LA STÉRILITÉ DE L'ARGENT
L'argent, de sa nature, est stérile. Combien de fois n'avez-vous pas entendu énoncer cette proposition comme un axiome? Combien de fois aussi proclamer que l'argent n'est point une marchandise ou n'est point une marchandise comme les autres?
D'où la conséquence, entre autres, que l'argent ne saurait légitimement produire d'intérêt, et que les préteurs, en en exigeant un, commettent une spoliation et s'engraissent de la substance des emprunteurs.
« Le jour, écrivait en 1848 M. Thoré, où les aristocrates ont inventé cette incroyable fiction, que le capital avait la vertu de se reproduire tout seul, les travailleurs ont été à la merci des oisifs.
« Est-ce qu'au bout d'un an vous trouverez un écu de cent sous de plus dans un sac de cent francs ?
« Est-ce qu'au bout de quatorze ans vos écus ont doublé dans le sac?
« Est-ce qu'une œuvre d'art ou d'industrie en produit une autre au bout de quatorze ans ?
« Commençons donc par l'anéantissement de cette ficlioii funeste. »
M. Thoré. qu'il le sût ou non, ne faisait autre chose que de reproduire, en la développant, une proposition formulée deux mille ans auparavant par Tun des plus grands esprits qui aient illustré l'humanité.
« L'intérêt, avait écrit Aristote, étant de l'argent issu ,d"argent. est un enfantement contre nature ; car l'argent ne peut engendrer d'argent (nummus nummum. non parit). » Pour être couverte de l'autorité d'un si grand nom, et pour avoir, sous le couvert de cette autorité, fait loi pendant de longs siècles, l'assertion n'en est pas moins ridicule et indigne de tout esprit quelque peu réfléchi.
Franklin, qui n'était pas plus bête qu'Aristoto et qui n'avait pas le cœur moins démocratique que M. Thoré, a émis, dans ses Conseils d'un vieil ouvrier à im jeune ouvrier, une assertion diamétralement con~ traire: « Souvenez-vous, lui dit-il, que l'argent est, de sa nature, prolifique. L'argent peut engendrer l'argent ; les petits qu'il a faits en font d'autres plus facilement encore, et ainsi de suite
u Celui qui tue une truie pleine, en anéantit toute la descendance jusqu'à la millième génération. Celui qui engloutit un écu, détruit tout ce que cet écu pouvait produire, et jusqu'à des centaines de francs. »
Un autre personnage, l'Anglais Bentham, que j'ai cité à la fin du chapitre précédent, a, plus explicitement encore, réfuté la théorie d'Aristote en prenant directement à partie le grand philosophe: « Si ce grand homme, a-t-il dit, avait voulu se donner la peine de remarquer qu'avec une somme d'argent empruntée ou peut acheter deux hrohis et un bélier, lesquels, laissés ensemble, produiront pinluiliIfiiMMit,
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au bout de l'année, deux ou trois agneaux, il aurait compris qu'en vendant au bout de l'année les deux brebis et le bélier pour rembourser le préteur et en lui donnant, en outre, l'un des agneaux ou sa valeur, l'emprunteur se trouverait encore d'un ou deux agneaux plus riche que s'il n'avait point emprunté et payé intérêt. . . »
« L'argent, dit de son côté le rigide Calvin, ne produit pas d'argent ! Et la mer en produit-elle? en sort-il des planches d'un navire, ou des murailles d'une maison, ou de la terre d'un champ? Cependant, on loue un navire, ou une maison, ou un champ, et, avec de l'argent emprunté, on peut acheter ces choses qui en produisent. Ce n'est pas l'argent luimême qui produit, mais c'est l'usage que l'on en fait. » C'est le bon sens même qui parle par la bouche de Calvin comme par celle de Franklin et de Bentham. Non, l'argent par lui-même, en tant que métal, ne produit rien. Mais l'argent, par les ressources q'u'il procure et par l'emploi que l'on en fait, produit. Non, la charrue, de laquelle on n'a jamais vu sortir une autre charnue, ne rapporte rien si l'on ne s'en sert pas ; le blé non plus, si on le laisse dans un coin. Mais le blé semé donne la moisson, et la charrue qui laboure permet de semer le blé et d'obtenir la moisson. L'argent pareillement, inutile par lui-même, est utile par tous les services qu'il procure.
L'argent est stérile ! soit. Mais le capital ne l'est pas, puisque le capital c'est la semence, c'est le champ, c'est la charrue, c'est le fonds de commerce ; c'est le troupeau qui fait des petits, l'arbre qui porte des fruits, le navire qui va chercher au loin les éléments du travail ou les aliments de l'existence.
L'argent ! mais, quand on l'emprunte, est-ce que c'est pour le mettre dans un sac ou sous un verre, comme le dit niaisement M. Thoré? Est-ce que ce n'est pas pour s'en défaire, et pour obtenir en échange les moyens de travailler et de produire ? Finissons-en donc avec ces puériles et ineptes confusions. Souvenons-nous que l'argent dans les transactions humaines n'est qu'une marchandise provisoire, destinée, comme la plus marchande de toutes, à nous permettre de puiser à notre gré les autres sur le marché. Et pour conclure, concédons si l'on veut que le métal est stérile, à la condition qu'on veuille bien reconnaître que le capital ne Test pas?