liberté d'autrui.
Mais cela étant, si nous avons fait de notre vie un meilleur emploi ; si, au lieu de laisser nos jours et nos heures s'écouler en pure perte comme l'eau qui se boit dans les sables, nous en avons recueilli et conservé la substance; si, autour de nous, nous avons semé, planté, amélioré et, au lieu de consommer à mesure, mis en réserve les fruits de notre labeur et de notre sagesse, est-ce que l'égalité vraie qui s'appelle la Justice ne commande pas de nous laisser la
possession et la jouissance de ce résultat de notre activité ? Est-ce que ce n'est pas. à vrai dire, noire existence même, mise en réserve et incai-née dans les choses, dont, sous prétexte de rétablir l'égalité primitive, on prétendrait nous dépouiller?
Ce qui trompe, c'est précisément qu'on ne se rend pas compte de ce fait, que la richesse, créée par le travail, est la représentation de ce travail ; sacrée comme lui, par conséquent. Et c'est, d'autre part, qu'on s"imap;ine que les biens d'ici-bas ont été donnes aux hommes comme un gâteau à partager; tandis qu'ils ont été placés devant eux comme une mine à exploiter et un champ à féconder. Sans doute, si les grosses parts avaient été formées aux dépens des petites, rien ne serait plus naturel que de tout rapporter à la masse. Mais à la masse il n'y avait rien c[ue de la peine à prendre et des ressources inconnues à découvrir. Ceux qui ont réussi, lorsqu'ils l'ont fait honnêtement, n'ont rien pris; ils ont apporté. Les dépouiller^ ce n'est point seulement une injustice, c'est une sottise; car c'est décourager l'effort, en méconnaissant le mérite.
Respect donc! respect au nom du droit I et respect aussi au nom de l'intérêt, à l'inégalité défait, conséquence et consécration de l'égalité de droit !
Mais respect à celle-là seule; et par conséquent, guerre sans pitié à toutes les inégalités artificielles ; à toutes celles qui, an lieu de naître des différences réelles de capacité, de travail, de mérite ou de chance, sont l'effet de la partialité ou de l'erreur des lois: privilèges, restrictions, faveurs, inégalités de droit, pour tout dire d'un mo?