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L'INSTRUCTION INTÉGRALE

Daife combien de programmes, de discours et de manifestes, n'est-il pas question de l'instruction intégrale ?

On promet au peuple l'instruction intégrale. On affirme que, sans l'instruction intégrale, jamais la société ne pourra connaître le bonheur et la tranquillité. On fulmine contre ces ennemis du progrès, ces obscurantistes encroûtés, qui refusent à leurs semblables les bienfaits de l'instruction intégrale. Et lecteurs et auditeurs, entraînés par ces beaux développements, s'enthousiasment à Tenvi pour l'instruction intégrale.

Si on leur demandait, cependant, ce que c'est que cette instruction intégrale à laquelle ils prétendent avoir droit, ils seraient, non pas pour la plupart, mais tous du premier au dernier, bien embarrassés pour répondre. Et guère moins embarrassés, malgré leur bagout, les écrivains et les orateurs qui la leur prônent. Aucun d'eux, en tous cas, ne s'est jamais avisé, que je sache, de la définir ; et ce serait bien le cas de les prier, comme le singe de la fable d'éclairer leur lanterne.

Mais c'est précisément parce qu'elle n'est pas éclairée que le public, comme le dindon à qui le singe fait son boniment, peut se laisser persuader qu'il y a quelque chose dedans :

tf Je vois bien quelque chose, Mais je ne sais Dour quelle cause.

Je ne distingue pas très bien. >

S'il dislin louait très bien, il s'apercevrait bien vite qu'il n'y a rien.

Causons un peu pourtant, et tâchons de deviner quelle idée vague peuvent bien réveiller, dans les cerveaux, ces mots d'instruction intégrale.

Evidemmrmt, si cela signifie quelque chose, cela doit signifier une instruction complète, universelle, comprenant toutes les sciences, tous les arts, toutes les branches delà culture intellectuelle et professionnelle ; donnant, par suite, a tous les hommes indistinctement la plénitude des connaissances et des facultés.

C'est le cas de rappeler le mot du Bonhomme :

« Tout cela, c'est la mer à boire. »

Et vous vous imaginez, brovcs gens, qu'on peut faire avalei' la mer à tout le monde? Vous vous figurez que cela serait avantageux, si c'était possible; et qu'il Serait bon que tout le monde reçût la même éducalior et possédât les mêmes talents?

Prenez, au hasard, deux hommes dans la foule. Est-ce que leurs aptitudes sont les mêmes? Est-ce que leurs goûts sont semblables? Est-ce qu'ils sont propres à rendre les mêmes services ou à exécuter les mômes tâches? Non, Dieu merci; car il y a bien des oesognes à faire dans la société, bien des tâches à

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remplir; et il est nécessaire que toutes se fassent. C'est un rêve qui paraît tjeau au premier abord que celui d'une parfaite et universelle égalité ; mais c'est un rêve incompatible avec la nature liumiune ; et, le jour où il serait réalisé, tout serait pétrifié dans l'immobilité d'une médiocrité impuissante.

« Il faut du jeu dans les machines, a dit admirablement Turgot; si toutes les pièces emboîtaient hermétiquement les unes sur les autres, elles ne marcheraient pas. » Il faut de l'inégalité et de la diversité dans la société humaine ; si tous les hommes étaient coulés dans le même moule, il n'y aurait plus ni mouvement ni progrès.

Instruction aussi étendue que possible, sans doute ; mais instruction inégale et diverse, visant, non pas à réaliser un type unique de prétendue perfection, mais à donner à chacun, selon ses dispositions, selon le milieu, le développement qui lui convient le mieux; voilà le but que l'on doit se proposer.

Et, pour atteindre ce but, il n'y a encore rien de tel

[ue de laisser le champ libre à tous les efforts, à

toutes les bonnes volontés, à toutes les concurrences.

Liberté entière, liberté intégrale, si vous tenez au mot ;

cela vaudrait mieux qu'instruction intégrale.

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