LE PAYS A BESOIN D'UNE SAIGNÉE
J'ignore à quelle époque cette belle formule a pris naissance. C'est, je suppose, à l'époque où les médecins, sous rinfluence du célèbre Broussais, professaient que toutes les maladies viennent d'un excès, de santé, et soumettaient régulièrement leur clientèle, malade ou non, à des saignées périodiques. On saignait les uns parce qu'ils étaient malades, et les autres pour les empêcher de le devenir. Le plus clair résultat de ce beau système a été de généraliser l'anémie; et la principale préoccupation des médecins, aujourd'hui, est de redonner du sang à ceux qui en manquent ou d'enrichir le peu qui leur en reste.
Mais, que la formule date d'une époque ou d'une autre, l'idée qu'elle exprime est vieille comme le monde et n'en est pas plus juste. C'est, en ce qui concerne les hommes, le pendant de celle qui voit dans l'excès de production la cause principale de la misère : trop de richesse, c'est pour cela que nous sommes pauvres; trop de producteurs, c'est pour cela que la production est insuffisante.
La seconde assertion, il faut en convenir, est plus spécieuse et moins évidemment absurde que la prer
mière. Dire que les parts de chacun sont trop petites parce que le gâteau à partager est trop gros, c'est une proposition qui se réfute elle-même. Dire que les parts sont trop petites parce que les partageants sont trop nombreux, c'est, au contraire une proposition qui semble porter en elle-même sa démonstration. Et si, en effet, Ton ne prétentait pas dire autre chose, je n'aurais garde de m'insorire en faux.
Mais ce n'est pas, on le sait de reste, ce que l'on prétend dire. On se figure qu'en faisant disparaître par la guerre une portion plus ou moins considérable de cette population, qui, à ce que l'on imagine, surabonde, on assurera au reste une existence meilleure et une consommation plus large.
Passe encore, s'il ne s'agissait que de transporter, sans qu'il en coûtât rien ou sans qu'il en coûtât gros au reste, la partie de la population supposée excessive sur d'autres territoires où la vie lui serait plus facile. Même richesse ici, et moins de bouches à nourrir : chaque bouche pourrait être mieux nourrie. Et elle le serait, en eff^t, si diminuer la pxopulation n'érfcait pas, la plupart du temps, diminuer du même coup la production.
Mais ce n'est pas, on le sait, de cette façon qu9 l'on entend les choses. Il ne s'agit pas d'un simple déplacement, d'une réduction sans frais de la partie consommante de la société : il s'agit de la suppression, par la guerre, d'une fraction plus ou moins considérable ae cette société. La population souffre, la misère sévit, les mécontentements grandissent, de sourdes idées de révolte fermentent ; les politiques ne sont pas embanassés p@ur si peu; une bonne guerre mettra ordre à tout, fera taire ceux qui
resteront sur les champs de bataille et elle laissera aux autres, avec la satisfaction de la victoire ou les leçons de la défaite, une pitance moins étroitement mesurée.
Cela serait vrai, matériellement parlant, qu'au point de vue moral le procédé pourrait paraître étrange. Massacrer des hommes pour leur apprendre à vivre ou pour permettre aux autres de vivre moins mal, c'est du cannibalisme tout simplement ; et du cannibalisme qui, pour être moins franc que celui des sauvages, n'en est pas moins odieux. On pourrait même dire qu'il l'est davantage, car il est plus bête et mijjns pratique. Tuer son semblable pour le manger, cela peut avoir son utilité. Le tuer pour le laisser pourrir et semer la peste parmi les survivants, c'est non seulement inutile, mais inepte et dangereux.
Mais ce n'est pas tout. Les hommes ne se luent pas pour rien, de nos jours surtout. Et, s'il en coûte de les faire vivre, il en coûte bien davantage de les faire périr. Avec le prix d'un seul coup de ces canons monstres que dépasseront, demain, des canons plus monstres encore, on ferait subsister pendant une année deux ou trois familles. Pour tuer un homme, disait en son temps le maréchal de Saxe, il y faut employer son pesant de plomb. Ce sera bientôt son pesant d'or. Pour détruire, en d'autres termes, il faut plus de dépenses de capitaux, d'instruments et de travail que pour produire. Il faut détourner de l'agriculture de l'industrie, du commerce, de la navigation, la portion la plus active, la plus vigoureuse, la plus productive de la nation. 11 faut, pendant son apprentissage du métier des armes, la nourrir et l'entretenir chèrement aux dépens de la population civile. Il faut, quand elle passe à l'action, ravager les champs, renverser les
usines, couper les ponts, combler les canaux, incendier les magasins, interrompre les communications, troubler partout, en un mot, le jeu de la vie sociale et semer comme à plaisir, avec le deuil et les larmes, la privation et la souffrance. Ou diminue le nombre des hommes, et ce sont précisément ceux qui produiraient le plus que Ton fait disparaître. On réduit dans une proportion dix fois plus considérable les ressources destinées à alimenter les hommes. Politique de barbares; politique de dupes.
Non, le système des saignées ne vaut rien, pas plus pour l'ensemble d'une société que pour ses membres Gardons nos forces et faisons-en bon usage. Laissons vivre les hommes etassurons-leur comme récompense de leurtravail, la librejouissance du fruitde leur travail. Et nous n'aurons pas besoin de nous ingénier à chercher des moyens de diminuer la concurrence des bouches; la concurrence des bras y pourvoira.