LE PROFIT DE L'UN EST LE DOMMAGE DE L'AUTRE
Ce n'est pas un homme sans valeur, tant s'en faut, qui a Jormulé cette maxime peu consolante. C'est l'illustre auteur des Essais, Michel Montaigne en personne. Et il ne serait pas difficile de prouver qu'il ne l'avait pas inventée.
D'autres autorités non moindres l'ont répétée après lui. Le célèbre chancelier Bacon, entre autres, a dit à son toui-, en termes bien peu différents: « Ce que l'un gagne, l'autre le perd. »
Un plus moderne personnage, que l'on ne saurait mettre sur le mcme rang, bien qu'il ait eu, en son temps, la réputation d'un homme d'esprit et d'un jurisconsulte distingué, M. Dupin, allait plus loin, ou plutôt il lirait plus crûment la moralité fort peu morale de cctlo assertion, a Dans tout commerce, disait-il, dans tout échange entre particuliers ou entre nations, de quoi s'agit-il, en fin de compte? D'être le plus habile et de grossir sa part aux dépens de celle d'autrui. Le plus fin met l'autre dedans; le commerce ne peut pas être autre chose. ^>
Autant dire que la vie humaine est, de par une inévitable fatalité, un brigandage forcé, et qu'il n'y a d'autre alternative ici-bas que d'être Icup ou mouton, renard ou poule, voleur ou volé.
Il n'en est pas amsi heureusement; et c'est se faire une idée absolument fausse du rôle du commerce et de rechange, de la société humaine pour mieux dire, que de réduire à de simples déplacements de richesse et de bien-être les relations des hommes entre eux.
Bien Ipin qu'il en soit ainsi, l'essence même de I échange, son but, son résultat, lorsqu'il est ce qu'il doii être, c'est de conférer à chacune des deux parties des avantages que sans lui elles n'auraient pu obtenir.
Eli ! oui. sans doute, il y a des cas trop nombreux dans lesquels l'enrichissement de Tun n'est que la contre-partie de l'appauvrissement de l'autre. Le bandit qui me prend ma bourse, n'a de l'or dans sa poche que parce que je n'en ai plus. L'escroc, qui par ses manœuvres plus ou moins habiles, me fait payer fort cher un service ou un bien de mince valeur, ne réalise un bénéfice que parce qu'il me fait subir une perte. De tels cas sont trop fréquents. Et ils seraient la loi universelle, si, comme on l'a trop souvent cru, comme l'ont professé des hommes émments, la somme des richesses, c'est-à-dire la masse des satisfactions accessibles aux hommes, était uae quantité fixe et limitée.
C'était, à ce qu'il semble, l'opinion de saint Thomas d'Aquin, pour qui la propriété n'était autre chose que îa cessation de l'indivision primitive, conférant à des possesseurs déterminés, à l'exclusion des autres, des portions plus ou moins considérables de es qui d'abord, appartenait à tous.
Le Père Gralry, lui-même, bien qu'il eût étudié l'économie politique et professât pour Bastiatun véritable culte, a reproduit cette idée lorsqu'il a écrit : « Comme il n'y a que très peu pour chacun, celui qui a beaucoup est évidemment dans l'injustice, comme détenant ce qui est enlevé à d'autres. »
La conséquence est forcée. Et l'oii a raison d'en déduire la négation de la propriété individuelle et le retour à la communauté la plus absolue. Si l'on part de cette prémisse, que l'humanité a été placée en face d'un gâteau à partager, il est clair, que s'il y a de grosses parts, ce ne peut être que parce qu'il y en a de petites. Et il n'est pas moins clair, hélas! que si le nombre des partageants augmente, l'importance des parts doit aller fatalement en diminuant. Dès lors, les partisans les plus exagérés de la doctrine de Malthus ont raison : « Pour que les hommes ne meurent pas de faim, il faut, de façon ou d'autre, mettre obstacle à leur multiplication. »
Il en est autrement, si, comme tout le démontre, comme le prouve le développement simultané de la population et de la richesse, les hommes sont, par leur travail et par leur intelligence, les producteurs de cette richesse; si ce sont eux, qui, par la culture, font jaillir du sol les éléments de leur nourriture ; qui, j)ar l'industrie, extraient de la terre et façonnent à leur usage la pierre et le métal; qui, par le commerce, font venir des régions les plus lointaines les ressources qui leur avaient été d'abord refusées; et si, pour tout dire, au lieu d'un gâteau à partager, ils ont devant eux une mine à exploiter.
Un enfant, dit un apologue chinois, pleurait sur le bord dun puits. Un passant lui demande le sujet de
son chagrin. C'est, répond-il. queje suis venu ici avec une cruche et une corde pour y puiser de l'eau; mais le puits est trop profond, et je ne puis y atteindre. — Mon enfant, reprend alors le voyageur, ce n'est pas le puits qui est trop profond; c'est ta corde qui est trop courte. Vas-en chercher une plus longue et tu puiseras de Feau autant qu'il te conviendra.
Ce puits, devant lequel pleure Tenfant, c'est l'immense trésor offert à notre activité. Chacun de nous, suivant qu'il a à sa disposition une corde plus ou moins longue, c'est-à-dire suivant qu'il est plus ou moins fort, plus ou moins habile, plus ou moins intelligent et plus ou moins laborieux, y puise plus ou moins largement. 11 a, par suite, pour sa consommation personnelle, plus ou moins de ressources à sa disposition. 11 en a plus ou moins é,2,alement, s'il ne consomme pas tout lui-mêm.e, à mettre à la disposition dautrui, comme équivalent de ce qu'il a besoin de demander à autrui. L'échange, sous quelque forme et sous quelque nom qu'il se présente, troc en nature, vente, achat, prêt, n'est pas autre chose que la substitution du produit dont on a besoin au produit dont on peut se passer, ou du service que l'on reçoit d'un autre au service que l'on rend à un. autre.
Or, pour quel motif peut-on consentir à rendre à autrui un service ou à céder à autrui un produit, si ce n'est parce que l'on trouve au service ou au produit que Ion reçoit de lui, une valeur égale ou supérieure?
Et pourquoi cet autrui, de son c^té, consent-il à l'opération, si ce n'est parce que, lui aussi, y trouve ou y croit trouver son compte? Donnant donnant, les choses séquivaleiit.
Elle? s'équivalent! Ce n'est pas tout dire; chacune d'elJes, pourcelui qui la i-eçoit, vaut plusquepour celui qui ladonne. Assertion conli-adicloire à ce qu'il semble, mais dont il est bien facile de démontrer la vérité. Si, pour faire un ouvrage, il me faut, à moi, employer troi? jours de mon temps, et que mon voisin, par une circonstance ou par une autre, le puisse faire en deux jours, il est clair que pour lui cet ouvrage représente un tiers de luoins que pour moi, et qu'il peut me le céder en échange d'un autre ouvrage qui lui coûterait à lui deux jours de travail — Si, de mon côté, je puis faire en deux jours ce qui lui en coûterait trois, je puis à mon tour le lui céder contre l'équivalent de mes deux journées.
Et si, maintenant, ce sont mes deux journées qui pour lui en valent trois, que je lui abandonne contre ses deux journées qui pour moi en valent trois, nous gagnons, chacun en même temps, par cette op '. ation, une journée, puisque chacun, grâce à l'échange, obtient pour deux ce qui, sans l'échange, lui coûterait trois. En d'autres termes, l'échange, lorsqu'il est raisonnable, lorsqu'il est libre, est avantageux aux deux parties. Il fait profiter chacune d'elles des supériorités de situation, de talent, d'adresse, dont l'autre est en possession. Il n'est pas seulement le moyen d'obtenir plus facilement ce que l'on pourrait à la rigueur se procurer par soi-même, il est le moyen d'obtenir ce que, sans lui, il serait absolument impossible d'obtenir.
Pour reprendre la comparaison de tout à l'heure, il met à notre disposition tous les puits devant lesquels les autres se trouvent placés avec leurs cordes et nous fait profiter de l'allongement que chacun
d'eux parvient à donner à sa corde. De là le progrès, de là l'enrichissement, non pas aux dépens, mais au profil d'autrui; non par l'appauvrissement, mais par l'enrichissement d'autrui.
Si, comme j'ai eu l'occasion de le dire ailleurs, je tire plus de blé de mon champ, j'en ai davantage à offrir à ceux qui ne produisent point le blé, mais qui en mangent. Et si, de leur côté, ceux-ci tirent plus de métal ou de charbon de la mine, s'ils fabriquent plus d'étoffes, s'ils construisent plus facilement et à meilleur prix les maisons ou les navires, j'aurai, en échange de mon blé, plus large part à ces produits plus abondants et moins coûteux. Les prospérités s'entr'aident et les inégalités profitent aux moins favorisés.
Cela est vrai d'homme à homme. Gela est vrai de village à village et de région à région. Le vin coûte moins cher aux hommes du Nord quand le Midi a une bonne .vendange. Le fer ou la toile coûtent moins cher au vigneron quand le maître de forge ou le fabricant produisent plus abondamment et à meilleur marché.
Il en est de même encore de nation à nation, et de continent à continent. L'orange, le café, le cacao, que nous ne pourrions à aucun prix nous procurer, ou que nous n'obtiendrions qu'au prix d'un travail énorme, nous sont fourpis pour une somme minime en comparaison et pour une faible fraction de notre temps, lorsque nous n'avons à rembourser que ce qu'ils ont coûté aux producteurs de régions plus favorisées et aux transporteurs qui les ont amenés jusqu'à nous.
Conclusion. — Le commerce digne de ce nom,
VÉRITÉS ET PAIUDÛXES 79
l'échange sensé et raisonnable, l'échange naturel et libre n'est ni une duperie, ni une tromperie, c'est une opération avantageuse aux deux parties, s'accompiissant précisément parce qu'elle leur est avantageuse à toutes deax, et dans laquelle, par une loi qui devrait nous imposer, au nom de l'intérêt même, une mutuelle bienveillance, le plus fort communique sa force au plus faible, le plus habile son habileté au moins habile, le plus favorisé ses supériorités au moins favorisé : véritable fraternité des choses qui nous prêcherait à toute heure, si nous savions la comprendre, la fraternité des cœurs.
XÏV
L'AMOUR DE LA PATRIE, C'EST LA HAKJE DE L'ÉTRA^aGEH
Les gens d'esprit disent parfois des sottises.
Et ils ont grand tort.
D'abord, parce qu'une sottise est toujours une erreur, et que toute erreur est dangereuse ; et ensuite, parce qu'une sottise, dite par un homme d'esprit, passe aisément pour n'en être pas une, et devient d'autant plus difficile à réfuter et d'autant plus féconde en conséquences pernicieuses.
C'est Voltaire qui a écrit celle-ci. Il ne Ta certes pas inventée. La haine de l'étranger est vieille comme le monde; les Grecs, pour ne citer qu'eux, l'ont hautement professée* tout ce qui n'était point grec était barbare pour eux; et le mot d'étranger et le mot d'ennemi étaient, dans leur langue, synonymes.
Mais Voltaire a donné à cette idée la forme d'un aphorisme; il l'a marqué de son estampille; et, pour beaucoup, pendant longtemps, parole de Voltaire a été parole d'évangile.
Aussi, le dernier ministre de l'Instruction publique, M. Poincaré (que je ne connais pas, mais que j'ai entendu ce jour-là avec une vive satisfaction), a-t-il
fait une chose excellente et tout à fait digne d'éloge, une chose qui rentrait bien dans son rôle de conseil de la jeunesse, lorsque, dans la séance de distribution des prix du concours général de Tannée 1893, relevant cette phrase du grand ironique du xviii® siècle, il a pris à tâche de démontrer que l'amour de la pairie n'est point incompatible avec l'amour de l'humanité, et que, pour arriver à leur plein et entier épanouissement, les diverses nations ont besoin de s'emprunter les unes aux autres quelque chose de leurs qualités et de leurs ressources propres.
C'est qu'en effet, pour ces personnaHtés collectives qui s'appellent des nations, comme pour ces personnahtés individuelles qui s'appellent des hommes, l'isolement n'est point bon et la lutte est mauvaise. Condamnez un homme à vivre de son seul travail et à ne devoir qu'à lui-même le développement de son intelligence comme la satisfaction de ses besoins, il ne pourra pas se suffire longtemps et périra fatalement dans l'impuissance. Condamnez une nation à se renfermer sur elle-même, à n'avoir avec les entres aucun contact, à ne connaître ni les produits de leur sol, ni ceux de leur inielligence : et vous la réduirez à une double misère, à la fuis matérielle et morale.
Tout diffère : de pays à pays, de race à race, de climat à climat. Ici croit le blé, mais la vigne fait défaut. Là, c'est l'inverse. La houille et le minerai de fer ne se rencontrent pas toujours à côté l'un de l'autre; et sur bien des points, sur le plus grand nombre, ils manquent tous les deux. Le coton, qui sert d'aliment au travail d'une partie des populations du globe, ne pousse que sur un nombre restreint de territoires. Et les épiées, les
gommes, les matières tinctoriales, le cacao, le café, le quinquina, le caoutchouc et la gutta-percha, aujourd'hui d'un usage si général chez les peuples civilisés, sont pour eux, comme les métaux précieux dont ils font Tinstrument principal de l'échange, des articles d'importation.
Or, pour importer, il faut eKporter; pour acheter, il faut vendre; pour consommer ce que l'on ne produit pas, il fan t^ mettre les autres à même de consommer ce que l'on produit. Et cet échange, ce va-et-vient par lequel chacun entre, en quelque sorte, en possession des avantages primitivement départis aux autres, n'est possible qu'autant que la paix règne entre les copartageants, que les routes de terre et de mer sont hbres, et que les hommes ne se font pas un point d'honneur de se massacrer et de se piller les uns les autres,
Nuire à autrui, c'est se nuire à soi-même. Aider à la prospérité d'autrui, c'est aider à la sienne propre. Si mon voisin, producteur de blé, a une bonne récolte, je serai, moi qui ai besoin de ce blé pour me nourrir, plus assuré de n'en pas manquer et moins exposé à le payer cher. Et si, de mon côté, moi vigneron, j'ai fait de belles vendanges, il trouvera chez moi, à meilleur compte, le vin dont il aura besoin. Ainsi de proche en proche, et l'inverse dans le cas contraire.
La France et l'Angleterre, pour une cause singulièrement futile, font la guerre à la Russie. La récolte, à ce moment, était médiocre dans l'Europe occidentale. Elle avait été bonne dans les parages qui avoisinent la mer d'Azof et la ville d'Odessa. Les blés russes étaient tout prêts à aller apaiser la faim des
Anglais et des Français; mais la discorde en avait décidé autrement : le paysan russe ne vendit pas sa marchandise, l'ouvrier anglais et l'ouvrier français furent obligés de se serrer le ventre.
La division éclate entre les États qui forment la grande confédération de l'Amérique du Nord. Des armées immenses sont mises sur pied, des centaines de mille hommes restent sur les champs de bataille, les campagnes sont ravagées, les richesses de toutes sortes détruites; et pendant de longs mois le coton, arrêté par le blocus ou brûlé par les troupes du Nord, devient pour Tancien Monde une rareté. Les fabriques se ferment en Europe, les industriels sont ruinés, les ouvriers sans travail sont réduits aux dernières extrémités de la misère. Le mal de l'un, contrairement à l'adage que nous avons réfuté ailleurs, devient le mal de l'autre.
Donc, Fégoisme lui-même, s'il était raisonnable, condamnerait la formule de Voltaire.
11 faut, avant tout, aimer sa patrie. Il faut, fût-ce au prix des plus grands sacrifices, la défendre contre les entreprises injustes des autres nations. Mais il ne faut pas, par un intérêt mal entendu, chercher à abaisser et à ruiner celles-ci. Il faut leur souhaiter, au contraire, grandeur et prospérité dans le travail et dans la justice.
« n faut aimer la patrie d'autrui, » a écrit, dans un admirable passage, le Père Gratry. « Vous êtes membres les uns des autres, » avait écrit longtemps avant lui un autre personnage plus considérable, saint Paul, disant avec raison qu'aucun des membres individuellement ne constitue le corps, mais que le corps résulte de la réunion de tous les membres. « Le pied n'est point
l'œil et l'œil n'est point le pied; mais le pied a besoin de Tœil et l'œil a besoin du pied. )> Et le grand apùtre ajoutait, appliquant cette comparaison aux nations : « Voici le mystère nouveau, inconnu aux générations précédentes mais révélé à celles-ci : les nations sont concorporelles. »
Une autre illustration de l'Église chrétienne, le célèbre saint Jean Ghrysostome, exprimait la même idée, lorsque, prenant le contre-pied d'une boutade du poète Horace à l'adresse de l'audace impie des navigateurs, il montrait la mer, plus facile à franchir que la terre, comme un chemin offert aux régions les plus éloignées les unes des autres, pour les convier à se rapprocher et permettre aux hommes de s'asseoir, comme des frères, autour de la table de famille que leur a préparé le Père commun.
Cette belle pensée a été reprise de nos jours par un des hommes qui ont le plus contribué à en préparer la réalisation, Richard Gobden. 11 se trouvait un soir à un banquet de famille. On le pria, conformément à un usage anglais devenu aujourd'hui un usage universel, de prononcer au dessert quelques paroles. « Mes chers amis, dit-il, en promenant ses regards sur l'assistance, cette table autour de laquelle nous sommes ici rassemblés dans la joie et dans la bienveillance, c'est à mes yeux l'image de ce que doit être la société humaine. Des mets de toutes sortes y ont été servis; mais chacun avait sa place spéciale, plus ou moins à la portée de tel ou tel convive. Si chacun de nous, par jalousie ou par gourmandise, voulant garder pour soi seul le plat qui était devant lui, s'était refusé à le laisser passer à ses voisins, que serait-il arrivé C'est que tous, tant que nous sommes, nous aurions
très inégalement, mais très imparfaitement dîné : l'un, n'ayant que du potage; l'autre, que du rôti ; celui-ci, que des légumes; et celui-là, que des fruits. En partageant, en faisant circuler à la ronde et en laissant arriver tour à tour devant tous les différents mets, nous avons pu, selon nos goûts, avoir de tout. Et à cet avantage nous avons joint le plaisir de nous en savoir mutuellement gré. La table du Créateur est plus large et plus variée; elle n'est pas autrement faite ; et pour n'y manquer de rien, il faut de même se passer les plats de main en main. »
Saint Paul avait raison ; saint Ghrysostome disait vrai; et Cobden, sous une forme plaisante, mettait à la portée de tous une grande vérité. Mais Cobden, Chrysostome et saint Paul n'ont pas eu encore la puissance de se faire comprendre de tous. Et comme ces singes dont parle Bastiat qui, au lieu de manger en paix la pâture qu'on leur apporte, ne savent que renverser Tecuelle en se la disputant, homme? et nations en sont encore à croire que la richesse est une pruie et que la haine vaut mieux que la bienveillance et l'assistance mutuelle.
Et c'est pour cela qu'au lieu de vivre dans l'abondance et dans la joie, ils continuent à manger péniblement dans les larmes un maigre pain, Ig plus souvent arrosé de leur sang.
XY
ŒUVRES SERVILES, ROTURIERS ET ÏViANAWTS
Etrange fortune, en vérité, que celle de ces mots! Singulière aberration du sens moral que celle qui en a fait, pendant trop longtemps, qui en fait encore pour bien des personnes des termes de mépris exprimant la bassesse et la grossièreté.
Yils roturiers, disaient aux siècles derniers ces gentilshommes qui se faisaient honneur de vivre noblement, c'est-à-dire sans rien faire. Vils roturiers : autrement dit gens de rien, gens qui ne sont pas nés, gens qui se livrent à des travaux serviles et font œuvre de leurs dix doigts.
Qu'est-ce pourtant que faire œuvre de ses doigts, sinon, comme l'a dit saint Paul, mériter de manger le pain dont on se nourrit? Et qu'est-ce, en particulier, que ce mot de roturier, si l'on remonte à son origine, à son étymologie, sinon le titre de noblesse le plus vrai, le plus légitime, le plus incontestable qui fût jamais?
Qu'est-ce que la roture? Tout simplement l'acte le plus nécessaire, le plus utile, le plus fécond, celui sans lequel l'espèce humaine en serait encore à se
repaître de glands et de racines sauvages ; le fait d'ouvrir, par le fer et le feu, le dur sein de la terre, de l'arroser de la sueur de l'homme, de lui confier le grain qu'elle doit changer en épi, et de faire d'elle la mère nourricière de l'humanité en créant un champ là où il n'y avait qu'une surface.
Et si encore ce n'avait été qu'une surface nue ! Mais c'était la plupart du temps une surface hostile, rebelle, armée contre l'homme de mille puissances ennemies. Il fallait la disputer aux animaux de toutes sortes qui l'occupaient, la débarrasser de la végétation parasite ou malsaine qui la couvrait : ici, arracher les souches après avoir abattu ou brûlé les arbres ; là, enlever les pierres; ailleurs, faire écouler les eaux surabondantes ; enclore, pour le défendre, ce coin du sol ainsi peu à peu remanié pour le soustraire aux incursions, et assurer aux bouches affamées la pâture destinée à les nourrir. Voilà, dans ses traits principaux, l'œuvre sainte et bénissable entre toutes qu'exprime ce seul mot : roture.
Roture ou rupture, brisement, défrichement : c'est tout un.
Oui, il a fallu la rompre, la briser, cette dure croûte de la terre, pour qu'efle s'ouvrit à la vie et qu'elle rendît à l'homme un peu de ce qu'il lui aurait donné. Et celui qui a accompli cette rude tâche, le défricheur, le pionnier, l'éclaireur, on a eu raison de l'appeler tout simplement du nom de son œuvre : « l'homme qui brise, l'homme qui rompt, le rupturier ou « roturier ».
Mais, pour mener à bien sa besogne, pour soutenir ainsi la bataille contre la terre et pour remporter la victoire, il ne suffisait pas de loin en loin
de quelques assauts passagers. Il fallait engager avec elle une lutte de tous les jours et de tous les instants, une lutte sans repos ni trêve ; et, après avoir triomphé de ses premières résistances, opposerpersévéramment aux retours offensifs de la fertilité naturelle, toujours prête à reprendre possession de son domaine, l'énergique effort d'un plan soutenu. Même au début, même dans son enfance et sous sa forme la plus routinière, la culture est un art savant et compliqué, fait tout à la fois d'expérience et d'opiniâtreté.
« L'homme a surla terre lepremierdetousles droits, celui de Tavoir faite, » a dit xMichelet. Mais pour la faire, et pour la conserver après l'avoir faite, il a fallu qu'il se mît et qu'il restât en contact intime avec elle. 11 a fallu qu'à toute heure elle subît l'influence de sa main, qu'elle respirât son souffle et qu'elle s'imprégnât de sa sueur. Aussi, ce cultivateur, ce défricheur, ce roturier, a-t-il été désigné également par un autre nom, non moins défiguré par l'ingratitude et par le préjugé : on l'a appelé le manant {manens), l'homme qui demeure au même lieu.
Expression de mépris encore, de la part de celui qui passait, ravageant et pillant, labourant avec sa lance et moissonnant avec son glaive, comme disaient les Spartiates; titre de noblesse si l'on avait su être clairvoyant et juste, et comprendre que le travail n'est pas seulement, comme l'a dit La Fontaine, le premier des trésors, mais le plus réel des mérites et la plus glorieuse des grandeurs.
Roturiers, manants, artisans et travailleurs de toutes sortes, de la tête ou de la main : agriculteurs, industriels», savants; vous tous qui, à toute heure, faites appel aux forces inépuisables de la nature, les pliant
à votre obéissance et metUint à la disposition de vos semblables le pain du corps et le pain de rame, il est temps d'en finir avec cette fausse délicatesse de la iMngue, et de rendre aux mots, avec leur véritable valeur, la justice qui leur est due.