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ÊTRE TRIBUTAIRE DE L'ÉTRANGER

Nous sommes tributaires de Tétranger, dit-on tous les jours avec l'accent de la plus vertueuse indignation. C'est une humiliation dont il faut, à tout prix, nous affranchir.

Tributaires, en vérité; et comment? Aurions-nous encore, par hasard, à payer quelque reliquat inconnu d'une trop douloureuse rançon? Nous serions-nous, par quelque convention maladroite et onéreuse, engagés à livrer pour rien, chaque année, aux amateurs étrangers, un choix de nos meilleurs vins, de nos plus belles étoffes, de nos plus nouvelles créations de l'art ou de la mode? Ce serait un lourd tribut, en effet, et tel qu'en prélevait, jadis, au nom de la France, celui qui fut le général Bonaparte et l'empereur Napoléon.

Non. Nous fournissons de vins, de soieries, d'articles de Paris, de nouveautés diverses, dans une mesure importante, la plupart des contrées des Deux Mondes; mais nous avons l'habitude de nous faire payer. Et nous estimons même, en général, que l'accroissement des exportations est l'un des signes delà prospérité du pays.

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Sans doute, répondent les avocats de l'indépendance nationale. Et ce serait à merveille, si l'on nous payait toujours en argent. Ce serait à merveille, si nous nous bornions à vendre; si, en regard de ces exportations, nous ne voyions pas figurer des importations égales et mêmes supérieures. Nous vendons, oui; mais nous achetons aussi; voilà Je malheur. Nous sommes les fournisseurs des autres; mais ils sont nos fournisseurs à leur tour et nous sommes leurs clients. Ils consomment nos produits; mais nous consommons les leurs. Il y a, parmi les éléments de notre travail et les aliments de notre existence, une foule d'objets que nous sommes réduits à demander au travail étranger. Autant, évidemment, d'enlevé au travail national. Si ces millions, ces dizaines de millions et ces centaines de millions de denrées, de matières premières et d'objets de toute sorte étaient produits sur notre propre sol, par les mains dé nos nationaux, ce serait autant de travail de plus pour eux, autant de moins de donné au travail étranger. Autant de gagné, par conséquent, pour la richesse nationale.

C'est ce qu'il faudrait voir, mes chers amis, et ce dont vous me permettrez de douter.

D'abord, il y a, vous en conviendrez, parmi ces importations dont le chiffre vous alarme, bien des choses qu'il serait impossible, ou tout au moins bien difficile d'obtenir sur le sol national, et dont, cependant, vous n'êtes pas disposés à vous priver. On ne peut guère récolter de coton en France ni même en Europe, si ce n'est sur quelques plages très limitées où il vient assez mal. Voulez-vous supprimer, pour ne pas devoir le coton à l'Amérique ou aux Indes, une

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bonne parlin de notre industrie manufacturière? La guerre de la sécession l'a fait pendant une couple d'années; elle nous a affranclns, bon gré, mal gré, du tribut que nous payions à l'Amérique. Ruine des filateurs, misère des ouvriers, stagnation de la marine marchande: voilà ce qui en est résulté. On produit de la laine en France ; mais il en faut, pour alimenter nos fabriques et leur permettre de fournir de drap le marché national et les marchés étrangers, deux ou trois fois autant qu'elles en peuvent trouver en France. Ce n'est, d'ailleurs, qu'en mélangeant les laines indigènes avec les laines étrangères qu'elles peuvent satisfaire au goût de leur clientèle. En sorte que, pour travailler avantageusement les unes, il faut avoir les autres, et que, bien loin d'être des concurrentes, celîes-ci sont des auxiliaires. On en peut dire autant, dans des mesures diverses, des soies de différentes provenances et qualités, des blés durs nécessaires à la fabrication des pâtes, des vins qui viennent combler les vides produits par le philloxera et le mildew, du caoutchouc et de la gutta-percha sans lesquels nous n'aurions point de câbles électriques; et, dans une sphère différente, des épices, des gommes, du café, du cacao, des fruits exotiques et d'une foule d'objets dont nos pères, au temps des druides, se passaient sans doute, mais dont je ne sache pas que les plus farouches avocats de l'indépendance nationale soient disposés à se passer Nos estomacs, pour reprendre le mot, sont devenus tributaires du monde entier, et ils ne paraissent pas vouloir, de longtemps, s'affranchir de ce tribut.

Et puis, voyons ! Lorsque vous vendez vos produits à l'étranger, ce n'est pas, je le disais tout à l'heure,

pour runique satisfaction de lui être agréable. Vons n'entende/ pas travailler pour rien et livrer pour rien à l'Anglais, à l'Américain, à l'Espagnol ou à l'Italien qui vous les prend, ces produits qui vous ont conté du temps et de la peine. C'est pour le coup que vous seriez tributaires de l'étranger ; je pourrais dire serfs et esclaves. Car ce qui caractérise la servitude, c'est l'obligation de travailler pour autrui sans .une juste rétribution. Non. Comme je le disais encore, vous vons faites payer. Et comment diable voulez-vous vous faire payer, si ce n'est en argent ou en marchandises ? En argent? Mais si nous ne recevions, en échange de nos exportations, que du métal blanc ou jaune, nous aurions bien vite accumulé sur notre sol la totalité de ce qui en existe sur la surface du globe. Et à quoi cela nous avancerait-il? à entasser dans les caves de la Banque un plus grand nombre de milliards ; à voir monter dans des proportions énormes le prix de toutes choses ; à payer, comme il y a quarante ans en Californie, un litre de lait cinq ou six francs et un chou à l'avenant; et à demeurer privés de toutes ces choses que j'énumérais tout à l'heure, et de bien d'autres: autrement dit, à nous appauvrir.

Oui, nous sommes payés ; mais nous le sommes, la plupart du temps, en produits Nous vendons et, du mt-me coup, l'on vous vend : car vendre, c'est acheter ; gt acheter, c'est vendre. Exporter sans importer, ce ne serait point commencer, ce serait donner et, par conséquent, se ruiner. Importer sans exporter, à l'inverse, si d'autres étaient assez naïfs pour nous livrer leurs produits sans rien réclamer en petour, ce serait faire une affaire tVor, recevoir pour rien et, par conséquent, s'enrichir. Tâchons donc, une bonne

fois, de voir les choses telles qu'elles sont. Vendre est nécessaire, mais parce que c'est le moyen d'acheter. Les exportations contribuent à la richesse nationale: mais parce qu'elles permettent les importations. Quand un cultivateur a du blé, un viticulteur du vin, un maître de forges du fer, ou un manufacturier des étoffes, plus qu'ils n'en peuvent consommer pour leur usage, ils cherchent à s'en défaire ; c'est même pour pouvoir s'en défaire qu'ils les produisent. Et ils cherchent à s'en défaire au plus haut prix possible. Pourquoi ? parce que plus ils ont à vendre et mieux ils vendent, et plus ils sont à même d'acheter. Les marchandises qu'ils livrent à leurs acquéreurs, sont le prix dont ils payent les marchandises ou les services qu'en retour ils pourront se procurer. La vente est le débit, le passif; l'achat est l'avoir, l'actif. Plus, toute proportion gardée, ils ont reçu en échange de ce qu'ils ont donné ; plus, pour employer la langue des affaires, leurs entrées ont dépassé leurs sorties, et plus ils estiment que'leurs opérations ont été bonnes. Une bonne balance pour sux, lorsqu'ils font leur inventaire, c'est celle qui accuse plus de recettes que de dépenses. Et si, ce qui est incontestable, ils se félicitent de voir augmenter le chiffre de leurs ventes, c'est parce que, du même coup, ils augmentent la possibilité de leurs achats.

Comment en serait-il autrement pour une nation? Est-ce que la richesse d'une nation est autre chose que l'ensemble des fortunes particulières de ses membres? Est-ce que le commerce national est autre chose que la somme des opérations commerciales faites par les particuliers? Est-ce que, le jour où un exportateur, ayant vendu pour cent mille francs de

marchandises à Bombay où à iNew-Vork^ fait rentrer à Marseille ou au Havre pour cent cinquante mille francs de denrées de l'Inde ou de l'Amérique, il se considère comme tributaire de ces pays et volé par eux de ce qu'il gagne dans son marché avec eux? Il n'estime pas pour cela non plus que l'Jnde ou TAméri(|ue soient ses tributaires ; car si elles luj prennent ses produits el lui laissent les leurs, c'est-à-dire s'il y a des hidiens ou des Américains qui font librement ce marché, c'est apparemment qu'ils croient y gagner, eux aussi. Mais il se dit, et il serait grand temps que nous apprissions à dire collectivement pour le compte de la nation ce que chacun individuellement se dit pour son compte, que le commerce est un échange avantageux aux deux parties. Que si, ce qui est vrai, la différence des chmats et des sols nous fait, par le besoin, dépendants les uns des autres, le commerce, par réchange, nous affranchit de cette dépendance en nous affranchissant du besoin. Et, en fm de compte, si c'est un tribut que les hommes et les nations se payent les uns aux autres, c'est un tribut réciproque et bienfaisant qui les lie par le sentiment de la soHdarité et qui devrait, s'ils comprenaient leurs intérêts et leurs devoirs, les lier également par le sentiment d'une mutuelle reconnaissance. Plût à Dieu, en vérité, que nous fussions à tel point tributaires les uns des autres^ que nous ne pussions, à aucun moment, nous passer les uns des autres ! Ce jour-là, la paix régnerait enfin dans le monde et les hommes comprendraient peut-être ce que c'est que l£^ fraternité.

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