LES DEUX MORALES
Un jour, c'était sous l'Empire, un homme de mérite qui n'était pas un malhonnête homme, mais qui, peutêtre, quoique écrivain distingué, ne se rendait pas toujours bien compte de la valeur des mots, avança, à propos de je ne sais plus quel acte reproché au gouvernement, qu'il y avait deux morales : l'une, pour la vie privée ; l'autre, pour la vie publique.
Ce fut un soulèvement général da»s toute la presse, opposante du moins ; et le pauvre homme ne s'en releva jamais complètement.
Il faut bien le dire, cependant, cette distinction entre la morale privée et la morale publique, cette latitude concédée au gouvernement de se mettre comme tel au-dessus des lois habituelles de l'honnêteté, il ne les avait pas inventées, et il s'en faut qu'on ait cessé de les invoquer.
Richeheu, pour n'en point citer d'autres, se souciait fort peu de respecter la justice et la bonne foi, quand il croyait l'intérêt de sa puissance ou celui du roi sérieusement engagé. Il allait devant lui, fauchant sans pitié, sauf à tout couvrir ensuite, comme il le disait, de sa robe rouge.
Il y a eu des Richelieu de nos jours; et ce n'est pas d'avoir manqué de scrupules qu'on leur a le plus souvent fait un grief. Ils emploient de mauvais moyens pour servir leur pays, ont dit ceux-là mêmes qui avaient le plus à souffrir de leurs succès; mais c'est la politique. Et plût à Dieu que nous eussions chez nous des hommes de celte trempe !
C'est là une conception fausse, et aussi dangereuse que fausse. Les lois de la morale sont les mêmes dans la vie publique et dans la vie privée, pour les peuples et pour les particuliers; ni la fourberie, ni la violence, ni le crime ne perdent rien de leur culpabilité à s'exercer sur un plus grand théâtre.
Au point de vue de l'intérêt, il n'en est pas autrement. Bien mal acquis ne profite pas, dit un proverbe souvent justifié par l'expérience. Pour les gouvernements comme pour les individus, la justice est toujours la meilleure politique. Un Napoléon foule aux pieds l'Europe pendant quinze ans. 11 semble avoir fait un pacte avec la fortune. Que lui en restet-il, cependant ; et que reste-t-il àla nation qui a servi d'instruments à ses visées ambitieuses? A lui, la défaite et la longue agonie du désespoir sur une île lointaine; à elle, lïnvasion, le démembrement, la dépopulation et la ruine.
L'Autriche, après l'écrasement de son redoutable vainqueur, croit augmenter sa puissance en s'emparant d'une partie de ses dépouilles, tient garnison à Venise et, du milieu de son terrible quadrilatère, pèse sur la Lombardie écrasée. C est une épine dans la chair et un boulet à ses pieds.
L'Angleterre, dans l'intérêt de son aKÎstocratie, -upprime les libertés de l'Irlande, arrache aux mal-
heureux habitants de ce pays la propriété de leursul, violente leur conscience et tire à elle le plus pur de leur substance. De ce qui aurait dû être, suivant l'expression consacrée, l'île sœur, elle se fait une ennemie avec laquelle il lui est impossible de vivre en paix. Et il faut toute l'énergique volonté du grand vieillard qui la domine par le talent et par le caractère, pour lui faire entrevoir enfin la possibilité de se débarrasser, non sans sacrifices et sans douleur, de sa tunique de Nessus.
D'autres iniquités, plus récentes et par conséquent plus odieuses puisqu'elles ont été commises dans un état de civilisation plus avancé, ont été de nos jours acceptées par l'Europe. On sait ce qu'elles ont valu à l'Europe, et dans quelle mesure, selon le mot de Jules Simon, « l'Europe a payé et paye encore la rançon de « Sadowa et de Sedan. »
On pourrait multiplier ces exemples et invoquer tour à tour l'autorité de bien des moralistes et de hier des philosophes. Je n'en citerai plus qu'un et n'invoquerai qu une autorité: celle d'un souverain, de l'un des plus grands souverains de l'Europe moderne, de l'impératrice Marie-Thérèse, jugeant elle-même au moment où elle en acceptait sa part, l'abominable crime du partage de la Pologne.
« Quand tout mon «njpire était envahi, écrivait-elle <c au prince de Kaunitz ; quand je ne savais pas même « où trouver un abri pour mettre mon enfant au monde, cf Je comptais sur mon bon droit et sur l'aide de Dieu. « Mais ici, quand le droit est contre nous, quand « nous avons contre nous toute justice et toute raison, « j'avoue que je suis plus tourmentée que je ne l'ai « été de ma vie et que j'ai houle de me faire voir.
« Que ie prince de Kaunitz considère quel exemple « nous donnerions au monde si, pour un misérable « morceau de Pologne ou de Valachie, nous vendions « notre honneur ! »
Elle l'a vendu, bien qu'à contre-cœur. Troublée par les menaces de Frédéric II, qui mettait son armée sur pied et faisait de l'adhésion de l'Autriche au partage de la Pologne une condition de paix ou de guerre ; contrainte par les terreurs et les instances de ses ministres et de son entourage, elle céda. Mais en mettant enfin, malgré elle, sa signature au bas de cet acte monstrueux de brigandage international, voici ce qu'elle écrivit : « Placet (j'y consens), puisque tant de grands et savants personnages veulent qu'il en soit ainsi. Mais longtemps après ma mort on verra ce qu'il résulte d'avoir ainsi foulé aux pieds tout ce que, jusqu'à présent, on a tenu pour juste et pour
sacré. »
L'histoire a répondu. Elle a dit si l'iniquité commise à l'égard de la Pologne pouvait profiter aux trois puissances qui se sont partagé cette malheureuse proie ! Il en est et il en sera toujours ainsi. La pire des politiques, c'est la politique de haine, de cupidité et de spoliation. Il n'y a qu'une morale, il n'y a qu'une justice; et l'intérêt véritable, l'intérêt suprême, pour les collectivités comme pour les individus, c'est de les respecter. La force peut opprimer le droit; elle ne le prime pas, et tôt ou tard, quelles qu'aient pu être 'le premières et trompeuses appa rences. les mauvaises semeuces r-jinme les toocics portent leurs fruii?