‹ Vérités et paradoxesChapitre 34 sur 47 · CELA FAIT ALLER LE COMMERCE · texte numérisé non relu

CELA FAIT ALLER LE COMMERCE

« Cela fait aller le commerce. » Voilà une phrase avec laquelle on n'est pas embarrassé pour justifier toutes les dépenses, même les plus folles, toutes les sottises, même les plus grosses ; je pourrais dire : pour se réjouir de tous les accidents, même les plus fâcheux.

Que de jeunes fous, après avoir trop bien dîné, jettent la vaisselle par la fenêtre, en disant au garçon qui les sert, d'ajouter cela sur la note ; on trouvera peut-être qu'ils mangent un peu vite leur bien en herbe et ne se montrent pas très soucieux de leur dignité ; mais on ne manquera pas de dire que, du moins, cela fait aller le commerce. Et, en effet, le restaurateur qui leur fera payer la casse trois fois ce qu'elle vaut, et le marchand de porcelaines et de cristaux chez qui il ira la remplacer, seront en droit de trouver, avec toutes sortes de raisons, que cela fait aller leur commerce.

Que de belles dames, amies de l'élégance et du luxe, curieuses surtout d'étonner et d'éblouir les yeux des autres, changent chaque jour de toilette, renouvellent à tout propos leur mobilier ou la tenture

de leurs appartements, traînent dans la poussière ou dans Ja boue, lorsque par hasard elles daignent aller à pied, une longue queue de soie ou de velours qui sera bonne à mettre au rebut après quelques épreuves de ce genre ; il y aura, sans doute, de braves gens à qui cela fera mal au cœur, et d'honnêtes mères de famille qui se diront qu'avec quelques heures de ce gaspillage on les aurait convenablement vêtues, elles et leurs enfants. Mais on leur répondra, si par hasard ces critiques se produisent, qu'il ne faut pas voir les choses par les petits côtés, et que cela fait aller le commerce.

Et, en effet, les fabricants de Lyon ou de Saint Etienne, les couturières etles couturiers, lesmodistes, les tapissiers et le reste trouveront, eux aussi, avec toutes sortes de raisons, que cela fait aller leur commerce.

Qu'un bon orage, accompagné de grêlons gros comme des noisettes ou des noix, hache, non seulement les moissons, les fleurs, les fruits et les légumes, mais les châssis et les cloches, et réduise les habitants de tout un quartier ou de toute une ville à courir après les vitriers, réduits eux-mêmes à" faire venir du verre des fabriques ; on s'apitoiera sur le sort du cultivateur ou du maraîcher privés de leurs récoltes ; mais on se consolera en disant que cela fait aller le commerce. Et, en effet, le commerce de la vitrerie s'en trouvera bien, du moins pour l'instant.

De même, si un bon incendie détruit un certain nombre de maisons, si un bon tremblement de terre jette à bas des palais ou des chaumières, si une bonne explosion dé gaz ou de vapeur renverse un atelier et met l'industriel dans la nécessité de le faire réparer :

cela fait tcavaillcr les ouvriers, observera-t-on en pensant aux maçons, aux charpentiers, aux terrassiers qu'il faut employer pour réparer le désastre.

M. le vicomte de Saint-Chamans, qui était, en son temps, un fort honnête homme et un partisan convaincu des doctrines protectionnistes, qui ne voyait rien au-dessus de la multiplication du travail et de TefTort, et prenait volontiers la sueur du cultivateur pour la moisson qu'elle prépare, a consciencieusement calculé ce que le grand incendie de Londres, en 1666, aurait suivant cette doctrine, ajouté à la richesse de l'Angleterre? combien de maisons il avait fallu reconstruire ; combien d'ouvriers il avait fallu employer; et, quand le bâtiment va, comme disait Martin Nadaud, qui était orfèvre, tout va.

Il est bien certain que maçons, charpentiers, peintres et couvreurs ont dû se voir fort occupés à cette époque, et que de fort grosses sommes ont passé en salaires à leur profit.

Mais il n'est pas moins certain, et c'est ce que M. de Saint-Chamans et les autres oublient de voir, que si cet argent n'avait pas été dépensé et ce temps employé à reconstruire les maisons détruites, c'est-àdire à réparer le mal éprouvé et à remettre les choses à peu près au point où elles en étaient auparavant, ils auraient été employés à autre chose. Peut-être auraiton construit d'autres maisons, fournissant également du travail aux ouvriers du bâtiment et donnant, en outre, ce qui eût été tout profit, des logements à ceux qui en avaient besoin et du revenu à leur propriétaire. Peut-être aurait-on amélioré les cultures, mis en chantier des navires, expédié des marchandises au loin ou fait venir des pays étrangers des objets de

consomnialion OU des matières premières pour l'industrie. De façon ou d'autre, l'argent et le temps, employés à guérir le mal, eussent été employés à faire du bien, c'est-à-dire à obtenir des avantages nouveaux, des accroissements de richesse ou de jouissances qu'ils n'ont pu donner. Ils ont donc été relativement, du fait de l'incendie, consommés en pure perte. Ce qui est détruit est détruit, je l'ai dit ailleurs ; et ce qui est perdu est perdu.

Ne regardons donc point les choses par un seul côté. Ne nous demandons pas si l'argent dépensé et le travail accompli servent à quelqu'un ; mais demandons-nous s'ils n'auraient pas pu servir plus efficacement et à plus de monde. Faire aller le commerce du vitrier en empêchant d'aller le commerce du tailleur ou de l'épicier et en empêchant le consommateur, réduit à donner son argent, sans avoir une vitre de plus, d'acheter des habits, de l'huile ou de la chandelle, ce n'est pas faire aller le commerce, c'est faire aller un commerce. Ce n'est pas la même chose, quoi qu'on en pense. Il y a des dépenses qui diminuent l'actif disponible. Il y en a qui n'y ajoutent rien. Il y en a qui l'accroissent en entretenant l'activité générale et en laissant, derrière elles, des jouissances durables. Ces dernières seules sont réellement profitables. L'économie, en d'autres termes, et le bon emploi des ressources existantes sont les seuls moyens de faire réellement aller le commerce ; le gaspillage et la prodigalité l'empêchent d'aller.

Page 1