UN DEJEUNER DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES
Celait en 1883. Mon fils aîné, Paul Passy, aujourcriiui docteur es lettres, lauréat du prix Volney et maître de conférences à l'École pratique des hautes études, alors jeune professeur de langues vivantes et grand amateur de voyages, avait eu la bonne fortune, grâce à d'obligeants intermédiaires, d'être admis dans une caravane internationale invitée par un riche Américain à parcourir, dans des conditions particulièrement avantageuses et agréables, une partie du territoire de la grande République et notamment à visiter la région extraordinaire que l'on appelle le Parc national. Cette région, située en majeure partie dans le territoire de Wyoming et complétée par une fraction du Montana et de l'Idaho, est, comme on commence à le savoir, un assemblage de merveilles tellement prodigieuses, que pendant longtemps les rares voyageurs qui y avaient pénétré avaient rencontré, lorsqu'ils en parlaient, l'incrédulité la plus absolue. Quiconque, disait-on coulamment, a bu de l'eau de la rivière Jaune (Yel-
lowstone : c'est le nom du piincipril cours d'eau de ce pays), est devenu incapal)le de dire la vérité. Gorges étroites et sauvages dans lesquelles se précipitent des cascades extraordinaires; coteaux boisés entourant des cirques enchanteurs ; sources d'eaux bouillantes coulant à quelques mètres de ruisseaux de Teau la plus fraîche ; pics escarpés, geysers auprès desquels ceux de l'Islande ne sont rien ; toutes les curiosités, toutes les étrangetés, toutes les beautés et toutes les horreurs de la nature, ailleurs dispersées sur des points différents, se trouvent ici rassemblées dans un espace relativement restreint : il semble que ce soit le rendez-vous des incompatibilités. C'est à raison de ce caractère exceptionnel que le territoire de la rivière Yellowstone a été réservé comme propriété nationale, afin de lui garder, autant que possible, son caractère primitif et d'y attirer les touristes des deux mondes.
Inutile de dire si mon jeune voyageur, passionné pour les courses libres et grand admirateur de tout ce qui n'a point reçu la toilette de la civilisation, jouissait de son séjour dans ce pays sans pareil. Il y serait volontiers resté des semaines et des mois; mais il n'était pas maître de son temps. D'une part, il devait rentrer en France pour y reprendre ses fonctions de professeur dans les premiers jours d'octobre, et d'autre part, chargé par le Ministère de l'instruction publique d'une mission (gratuite), qu'il prenait plus au sérieux qu'on ne le fait d'habitude, il avait à compléter, avant de quitter l'Amérique, les études qui lui ont permis de présenter à son retour son rapport sur l'instruction primaire aux États- Unis. Il fallait donc quitter "le Parc national et se
(iirit^er vers Saint-Louis, où il avait des informations à prendre.
Il partit avec la petite troupe qui était venue faire escorte au président Hayes pendant son séjour au Parc. L'ofticier qui commandait cette escorte lui avait gracieusement offert un cheval et un fusil pour traverser avec lui les régions solitaires des montaî-nes Rocheuses. Mais on n'allait pas vite ainsi. On s'arrêtait volontiers à chasser ou à flâner, et le tem.ps pressait. Rendant cheval el fusil et comptant sur ses jambes et sur son énergie, il se décida un beau matin à continuer la route à pied, en coupant au plus court, et à piquer droit sur Saint,Louis. Il s'était bien renseigné. Il n'y avait qu'à suivre une piste marquée par les traces de quelques chariots qui avaient passé là, on ne savait trop quand, à traverser à gué une rivière, au delà de laquelle la piste devait se retrouver, et, chemin faisant, à s'arrêter dans deux ou trois cabanes où il rencontrerait quelques provisions. Tout alla bien d'abord, trop bien même : car ayant marché trop vite et mal calculé le temps, le voyageur dépassa le point où il aurait dû traverser la rivière, passa l'eau, non sans risque, au-dessous d'un confluent et, une fois de l'autre côté, se trouva dans une solitude où, selon toute apparence, les hommes n'avaient pas l'habitude de venir. C'était dans ce que l'on appelle, à très juste titre, les mauvaises terres [bad huids). Il y avait bien des bisons et d'autres animaux qui auraient été un beau gibier pour un chasseur bien armé, mais il était difficile d'en faire sa proie avec un simple couteau de poche; il y avait aussi des loups des prairies qui auraient fait la leur du malheureux égaré, s'il n'avait eu par bonheur des
allumettes qui lui permettaient d'enflammer le soir du cotonnier sauvage et du bois mort, et de se préserver ainsi de leurs dents, en même temps que du froid glacial de la nuit. Quant à des aliments, grains, fruits, racines: rien, absolument rien. Du cotonnier sauvage et de la sauge sauvage à discrétion; c'était tout, et il n'y avait pas moyen d'y mettre sérieusement la dent. Deux jours se passèrent ainsi en courses épuisantes et vaines, tellement épuisantes et vaines que le second soir le pauvre garçon, d'ailleurs pieusement résigné à son sort, avait tracé sur une carte postale ses derniers adieux, laissant à celui qui, par hasard, retrouverait son cadavre, le soin de les faire parvenir à sa famille.
Le troisième jour cependant, un peu rafraîchi pai* la nuit, il eut encore la force de se relever et de se remettre à marcher. Il allait de nouveau tomber épuisé, quand il vit quelque chose de vivant remuer devant lui. D'un coup de son bâton, il atteignit l'animal : c'était un serpent, un serpent à sonnettes^ s'il vous plaît, comme il s'en aperçut lorsque, s'étant mis à le dépouiller rapidement, il arriva aux crotales de la queue. Le couper en morceaux, griller ces morceaux sur un feu allumé à la hâte et les dévorer, en trouvant que la bête était bien petite, ce fut l'affaire de quelques instants. La fortune avait changé; le serpent qui, dit-on, a perdu le genre humain, venait de sauver un homme. Un peu plus loin, il y avait des araignées de sable et des baies d'églantiers: de quoi faire un dessert varié, digne du rôti. Le soir, c'était mieux encore : une cabane dans laquelle se trouvait un peu de lard et de farine. Et vingt-quatre heures après, dos hommes, dea cowboyst §ardiena
VÉRirii* ET l'AKADOXES 13
r,roMrhos des immenses troupeaux qui errent dans les solitudes, ramassis d'aventuriers de toutes les nations, mais pleins de compassion pour des mésaventures auxquelles ils sont eux-mêmes exposes donnèrent au pauvre voyageur de quoi se refaire et
se reposer. ,
Voilà comment on vit là où l'homme n a pas encore altéré les conditions de l'existence primitive. Banquet de la nature! Communauté des premiers jours! Égalité violée par la société propriétaire et capitaliste! 11 est bien facile, en vérité, de satisfaire ceux qui réclament si bruyamment ces biens perdus. Il n'y a qu'à les transporter, loin des inégalités sociales, sur quelques terres vierges de tout contact humain et à les placer dans leur entière liberté en face de la bonne nature; ils sauront bien vite à quel prix, dans ces conditions, elle vend ses bienfaits, ou plutôt ils sauront bien vite commenton meurt de faim, là où il n'y a ni capitaux, ni outils, ni propriétés, ni lois, où l'homme isolé, le plus faible et le plus dépourvu des animaux, est seul à lutter, avec ses dents et ses ongles, contre les mille dangers qui l'entourent.