L'AMORTISSEMENT
Tous les ans, depuis longtemps déjà, le budget de la France augmente. Le jour où il atteignit un milliard, M. Thiers, s'adressant aux députés, qu'épouvantait ce chiffre, disait en souriant: « Saluez ce chiffre modeste, vous ne le reverrez plus. »
On n'a pas revu, en effet, de budget d'un milliard; mais on en a vu de deux, de trois, de trois et demi; et la fin du siècle n'arrivera peut-être pas avant qu'on ait pu saluer au passage, sans espoir de le revoir, le budget de quatre milliards.
En même temps, la dette augmente. Elle approche aujourd'hui de trente-cinq milliards (je ne sais pas s'il est facile d'en faire très exactement le compte complet) ; et les arrérages de cette dette ne sont pas pour peu de chose dans l'énorme chiffre de notre budget, dont ils forment plus du tiers.
Dans ce budget, cependant, il y a un chapitre qui, au dire des financiers, devrait rassurer les plus craintifs et constituerait une sauvegarde infaillible. C'est le chapitre de l'amortissement. xM. Thiers, que je viens de nommer, y attachait une importance extrême. Jamais, môme aux époques les plus difficiles,
les plus désastreuses, il ne consentit à laisser touchei à cette reserve sacrée. Il fit (il le fallait bien) des emprunts de plusieurs milliards ; mais il maintini obstinément une provision de deux cents millions pour l'amortissement. On a diminué le chiffre depuis; il est parfois descendu bien bas ; on ne l'a jamais complètement supprimé : c'est, paraît-il, le frein qui nous empêche de rouler dans î'aûime du déficit.
Mais nous y sommes, en déficit ; nous y sommes régulièrement, continûment, progressivement, puisque, constamment, nos dépenses eycèdent nos recettes, et que, pour parer à ne que l'on appelle, par un bien joli euphémisme, des découverts, on est obligé de recourir périodiquement à de nouveaux emprunts.
L'amortissement n'aurait-il pas toutes les vertus qu'on lui prête ? et serait-ce, par hasard, une illusion et un trompe-l'œil ?
Hélas ! oui, mes chers concitoyens et honnêtes contribuables que vous êtes. Et il se pourrait bien, même, qu'au lieu de conduire à la restauration de nos finances, ce merveilleux mécanisme n'eût fait que les compromettre davantage. Les mathématiques, avec leurs démonstrations prétendues infaillibles, nous jouent parfois de ces tours.
C'est en Angleterre, au siècle dernier, vers 1770, qu'un certain docteur Price, homme d'ailleurs tort distingué, a fait cette belle trouvaille. Il avait, chose facile, calculé qu'un capital — placé à 5 p. 100 et dont les intérêts seraient replacés à mesure au même taux, c'est-à-dire non dépensés — se trouverait doublé au bout d'environ quatorze ans. Un sou, placé de même, à la naissance de Jésus-Christ, aurait produit au
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bout de dix-5çpt ou dix-huit siècles, des millions et des milliards ; toujours à la même condition de veilles intérêts et les intérêts des intérêts s'accumuler les uns sur les autres sans qu'on y touchât. Pareillement l'épi produit par un seul grain de blé, si Ton en semait tous les grains, et si, d'année en année, tous ceux qui en naîtraient étaient resemés à leur tour, aurait bientôt produit de quoi couvrir la terre entière et beaucoup d'autres planètes avec elle.
Il est vrai que ce n'est pas de cette façon que les choses se passent, et que Ton n'a pas l'habitude, surtout dans l'Administration des finances publiques, de laisser ainsi grossir la pelote, et de tout réserver pour l'atténuation des charges. C'est à quoi ne pensèrent ni le docteur Pnce, à qui il suffisait que ses calculs fussent justes, ni les ministres, à qui il suffisait qu'ils eussent l'air de l'être, et que le Parlement et le public en fussent dupes, ainsi qu'ils n'y ont point manqué. On dit donc, lorsque Ton eut besoin de ressources, notamment pour la guerre que l'on soutenait contre Napoléon : Ménageons le public déjà trop chargé ; ne demandons à l'impôt que ce qu'il est indispensable de lui demander ; empruntons : nous rejetterons ainsi sur l'avenir les dépenses dont le poids écraserait le présent. Et, pour rembourser nos emprunts, pour amortir nos dettes, nous n'aurons, le docteur Price l'a démontré, qu'à prélever chaque année sur nos recettes une somme relativement insignifiante dont la multiplication naturelle reconstituera le capital emprunté.
A merveille! grand ministre et habile rrnancier; vous n'auriez même eu qu'à prélever cette somme une l'ois pour toutes, sauf a lui laisser le temps de
faire ses petits et les petits de ses petits, si, votre emprunt contracté et dépensé, vous n'en aviez pas contracté d'autres, et si, pour assurer le service de votre amortissement, vous n'aviez pas été réduit à ouvrir de nouvelles brèches à votre équilibre budgétaire !
Mais c'est ce dont vous vous êtes bien gardé ; pour boucher un trouvons en avez ouvert d'autres, et pour couvrir saint Paul, vous avez découvert saint Pierre. Tant et si bien qu'un beau jour d'autres financiers (qui n'étaient point ministres, mais qui n'y voyaient pas moins clair pour cela, un certain Ricardo entre autres, qui, comme banquier, avait soumissionné vos emprunts, mais, comme économiste et comme Anglais, les avait déplorés) — démontrèrent que votre amortissement fictif n'était qu'une jonglerie inepte et pernicieuse, et qu'en encourageant le gouvernement à faire des emprunts et le public à les tolérer, il avait contribué à accroître la dette de l'Angleterre et, avec la dette, l'impôt nécessaire pour en payer l'intérêt.
Cet avertissement fut entendu; l'amortissement fut supprimé, et c'est depuis ce temps, depuis ce temps seulement, que la Grande-Bretagne a pu réellement amortir, c'est-à-dire diminuer sa dette, en en remboursant une partie à mesure que des excédents de recettes sont venus le lui permettre.
Il n'y a, en efïet, pour les États comme pour les particuliers , qu'un seul amorti-sement sérieux ; c'est celui qui consiste à prélever sur ses ressources actuelles de quoi diminuer ses engagements antérieurs.
Aussi longtemps donc que l'on n'aura pas mis ses
recettes au-dessus de ses dépenses, ou, ce qui est plus sûr, ses dépenses au-dessous de ses recettes, que l'on ne parle pas d'amortissement, que l'on ne joue pas cette comédie ridicule d'ouvrir, sous ce nom menteur, un chapitre auquel on porte un crédit de vingt-cinq, cinquante, de cent ou de deux cents millions, tandis que, dans un autre chapitre, on est obligé d'inscrire en dépenses le double ou le triple pour faire face aux exigences de la dette.
Et toi, Jacques Bonhomme, mon ami 'qui as bien le droit de présenter quelques observations à ton régisseur, puisque tous les matins il te répète que tu es souverain et qu'il vient prendre tes ordres) demande-lui donc, une bonne fois pourquoi il te croit plus bête que ton cousin John Bull, et prie-le de faire disparaître du compte qu'il a la prétention de te rendre tous les ans, cet article fantasmagorique qui s'appelle l'amortissement.
Il ne t'importe guère qu'on maintienne, dans ce qu'on appelle la loi de finances, un artifice de comptabilité de plus ; mais il t'importe beaucoup qu'on laisse dans tes poches un peu plus de sous.
Et puisqu'il faut absolument que tu en donnes, et que tu en donnes beaucoup, pour payer les services publics, que du moins on ne t'en demande que pour de vrais services, pour des services qui te profitent, et qu'on te les demande franchement, comme tu les donnes, sans se moquer de toi en te disant que cela ne te coûte rien et qu'on a trouvé une formule pour te prendre ton argent sans que tu t'en aperçoives.