LE GRAND BA^NQUET DE LA NATURE
Racine, dans Athalie, met dans la bouche du jeune Joas ces trois vers charmants :
Dieu laissa-t-il jaiiîais ses enfants au besoin? Aux petits des oiseaux il donne la pâture, Et s., ijonte s'étend sur toute la nature.
Lamartine, lui aussi, dans son admirable prière d'un enfant, fait dire à Dieu par le jeune innocent qui l'implore :
Aux dons que ta bonté mesure
Tout rUnivers est convié;
Nul insecte n'est oublié
A ce festin de la nature.
La chèvre s'attache au cytise,
L'agneau broute le serpolet.
La mouche au bord du vase puise
La blanche goutte de mon lait.
Racine et Lamartine et beaucoup d'autres, qui ont moins bien répété les mêmes choses, ont voulu rendre hommage à la puissance et à la bonté du Créateur ; ils n'ont pas prétendu qu'il fallût prendre à la lettre
b VERITES El fABADOXES
toutes les expressions par lesquelles ils ont traduit ce sentiment, ils n'ii^noraient pas qu'il y a des oiseaux qui meurent de faim en temps de neige, et que dans un étang trop peuplé il n'y a pas longtemps assez à manger pour tous les poissons qui l'habitent. Ils ignoraient moins encore que dans les pays primitifs où la main de l'homme n'a rien pris, mais où elle n'a rien mis, la vie est difficile, impossible même. Car il faut semer pour récolter ; et, dans l'état de nature, l'homme ne sait même pas ce qui est bon à récolter ou à semer.
Mais il ne manque pas de gens qui, non seulement prennent à la lettre le langage hyperbolique des poètes, mais qui érigent en axiome que « la terre, sans l'intervention de la société et sans les institutions qui garantissent les formes diverses de la propriété, la terre, à l'état de libre parcours et de libre nature, fournirait abondamment, à tous les êtres répandus sur sa surface et plus particulièrement aux hommes, de quoi suffire à leur existence. » C'est ce qu'ils appellent le grand banquet de la nature dont personne, disent-ils, n'aurait dû être exclu. « Tout est bien sortant des mains de la Nature, disait Jean- Jacques Rousseau. Tout dégénère entre les mains de l'homme. » Et pour revenir à cette perfection perdue, pour rétabhr cette égalité exempte de privations et de souffrances, il demandait l'abandon de toute possession personnelle et la suppression de toutes les prétendues conquêtes de l'industrie, de la science et de l'art. Sur quoi, Voltaire lui écrivait malicieusement : « J'ai lu votre livre, mon cher philosophe. Il donne envie d'aller tout nu et de marcher à quatre pattes. Malheureusement, il y a si longtemps que nous en
VERITE? ET PAR\nL).Vi:S '
avons perdu riiahitiKie, que j'ai peur qu'il ne nous soit bien difUcilc de la leprendre. »
In autre grand écrivain, M. de Lamennais, croyant porter un coup décisif aux idées d'un certain Malthus «pi'il combattait, comme d'autres, sans Tavoir lu et sans l'avoir compris, a écrit les lignes que voici :
« Dieu qui a rendu la terre assez féconde pour pourvoir abondamment aux besoins de tous les êtres de l'Univers, n'a pas fait l'homme de pire condition que les animaux. Tous ne sont-ils pas conviés au riche banquet de la nature ? Un seul d'entre eux en est-il exclu ? Les plantes des champs étendent, l'une auprès de l'autre, leurs racines dans le sol qui les nourrit toutes, et toutes y croissent en paix. Aucune d'elles n'absorbe la sève d'aucune autre. »
11 faut croire que jamais M. de Lamennais n'avait vu ni un bois, ni un champ, ni un jardin, et que jamais, sous ses yeux, deux animaux ne s'étaient disputé une proie unique. Est-ce que, dans un taillis, à mesure qu'ils s'élèvent, les arbres auxquels manquent la lumière et l'air ne périssent pas étouffés par ceux qui les dominent? Est-ce que les espèces les plus voraces ou les plus pullulantes, comme l'acacia ou l'orme, ne font pas, si l'on n'y met ordre, disparaître peu à peu les autres ? Est-ce que, dans les champs, l'ivraie ne dispute pas la nourriture au bon grain? Est-ce que le jardinier, enfin, pour avoir de beaux légumes, de belles fleurs ou de beaux fruits, n'est pas obhgé, non seulement de faire une guerre incessante à la végétation naturelle qui contrarie son œuvre, mais d'éclaircir, de tailler, de supprimer, afin de laisser aux individus qu'il conserve une place et une alimentation suffisantes? Le banquet de la naturel
Mais c'est la lutte incessante des appétits animaux et végétaux, et pour le grand nombre — une intime minorité exceptée — la mort par inanition.
Non, l'homme n'est pas de pire condition que les animaux et les plantes. Il ne serait pas de meilleure, s'il n'avait pas en plus qu'eux la faculté de se faire sa place en leur faisant la leur, et de préparer pour eux et pour lui le repas que la nature ne leur avait point préparé.
Elle a dressé la table, cela est vrai, et, dans un arrière garde-manger, elle a emmagasiné de quoi la servir. Mais il y a fort à faire pour ouvrir le gardemanger, et davantage encore pour amener à point les produits que Ton en tire. Racines sauvages, fruits âpres et sans saveur, graminées dont, avec des siècles de labeur, on fera le froment, l'orge ou le seigle, mais qui à l'état primitif ne valent pas plus que la folle avoine ou l'herbe des prés : voilà, avec les ronces, les épines, les plantes vénéneuses et les animaux féroces ou non, qui lui disputent le droit de subsister, ce que Vhomme trouve sous sa serviette, quand il n'a pas pris la peine de faire sa cuisine. « La nature, a dit très justement M. de Fontenay dans son livre sur le Revenu foncier, est aussi incapable de faire un grain de blé que de faire une montre. »
11 y a, à l'autre extrémité du monde, dans l'Océanie, des régions où la race européenne, la 'race anglosaxonne notamment, a fondé de riches colonies. Il n'y a pas un siècle, lorsqu'il écrivait son ouvrage sur le Principe de 'population, l'homme que j'ai nommé plus haut, Malthus, affirmait, d'après tous les récits des voyageurs, que ces terres, à peine habitées par quelques sauvages réduits au dernier degré de l'ab
jeclion et de la misère, ne pourraient jamais nourrir une population plus nomineuse.
Ces sauvages n avaient vu personne porter atteinte à la fécondité de leur sol ; ils étaient, en toute liberté, assis au banquet de la nature. Comment dune, aujourd'hui, cette même terre nourrit-elle abondamment des populations nombreuses et exigeaates ? C'est que, en réalité, c'est Thomme qui fait la terre. C'est que, par leur travail, par leurs capitaux, fruits d'un travail antérieur, par leurs connaissances, fruits de l'expérience de longs siècles, apportées avec elle du vieux sol de leur mère patrie, ces nouveaux venus ont donné au sol de leur patrie nouvelle la productivité qu'il n'avait point. C'est que, en un mot, au banquet de la nature où l'on meurt de faim, ils ont substitué la cuisine de la société qui n'est pas toujours parfaite, mais qui garnit mieux la table.
De même antérieurement, sur un autre point du globe, aux États-Unis d'Amérique. Les Indiens qui habitaient le territoire où se sont établis les premiers colons, n'en étaient plus à l'état primitif. C'étaient des tribus dont le développement intellectuel était respectable, et que peut-être les émigrants européens n'ont pas suffisamment respectées. xMais leurs procédés d'exploitation du sol étaient imparfaits. Peu d'instruments, peu d'outils, en dehors de leurs armes ou de leurs filets ; peu de culture, sauf quelques maigres champs de maïs : la chasse et la pêche comme source principale d'alimentation. Il leur fallait dans cet état, au dire des voyageurs, un espace considérable, quelque chose comme une lieue carrée par tête, pour subsister. La terre pour eux était une
nourrice aux mamelles taries; elle allait devenir pour des hommes armés de toutes les ressources de l'industrie et de la culture européennes, une nourrice aux mamelles gonflées de lait. Le sol épuisé pour les Iroquois et les Hurons, c'est ce sol vierge dont l'agriculture européenne redoute la concurrence et dont les partisans du régime dit protecteur essayent de détourner de nous les produits trop abondants. Le l)anquet de la nature: misère et inanition. Propriété, capital, machines, division du travail : abondance et sécurité.
Mais les faits en disent plus que tous les raisonnements. Un exemple individuel frappe plus, souvent, que mille considérations générales. En voici un dont je puis garantir la parfaite exactitude. C'est à mon fils qu'il est arrivé ; on le trouvera peut-être concluant.