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LE MOT ET LA CHOSE

M. Harpagon, tous en sommes convenus, est un vilaiii personnai^e; et Monsieur son lils, réduit par sa Iddrerie à chercher de l'argent de toutes mains et à tout prix, n'est peut-être pas absolument irréprochable. Mais, à la place du père, usurier dans toute la force et dans la plus vilaine acception du terme, mettez, je vous prie, en face d'un jeune homme plus inexpérimenté et moins excusable que Cléante un de ces aimables viveurs sur le retour qui se plaisent à encourager les sottises des adolescents; et voyez-le offrir au fils d'un de ses amis, pour alimenter son jeu ou pour payer quelques fredaines, de l'argent tant qu'il en voudra à o p. 100, à moins même, sans intérêt si vous voulez, lui disant avec l'aide de quelques formules de la morale facile qu'il faut que « jeunesse se passe » et qu'il peut bien écorner un peu par avance Ja légitime que lui laissera Monsieur son père. Croyez-vous, de bonne foi, que cet aimable et généreux vieillard soit moins blâmable que le rapace prêteur auquel, d'ailleurs, il prépare un client de plus?

Voyez au contraire — en face d'un inventeur ingé-

nieuK, mais sans ressources et dont l'invention n'a point encore fait ses preuves — un capitaliste sérieux, économe, disposé à avoir confiance dans l'intelligence et dans l'activité de cet inventeur, mais ne se dissimulant pas cependant les difficultés et les risques, et se rendant très bien compte que faire à cet homme les avances doot il a besoin, c'est prendre un billet de loterie, ou, si Ton veut, jouer à pile ou face. Il hésite, il finit par se décider; mais il fait ses conditions en conséquence : si l'affaire réussit, il aura une grosse part du bénéfice, 25 p. 100, 50 p. 100, 100 p. 100 peut-être; si elle ne réussit pas, il perdra tout : quitte ou double. Est-il absolument répréhensible, et, quand il cède aux prières et aux supplications de l'emprunteur qui lui demande le moyen de réaliser son rêve et d'atteindre la fortune, lui met-il, comme on le dit volontiers, le couteau sous la gorge?

Il y a une dizaine d'années, on discutait à la Chambre des députés une proposition tendant à abroger la loi de 1807, limitative du taux de l'intérêt. L'Algérie, on le sait, n'était pas soumise à cette restriction. Un des députés de cette colonie, aujourd'hui sénateur, vint conter à la Commission son histoire, à peu près en ces termes. J'étais ouvrier imprimeur, et j'avais envie de m'établir. Une petite imprimerie se trouva à vendre; l'affaire me parut bonne, et je me portai acquéreur. Mais il y avait mille francs à payer comptant, et je n'avais rien. Grâce à la liberté dont nous jouissons en Algérie, je trouvai les mille francs et je pus conclure l'affaire. Mais je dus les payer cher : 5 p. 100 par mois ; 60 p. 100 pour un an. On appelle cela de l'usure en France; et l'on

n'aurait pas manqué d'y faire condamner le prêteur comme m'ayant écorché. Cependant, soyons juste. Qui est-ce qui courait le plus gros risque? Et lequel de nous deux pouvait faire tort à l'autre? Si je ne réussissais pas, mon préteur en était pour ses mille francs et, quant à moi qui n'avais rien, je restais « Gros-Jean » comme devant. Si je réussissais, comme cela est arrivé, il faisait une bonne affaire, c'est vrai; mais j'en faisais une aussi, et son argent valait bien ce qu'il me coûtait, puisqu'il me rapportait davantage. Aujourd'hui, ajoutait ce député, j'ai prospéré, j'ai du bien au soleil et je présente des garanties. Je n'emprunte plus à 5 p. 100 par mois ; et si l'on me demandait 5 p. 100 pour l'année, je répondrais que mon crédit vaut mieux que cela.

A la même époque et à l'occasion du même débat, un autre député me racontait les débuts d'un des plus grands industriels de notre pays, ancien ouvrier lui aussi, devenu le créateur d'une fabrication considérable, dont les produits, par leur abondance et leur bon marché, ont rendu d'éminents services jusque dans les plus modestes ménages. Savez-vous avec quoi il a commencé, me disait-il? avec 10.000 fr. empruntés à 60 p. 100, et, de plus, en s'engageant à ne vendre, pendant un certain nombre d'années, que par l'intermédiaire de son prêteur. C'était abusif; et, pourtant, l'affaire était si bonne qu'il a fait fortune. Mais si la loi de 1807 n'avait point existé ; si, au lieu d'être réduit à s'adresser aux gens qui osent violer la loi et ne craignent pas de tondre la laine jusqu'à la chair, il avait pu ouvertement porter sa demande d'argent sur le marché libre des capitaux, croyezvous au'il n'aurait oas trouvé dix préteurs nour un,

prêts à lui faire des conditions moins dures? Quand la loi, a dit Montesquieu, interdit une chose qui est nécessaire, elle n'empêche pas cette chose de se faire ; mais elle rend malhonnêtes ceux qui la font, et elle se tourne contre ceux qu'elle a la prétention de protéger. On ferme aux emprunteurs dont la situation comporte un risque supérieur au taux légal, la porte des honnêtes gens; on les condamne à ne pouvoir frapper qu'à la porte de ceux qui ne le sont pas. Et c'est pourquoi l'on a pu dire que les lois contre l'usure sont des lois en faveur des usuriers. Il me serait aisé de multiplier, sans sortir des cas qui me sont personnellement connus, des exemples analogues à ceux que je viens de citer ; mais ce serait toujours la même chose; et, si l'on n'a pas compris, l'on ne comprendrait pas davantage. Une dernière anecdote absolument authentique pour finir; elle montre bien comment les rigueurs delà loi retombent fatalement sur les emprunteurs.

Au temps où Ton appliquait «ncore, par-ci. par-là. cette loi de 1807 qu'on a eu tant de peine à faire abolir à demi en matière commerciale et où, de loin en loin, quelques poursuites étaient exercées pour délits d'usure, un pauvre diable d'Auvergnat, porteur d'eau ou charbonnier de son métier, et, de plus, quelque peu prêteur à la petite semaine, était traduit devant le tribunal. Tous les témoins qu'on lui reprochait d'avoir écorchés, venaient, les uns après les autres, déposer en sa faveur. Ah! Monsieur le juge, disaientils, vous n'allez pas condamner ce brave homme-là! Si vous saviez quels services il nous a rendus! Mon mari était à l'hôpital, ma fille était malade, on allait nous saisir pour un billet que nous ne pouvions paa

pftyer ; le propriétaire nous mettait dans la rue et vendait nos meubles : il nous a prêté de l'argent qu'il n'était pas bien sûr de revoir et nous avons pu nous tirer d'affaire.

— Oui, dit le président; mais il vous a pris 10 0/0, 12 0/0, 15 0/0; c'est un délit. Voyons, prévenu, vous n'avez pas honte d'avoir pris de pareils intérêts?

— Dame, mon président, repartit le bonhomme, ces gens-là ne sont pas riches, vous le voyez bien ; et il y en a dans le nombre qui ne payent ni l'intérêt ni le capital ! Si c'étaient des millionnaires, ce n'est pas chez moi qu'ils viendraient; ils iraient chez Rothschild. Il faut bien que je tienne compte des mauvais payeurs si je ne veux pas être en retour. Et puis, ça n'est pas tout ; il faut vous dire les choses comme elles sont. Il y a d'autres risques dans le métier que celui de perdre son argent. A preuve que tout à l'heure vous allez peut-être bien m'envoyer en prison; vous savez, mon président, c'est quelque chose ça ! Ça vaut bien 3 ou 4 0/0 de plus î

C'est le bon sens même qui parlait par la bouche de cet honnête usurier ; et c'est pourquoi il en faut toujours revenir aux paroles par lesquelles j'ai commencé: Usure de quoi ? Usure au profit de qui ? Usure de quelle nature et de quel degré ? Il fast toujours que le risque et le dommage se payent, et que le service soit rétribué. Et c'est encore avec la liberté que le prix en est le moins élevé. Réprimez sans pitié le dol et la violence ; mais respectez les conventions librement débattues: et n'ayez pas, vous, législateurs qui n'y pouvez rien connaître, la manie de faire les affaires des gens à leur place et de leur interdire, au nom de leur intérêt, ce que, à leur avis, leur intérêt

IQg VÉRITÉS ET PARADOXES

réclame. Bentham a tout dit d'un mot: « C'est établir un bureau de bonnes d'enfants pour les hommes faits; » etRossi, le grand légiste, n'a pas craint d'appeler la loi de 1807 tle plus insigne monument des sottes prétentions du législateur ».

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