‹ Vérités et paradoxesChapitre 31 sur 47 · DETTE D'HONNEUR, AFFAIRE D'HONNEUR · texte numérisé non relu

DETTE D'HONNEUR, AFFAIRE D'HONNEUR

Il y a longtemps qu'on a dit, à propos des aberrations de Tamour-propre : Où diable la vanité va-t-elle se niche?'?

On pourrait demander avec non moins de raison : Où diable Vlionneur va-t-il se nicher ?

Voici un homme dont la vie est une suite de désordres et de malhonnêtetés. Il néglige sa famille. Il dissipe dans la débauche la fortune de sa femme et l'avenir de ses enfants. Il a recours, pour se procurer des ressources, à toutes les variétés d'escroquerie et d'abus de confiance. Il ne connaît, en un mot, aucun scrupule ; et le monde auquel il est mêlé ne lui en fait pas grief. Sa tenue est correcte, son Jangage convenable, il observe les formes: c'est un gentleman, il est reçu partout.

Mais cet homme, une nuit, a perdu au jeu l'argent qu'il n'avait pas ; et le voilà pris, soudain, de l'inquiétude la plus vive, et cherchant par tous les moyens à s'acquitter exactement dans les vingtquatre heures de la dette qu'il vient de contracter. Il y va de son honneur, c'est une dette d'honneur.

Il a donc encore un honneur cet homme ? Et il y a donc, pcHir lui et pour les autres, des engagements qui sont particulièrement sacrés?

Oui. Et ces engagements sont ceux dont la cause n'est point honorable. Ce sont ceux que la loi (à tort suivant nous, mais par un sentiment qui se comprend) déclare ne point reconnaître, parce qu ilsn*ont pas de cause avouable.

En voici an autre du caractère le plus élevé, de la probité la plus rigoureuse, à qui, dans un journal à scandales, dans un livre de chantage, dans une discussion sans conséquence, un individu, universellement méprisé, a adresse une épithète blessante.

Oh ! il ne s'agit pas de toute une polémique injurieuse et diffamatoire ; il ne s'agit pas d'articulations tendant à faire croire qu'il a commis des actes honteux et coupables !

A ces attaques il aurait répondu en opposant la vérité au mensonge, ou, peut-être, en haussant les épaules.

Non. On l'a traité d'imbécile ; on lui a dit qu'il était un lâche.

Et cet homme, qui est au premier rang parmi les intelligences d'élite, ou qui, dans mainte occasion, dans la vie civile ou dans la vie militaire, a fait preuve du courage le plus intrépide et de la plus admirable énergie, parce quun polisson, sans talent et sans cœur, se sera permis à son égard une impertinence, se croira obligé de risquer sa vie utile et respeptable contre celle d'un propre à rien dont la société n'a que faire et que personne ne regretterait !

C'est une afifaire d'honneur ; et il se fait un point

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d'honneur d'aller sur le terrain avec ce drôle à qui l'honneur est inconnu...

Et il se trouve des gens sérieux, ou croyant l'être, pour discuter sérieusement les conditions de cette affaire, pour en être les témoins, pour accepter la responsabilité des conséquences.

Je le dis encore une fois: c Où diable l'honneur va-t-il se nicher? »

Et en quoi un coup d'épée bien ou mul donné ou reçii, ou deux balles échangées, selon la formule sa72s résultat, peuvent-ils bien ajouter quelque chose à la considération d'un homme, le relever d'une déchéance et lui rendre l'honneur qu'il aurait perdu ?

On raconte qu'un jour, un individu qui avait le malheur d'exhaler une odeur fort désagréable, s'étant aperçu que son voisin paraissait éprouver quelque dégoût de son voisinage, s'avisa de lui demander raison du mouvement qu'il avait surpris.

« Eh ! monsieur, répondit l'autre, si je vous tue, vous sentirez encore plus mauvais ; et si c'est vous qui me tuez, nous sentirons mauvais tous les deux. Qu'est-ce que vous y aurez gagné ? »

N'en pourrait-on pas dire autant, avec quelques variantes, dans la plupart des cas ?

Il peut y avoir, exceptionnellement dans la vie, des circonstances dans lesquelles deux hommes, à tort ou à raison, à tort plutôt qu'à raison, sont animés l'un contre l'autre de tels sentiments de haine qu'il faut que l'un des deux disparaisse. C'est le duel à mort. Il est horrible ; et je ne voudrais rien dh*e qui pût le faire excuser. Il n'est pas absurde ; et tout en le déplorant et le blâmant, on peut le comprendre.

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Mais que, sans anirnosité véritable, sans le moindre désir de se faire truuer la peau ou de la trouer à son semblable, on s'expose, pour un mot ou pour un geste, à l'un de ces désagréments ; que l'on prétende que l'honneur l'exige ; et qu'après avoir, par point d'honneur, donné ou reçu une piqûre à Tépaule ou à l'avant-bras, ou décharge, au commandement, des pistolets dont les balles n'ont jamais tué personne, on s'entende déclarer et l'on se dise à soi-même que l'honneur est satisfait ! franchement c'est à n'y rien comprendre. Et il semble que ce soit une gageure contre le véritable honneur aussi bien que contre le bon sens.

Mais le propre de l'homme — (et ce qui le distingue des animaux, Beaumarchais a oublié ce trait) — c'est de manquer de bon sens et de faire, en s'en faisant gloire, le contraire de ce qu'il devrait et voudrait faire.

Comme complément aux réflexions qui précèdent, on lira peut-être avec plaisir l'anecdote que voici :

Il y a un certain nombre d'années, à la Chambre des députés, une discussion un peu vive s'éleva, à propos d'un incident de tribune, entre deux collègues assis sur des bancs voisins. L'un deux, emporté par la vivacité de son tempérament et sans, d'ailleurs, en vouloir autrement à l'autre, lâcha le mot à' imbécile. Là-dessus, les voisins aidant, demandede rétractation ou de réparation et tous les préliminaires d'une affaire d'honneur.

Cependant, les témoins, désireux d'éviter la rencontre, eurent l'idée de demander si, réellement, le mot d'imbécile était une injure telle qu'elle ne pût être lavée que dans le sang. Pour résoudre cette

question délicate, ils ne trouvèrent rien de mieux que e la soumettra à un ancien officier, excellent nomme et homme de cœur, le colone. de Plazanet.

«Messieurs, répondit aveî le plus grand sérieux ie brave colonel, de deux choses Fun? : ou c'est la constatation d"un fait, ou c'est l'expression d'une opinion. Les faits, on n'y peut rien changer; et les opinions, vous savez qu'elles sont libres. Je ne vois pas pourquoi l'on se couperait la gorge h ce propos »

Et Ton ne se coupa pas la gorge ; qu'y aurait-on gagné ?

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