‹ Vérités et paradoxesChapitre 21 sur 47 · LA FIN JUSTIFIE LES MOYENS · texte numérisé non relu

LA FIN JUSTIFIE LES MOYENS

Encore une formule qui nest, au fond, qu'une variante de la précédente, à laquelle on ne saurait faire une guerre trop acharnée. D'autant plus acharnée qu'elle est spécieuse, et que les raisons ne manquent pas pour expHquer la facilité avec laquelle on se laisse aller à l'adopter.

Nous avons tous, qui que nous soyons, un secret penchant à nous croire infaillibles. Être dans le vrai pour la plupart d'entre nous, cela signifie être de notre opinion. Et c'est naturel; si nous ne croyions pas notre opinion bonne, nous ne l'adopterions pas,

Et non seulement nou§ la croyons bonne, — ce qui est notre droit absolu, sauf à laisser aux autres le droit de croire la leur préférable;— mais peu à peu, lorsqu'il s'agit de choses importantes, comme Imtérêt social ou la vérité religieuse, nous arrivons à croire qu'elle est la seule qui ne soit pas dangereuse, coupable même ; et que, par conséquent, il importe de la faire triompher.

Et c'est là, précisément, le péril. Car c'est là ce qui fait suivant les temps, suivant les circonstances, suivant les points de vue, les persécuteurs qui livrent

les chrétiens aux flammes et aux bêtes, les inquisiteurs qui croient étouffer Tiiérésie par les cachots et par les autodafés : les terroristes qui prennent pour devise la fraternité ou la mort ; les anarchistes qui massacrent et ruinent pour imposer à la société un bonheur dont elle ne veut pas ; et les libres-penseurs pour lesquels la liberté consiste à contraindre les autres à accepter la servitude de leur négation.

Du moment où l'on est absolument convaincu que l'on possède la vérité absolue, que l'on tient en mains la clé du paradis terrestre, ou que Ton a le pouvoir d'empêcher les autres de se précipiter dans l'éternelle perdition, on est bien près de se dire que tout est permis pour obtenir un tel résultat, et qu'un petit mal n'est rien en comparaison d'un si grand mal qu'il évite, ou d'un si grand bien qu'il procure.

Rien de mieux si nous étions infaillibles ; mais nous ne sommes pas infaillibles ; et, par conséquent, il se peut que ce bien que nous voulons procurer à tout prix à nos semblables ne soit pas un bien ; et que ce mal que nous voulons leur éviter ne soit pas un mal.

Et puis nous avons chacun notre foi, à laquelle, si nous avons le droit de tout lui sacrifier, nous allons tout sacrifier en effet; et le monde va devenir le champ de bataille de toutes les croyances, de toutes les erreurs, de toutes les ambitions, de toutes les cupidités et de toutes les convoitises.

A ce débordement de passions et de violences, à ce détbaînement de toutes les colères, de tous les orgueils et de tous les fanatismes, il n'y a qu'une barrière : c'est l'impartiale et immuable barrière du droit.

C'est la reconnaissance et la proclamation de cette maxime fondamentale, seule maxime du véritable salul public, que, sous aucun prétexte, pour aucune cause, dans aucune circonstance, il n'est permis de faire le mal, d'attenter à la liberté d'autrui, de recourir à des moyens que la morale désavoue. S'il était vi-ai, comme on le prétend quelquefois, qu'il y eût des buts que l'on ne saurait atteindre que par des voies obliques et tortueuses, des fins auxquelles on ne saurait arriver que par le mensonge, par l'astuce, par rimprobité, par la trahison et par le crime, il faudrait en conclure, non pas que ces moyens mauvais en eux-mêmes sont innocentés par le résultat que l'on en attend, mais que ce résultat ne mérite pas d'être poursuivi et quil serait fâcheux de l'obtenir.

On a -dit quelquefois, à la suite de nos discordes civiles, qu'il fallait être indulgent pour certains crimes, parce qu'ils avaient eu un mobile politique. C'est une morale dangereuse et antisociale. Le crime est toujours crime, dans quelque condition qu'il se commette ; et il y a des actes qu'aucun drapeau ne saurait amnistier, à plus forte raison glorifier, parce qu'ils déshonorent tous les drapeaux.

Il semble, en vérité, que cela soit si simple que c'est une naïveté de le dire. iMais, hélas ! le sophisme prend tant de formes, il se pare de tant de couleurs, il se cache sous tant de noms qu'on le retrouve partout, et qu'il ne faut pas se lasser de le poursuivre sous tous ses déguiseftients et de lui arracher tous ses masques.

SI LES RICHES NE DEPENSAIENT PAS LES PAUVRES ÎVfOURRAIENT DE FAIW

C'est Montesquieu, le grave Montesquicii qui Ta dit ; et c'est Voltaire, le léger et spirituel Voltaire, qui l'a paraphrasé.

Sacliez surtout que le luxe enrichit Un grand État, s'il en perd un petit.

Cette splendeur, cette pompe mondaine D'un règne heureux est la marque certaine Le riche est fait pour beaucoup dépenser: Le pauvre est fait pour beaucoup amasser

Je ne vois pas très bien, à parler franchement, comment ce qui appauvrit un petit État pourrait en enrichir un grand, ou réciproquement. C'est comme si l'on me disait qu'en faisant un trou au bas d'un tonneau, on le remplit, s'il est grand; on le vide, s'il est petit.

A tirer d'un réservoir, quel^u'il soit, plus qu'on n"y met. on le vide plus ou moins vite, mais on le vide. A y mettre plus qu'on n'en tire, peu ou beaucoup, on le remplit. Toute la question est donc de savoir à

quell<» condition le réservoir de la richesse publique, puisque c'est de lui qu'il s'agit, reçoit plus qu'il ne perd ou perd plus qu'il ne reçoit.

La réponse n'est pas bien difficile ; et l'on est en droit de s'étonner que des hommes de la valeur de Voltaire et de Montesquieu, sans parler de beaucoup d'autres, n'aient pas su la faire. Pour qu'une nation s'enrichisse, il faut et il suffit, comme disent les mathématiciens, qu'elle consomme moins qu'elle ne produit, ou qu'elle produise plus qu'elle ne consomme. Et, comme la richesse de la nation n'est que l'ensemble de la richesse des particuliers, cela revient à dire qu'il faut que les particuliers, en majorité au moins, maintiennent leurs dépenses au-dessous de leurs recettes. A agir autrement, ils iraient fatalement à la gêne, et de la gêne à la ruine. En d'autres termes, il faut que l'esprit d'économie l'emporte sur l'esprit de prodigalité, et que chacun, autant que possible, s'abstienne de dépenser pour son usage personnel la totalité de ses revenus.

Je dis pour son usage personnel, et la distinction est essentielle. C'est 'faute de l'avoir faite que Montesquieu, Voltaire et beaucoup d'autres après eux ont dit une sottise, et considéré comme non dépensé ce qui n'est pas consommé par chacun pour sa propre satisfaction.

En réalité, de nos jours au moins, à l'exception de ce qui se met dans un bas de laine, si cela se fait encore, ou se cache dans le fond d'un tiroir; à l'exception de ces trésors d'avare auxquels on ne touche jamais et qu'une pierre pourrait remplacer, tout le monde dépense son revenu, — car tout le monde l'emploie. Mais tout le monde ne le dépense

pas de la même façon. — Epargner en particulier, c'est dépenser, et dépenser la plupart du temps de la façon la plus avantageuse, et pour soi-même et pour les autres.

C'est ce qu'a très bien démontré, avant Bastiat, l'excellent Droz, dans sen Précis d'économie politique : « Un homme, dit-il, a la main toujours ouverte : fêtes, dîners, équipages, rien ne lui coûte ; et c'est autour de lui un concert de louanges et de bénédictions. En voilà un qui fait aller le commerce et travailler les ouvriers. Pendant ce temps, un autre dont la vie est plus simple et plus sérieusement réglée, après avoir donné le nécessaire à son logement, à sa table, à l'éducation de ses enfants, à la pratique d'une intelligente et utile bienfaisance, trouve moyen de mettre de côté le quart ou le tiers de son revenu. Et l'on ne manque pas de jeter la pierre à ce ladre qui entasse, dit-on, ses écus, au lieu de les faire circuler, et prive le commerce et le travail d'une partie de ce qu'il aurait pu leur fournir. »

Qu'arrive-t-il, cependant? C'est qu'au bout de quelques années le premier, le dépensier, le dissipateur est ruiné ; il a tari la source à laquelle il puisait et ne peut plus rien pour entretenir le travail autour de lui. Heureux s'il n'est pas tombé à la charge de la société, ou s'il n'a pas été s'échouer dans quelque métier interlope ou malfaisant. Admettons tout simplement qu'il s'est borné à dépenser tout ce qu'il pouvait dépenser, et que ses ressources sont restées les mêmes. Il n'a rien ajouté au fonds des consommations et des salaires.

Il en est tout autrement du second. Sa fortune s'est accrue, et ses revenus avec elle ; c'est ce qu'on

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lui reproche, et c'est ce doot on devrait lui savoir gré. Car s'il a bien placé ses économies, si rargent qu'il a mis de côté lui rapporte, c'est apparemment que cet argent, employé à alimenter des industries productives, mis au service d'hommes intelligents, a servi à payer des salaires, à rétribuer des travaux, à augmenter en un mot le bien-être général. Au lieu d'être dépensé une fois pour toutes, au jour le jour, improductivement, et peut-être pis qu'improductivement, il a été dépensé d'une façon utile, en vue d'un résultat durable et pour l'amélioration de la société comme pour le profit de son possesseur. C'est la différence entre le grain de blé mangé et le grain de blé semé. Il faut bien qu'une partie du blé soit mangée, c'est sa destination; et, si on ne le mangeait point, ce ne serait pas la peine d'en produire. Mais il faut aussi qu'une partie du blé soit soustraite à la dent des hommes et des animaux pour être semée ; c'est la condition de ce renouvellement ; et sans cela les hommes n'en mangeraient pas deux ans de suite. Pour pouvoir consommer demain, il faut épargner aujourd'hui ; l'économie est la semence de la dépense.

Adam Smith, que je me suis permir à d'autres pages de critiquer respectueusement, a dit très bien à ce propos : « L'économe est le fondateur d'un atelier public, qui fournira du travail indéfiniment jusqu'à ce qu'il ait été détruit par quelque maladroit or ^'^clque insensé. — Le prodigue est l'héritier indigne, qui jette au vent les cendres de ses pères et enlève de la bouche de ses contemporains les aliments préparés pour eux par la prévoyance de ses devanciers. »

On voit d'ici quelle est Tapplication que Ton peut faire de ces réflexions, à la question si controversée du luxe, mentionnée dans les vers de Vollaire. Mais, pour plus de clarté, nousTexaminerons directement; et, pour plus de sûreté, nous demanderons à l'homme de bon sens par excellence, à Franklin, de nous dire ce quiJ en faut penser.

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