LE MÉPRIS DE LA VIE
C'est une belle chose que le courage, le courage militaire aussi bien que les autres courages. Je dis aussi bien, et je ne dis pas davantage, parce que, à mon avis, le mérite est le même, partout où sont les mêmes le péril, la souffrance, l'effort sur soi-même, le sentiment du devoir. Certes, le soldat qui, fidèle observateur de sa consigne, soutenu par le sentiment de l'honneur du drapeau, se disant que, pour sa petite part, il est le défenseur du sol national ou le représentant, au loin, du nom et du prestige de sa patrie, meurt obscurément en faisant son devoir; oui, certes, celui-là est un héros, digne à tous égards d'une admiration que beaucoup lui prodiguent de loin en termes généraux, mais qui ne lui vaudra peutêtre pas, à ses derniers moments, la moindre marque d'estime et d'affection.
Mais n'est-ce pas un héros aussi celui qui, dans la vie civile, affronte ou supporte les épreuves et les dangers de toutes sortes, non plus en donnant la mort à ses semblables, mais en leur sauvant la vie ou en essayant d'éloigner d'eux la maladie et la douleur? N'est-ce pas un héros, ce sauveteur qui, au péril de
ses jours, arraclip le naufragé aux vagups fiiriou?os, enlève, à tj-avers les flammes, l'incendié près de périr, ou va rechercher, dans le fond de la mine, au risque de nouvelles explosions ou de nouveaux éboulements, les malheureux qui ont survécu aux premiers coups de grisou ? N'est-ce pas un héros, ce capitaine qui, le dernier sur son bord, attend, en présidant à l'embarquement des passagers, que le navire sombre avec lui, ce mécanicien qui, sur sa locomotive, blessé, brûlé, mourant, trouve, dans le sentiment de sa responsabilité, la force de diriger encore le train qui lui a été confié et ne succombe à la douleur qu'après avoir achevé la manœuvre nécessaire?
Ne sont-ce pas des héros, ces médecins, ces infirmiers et ces infirmières qui, chaque jour, tranquillement, sans s'en faire gloire même dans le fond de leui cœur, bravent la contagion qu'ils connaissent et boivent pour ainsi dire, par anticipation, la mort à toute mmute ? ces explorateurs que n'arrêtent ni le soleil, ni les glaces, ni la fièvre, ni les bêtes féroces, m la perspective des tortures qui les attendent, heureux si, pour prix de tant d'efforts et de sacrifices, ils peuvent faire faire quelques pas à la science et à la civilisation ? ou ces physiciens, ces chimistes, ces physiologistes qui, dans leurs expériences délicates et hasardeuses, penchés sur les bords du redoutable inconnu» sont consiamment exposés à y tomber ou à en voir sortir quelque puissance meurtrière?
Partout, oui, partout, il y a place pour Théroïsme ; car, partout il y a place pour le devoir. Et peut-être, a Dien dire, le plus véritable héroïsme c'est-il pas celui qui sh manifeste *ous des formes saisissantes, comme une élévation subite et violente de la nature
humaine au-dessus d'elle-même, mais bien au contraire cet héroïsme obscur, tranquille, ignore, pour ainsi dire, de lui-môme comme du reste du monde, qui consiste en une suite ininterrompue de petits mérites et de petits sacrifices accumulés les uns sur les autres et formant comme une trame unie et continue de bien-vivre : Théroisme du bon ouvrier, du petit loKJti'mn'jiije qui, chaque jour, recommence la même tâche à peine suffisante pour les difficultés de chaque jour et va ainsi, sans plainte, sans découragement, sans amertume, pendant trente, quarante ou cinquante ans; celui de la pauvre veuve, ou, pis encore, de la femme abandonnée avec ses enfants, qui, par son humble labeur, arrive à soutenir leur existence, à les élever, à mettre dans leurs cœurs le respect d'eux-mêmes et des autres; petite lampe, comme dit admirablement Laboulaye, dont la lumière n'est pas grande, dans létroit logis qu'elle éclaire, mais qui ne s'éteint jamais et qui fait dire simplement à ceux qui en ont entrevu la clarté : voilà une honnête femme. Et qu'est-ce au fond que cet héroïsme qui prend tant de formes? Quel en est, sous ses formes diverses, le trait commun et véritablement caractéristique? C'est le sentiment du devoir poussé à ses dernières limites. C'est le bon emploi, l'emploi aussi bon que possible de la vie, ce bien qui nous a été donné à tous et qui comprend tous les autres. Ce n'est donc pas, comme on le dit trop souvent à l'occasion de ce courage dont j'ai parlé d'abord, le courage militaire, ce n'est pas le mépris de la vie, c'est le respect de la vie. Mépriser la vie, jouer avec elle, la sacrifier légèrement et l'exposer, elle ou les éléments dont elle se compose: santé, force, intelligence, dans
des aventures sans portée et sans but : ce n'est point faire preuve d'énergie, de grandeur d'âme, de valeur morale. C'est faire preuve, au contraire, de faiblesse, de petitesse d'esprit et de bassesse de sentiments. Donner sa vie, sans doute, quand il le faut, c'est le suprême sacrifice ; et c'est peut-être le suprême honneur. Mais à une condition, c'est que ce qu'on donne, on en sache le prix et qu'on ne le donne qu'à bon escient. C'est qu'à part ces heures oîi l'acceptation de la mort s'impose, l'emploi de la vie soit la règle. C'est surtout qu'en respectant sa propre vie, on respecte celle des autres ; et que toutes ces grandes phrases sur la beauté du mépris de la vie ne signifient pas tout simplement qu'on ne fait aucun cas de celle des autres et qu'on est prêt, pour la satisfaction de ses ambitions et de ses desseins, à fouler aux pieds ou à jeter dans le mortier sanglant de la guerre des existences dont on n'est pas digne de comprendre la valeur.
Le mépris de la vie chez soi et surtout chez les autres, c'est le mépris de l'humanité. « Vous perdrez peut-être, disait le grand maréchal de Vauban à Louis XIV, en essayant de le dissuader d'un assaut imprudent, tel homme qui, à lui seul, vaut plus que la place. » — « Une autre fois je vous croirai, » lui dit le roi le lendemain, après avoir éprouvé un échec.
Quand donc nos grands politiques, éclairés par tant d'expériences, auront-ils le bon sens tardif de dire, comme Louis XIV : Une autre fois nous serons plus sages, et se convaincront-ils que, de tous les biens de ce monde, le plus précieux, le plus sacré, le plus inviolable, c'est la vie humaine, puisque tout le reste en est fait?
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