CONSTITUTION ET RÉVOLUTION
Je commence par une histoire, ou plutôt par deux histoires inséparables Tune de l'autre, qui paraîtront et qui sont, en effet, absolument ridicules. C'est, précisément, parce qu'elles sont ridicules et parce qu'elles font voir, avec le maximum de grossissement, •usqu'où peut aller la peur des mots combinée avec la bêtise humaine, qu'elles sont, à ce qu'il me semble, ma meilleure entrée en matière et la meilleure juskification de mon entreprise.
C'était en 1826. Un grand personnage — l'empereur d'Autriche, s'il vous plaît, l'empereur François, celui qui avait été le beau-père et l'adversaire de Napoléon — visitait ses domaines d'Italie. Car l'Italie, à cette époque, était à peu près tout entière sous l'influence autrichienne, et ses plus riches provinces, la Lombardie, la Vénétie, étaient directement occupées par l'administration et par les troupes de l'empereur.
On ne se serait guère imaginé en ces temps qu'un jour viendrait où les couleurs des deux nations seraient étroitement unies, où leurs généraux, et leurs officiers boiraient ensemble à la confraternité de leurs armes, et où cette alliance serait dirigée contre la nation que l'on appelait alors à son aide pour débarrasser le sol national des Tedeschi, et qui, en effet, y est allée. Mais la politique a de ces retours ; et, trop souvent, ils ne sont eux-mêmes qu'un effet de la %ntasmagorie des mots.
Donc, l'empereur était en Lombardie ; et, bien qu'il n'y fût guère aimé, il ne manquait pas de gens pour l'accueillir et lui faire fête. II. y en a toujours pour faire fête aux puissants de l'heure présente, sauf à les traîner sur la claie le lendemain de leur chute.
A Lodi, parmi les produits du cru offerts au souverain, figurait de la crème du pays, de cette belle et épaisse crème que fournit le lait des vaches nourries dans les plus riches pâturages du monde. L'empereur, paraît-il, aimait la crème : pour être empereur, on n'en est pas moins homme. Il en mangea beaucoup, il en mangea trop, et il fut malade : malade au point de donner des inquiétudes ou des espérances à son entourage.
Un médecin fut appelé ; c'était celui de l'Académie, autrement dit, du collège. Il fit le nécessaire. Il remit sur pied le monarque ; et, comme ce n'était pas seulement un bon médecin, mais un brave homme, il crut pouvoir faire à son auguste malade quelque respectueuse représentation, lui faisant observer qu'il n'était plus jeune, c*: qu'il ferait bien de ménager sa constitution.
« Conslilution^ ! s'écria avec fureur l'empereur, qui n'était point un souverain constitutionnel. On ne prononce pas ce mot-là devant moi... » On voit, d'ici, la figure du pauvre médecin.
La chose m'avait été contée par un témoin digne de foi, le propre recteur de l'Académie (devenu, depuis, missionnaire aux États-Unis et curé en France). Et, cependant, j'avais quelque peine à y croire. Ayant eu, peu après, l'occasion de voir un des hommes les plus distingués de l'Italie, mon ami Torrigiani, — alors professeur d'économie politique à Parme, et plus lard ministre des travaux publics de la province d'Emilie et sénateur du royaume d'Italie, — je lui demandai si le fait était possible. « Parfaitement, me dit-il ; et ce n'est pas la seule réponse de cette force qui ait marqué le passage de l'empereur. »
Étant à Milan, on lui fît voir, entre autres choses le laboratoire de physique. Le professeur, tout pénétré de son sujet, essayait assez inutilement de réveiller l'attention distraite de son auguste visiteur. Arrivé, cependant, devant un mode*ste assemblage de morceaux de cuivre et de zinc : « Voilà, sire, dit-il, la pile de Volta ; celle-là môme dont ce grand homme s'est servi dans ses immortelles expériences. C'est avec ce modeste appareil, sire, que cet illustre savant a accompli la grande révolution qu'il a opérée dans la science. »
1. Le roi Bomba, lorsque ses sujets hurlaient devant son palais en demandant une Constitution, prit la chose bien autrement, bien que ce fût plus grave: « Oui, mes amis, me dit-il, vous en aurez une. Vous en aurez même deux. >»
Et, PU efiet, il leur en donna deux: la première selon leur goût, et la seconde selon son goût à lui.
L'empereur bondit, comme s'il avait été piqué par un serpent ; et, jetant sur le matheureux professeur des legards pleins de colère : « Professear, dit-il, je De veux pas de révolution. »
« Mais, sire, reprit l'agneau (je veux dire le professeur), que Votre Majesté ne se mette pas en colère, mais plutôt qu elle considère qu'il s'agit de science et non pas de politique. »
^ Pas plus dans la science que dans la politique ! On ne fait pas de révolution dans mon empire. »
Voilà mes histoires. J'ai dit qu'elles étaient ridicules. Cela ne les empêche pas d'être authentiques et, j'ajoute, instructives.
Combien de gens, comme l'empereur François, jugent les choses sur le nom et les gens sur l'habit. On verra, si l'on veut bien continuer avec moi cette petite revue des opinions préconçues et des impressions toutes faites, que nous n'avons peut-être pas, tous tant que nous sommes, le droit de jeter sur la tombe du pauvre empereur autant de pierres et de sarcasmes que nous serions disposés à le faire.