‹ Vérités et paradoxesChapitre 24 sur 47 · IL N'Y A PAS DE FUMÉE SANS FEU · texte numérisé non relu

IL N'Y A PAS DE FUMÉE SANS FEU

Distinguons, s'il vous plaît, Mademoiselle, comme dit si agréablement Thomas Diafoirus à l'aimable fille du malade imaginaire ; distinguons.

Au propre, assurément, lorsque nous voyons quelque part s'élever dans Tair une fumée, nous en pouvons conclure, à moins que cette fumée n'en soit pas une et ne soit, par hasard, un brouillard, une simple vapeur, qu'il y a quelque part, pour donner naissance à cette fumée, sinon une flamme, tout au moins un foyer de chaleur.

Ce sera, peut-être, la haute cheminée dont le tirage donne le mouvement à une vaste usine ; peut-être, la locomotive ou le navire, qui emportent avec eux la force même qui leur donne l'impulsion; peut-être, Tàtre modeste autour duquel se réunit une famille ; peut-être, le premier commencement d'un incendie qui va dévorer tout un groupe d'habitations, ou tout simplement la fermentation d'une meule de foin mal séchée, ou d'un tas de fumier dont un jardinier va faire une couche.

Fumée matérielle, petite ou grande ; feu ou cha-

leur : c'est l'effet et la cause. Et il u'y a pas d'effet sans cause ; le proverbe a raison.

Il n'en est plus de même lorsque, passant du propre au figuré, c'est dans un sens mural que l'on prétend tirer argument de cette locution.

Pas de fumée sans feu, c'est-a-dire pas de soup çons sans motifs, pas d'accusation sans fondement, pas d'articulation, si insensée qu'elle soit, qui ne suppose une parcelle au moins de vérité

Mais alors, non seulement la réputation, mais l'honnêteté de chacun de nous serait à la merci du premier malveillant venu; il suffirait à un homme de mauvaise foi de dire que ses oreilles ou ses yeux ont surpris quelque acte répréhensible ; à un homme de bonne foi d'avoir cru voir ou entendre ce qu il n'aurait ni vu ni entendu, pour qu'à tout jamais une légende d'infamie enveloppât la vie la plus pure; la calomnie se prouverait par elle-même.

Heureusement, il n'en n'est rien. On peut être, on est presque toujours, lorsqu'on est plus ou moins un homme public, exposé aux injures et aux attaques; on n'en est pas pour cela moins pur et moins digne de l'estime des honnêtes gens. On peut être, peuaant sa vie traînée sur la claie et devenir, après sa mort, l'objet du respect et de l'admiration universelle.

Mais cette justice tardive ne répare pas les injustices qu'elle efface. Et si, fort de sa conscience, l'homme de bien a pu, durant sa vie, se mettre audessus des outrages et de l'impopularité, ses contemporains n'en ont pas moins subi, par leur faute, le préjudice de se priver plus ou moins complètement de ses services, ou tout au moins d'affaiblir, en portant atteinte à sa réputation et eh semant les obstacles

SOUS ses pas, son activité, son influence et son aiitorité.

« Quant à vous, traître à l'amitié privée, hypocrite dans la vie publique, le monde ne pourra décider si vous êtes un aposlat ou un imposteur, si vous avez déserté les bons principes, ou si vous n'avez jamais eu de principes d'aucune espèce, x

A qui s'adressait cette viruleute apostrophe? Au plus illustre et au plus inattaquable des citoyens qui ont fondé la République des États-Unis, à "Washington lui-même, au général qui n'avait jamais abusé de ses succès ou de son autorité, au président qui n'avait jamais fait servii* son influence qu'au bien de la patrie, à Ihomme de devoir que le pouvoir était venu chercher comme le plus capable et le meilleur, et qui, jamais, n'avait vu dans le pouvoir que l'occasion et l'obligation d'être utile à son p.iys.

Et ce n'était pas quelque fou ou quelque misérable vivant d'injures et de chantage; c'était l'un des journaux les plus importants de l'époque, YAurora de Philadelphie, dont le patron était Jefferson, qui lançait contre le président réélu cette odieuse diatribe.

La réputation de Washington n'en a pas été atteinte, même alors; elle l'aurait été qu'il n'en eût pas été moins grand.

Que penserions-nous, cependant, des Américams, si, parce qu'il était accusé, ils s'étaient dit qu'il n'était pas tout à fait sans reproche?

Français de la troisième République, à qui il suffit qu'un folliculaire quelconque, qu'un vendeur attitré de fausses nouvelles et de faux papiers ait jeté de sa bave sur un nom respecté pour que vous répétiez, en

hochant la tête d'un air sentencieux : Il n'y a pas de fumée sans feu, que croyez-vous que l'on pensera de vous lorsque l'histoire aura prononcé son verdict?

Répudiez donc, une bonne fois, ce proverbe menteur, à moins, toutefois, que vous ne le retourniez contre les colporteurs de mensonges et de diffamations et que vous ne disiez, en leur laissant pour compte leurs infamies : Non, il n'y a point de fumée sans feu ; point d'accusation sans coupable ; mais le coupable c'est celui qni accuse à tort. L'homme que doit atteindre le mépris, c'est celui à qui a été due cette fumée menteuse.

Page 1