‹ Vérités et paradoxesChapitre 28 sur 47 · SI VIS PACEM, PARA BELLUM · texte numérisé non relu

SI VIS PACEM, PARA BELLUM

SI vous VOULEZ VIVRE EN PAIX AVEC VOS VOISINS, NE SONGEZ QU'A VOUS BATTRE AVEC EUX.

Encore une de ces bourdes proclamées depuis des siècles comme des vérités de sens commun et qui devraient être depuis longtemps la risée des hommes de bon sens. Bêtise humaine, que faut-il donc pour arriver à te démasquer ?

On demandait un jour à un professeur de boxe ou d'escrime, reiiommé pour son habileté, quelle était la meilleure pose à prendre pour parer les mauvais coups. « Être poli, répondit-il, et n'avoir pas la langue trop longue. » Il avait raison ce professeur. Et bien des gens qui se sont fait embrocher pour avoir trop cherché à se faire considérer comme de ceux auxquels on ne touche pas, auraient bien fait àe s'en tenir à ces conseils. Bien des peuples aussi qui, pour avoir trop donné au développement de leurs forces soi-disant défensives, se sont laissés, un jour ou l'autre, aller à d'imprudents entraînements, ou ont attiré sur eux, en excitant les craintes ou en blessant l'orgueil de leurs voisins, les maux de la guerre et parfois de l'invasion.

Non. Ce n'est pas en vain que dans un pays, sauf des circonstances exceptionnelles qu'a malheureusement traversées le nôtre et qui, elles-mêmes, étaient le résultat de sa trop grande confiance en sa puissance militaire; ce n'est pas en vain que, dans un pays qui vit de travail, d'industrie et de commerce, on subordonne tout au développement exagéré de Farmement. On croit assurer la sécurité extérieure du pays et on la compromet; on croit garantir sa tranquillité intérieure et on sème l'agitation et le trouble.

Il est évident — et je ne sache pas qu'à part les Quakers personne le conteste — qu'il faut en tout pays et en tout temps une force publique. Mais il ne devrait pas être moins évident que cette force publique ne doit pas dépasser certaines limites. Un homme qui devrait traverser une région infestée de brigands ou de bêtes sauvages, serait imprudent s'il ne portait pas avec lui quelques bonnes armes. Il pourrait même, sans être déraisonnable, être muni d'une cotte de mailles et garantir sa tête par quelque coiffure de circonstance. Mais si, pour être plus invulnérable, il se chargeait tellement de cuirasses et de jambières qu'il ne pût, pour ainsi dire, plus marcher ; si, à sa ceinture ou sur ses épaules déjà alourdies, il entassait tant de fusils, de carabines, de pistolets et de cartouches, qu'il pût à peine en supporter la charge, il deviendrait bientôt la proie du premier qui songerait à l'attaquer et périrait sous le poids de son armure. Ce ne serait pas seulement la précaution inutile; ce serait la précaution dangereuse.

N'est-il pas permis de se demander si l'Europe n'en est pas là? Montesquieu écrivait déjà, il y a un siècle

VÉRITÉS ET PARADOXES i63

et demi, qu>lle périrait par ses gens de guerre. Que dirait-il de nos jours? De tout ce que rimpùt, par ses mille artitices et ses mille canaux, parvient à extraire du produit du travail et de la substance des peuples, plus de deux tiers sont employés à préparer, sous prétexte de Téviter, la guerre de l'avenir ou à payer les frais de la guerre du passé. Les plus belles années de la jeunesse de tous les hommes valides; celles où se développent les aptitudes et se décident les carrières; celles qui contiennent en germes déjà à demi éclos, comme les bourgeons du printemps, toute la féconde moisson d'activité et d'énergie productrice qu'ils portent en eux-mêmes; ces belles et fortes années sont employées à oublier le métier, à devenir impropre à la profession, à perdre le goût du village, de l'atelier ou du champ, et à contracter trop souvent, quelle que soit la discipline du régiment, des habitudes peu favorables au travail et à l'épargne. On parle tous les jours de trésors de guerre ; et ces trésors de guerre, c'est dans un amas plus ou moins considérable de métaux précieux, de pièces d'or et d'argent ensevelies oisives dans les caves d'une banque nationale ou d'un trésor royal qu'on les fait consister. Le vrai trésor de guerre, celui qui ne s'épuise point comme s'épuisent, à mesure qu'on les tire de leurs cachettes, ces millions ou ces milliards, c'est l'énergie laborieuse des populations, c'est la culture qui vivifie le sol, c'est l'industrie qui transforme et façonne les produits, c'est le commerce qui fait circuler de région en région les éléments de la vie et du travail, c'est la prospérité publique, en un mot, capable, le jour où quelque grande calamité vient l'atteindre, de résister à tous les chocs et de suffire

à toutes les exigences;. Au lieu de laisser s'accnmnier dans la paix les moyens de supporter, s'il le faut, les sacrifices de la guerre, on épuise à l'avance, jour par jour, les ressources et les forces. C'est la politique de Gribouille. Si vous voulez la paix, travaillez pour la paix.

Page 1