LA LOI D'AIRAIN DU SALARIAT
On connaît la ridicule prétention du bourgeois gentilhomme, voulant absolument faire oublier aux autres et à lui-même que son père avait tenu boutique sur le pavé des Innocents. Et Ton se rappelle de quelle façon un valet effronté qui se moque de lui, exploite cette sotte vanité. « Votre père marchand, lui dit-il, c'est pure médisance! Il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisait, c'est qu'il était fort obligeant et fort officieux. Et, comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait venir chez lui et les donnait à ses amis pour de l'argent. »
Se procurer des étoffes en les payant, est-ce que cela s'appelle acheter? et les céder à d'autres en se les faisant payer, est-ce que cela s'appelle vendre ?
Je songe toujours à cette humiliation de M. Jourdain, à la pensée de devoir sa fortune au commerce, et aux grossières explications de Govielle, pour le soulager du poids de cette honte, lorsque je vois des gens rougir de recevoir le salaire de leurs peines et d'autres se faire gloire de ne point gagner ce qu'ils reçoivent.
Vivre noblement, c'est-à-dire vivre sans rien faire, était, jadis, et est encore, hélas I pour un trop grand nombre un titre d'honneur. Vivre de son salaire, c'est-à dire vivre en travaillant, tend à devenir, pour un trop grand nombre, un avilissement auquel ils ne peuvent se résigner.
« Il faut abolir le salariat ! 11 faut soustraire les travailleurs au joug honteux du salariat ! Le salariat est un contrat de servitude ; » et c'est Cicéron qui l'a dit.
Les orateurs des réunions publiques et les publicistes, soi-disant démocrates, qui se prétendent et, parfois, se croient les apôtres de Témancipatlun des travailleurs, ne citent pas toujours Cicéron (il n'est pas bien sûr qu'ils le connaissent, ni leur public non plus) ; mais, à cela près, ils ont grande chance de se faire applaudir en débitant les imprécations que je viens de rappeler contre la loi d'airain du salariat. A les en croire, la société serait divisée en deux classes : l'une qui vit de travail et de salaire, et qui s'en plaint; l'autre, dont elle voudrait bien prendre la place, qui ignore l'obligation du travail cL Ja rémunération de ses peines, et qui puiserait, on ne sait comment, dans on ne sait quel trésor iaépuisable, les ressources qui lui permettent de vivre dans l'oisiveté et de payer, en l'exploitant, le labeur de l'autre classe.
Qu'il y ait, dans les sociétés, même les moins imparfaites, des gens dont le travail n'est point suffisamment rétribué; et d'autres dont l'aisance ou la richesse ne sont pas suffisamment justifiées par un travail équivalent, personne ne saurait le contester. Le nombre des oisifs n'est pas ce que l'on croit; il y a
longtemps que Rossi en a fait la remarque, et il tend à diminuer de plus en plus par la baisse progressive de l'intérêt des capitaux, qui conduit rapidement à la ruine ceux qui ne savent point entretenir, c'est-à-dire renouveler, par leur activité, les ressources dont ils se sont trouvés à une certaine heure en possession. Tel, que l'on représente comme vivant aux dépens d'autrui, est souvent comme inventeur, comme directeur d'usine ou de maison de commerce, comme ingénieur ou comme chimiste, non seulement plus laborieux, mais plus productif que ceux qui envient son loisir et qui lui doivent leurs moyens d'existence. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a des oisifs; et qui pis est, des dissipateurs qui font de leur fortune un mauvais emploi : ce sont, bien qu'ils s'en défendent, les pires complices des prédications dirigées contre la richesse. Il y a des oisifs. Il y a des gens qui, sous prétexte de rendre des services qui n'en sont pas, se font allouer des avantages dont ils ne sont point dignes. Il y en a qui, par des procédés plus ou moins répréhensibles, réussissent à faire passer, de la poche des autres dans la leur, une partie plus ou moins considérable de leurs épargnes. Il y en a qui trompent sur le poids ou la qualité de la chose vendue, comme il y en a qui trompent sur la qualité du travail pour lequel ils sont payés et qui, méconnaissant la valeur de ce beau titre : homme de Conscience^ gâchent les matières premières qui leur sont livrées ou perdent le temps qui leur est compté. En haut, en bas, parmi les pauvres et parmi les riches, parmi les travailleurs manuels ou parmi les fonctionnaires, même les plus élevés, il y a des gens qui ne gagnent pas le salaire qu'ils reçoivent.
Mais des gens pour qui recevoir le salaire qu'ils ont gagné, soit une honte; des gens qui aient le droit de prétendre, à autre chose qu'à recevoir le salaire qui leur est dû, il n'y en a pas, ou il ne devrait pas y en avoir. Car le salaire, c'est-à-dire, la rétribution méritée que Ton obtient en retour d'un effort et d'un service, c'est, non seulement la chose la plus honorable qu'il y ait au monde, mais la seule honorable et la seule avouable.
Mirabeau disait un jour : « Il n'y a que trois manières de subsister dans une société. Il faut absolument être mendiant, voleur ou salarié. » Et il ajoutait : « Le propriétaire lui-même n'est que le premier des salariés, recevant, en échange des produits qu'il livre à la société, les ressources qui le font vivre. »
Mirabeau avait raison ; en dehors de ces trois catégories, on peut hardiment défier le plus subtil des sophistes d'en trouver une quatrième.
Le mendiant, c'est celui qui, par des infortunes vraies ou supposées, par un appel sincère ou menteur à la pitié de ceux à qui il s'adresse, parfois aussi par la lassitude que leur inspirent ces importunités, ou par quelque autre sentiment plus ou moins respectable, obtient d'eux, avec leur aveu, des secours parfois minimes, parfois considérables. La mendicité, ainsi entendue, occupe une place très importante dans nos sociétés. Elle y a un budget énorme ; et nombre de gens qui tiennent plus ou moins le haut du pavé, ne diffèrent que par le chiffre de leurs recettes des vrais ou faux aveugles et culs-de-jatte qui tendent leur sébile aux passants au coin de la borne.
Le voleur, c'est celui qui, par la force ou par Ja
ruse, à Tinsu de ceux qu'il dépouille ou à leur connaissance, mais sans leur consentement, s'approprie, plus ou moins largement, le bien d'autrui. Il n'y a pas moins de variétés de voleurs que de mendiants ; et les prélèvements faits par cette seconde espèce de parasites sur le travail de la troisième catégorie n'est pas moins considérable. On peut, d'ailleurs, sans rien exagérer, classer parmi les voleurs une bonne partie des mendiants : tous ceux qui, pour exercer leur industrie, usent de mensonges; tous ceux même qui, pouvant travailler, ne le font pas, ou dont la misère même réelle est le fruit de leur paresse ou de leur inconduite. Mais hors de là, tout est salaire et il n'y a que des salariés. Oh ! le salaire, comme le vol et la naendicité, revêt beaucoup de formes et prend beaucoup de noms, Quelquas-uns lui ont été donnés pour le déguiser, cela est vrai, la vanité de M. Jourdain est féconde en ressources. Nous avons le traitement du fonctionnaire qui émarge au budget, l'indemnité du député ou du sénateur qui passe à la caisse une fois par mois, les honoraires du médecin sur la cheminée duquel l'or seul est admis, ou ceux de l'avocat à qui il est interdit, de par les statuts de l'ordre, de se faire payer, mais qui n'ouvre point un dossier sans s'être assuré que la pièce essentielle n'y fait pas défaut. Nous avons les jetons de présence de l'examinateur, d'un membre de commission, de l'administrateur d'une société, le cachet du maître à danser ou à chanter, les feux de l'artiste, les gages du domestique et la rétribution du professeur. Nous avons le dividende de l'actionnaire, les arrérages du rentier, le fret du navire, l'addition du restaurant, les frais de représentation des ministres et des ambassadeurs et
la liste civile des souverains et des présidents de Républiques. Tout cela, n'en déplaise à ceux qui touchent et à ceux qui payent, est du salaire et encore du salaire. Et tout cela, en qualité de salaire, est légitime et honorable, aune condition, à une seule : c'est d'être justifié par un service équivalent.
Ce n'est donc point au salaire qu'il faut faire la guerre ; c'est aux rétributions qui n'en sont pas un Sinécures, faux services, monopoles, fonctions soidisant protectrices de la liberté ou de la sécurité des citoyens, et qui n'ont d'autre résultat que de porter atteinte à leur liberté et à leur sécurité, en même temps qu'à leur bourse ; rétributions abusives de services insignifiants ou rétributions insuffisantes de services réels : voilà ce qu'il faut faire disparaître. Tous salariés, et tous salariés en proportion de nos services, suivant notre capacité etsuivant nos œuvres, comme le disait la formule des saint-simoniens: voilà le régime vers lequel nous devrions tendre. Vivre de son salaire et ne vivre que de son salaire ; voilà fidéal
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