L'INÉPUISABLE RÉSERVOIR DE L'AVENIR
Victor Hugo, dans une de ses pièces, répond à un prince qui se croit maître du lendemain :
Non, l'avenir n'est à personne, Sire, l'avenir est à Dieu.
Combien de gens, à commencer par Perrette, auraient besoin qu'on leur répétât cette vérité, ne fût-ce que pour les empêcher de casser leur pot-aulait. Car trop compter sur l'avenir et, comme le font volontiers particuliers et nations, l'engager par avance, ce n est pas seulement vendre la peau de l'ours avant de l'avoir couché par terre, c'est bien souvent manger son blé en herbe et se mettre, dès à présent, sur la paille.
Ne parlons, si vous voulez bien, que des nations, puisque, pour les particuliers, c'est leur affaire ; et ma foi, tant pis s'ils gèrent mal leur fortune. Mais la fortune publique, c'est notre affaire à tous; et il importe que nous n'encouragions pas, par une fausse complaisance, des pratiques dont nous payons les frais.
Tous les jours, lorsque, pour combattre une proposition de dépense, quelque financier prudent objecte l'absence de ressources disponibles, vingt voix s'élèvent pour demander s'il a oublié le crédit. Empruntez, lui dit-on; puisez dans l'inépuisable réservoir de l'avenir; rejetez sur les générations qui nous suivront les charges que la génération actuelle trouverait trop lourdes ; pourvu que vous ayez dans votre budget annuel de quoi gager les in\térêts, vous trouverez, sans recourir à l'impôt et sans appauvrir la nation, tous les milliards dont vous aurez besoin.
La scène n'est pas nouvelle, bien qu'elle se joue peut-être plus souvent de nos jours et qu'elle y soit plus ridicule encore qu'au temps passé.
Les rois, dans leurs conseils, ont entendu tenir ce langage et soutenir cette théorie avant qu'on l'eût mise à l'usage de Jacques Bonhomme.
Louis XIV, grand dépensier comme l'on sait, — il s'en est accusé à son lit de mort, — cherchait un jour le moyen de satisfaire je ne sais plus lequel de ses fastueux caprices. Colbert, qui professait qu'on doit épargner un sou aux choses inutiles et faire avec économie les choses nécessaires, opposait la pénurie du Trésor royal. M. de Lamoignon, désireux de complaire au Maître, fît observer que, si le roi n'avait pas d'argent, d'autres en avaient qui ne lui en refuseraient pas. Et il proposa un emprunt. Le ministre résista, mais sa résistance fut vaine: le roi ne calculait point, il ne voyait que la satisfaction de ses désirs: l'emprunt fut décidé.
En sortant, Colbert arrêta M. de Lamoignon dans l'antichambre. (.( Vous triomphez, Monsieur, lui dit-il ; il n'y a pas de quoi. Est-ce que vous croyez, par
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hasard, m'avoir appris que le roi pouvait emprunter? Je le savais, au moins aussi bien que vous, mais je me gardais bien de le lui dire; car je sais aussi où Ton va quand on s'engage dans cette voie. Vous venez d'ouvrir une plaie que vos petits-fils ne verront pas fermer; vous en répondrez à Dieu et à la postérité. »
L'histoire a montré qui avait vu juste, de Lnmoignon ou de Golbert. C'est d'emprunt en emprunt, et, par suite, d'aggravation d'impôts en aggravation d'impôts, que les finances royales en sont arrivées aux extrémités qui ont amené la chute de la monarcliie et la Révolution française.
C'est, qu'en efTet^ recourir à l'emprunt, c'est bien charger l'avenir qui sera le présent de demain ; mais ce n'est pas décharger le présent d'aujourd'hui. Tout emprunt, comme l'a dit Turgot, dans l'admirable lettre par laquelle il exposait à Louis XYI son plan de finances, suppose un impôt ou y conduit. Toute dépense, quelle que soit la façon dont on s'y prend pour faire arriver l'argent au Trésor public, est forcément payée sur les ressources actuellement existantes, et, par conséquent, appauvrit d'autant, si elle n'est pas couverte par les produits équivalents, la nation qui la supporte.
Laissons de côté, pour un instant, le vocabulaire officiel! Ne parlons ni d'argent, ni de crédit, ni d'im-^ pots, ni d'emprunts, ni d'amortissements, mais tout simplement de pain ou de viande. Et supposons, — ce qui, helas, arrivait souvent, jadis, dans notre pays; ce qui arrive encore dans d'autres, — que nous soyons en face dune récolte mauvaise ou tout simplement insuffisante ! Tout naturellement, les prix s'élève-
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roni, et tout naturellement aussi la consommation se restreindra de façon à se proportionner à la production, c'est-à-dire à la quantité consommable. Cela ne se fera pas sans gêne, sans souffrances peut-être ; mais, s'il en était autrement, faute de se priver un peu tout le long de Tannée, on arriverait à être privé tout à fait avant qu'elle fût finie, et Ton mourrait de faim.
Tout le monde est donc d'accord pour recommander de ménager les ressources alimentaires du pays et d'éviter les gaspillages.
Survient un prétendu ami du peuple, qui s'afflige de le voir ainsi se rationner bien malgré lui ; qui, pour lui éviter de compter péniblement les bouchées liîi dit, avec force belles phrases, qu'il est bien bon de se priver, comme s'il n'avait pas à sa disoosition l'inépuisable greuier de l'avenir. La récolte a été médiocre ; c'est un accident, mais la prochaine sera meilleure et, si ce n'est pas la prochaine, ce sera la suivante; l'on sait que les vaches grasses succèdent aux vaches maigres. Mangez, mes amis, mangez! L'avenir suppléera à ce qui manque au présent.
Y aurait-il jamais assez de pierres à jeter au fou qui tiendrait un pareil langage ! Le dernier des enfants du village ne serait-il pas en état de lui répondre que le blé, comme l'a encore remarqué Turgot, ne se produit qu'une fois par an, et qu'une fois la récolte faite, il faut qu'elle suffise, à moins d'importation du dehors, jusqu'à la récolte nouvelle. Importation admise, il n'y a et il ne peut y avoir, à un moment donné et dans un pays et dans le monde, qu'une quantité douRée d'aliments, et l'on ne peut manger que ce qui existe.
Ce qui est vrai du blé est vrai de tovU. Pain, viande, légumes, fruits, vêtements, chevaux, voitures, navires, métiers et outils, k tout moment, la somme des choses existantes est ce qu'elle est, et la mesure de la production est nécessairement la mesure de la consommation.
On peut, sans doute, en faisant bon usage de ce qui existe, le multiplier. Le grain semé donnera un épi, les outils bien employés en produiront d'autres, les animaux feront des petits, et les mains de l'homme, appliquées avec intelligence à leur tâche, répandront, autour de lui, de nouvelles richesses. Ce sera la récompense du travail et de l'économie. Mais cette récompense, il faudra l'attendre, comme il faut attendre que la fleur se change en fruit et que le fruit soit mûr. Si grande que puisse être l'abondance de l'avenir, c'est l'avenir seul qui pourra jouir de cette abondance. On prépare la récolte de l'année prochaine, mais on ne dispose que de la récolte de l'année passée.
Où donc, lorsque, pour éviter un impôt, on a recours à un emprunt, va-t-on chercher les ressources que fournit cet emprunt? Dans quelles bourses, dans quelles poches puise-t-on les millions ou les milliards que l'on a la prétention naïve de ne point enlever au capital actuel de la nation? Dans les poches et dans les bourses du contribuable. Il les vide volon tairement, parce que vous lui promettez, en échange de son argent, un intérêt que vous appelez une rente; je ne dis pas non. Mais ce qu'il en tire pour l'apporter au guichet de souscription, il le prélève sur ses ressources actuelles tout aussi réellement que s'il le portait malgré lui au bureau du percepteur. Et,
dans un cas comme dans l'autre, ce qui reste à sa disposition est diminué d'autant. Que vous préleviez un milliard par l'impôt ou un milliard par l'emprunt, c'est toujours un milliard qui est affecté à des dépenses publiques au lieu d'être affecté à des dépenses privées.
11 pent se faire, je ne le nie point, que ces dépenses soient nécessaires, inévitables. Il peut se faire aussi qu'elles soient productives; un État, comme un particulier, peut faire une bonne affaire avec de l'argent emprunté. — Il en peut-être de même de l'impôt. Il faudrait même qu'il en fût ainsi pour qu'il fût toujours justifié; car l'impôt serait sans excuse s'il n'était destiné à nous être restitué en services. Donc, il peut être admissible d'imposer au présent des sacrifices en vue de l'avenir. Mais ce n'est pas, comme on se l'imagine, l'avenir qui vient au secours du présent ; c'est le présent qui prépare l'avenir. S'il ne le fait pas, si le blé mis en terre ne donne pas de récolte, si l'argent prélevé par emprunt ou par impôt sur le public n'est pas, pour le public, la source d'avantages supérieurs à la privation qu'il éprouve, c'est pure duperie : autant vaudrait le jeter à l'eau.
Mieux vaudrait souvent; car tout emprunt, je le répète, engendre un impôt. C'est pour avoir eu recours à l'emprunt, dans des circonstances quelquefois excusables, souvent aussi bien coupables, que nos prédécesseurs nous ont légué bien près d'un milliard et demi d'intérêts à payer, c'est-à-dire d'impôts à supporter tous les ans. C'est aussi pour s'être figuré que l'on ne chargeait pas le contribuable que l'on a fait souvent tant de dépenses, non seulement inu-
tiles, mais dangereuses et funestes. Combien de guerres, par exemple, eussent été évitées si, avant de les entreprendre, on avait dû mettre sous les yeux des intéressés le total vrai de la carte à payer. Combien de fois, en présence de ce total, ils auraient avec raison trouvé qu'ils n'étaient pas assez riches pour payer leur gloire, encore moins pour payer le contraire.
Au début de la guerre de Crimée, de cette guerre qui a coûté une dizaine de milliards et des centaines de mille hommes et qui n"a rien produit pour personne, M. Gladstone, à propos d'un emprunt proposé par le Gouvernement, s'exprimait ainsi:
<( Avec un pareil système, une nation ne sait réellement pas ce qu'elle fait. Les conséquences sont ajournées à un avenir indéfini. Et cependant, n'est-il pas juste que nous connaissions le prix des avantages que nous recherchons, afin que, comme il convient à des êtres intelligents et raisonnables, nous en prenions la charge sur nous-mêmes, au lieu de la léguer à notre descendance? La nécessité de payer, année par année, les frais qu'entraîne la guerre, est un frein salutaire. Cela fait réfléchir à ce que l'on fait et évaluer d'avance l'avantage que l'on attend et la dépense dans laquelle on s'engage. »
Gladstone et Turgot ont raison; John Bull et Jacques Bonhomme auraient eu tout profit à n'avoir jamais que de tels conseillers, et à les écouter. Qui paye ses dettes s'enrichit, dit le proverbe ; qui n'en contracte pas, évite de s'appauvrir. Ce n'est pas, je le sais, l'avis des grands politiques, qui estiment qu'avant tout il faut dorer la pilule aux contribuables, et, comme ils le disent, plumer \o poule sans la faire
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crier. Mais c'est la seule conduite raisonnable et digne, la seule qui ne conduise point à des déceptions. En fait d'impôts, — comme en tout, — il faut savoir ji-egarder les choses en face et les voir telles qu'elles sont.