L'OUVRIER AVEC SON SALAIRE NE PEUT ACHETER SON PRODUIT
Parmi les sophismes au moyen desquels les gens qui vivent aux dépens de la crédulité populaire, exploitent la siriiplicité des ouvriers et surexcitent leurs passions, il n'en est pas de plus commun, et, hélas ! de plus écouté que celui-ci :
« Ouvriers, mes amis, c'est vous qui faites tout ; et ce sont d'autres qui ont la plus grande part des résultats de votre travail. Est-ce qu'avec votre salaire vous pouvez acheter votre produit? Voilà une maison ! Qui est-ce qui Ta bâtie ? Des maçons. Est-ce qu'elle est à eux? Est-ce qu'avec leur paye ils pourraient s'en procurer une pareille ? Voilà une paire de souliers, elle vaut quinze francs, combien l'ouvrier cordonnier a-t-il reçu pour la faire ? Trois francs. Il faudrait qu'il en fît cinq pour en avoir une : c'est le capital qui lui vole la différence. »
Eh non, certes, les maçons avec leur paye ne peuvent pas, même en se cotisant, acheter toutes les maisons auxquelles ils ont travaillé. — Non, l'ouvrier cordonnier ou tailleur, avec le prix de sa façon, ne peut pas acheter la chaussure ou le vêtement qu'il a
coupé OU COUSU. — Non, le garçoa de ferme qui a mené la charrue dans le champ et répandu le grain dans le sillon ne peut pas, en échange de sa paye et comme équivalent de son salaire, réclamer toute la récolte dont il se croit le père.
Et c'est fort heureux, ma foi. Car, s'il en était autrement, que resterait-il donc aux autres travailleurs de toutes sortes oui ont contribué à l'œuvre à laquelle ils ont pris part? Quelle serait la rémunération de l'architecte qui a fait les plans, du charpentier qui a posé les solives, du chaufournier qui a cuit le plâtre, du carrier qui a extrait la pierre, du voiturier qui a tout apporté, et de ceux qui ont fabriqué les voitures, élevé les chevaux, installé les appareils et tout le reste dont la liste remplirait un volume? Que resterait-il pour le propriétaire qui a fourni la terre et qui, peut-être, l'a défrichée à grand'peine ou achetée à grands frais; pour le fermier qui dirige le travail et qui fournit les instruments, les attelages, les fumiers et les semences; pour le fabricant qui a tissé Tétoffe et pour l'éleveur dont les moutons ont donné la laine ; pour le tanneur enfin qui a préparé le cuir qu'il n'avait pas eu gratis; et pour tous ceux qui ont fait les différents outils nécessaires à la confection d'une paire de souliers? Chacun d'eux, à preniire à la lettre la formule, viendrait réclamer comme salaire la totalité du produit; et, au milieu de toutes eus compétitions, il pourrait bien n'en plus rien rester pour personne.
Je discutais un jour, dans une de nos plus grandes villes, à Bordeaux, cette fameuse formule. J'avais, en face de moi, au premier rang du millier d'auditeurs qu m'écoutaient, quelques-uns de ceux, qui, peu de jours
VÉBITÉS lîT PaHaDOXES
auparavant, par la façon dont ils avaient brodé .ur ce thème avaient fai'U transformer ea mamle^tauo.is violentes Tagilation des réunions publiques . Tenez, Tur d>s-je,'aprés avoir indiqué les cons,derat,ons eue ie viens de rappeler, je vais vous faire U partie Lue On vous donnera la peau d'un veau que vous n'aurez point élevé; une fosse que vous n aurez point creusée; de l'écorce que vous n'aurez m récoltée ni broyée; du fer que vous n'aurez point extrait des entrailles de la terre; et même, si vous y tenez, des outils que vous seriez incapables de faire. Et avec cela on vous dira de faire une paire de souliers, mais delà faire tout seul, sans recourir à aucun aide étranger. Je repasserai dans dix ans : Vous n aure pas fait votre paire de souliers, je vous en défie. . J attends encore la réponse et je l'attendrai long-
'' Tâchons donc une bonne fois de voir les choses comme elles sont. Un produit, quel qu il soit, est le résultat d'une multitude innombrable de travaux, d'efforts, d'idées, concourant, tantôt en connaissance de cause, tantôt sans le savoir, au même but. Dan. fe moindre objet, dans un verre ou dans une assiette de deux sous, dans un clou, dans une épingle, dans une plume de fer ou dans une allumette on trouverait, si l'on pouvait suivre toute la série des operaions nécessaires à leur fabrication, que des miher. de mains sont intervenues et que des milhe , de sueurs se sont confondues. Abatage des bois ou ex raction des matières premières, construction des aleUers et des fours, préparation des métaux decouverte des procédés, invention et exécution des mach nés, moyens de transport, relations commerciales
et industrielles : tout un nionde est enfermé dans le moindre de ces articles ; et il n'en est pas un qui ne soit à proprement parler un miracle de la solidarité humaine. « Tous les métiers, disait Boisguilbert, labourent et ensemencent la terre; tous concourent; et aucun ne peut se vanter de faire seul son œuvre. » Mais, alors, tous doivent avoir leur part dans le résultat de cette invisible coopération ; et la valeur du produit, qui est le salaire total, doit se diviser en autant de fractions qu'il y a de coopérateurs. C'est une association dans laquelle le dividende doit être proportionnel à la mise.
Qu'il ne le soit pas toujours; qu'il y ait des erreurs dans l'évaluation des divers services ; que telle partie prenante prenne trop, et telle autre pas assez : c'est possible ; et cela doit arriver plus d'une lois. Que l'on essaye donc de mieux faire les comptes ; que les prétentions diverses se produisent; que surtout, sans violence et sans haine, on recherche les moyens d'accroître le rendement et, par suite, la rémunération du travail : rien de mieux ; et tout homme de bon sens doit s'y appliquer s'il le peut. On donnera ainsi à chacun ce qui réellement lui revient, c'està-dire son produit ou la représentation de son produit. Mais le produit de chacun ne peut être le produit de tous. Et si l'ouvrier, comme les autres agents de la production, veut réellement que son salaire lui permette d'acheter son produit, il faut qu'il se résigne, sous peine de tarir la source même de la production, î laisser aux autres la possibilité d'acheter le leur.