‹ Vérités et paradoxesChapitre 32 sur 47 · L-IWFAÎV3E CAPITAL · texte numérisé non relu

L-IWFAÎV3E CAPITAL

On entend, tous les jours, crier après le capital et les capitalistes. Je ne voudrais pas défendre tous les capitalistes individuellement, les capitalistes sont des hommes comme les ouvriers. Il y en a de bons, il y en a de mauvais ; il y en a qui ne sont ni bons ni mauvais. Le travail, lui, est bon par essence ; et le capital Test aussi par une excellente raison, parce qu'il n'est autre chose que le fruit du travail et son aliment; parce que, né de lui, il l'engendre à son tour, et qu'une société sans capital serait forcément une société sans travail. Je dis donc, honneur au travail ; mais je dis, en même temps, honneur au capital.

Un père montrait un jour, à son fils, des ouvriers occupés à bâtir une maison. Il lui faisait remarquer la facilité avec laquelle, à l'aide de quelques cordes et de quelques rouages, ces hommes élevaient des blocs de pierre que leurs mains eussent été impuissantes à ébranler. Il lui montrait la scie, le marteau, la lime, le pic, la pioche, entamant le granit ou le marbre, courbant ou brisant le fer, fouillant la terre, décuplant, en un mot, centuplant et au delà la puis-

sance de nos organes et rendant facile ce qui, sans ce secours extérieur, eût été non seulement difficile mais impossible.

a Papa, dit tout à coup l'enfant, après avoir quelque temps regardé en silence, mais, quand on n'avait pas encore d'outils, avec quoi a-t-on fait le premier outil?» C'était tout simplement la question de la naissance des machines, la question de la naissance du capital, dont les machines ou les outils sont une forme, que posait cet enfant. En remontant à l'apparition du premier instrument dont l'homme a armé sa main, en se plaçant en face de cette situation dans laquelle on n'avait rien et dans laquelle il fallait passer.de rien à quelque chose, il constatait le mérite immense, inappréciable du travail, de ce premier travail désarmé, qui, à force d'ingéniosité, d'énergie et de persévérance, est arrivé à s'armer de quelques instruments grossiers et imparfaits. Du même coup, il proclamait la valeur de ces appareils, aussi précieux, dans leur imperfection, que peuvent l'être pour nous, dans leur puissance, les machines d'aujourd'hui. Par cela même qu'il avait coûté davantage à obtenir, le premier outil était plus sacré, sacré comme le travail pénible d'où il était sorti. Il en était la représentation, l'incarnation. Le maudire comme son ennemi c'eût été à la fois maudire ce travail luimême et le désarmer.

Mais si, ensuite, aidé de ce premier capital, le travail qui l'a Créé, arrive à créer plus facilement un second capital moins imparfait ; si, avec un outil grossier, il en fabrique un moins grossier, puis un moins grossier encore, et s'élève ainsi de la pierre au marteau et du marteau au marteau-pilon; de la

VÉRITÉS Eï PARADOXES 1^5

quenouille au rouet et du rouet au métier à filer; do rcpine à l'aiguille et de laiguille à la machine à coudre; du tronc d arbre qui flotte à la pirogue, à lu barque, au navire à voiles et au paquebot à vapeur, quelle est donc la différence de nature et à quel moment ce progrès, bienfaisant au début de l'armement des mains humaines, peut-il devenir malfaisant ?

Ah ! c'est que le capital, dit-on, peut attendre, tandis que le travail ne le peut point. 11 peut vivre sur lui-môme.

Eh ! oui, sans doute, celui qui a des outils est plus avancé que celui qui n'en a point ; et celui qui a des provisions est dans une situation meilleure que celui qui a à trouver sa nourriture du jour. Mais si, en abusant de cet avantage au lieu d'en profiter, il ne se sert pas de ses outils- s'il consomme ses provisions sans les renouveler, il sera bientôt dans .a même situation que s'il n'avait point eu d'avances. Vivre sur soi-même, c'est vivre à ses dépens, se consumer ou se laisser consumer par le temps.

Le célèbre chimiste Liehig a conté, à ce sujet, une histoire significative. Un porc, gras à point et que son propriétaire voyait déjà transformé en jambons et en saucisses, est surpris par un éboulement dans une carrière. Grande désolation du bonhomme, qui est bien obligé d'en faire son deuil. C'est son capital qui a disparu. Quelques semaines se passent; on continue a extraire de la pierre et du sable ; et, un beau jour, on vient lui dire qu'on a retouvé son porc encore vivant. Grande joie cette fois ; mais joie bien fugitive et bien trompeuse. L animal, continuant à respirer la petite quantité d'air qui avait pu filtrer à travers les

pierres, avait vécu sur lui-même d'une petite vie bien laihle. semblable à la petite flamme d'une lampe l»aissee en veilleuse, mais qui, pour ne pas s'éteindre, doit continuer lent»' nient à brûler son huile. Il avait brûlé sa graisse, puis sa chair, et il ne lui restait plus que la peau sur les os. Quelques jours encore, et la lampe eût été tout à fait éteinte. C'était le capital du bonhomme qui avait vécu sur lui-même.

Mettez à la place de cet animal ce que vous voudrez: des outils qui ne travaillent point et qui se rouillent ; des provisions dont on ne fait point usage et qui se gâtent ; des grains que l'on ne sème point et que dévorent les charançons et les souris ; de l'argent que l'on dépense pour subsister et que Ton ne remplace point par un trçivail productif: l'appauvrissement et la ruine sont fatals. Le capital, quoi qu'on en dise, ne se conserve pas. Il se renouvelle plus ou moins vite, et quand on ne le renouvelle pas, il s'use.

Or, pour se renouveler, il faut qu'il s'emploie. Il faut qu'il alimen le le travail. Il faut que, rendant le travail possible cl fructueux, il obtienne, sur le résultat auquel il coopère, une part qui le restitue et qui l'accroisse. Son intérêt donc, sa loi, sous peine de s'anéantir, c'est d'alimenter le travail. L'intérêt du travail, de son côté, c'est de trouver le capital largement offert, et de l'obtenir à des conditions peu onéreoses. Et voilà pourquoi, si le capital, — je veux dire si les capitalistes étaient sages, — ce seraient eux qui devraient crier sur les toits : honneur au travail. Et si le travail, — je veux dire si les travailleurs n'étaient point aveugles, — ce seraient eux qui devraient répéter sur tous les tons : honneur au capital I

XXXYI

Page 1