L'ABOMINABLE DOCTRINE DU LAISSEZ-FAIRE
J'en reviens à ce que je disais au début de ce volume. C'est une singulière chose que la puissance des mots.
Parlez aux hommes de liberté. Faites appel au sentiment qu'ils ont tous plus ou moins de leur indépendance et de leur dignité ; et, pour peu que vous sachiez vous y prendre, vous leur ferez crier tous d'une voix : Vive la liberté !
Prenez ensuite individuellement à partie telle ou telle liberté : la liberté de la presse, la liberté de réuniuri, ou la liberté d'association ; montrez les abus qu'elles peuvent engendrer ; tonnez contre les excès de la licence, sans dire bien entendu que la licence n'est pas l'exagération, mais la négation delà liberté. Et vous leur ferez renier en détail dans ses applications cette liberté qu'ils viendront d'acclamer en principe.
Parlez en particulier de la concurrence, noircissez habilement le tableau, montrez le mal en cachant le bien, mettez au compte de la concurrence les méfaits de la violence et de la fraude qui en sont la violation ;
et VOUS leur ferez crier avec non moins d'ensemble cl d'en train : A bas la concurrence !
Concurrence et liberté, les deux pourtant l'ont la paire ; ou plutôt c'est une seule et même chose sous des noms différents. Il n y a point de liberté là où il n'y a point de concurrence ; et la concurrence n'est autre chose que l'exercice de la liberté. C'est la mise au concours du résultat, du profit, de la situation, de la renommée. Et Michel Chevalier définissait admirablement la concurrence économique, lorsqu'il l'appelait la face industrielle de la liberté morale. J'en dirai autant de ce que l'on appelle le laissez-faire, si mal compris la plupart du temps.
Mon ancien collègue Martin Nadaud, que j'ai cité à propos du bâtiment, m'honorait d'une affectueuse estime. Mais il ne pouvait comprendre que je fusse partisan du laissez-faire ; et il ne manquait jamais l'occasion de protester du haut de la tribune, en regardant de mon côté, contre l'abominable doctrine du laissez-faire et du laissez-passer.
Bien avant lui, il y a une quarantaine d'années lorsque pour la première fois je me hasardai à écrire sur les questions économiques, j'avais eu à subir des attaques analogues et moins bienveillantes de la part
d^unhommed'unespritoriginaletcaustique, M. Jobard, inventeur d'un système de brevets perpétuels, décorés par lui du nom de « monautopoles », en vertu duquel tout inventeur, perfectionneur ou modificateur quelconque d'un appareil ou produit quelconque aurait gardé à perpétuité, pour lui et ses descendants, la propriété exclusive de son appareil ou de son idée' Il eût fallu, par exemple, pour faire un clou, s'adresser successivement à ceux qui auraient eu le privilège
d'extraire le minerai; à ceux qui auraient représenté les inventeurs de la transformation du minerai en métal; aux ayants droit de l'inventeur de l'étirage en fil de fer; aux descendants du créateur de la cisaille, de rinventeur de la pointe, de celui delà tête; et ainsi de suite. On voit d'ici quel joli régime cela aurait fait, et combien il aurait été loin d'ouvrir la porte aux abus de la concurrence.
M. Jobard, naturellement, ne tarissait pas sur le compte de ces abus. Et, disant les choses un peu plus crûment que d'autres, il montrait les économistes livrant le monde à toutes les violences, à tous les crimes mêmes, et supprimant ni plus ni moins, au nom du laissez-faire et du laissez-passer, toutes les garanties de la sécurité privée et publique.
Laissez faire la montre, disait-il; laissez faire le mouchoir; laissez passer le voleur et l'assassin.
Un autre homme d'esprit, un professeur et un orateur de beaucoup de talent, M. Charles Gide, que n'effraye pas suffisamment le paradoxe, s'est plu à renouveler, en les colorant de son style imagé, ces plaisanteries de M. Jobard. Il Ta fait notamment dans une très brillante conférence à Genève en 1890.
J'ai répondu alors, comme j'avais répondu jadis à M. Jobard, comme je l'ai expliqué dans une des séances de la Société d'économie politique, qu'une caricature n'est point un portrait ; qu'elle en est quelquefois le contraire, et que c'est ici le cas.
Colbert demandait un jour à un négociant, nommé Legendre, ce que le gouvernement du roi pouvait faire pour aider le commerce: « Monseigneur, répondit Legendre, yiuus laisser faire. « Voilà l'origine de la formule, reprise plus tard et exphquée par un
VLfllTÉS ET PARADOXES 117
autre n%ocîanl,C<>nrr,oy, adopUie i»arTurgot, etdevenue le résumé du programme des économistes.
C'est tout simplement la proclamation de cette vérité que les hommes sont maîtres et responsables de leur sort; que chacun, dans sa sphère, doit être libre d'agir comme il lui convivjnt, et que nul, par conséquent, ne doit porter atteinte à la liberté d autrui. Ce qui implique que le gouvernement, protecteur delà liberlé de tous, ne laissera point l'activité des uns empiéter sur l'activité des autres, et restera neutre, comme la justice le commande, et impartial.
La requête de l'économie politique au gouvernement, dit Basliat, est aussi simple que celle de Diogène a klexandreiOie-toidemonsoleil. « Concurrence, dit-il ailleurs, -c'est absence d'oppression. En ce qui me concerne, je veux choisir pour moi-même et ne veux pas qu'un autre choisisse pour moi. Et si un autre a la prétention de choisir pour moi, je demanderai à choisir pour lui, à sa place. Où est la garantie que les choses en iront mieux? »
L'n autre économiste de mérite, M. Alfred Joufdan, exprimait la même idée, en comparant le pouvoir public au juge du camp, qui, dans l'ancien duel judiciaire, s'assurait que les conditions d'un combat loyal avaient été observées, et alors seulement donnait le signal de la lutte par ces mots sacramentels : « Laissez aller les bons combattants. »
Dans l'arène du travail comme dans celle des anciens tournois, dans ce qu'on a appelé la bataille de la vie, le devoir de l'autorité, qui représente le droit et l'intérêt public, n'est pas autre. Elle doit veiller à ce que la liberté de chacun soit sauve ; à ce que nulle part, sous une forme ou sous une autre, la faveur ou
roppressioii n'altère les conditions du débat, et n'enlève aux uns ou aux autres la rétribution naturelle de leur mérite ou de leur démérite. Elle ioit, par conséquent, réprimer, sous quelque forme qu'ils se produisent, les fraudes, les violences, les vols ! C'est là sa principale, pour ne pas dire son unique mission. En d'autres termes, empêcher de faire la montre ou le mouchoir, afin que mouchoir et montre demeurent à qui ils appartiennent; empêcher de passer le voleur et l'assassin, afin que l'honnête homme puisse passer ; empêcher de gêner les uns en leur mettant des entraves ou en les chargeant de droits, de favoriser les autres en leur accordant des privilèges, des exemptions ou des monopoles ; tenir la balance égale entre tous, en un mot, et ne faire en rien acception de personne : voilà Tidéal. Peut-être n'est-il pas facile à réaliser. Il faut bien le croire, puisque nulle part encore il n'a été complètement réalisé. Mais à coup sûr il est avouable et honorable. Et si nous voulions nous pourrions, sans épiloguer, tomber dans le paradoxe, retourner la formule, et, au lieu de laisser faire, parler d'empêcher de faire : « Laisser faire le bien, n'est-ce pas empêcher de faire le mal? »