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LE LUXE

Rien de plus controversé que la question du luxe ; rien de plus mal compris, non plus. Suivant les uns, on ne saurait trop l'encourager ; suivant les autres, on ne pourrait le réprimer avec trop d'énergie.

Une première remarque est à faire, c'est que la détermination de ce qui est luxe est impossible, du moins d'une façon générale et absolue. Suivant le temps, suivant le lieu, suivant les circonstances, les mêmes choses peuvent être rangées dans la catégorie des dépenses de luxe ou dans celles des dépenses de première nécessité. Rareté, cherté, élégance sont relatives. La première paire de souliers, là où l'on ne portait que des sabots, a été un luxe, comme l'avait été la première paire de sabots quand on allait pieds nus. Le roi Philippe II envoyait à la reine Elisabeth d'Aagleterre des bas tricotés; c'était une merveille à cette époque où l'on n'avait encore que des bas drapés. L'indienne, au xvm^ siècle, valait un louis l'aune, et les duchesses seules pouvaient se permettre d'en porter. Le cacao, le café, ont été des raretés pour nos pères, après avoir été ignorés des leurs. Le t,- verre à vitre, il y a quelques siècles, était assez cher

pour qu'on le remplaçât par du canevas grossier ou du papier huilé. Et les glaces, si communes aux fenêtres aujourd'hui et aux devantures de magasins, se sont singulièrement multipliées depuis le jour où j'ai vu — moi qui écris ces lignes — le premier échantillon de ce luxe placé à la boutique du chocolatier Marquis, sur la rue Vivienne, au grand ébahissement du publie et au grand scandale des gens sages, qui prédisaient que cette folie serait le commencement de sa ruine.

Ainsi de suite à l'infini. Tout a commencé, tout commence par n'être accessible qu'à un petit nombre, à un seul quelquefois; puis, de proche en proche, l'imitation s'en mêlant, l'offre devenant plus abondante et plus facile, un plus grand irombre, puis un plus grand, puis un plus grand encore, peuvent y prétendre. Et, comme les bas, comme les chemises, comme les souliers, comme les vêtements de coton et de laine, comme l'acier des outils, des ciseaux et des couteaux, comme le gobelet de verre ou l'assiette de faïence, les objets réservés jadis aux privilégiés de la fortune tombent dans la consommation universelle.

Il a bien fallu un commencement à ce mouvement ; et l'on ne saurait, par conséquent, condamner d'une façon absolue ceux qui, les premiers, le pouvant et en appréciant la valeur, se sont payé des choses rares et chères.

Est-ce à dire pour cela que toute dépense de luxe soit louable, ou même simplement innocente; et qu'il n'y ait dans les satisfactions que Ion s'accorde aucune mesure, aucune réserve à garder? Les réflexions jjrésentées dans le chapitre précédent suffisent a

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mettre en garde contre cette erreur. Il faut évidemment, avant tout, que chacun tienne compte de ses ressources. Il faut même qu'avant de songer au superflu ou à l'agréable, il songe au nécessaire. Il faut aussi, n'en déplaise aux apologistes de la dépense, qu'il songe au.\ yeux des autres. Car il y a tel luxe d'ostentation et d'apparat plutôt que de jouissance personnelle, qui peut avoir par les sentiments qu'il éveille chez ceux qui en sont témoins, les conséquences les plus fâcheuses.

Franklin dit, quelque part, que ce sont les yeux des autres qui nous perdent, c'est-à-dire que c'est par vanité plus que par goût que nous nous laissons aller aux folles dépenses. Un vieillard que j'ai connu, exprimait à sa façon la même idée dans une conversation avec un jeune homme. « Mon ami, lui disait-il, «c je vais vous donner une leçon de morale qui n'est • pas bien sévère. Elle ne l'est peut-être pas assez; « mais, telle qu'elle est, elle pourra a^ous être utile. « Ne faites de sottises que celles que vous aurez « réellement envie de faire; n'en faites pas pour les « autres, vous n'en ferez pas beaucoup. »

Oui, les yeux des autres nous perdent; et réciproquement, en voulant éblciiir les yeux des autres, combien de fois ne les perdons-nous pas? Qui pourrait dire quels sentiments amers, quelle envie, quelle passion mauvaise, suscite tous les jours, dans les ùmes ulcérées, l'étalage imprudent d'un luxe qui semble une insulte à la misère, à la nudité ou à la faim? Quelle convoitise et, par suite, quels égarements n'a point provoqués la vue intempestive d'un bijou, d'une toilette, d'un équipage?

« Vous êtes malheureuse, Madame, disait, dans un

de ses sefïDcms, le pasteur Colani ! Voulez-vous que je vous dise pourquoi? Un jour, je ne sais pas quand ni vous non plus, vous portiez une toilette, non pas seulement élégante et de bon goût, mais éclatante, voyante et de nature à attirer sur vous les regards. Et volontiers, en effet, les regards s'arrêtaient sur vous, car vous étiez belle, très belle.

« Mais derrière vous marchait une pauvre ouvrière à peine vêtue. Elle était belle aussi, plus belle encore que vous. En vous voyant, elle comprit qu'une toilette comme la vôtre ferait aussi bien sur ses épaules que sur les vôtres, et elle comprit aussi qu'il pouvait dépendre d'elle de se la procurer. Et voilà pourquoi votre vie est troublée, pourquoi la désunion est dans votre ménage, pourquoi votre fils, à l'exemple de son père, a déserté le foyer de la famille, et pourquoi les consolations qui devaient être réservées à votre âge mûr et à votre vieillesse, vous seroat peutêtre à jamais interdites. »

Franklin n'est pas aussi sévère. 11 est de ceux qui disent, comme saint Paul, qu'il faut de la mesure eu tout, même dans la sagesse. Il en a mis, à mon avis, beaucoup dans ses opinions sur le luxe; et c'est pour cela que je lui laisse le soin de donner ce que je crois la note vraie. On l'aura, si l'on veut bien combiner ensemble les deux anecdotes que voici :

Un jour, — c'était à l'époque où il était en Europe, occupé à négocier pour son pays une alliance avec la France, — il reçut une lettre de sa fille Sarah, qui lui demandait des plumes et de la dentelle. Le général Washington, qui n'avait point terminé son œuvre, mais qui était déjà l'orgueil et l'espoir de ses compatriotes, devait venir à Philadelphie. On se proposait de

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donner une fête à celte occasion; et M"« Franklin voulait y paraître convenablement parée, pour faire honneur au goût de son père.

« Ma chère Sally, répondit Franklin, votre lettre ^m'a peiné. C'est comme si vous aviez mis du sel dans mes fraises. (Il paraît que le sage Américain aimait les fraises et qu'il les mangeait sans sel.) Vous ne tricotez donc plus ? Vous ne faites donc plus de charpie pour nos blessés? Vous demandez des plumes ; il y en a à la queue de tous les coqs d'Amérique. Et quant à la dentelle, faites comme votre père : portez vos manchettes jusqu'à ce qu'elles soient trouées ; cela vous fera de la dentelle. Vous dites que vous voulez être parée pour faire honneur au goût de votre père ; sachez qu'au milieu de la misère publique le goût de votre père est que vous ne soyez pas parée. »

Voilà la première anecdote, la première opinion de Franklin qui pourrait paraître bien rigoureuse si l'on ne tenait compte de cette parenthèse « au milieu de la misère publique ». Etvoici, maintenant, la seconde qui donne, je ne dirai point la contre-partie, mais le tempérament.

Franklin avait reçu, nous dit-il, d'un batelier du cap May un service qu'il ne pouvait convenablement payer en argent. Il consulta M™« Franklin, qui était une femme de bon sens ; et celle-ci, ayant su que le batelier avait une fille, lui envoya un joli bonnet. Une couple d'années se passèrent sans que Franklin eût revu son batelier. L'ayant enfin rencontré, on en vint, au cours de la conversation, à parler du bonnet ; et Franklin crut pouvoir demander au bonhomme sil avait fait plaisir à sa fille.

« Oh! pour cela, oui, Monsieur Franklin, répondit

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celui-ci. Mais tout de même c'est un bonnet qui a douté bien cberaupays ! » — a Comment cela, mon ami, s'il vous pltîil?» — « Dame, vous comprenez, quand mafîlle paru dans l'assemblée avec ce joli bonnet, toutes ses compagnes ont voulu en avoir de pareils ; j'ai calculé" que cela avait dû coûter au moins 100 livres sterling. » — (( Vous ne dites pas tout, père Mathieu, reprit alors un gros fermier des environs, qui assistait à la conversation. Il faut que M. Franklin sache que pour acheter des bonnets et des rubans nos filles se sont mises à tricoter des mitaines pour la ville. Et, ma foi, c'est une industrie qui rapporte gros dans le pays ! »

« L'histoire me pa. ut instructive, ajoute Franklin ; et je ne fus pas fâché de cet échantillon de ce que peut produire le luxe. Car, enfin, les jeunes filles de ce canton se sont trouvées plus heureuses en portant de jolis bonnets et les habitants de Philadelphie en se fournissant de bonnes mitaines. »

Franklm a raison. Le luxe, ou plutôt la satisfaction de besoins nouveaux précédemment non satisfaits, n'a rien de répréhensible lorsque cette satisfaction est obtenue au prix du travail et de l'cfitort. Elle en est à la fois Taiguillon et la récompense. C'est le progrès, accompli par quelques-uns d'abord et pour quelquesuns, mais bientôt au profit de tous. La dépense ainsi entendue peut, bien que cela ressemble à uo paradoxe, produire plus qu'elle ne coûte.

Mais la dépense pour la dépense, l'étalage pour l'étalage, le gaspillage pour le gaspillage, l'ostentation de l'inutile sous les yeux de ceux à qui manque le nécessaire, ce luxe-là, si tant est qu'il mérite le nom de luxe, est inavouable pottc l'économiste comme pourle moraliste. Il n'ajoute rien à la richesse ; car il dissipe

sans remplacer. Il ne stimule point rcfîort ; il le paralyserait plutôt. Il ne fait pas^ comme on le dit trop volontiers, aller le commerce en fournissant du travail aux ouvriers ; mais ce qu'il donne d'une façon très apparente, cela est vrai, à quelque branche de commerce, pas toujours recommandable, et à quelque catégorie d'ouvriers, il l'enlève à d'autres ; il n'ali- Tiente des industries indifférentes, sinon même con- Iraires à la prospérité générale, qu'en appauvrissant dans une mesure plus large des industries fécondes et bienfaisantes. Une fois de plus, combien de fois y a-t-il lieu de le répéter : Ce qu'on voit, éblouit les yeux, et empêche de tenir compte de ce qu'on ne voit pas.

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