ON PRODUIT TROP
C'est inconcevable, en vérité, comme les sophismes ont la vie dure. Plus ils sont absurdes même, plus ils sont contradictoires dans leurs propres termes, et plus il semble qu'ils défient tous les arguments et toutes les révoltes du sens commun.
On produit trop; et c'est de là que viennent les souffrances de l'industrie, la gêne de l'agriculture et la misère des ouvriers. Tous les jours nous entendons répéter cette bourde comme parole d'évangile. Et ce ne sont pas seulement des gens ignorants ou dépourvus de toute intelligence qui la débitent; ce sont parfois — il faut bien le reconnaître — des gens qui font preuve, par ailleurs, de connaissances et de capacités.
S'ils voulaient bien y réfléchir, cependant, il leur serait aisé de voir que la proposition ne soutient pas l'examen. On produit trop; et c'est pour cela que l'on n'a pas assez. Franchement, il est difficile d'imaginer un défi plus hardi à la logique. Et si l'on entendait pour la première fois émettre cette étrange assertion, on douterait de l'état d'esprit de celui qui se la permettrait.
Mais elle est passée en habitude ; on la répète comme on Ta entendu répéter; et les plus sages euxmcmes ne savent pas toujours se défendre de la contagion du paradoxe.
Réfléchissons pourtant, si vous le voulez bien. Pourquoi se donne-t-on la peine de travailler? pour produire. Et pourquoi produit-on, sinon pour consommer? A quoi tend l'effort de tous ceux qui travaillent quels que soient d'ailleurs la nature et l'objet de leur travail? A mieux produire, c'est-à-dire à obtenir davantage; à réduire leur peine et à en accroître le résultat. A quoi aspirent, de leur côté, ceux qui consomment, et qui, au fond, sont les mêmes, vus sous un autre aspect (car nous sommes tour à tour et tout à la fois producteurs et consommateurs)? A se procurer le plus de satisfaction possible, c'est-à-dire à consommer le plus possible. Et de quoi se plaignent-ils, quand ils se plaignent, ce qui est le cas ordinaire, sinon de ne satisfaire qu'imparfaitement leurs besoins ou leurs désirs, autrement dit de n'avoir pas assez à consommer? On chercherait loin, même parmi les pins riches, et dans les pays les plus favorisés, avant de trouver un homme à qui il ne manquât rien, et qui n'eût plus de souhaits à former.
Quel est, pour prendre la chose par un autre bout, lidéal que l'imagination humaine s'est plu à se ibrmer d'un pays sans misères et sans souffrances? C'est celui du pays de Cocagne, dans lequel rien ne manque à personne, dans lequel, en d'autres termes, la consommation n'est jamais entravée, parce que la production y est sans limite et y défie l'épuisement.
Mais ne restons pas dans les généralités. Et
voyons, en prenant nos exemples dans la vie courante, quels peuvent bien être ces objets dont oc produirait trop ?
Un des maîtres de la science économique, un de ceux qui avaient passé par le saint-simonisme et qui en avaient gardé tout au moins le sentiment le plus vif des besoins de l'humanité, Michel Chevalier, dans ses lettres sur l'organisation du travail, en 1848, a essayé cette revue ; et Ton ne saurait mieux faire que de le suivre.
Un jour, disait-il, il y a déjà bien longtemps, on entendit tomber du haut de la tribune delà Chambre des pairs cette parole qui aurait dû donner le frisson à tout homme dont le cœur n'est pas de pierre : La France produit troj).
La France produit trop! Et de quoi est-ce, s'il vous plaît, que la France produit trop ?
Serait-ce du blé? Mais, bien que le rendement de notre agriculture ait considérablement augmenté depuis un quart de siècle, il y a encore des millions de Français qui ne connaissent pas le pain de froment ; il y en a même beaucoup qui n'ont, en quantité suffisante, ni les pommes de terre, ni le seigle, ni le sarrasin, ni Torge, ni le maïS' ou les châtaignes, dont ils font leur nourriture.
Serait-ce de la viande^ On en mange davantage aussi; mais combien nombreux sont ceux qui n'en mangent pas assez ! Pour combien de paysans, d'ouvriers astreints à de durs labeurs, la viande est-elle encore une rareté? Ils ne demanderaient pas mieux que d'en avoir en plus grande abondance ; mais le bétail fait défaut, et le prix est trop élevé.
Serait-ce du vin ? Oh I il y a, incontestablement, des
Français qui ea boivent trop. Mais, quand on donnerait leur part à ceux qui n'en boivent pas du tout, il s'en faudrait que tous en eussent en quantité suffisante pour alimenter une consommation raisonnable. On ne voit pas que, faute d'acquéreurs, les vignerons et les marchands soient réduits à vider leur tonneaux dans la rue-
Serait-ce du drap, de la toile, du coton? Nos compatriotes sont moins mal pourvus qu'au temps où Adam Smith constatait que les chemises et les souliers ne faisaient pas partie du salaire nécessaire d'un journalier français. Mais combien encore n'ont, ni comme linge, ni comme vêtement, de quoi satisfaire aux plus simples exigences de la propreté et de l'hygiène ?
Nous pourrions passer en revue, à la suite ou à l'exemple du maître, tous les articles de la consommation la plus courante : chauffage, éclairage, mobilier, logement, outillage. Et pour tous, avec des différences et des degrés, nous ferions les mêmes constatations.
— Partout, si nous interrogions les intéressés, nous rencontrerions la même réponse : nous manquons de ceci ou de cela; nous n'avons assez de rien. — Or, avoir assez, c'est être riche; n'avoir pas assez, c'est être pauvre. « La richesse des hommes, comme l'a dit Bastiat, c'est Tabondance des choses; l'absence ou l'insuffisance des choses, c'est la pauvreté des hommes. » La vérité, concluait Michel Chevalier, et devons-nous conclure avec lui, c'est que la France ne produit pas assez. C'est que l'on ne produira jamais assez, jamais trop surtout, tant qu'il y aura des hommes qui manqueront du nécessaire ou de l'utile»
Mais pourtant, objecte-t-on — car il faut bien qu'à toute erreur il y ait au moins un prétexte — on ne saurait nier que bien souvent les produits ne restent invendus. Le cultivateur vend son blé ; mais il ne le vend pas ce qu'il voudrait. L'industriel, à certaines époques, voit les demandes se ralentir et la fabrication entasser dans ses magasins des articles dont il finit par ne savoir que faire. A des périodes d'activité succèdent des périodes de stagnation ; l'encombrement se produit et la crise arrive, se terminant fatalement par des faillites et des ruines.
Eh ! sans doute, nous savons cela. Ce n'est pas d'hier que les économistes se sont occupés de ces alternatives douloureuses. L'un d'eux, M. Clément Jugiar, s'est .même fait un nom en étudiant tout particulièrement la théorie des crises. Un riche manufacturier, qui a écrit, lui aussi, sur l'économie politique, Menier, avait coutume de dire quand on lui proposait un produit ou un procédé nouveau : « Je vois bien la machine à fabriquer; mais je ne vois pas la machine à vendre ; montrez-la moi, et nous pourrons nous entendre. » En d'autres termes, il ne sert de rien de produire, si l'on n'a pas les moyens de consommer.
Et c'est précisément la réponse à l'objection et l'explication du phénomène. Pourquoi ne vend-on pas?
Est-ce parce que l'acheteur manque de l'envie d'acheter? Non, puisqu'il y a toujours une infinité de mains prêtes à se tendre vers ces objets dont vous vous plaignez de ne pouvoir vous défaire. Non, puisqu'aussitôt que vous baissez les prix et à mesure que vous les baissez davantage, vous voyez se presser
pour vous los prendre de nouvelles couches de plus en plus nombreuses de consommateurs.
L'acheteur manque de la puissance d'acheter! Et pourquoi manque-t-il de la puissance d'acheter? Parce qu'il n'a pas, lui, produit suffisamment pour offrir la contre-valeur du produit que vous voudriez lui vendre. L'excès de production générale est impossible. Ce qui est malheureusement possible et réel, c'est l'excès de production de certains articles par rapport aux ressources de ceux à qui ces articles peuvent convenir, c'est-à-dire un défaut de production de la part de ces derniers.
En terme de métier, c'est la clientèle qui manque. Or, que faut-il pour que la clientèle ne manque pas, pour que l'acheteur qui a envie d'acheter ait le moyen d'acheter el que, par suite, le vendeur qui a envie de vendre puisse vendre ? Il faut que l'activité productive se généralise ; que le marché s'étende, que les débouchés s'agrandissent ; que les obstacles qui s'interposent entre les lieux et les hommes, disparaissent ou s'abaissent; et que, libres de travailler comme il leur convient, les hommes soient, en même temps, libres de vendre et d'acheter comme il leur convient. La richesse est faite pour circuler à travers les régions diverses, comme le sang à travers les organes du corps humain. Arrêtez, sur quelque point de son parcours cette circulation du sang, vous aurez la congestion et ses conséquences. Cela voudra-t-il dire qu'il y ait trop de sang dans l'organisme? Non; cela voudra\lire que certaines parties de l'organisme n'en ont pas reçu ce qu'elles en devraient recevoir. Arrêtez un ruisseau, par un barrage; vous provoquerez une inondation et l'on se plaindra de la surabondance des eaux ; mais au-
dessous on se plaindra d'en manquer. Mettez des entraves au tra\ail ; arrêtez par des barrières le mouvement du commerce ; repoussez ici les matières premières qui viennent alimenter les hommes, ailleurs les produits manufacturés qui viennent satisfaire à leurs divers besoins ; vous troublez le libre jeu de l'offre et de la demande, vous empêchez celui-ci d'acheter et par cela même celui-là de vendre ; et réciproquement. Vous provoquez des engorgements, des surabondances passagères et locales ; et vous dites : Il y a excès. Supprimez le barrage, faites disparaître l'obstacle à la circulation ; et tout reprendra son niveau. On ne peut trop produire, encore une fois, ni trop consommer si l'on consomme sagement ; mais à une condition, c'est que la oroduction et la consommation restent libres.