‹ Vérités et paradoxesChapitre 15 sur 47 · USURE · texte numérisé non relu

USURE

Usure de quoi, s'il vous plaît? De la maison que je vous loue? Du navire sur lequel vous prenez passage et embarquez vos marchandises? De la voiture et des chevaux que je mets à votre disposition, pour la journée ou pour le mois? De l'habit que vous venez prendre dans ma boutique pour une soirée? Des outils que je vous prête? Ou des livres que vous allez chercher au cabinet de lecture? Toutes ces choses, peu ou beaucoup, en les mettant à votre usage, leur possesseur vous permet de les user, en en usant à votre profit, au lieu de s'en servir pour lui-même. Il serait étrange qu'il dût snpporter, sans compensation, la privation et le préjudice. Et vous trouvez tout naturel, en effet, de lui en payer l'usage et l'usure. C'est ce que vous appelez le loyer.

Parfaitement, me direz-vous. Et personne ne dit le contraire. Mais il n'en est pas de même pour l'argent. D'abord, l'argent n'est pas une marchandise. Et puis, l'arggnt ne s'use pas, et, quand on vous le rend, il vaut tout juste autant que quand on vous l'a demandé.

C'est à savoir, ou plutôt, ce serait à apprendre.

L'argent ne s'use pas, dit-on? Matériellement par

lant, c'est presque vrai! Pas tout à fait; ruais peu

- en faul. — Moralement parlant, ou, plutôt, commercialement parlant, ce n'est plus vrai du tout. Je vous rends le m»mie nombre de pièces de métal blanc ou jaune. Mais êtes-vous bien sûr que dans l'intervalle la valeur de ces pièces de monnaie n'a pas changé?

— II en fallait dix, il y a deux ou trois ans, pour se procurer une quantité de marchandises déterminée; peut-être n'en faut-il plus que huit ou neuf aujourd'hui; peut-être aussi en faut-il douze ou quinze! Est-ce que, après la découverte de l'Amérique, le pouvoir d'acquisition de l'argent n'a pas baissé dans une proportion considérable? Est-ce qu'il ne baisse pas, depuis quinze ou vingt ans, d'une façon manifeste? Si manifeste que l'on tient congrès sur congrès pour chercher, mais en vain, les nsoyens de l'arrêter sur cette pente, et que les Etats-Unis, vainement aussi, ont eu recours, pour combattre la dépréciation du métal blanc, aux lois les plus arbitraires, les plus onéreuses et les plus impuissantes.

Et pourquoi l'or et l'argent varient-ils de valeur? Pourquoi, vers 1850, l'or tomba-t-il, par rapport à l'argent, non seulement au-dessous du rapport légal (le 15 1/2 à 1, mais au-dessous du rapport de 15 à 1 ? Et pourquoi aujourd'hui, par un mouvement inverse, est-ce l'argent qui est descendu de 25, de 30 et enfin de 50 0/0 au-dessous de ce rapport; si bien que, pour le commerce des métaux, la pièce de 5 fr. ne vaut plus que 2 fr. 50 ?

C'est que l'or et l'argent sont des marchandises, des marchandises marchandes entre tontes, qui, comme les autres et plus que les auti-es, subissent toutes les lluctuations, résultat de la rareté et de

l'abondance, de l'offre ou de la demande. C'est que ce qui fait accepter, en échange de produits ou de services, ces disques blancs ou jaunes revêtus de certaines marques officielles, ce ne sont point ces marques par elles-mêmes, mais le poids et le titre dont elles sont l'attestation et la garantie. — Et si ce poids et ce titre, à leur tour, constituent une sécurité, c'est parce que, par leur essence et à raison de l'utilité qu'ils ont par eux-mêmes, indépendamment de toute affectation monétaire, ces métaux ont un marché non seulement courant, mais universel.

Or, si l'on trouve naturel de payer un loyer pour l'usage des autres marchandises, par quelle bonne raison pourrait-on justifier le refus d'en payer un pour l'usage de cette marchandise universelle qui les procure toutes? Avec de l'argent, je puis acheter une terre ou une maison que je louerai; un fonds de commerce qui me fera vivre ; des matières premières qui alimenteront mon industrie ; ou faire une opération sur laquelle je gagnerai 25, 30, 50, 100 0/0 et davantage! Et je ne devrais pas à celui qui me permet de me procurer ces facilités, d'utiliser ces ressources, de faire ce bénéfice, une part du profit qu'il me procure! Je ne lui devrais pas une compensation de la privation à laquelle il consent en ma faveur et une prime d'assurances contre le risque qu'il court !

Car, enfin, il peut arriver et il arrive, plus souvent qu'on ne le croit, que l'argent prêté ne soit pas rendu ! L'argent ne s'use pas ; nous venons de voir ce qu'il en faut penser. Mais il se perd. Quand je loue une maison, si mon locataire ne me paye pas, c'est une période plus ou moins longue de la jouissance de ma chose dont j'ai été privé ; mais la chose elle-même

me reste, plus ou moins détériorée quelquefois. Quand je loue une somme d'argent, si mon locataire, qui s'appelle un emprunteur, déménage en emportant tout, c'est la chose même dont je me trouve à jamais dépossédé. Franchement, cela mérite bien considération. Et, s'il est une forme de prêt ou de loyer pour laquelle il soit juste de laisser les parties débattre hbrement leurs conditions, c'est assurément le prêt ou loyer de la chose qui représente toutes les autres^ et dont l'usage réunit à la fois tous les avantages et tous les inconvénients inhérents aux autres formes de prêt ou de loyer.

Mais pourtant, dira-t-on, on ne saurait nier qu'il n'y ait des prêteurs malhonnêtes et des emprunteurs malheureux! Quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, M. Shylock sera toujours un vilain personnage; et M. Harpagon, prêtant au denier cinq, et donnant pour une partie de la somme un lézard empaillé, un luth de Bologne garni de presque toutes ses cordes, et des meubles dont l'emprunteur ne peut rien faire, ne passera jamais pour un type d'honnête homme.

D'accord. Pas plus que le marchand qui vend à faux poids, qui trompe sur la qualité de la marchandise, n'est à l'abri de la réprobation publique. Pas plus que le maquignon qui dissimule les défauts de son cheval et abuse de l'inexpérience de son acheteur, ne peut prétendre à son brevet de moralité. Ce qui n'empêche pas que la vente ne soit libre, et qu'en l'absence de tout dol et de toute fraude le prix des objets, comme le chiffre des loyers ou des fermages, ne soit réglé par la seule volonté des parties. On peut faire une acquisition excellente en payant cher un objet qui haussera de valeur ou dont on tirera grand

parti. On peut en faire une mauvaise en payant bon marché un objet dont on ne fera rien ou pour lequel on dépasse les limites de son budget. On peut, pareillement, commettre une vilaine action en prêtant à un intérêt modéré, même sans intérêt, pour un emploi malhonnête. Et l'on peut rendre un très réel service en prêtant à un taux élevé pour un emploi rémunérateur, mais non exempt de risques. Ce n'est pas le chiffre de l'intérêt, ce sont les conditions dans lesquelles il est consenti, qui en font, selon les cas, la moralité ou l'immoralité. Quelques exemples achèveront de faire mieux comprendre cette vérité.

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